‹ Essai critique sur lesthétique de KantChapitre 33 sur 137 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Ï C'est la reconnaissance du sentir comme faculté indépendante L connaître et du désirer qui nous avait paru la supposition nécessaire pour l'établissement d'une esthétique digne de ce nom, et qui nous avait semblé le nerf moteur, la racine même de l'Esthétique kantienne. Nous avons montré comment à l'intellectualisme de l'école de Leibnitz, d'une part, et au sensualisme des Anglais, de l'autre, avait succédé ce que nous avons appelé le sentimentalisme.de Sulzer et de Mendelssohn. Nous avons exposé ensuite brièvement le chemin qu'avait parcouru Kant, avant d'arriver à la division tripartite des facultés de l'âme, et nous avons dit quelle avait été, une fois le sentiment placé comme faculté équivalente à côté de la connaissance et de la volonté, la conception kantienne de la faculté nouvellement découverte. C'est cette conception que nous avons maintenant à examiner. - Une première observation s'impose tout d'abord à nous en abordant cet examen. Étant donné que le sentiment est l'élément essentiel de la première et capitale partie de la Critique du Jugement, il semble que notre philosophe aurait dû commencer par le soumettre à une critique analogue à celle à laquelle il a soumis la faculté de connaître, et à laquelle il a prétendu avoir soumis la faculté de désirer. Il semble qu'avant de rechercher ce qu'est le sentiment esthétique, qu'avant d'examiner les rapports partiéuliers que ce sentiment entretient avec le Jugement, Kant aurait dû se demander et nous dire, avant tout, ce qu'est le sentiment en général, et quels sont les rapports qu'il entretient avec les deux autres grands domaines de l'âme humaine : avec la connaissance et avec

la volonté. Déjà, pour la Critique de la Raison pratique, on a pu reprocher avec raison à notre philosophe de ne nous avoir pas donné ce que son titre paraissait promettre, de n'avoir pas soumis la Raison pratique à une critique rigoureuse, mais de l'avoir tout simplement posée à côté, ou plutôt au-dessus de la Raison spéculative. Pour la Critique du Jugement, la lacune est plus évidente et est certainement plus grave encore. Pour la volonté, pour la Raison pratique, Kant pouvait en effet avoir recours au sens commun. — et l'on sait qu'il n'y a pas manqué, — et à la tradition historique. Les plus grands philosophes de l'antiquité et des temps modernes, depuis Socrate jusqu'à Spinoza, avaient eu l'anihition de donner avant tout aux hommes des régies de conduite. Là Kant pouvait s'appuyer sur de grands systèmes, et Ton sait comhien la morale kantienne doit, en effet, au stoïcisme et à la morale protestante. H en est tout autrement du sentiment. De tous les domaines de l'àme c'est celui qui, à l'époque de Kant, était le moins exploré, parce que le plus obscur et le plus trouble. Depuis Aristole nous ne relevons pas une seule doctrine vraiment originale sur le sentiment. Or le sentiment venait d'être appelé à jouer, grâce aux Anglais et à leurs disciples allemands, un rôle nouveau aussi important qu'inattendu^ en esthétique. C'est lui qui se substitue à l'entendement qui, s longtemps, avait dominé en matière de théorie du Beau. KanI adopte les vues de Tetens et de Mendelssohn, il substitue à h division bipartite des facultés de l'àme la division tripartite, il fai du sentiment l'élément capital de la contemplation du Beau, il ei fait le lien entre la connaissance et la volonté, l'échelon intermédiaire entre le monde des phénomènes et le monde des noumènes Quoi de plus naturel, quoi de plus nécessaire que de soumettre i une critique rigoureuse le nouveau venu, appelé, soudain, à de hautes destinées ?

Cette critique, Kant ne nous l'a pas donnée. Si l'on essaye de h tirer des différents passages de ses œuvres où il a traité du sentir c'est-à-dire de la Critique de la liaison |)ratique, de la Première Introduction de la Critique du Jugement connue sous le nom de c Ueber IMiilosophie Uberhaupt », de la Critique du Jugement, d( la Doctrine du Droit et enlin d«' l'Anthropologie, on arrive au: résultats suivants :

1» Avant tout Kant a reconnu le sentiment comme lroisièm( faculté de l'Ame, indépendante aussi bii'n du connaître que du désirrr, ri formant W lirn entre ces deux domaines de l'àme, conslituanl l'intermédiaire entre le monde des phénomènes et le mon<l<' des noiunènes.

^ Le sentiment une fois reconnu comme faculté indépcndanli

il s'agissait d'en déterminer la nature. Voici les conclusions auxquelles Kant aboutit. Les deux formes essentielles du sentir, le plaisir et la peine, sont, l'un, une joie par les sens, et l'autre, une souffrance par les sens. Le plaisir, la joie par les sens, est le sentiment de l'effort vital, le sentiment de la vie, et comme cet effort se heurte incessamment contre des obstacles, tout plaisir est nécessairement précédé de douleur, et aucun plaisir ne peut succéder immédiatement à un autre plaisir. Envisagé en lui-môme, le plaisir peut être défini la représentation de \ accord de l'objet ou de l'action avec les conditions subjectives de la vie, c'est-à-dire avec la causalité d'une représentation relativement à la réalité de son objet ou avec la détermination par laquelle les facultés du sujet se portent à l'acte qui a pour but de le produire, ou plus simplement, il y a plaisir quand nous nous représentons l'accord de notre vouloir avec le résultat de ce vouloir. Ensuite, envisagés quant à l'effet qu'ils exercent sur notre ame, le sentiment de peine est ce qui nous incite immédiatement par les sens à quitter notre état actuel, et le sentiment de plaisir ce qui nous incite immédiatement à y persévérer : les représentations qui sont considérées comme causes du maintien de leur existence dans un sujet sont des plaisirs, et inversement. Il résulte de là, et cela est capital, que tout d'abord le plaisir et la peine sont essentiellement sensibles, c'est-à-dire ne procurent aucune connaissance, ne peuvent jamais devenir des éléments de connaissance Erkenntnissstïicke, sont absolument irréductibles à des concepts ; et en second lieu, et à cause de cela, qu'ils sont essentiellement subjectifs. Il nous reste à examiner et à critiquer, s'il y a lieu, cette caractéristique du plaisir. Kant a-t-il eu raison de diviser les énergies de l'âme en connaître, sentir et vouloir ? Et môme la légitimité de cette division admise, a-t-il examiné d'assez près les rapports entre les trois facultés qu'il avait distinguées, et les raisons qui militent en faveur de l'émancipation de la faculté de sentir?

La méthode à suivre pour arriver à une division exacte des facultés de l'âme nous paraît devoir consister en ceci. Pour déterminer quelles sont les facultés indépendantes dans notre âme, et combien il y en a, il faut rechercher si celles qu'on y reconnaît ne sont pas réductibles l'une à l'autre, et si elles ne peuvent pas ôtre (li'duites d'une source commune. Par conséquent, les philosophes (|iii, comme Kant, admettent la division tripartite, ont le devoir (le démontrer qu'aucune des trois facultés distinguées ne peut se I l'duire à une autre, c'est-à-dire que la volonté ne se ramène pas HU sentiment, ni le sentiment à la volonté, et que l'intelligence lie se ramène pas au sentiment, ni le sentiment à l'intelligence.

Nous n'avons à nous occuper ici que du sentiment. Nous pouvons faire abstraction des rapports réciproques entre la volonté et la connaissance, et nous n'avons qu'à examiner les rapports de dépendance ou d'indépendance, de subordination, de coordination ou de suprématie, qu'entretient le sentiment avec la volonté d'une part, et avec l'intelligence de l'autre. Nous commencerons avec les rapports du sentiment et de la volonté.

Jusqu'au xvii* siècle, jusqu'à la théorie intellectualiste du sentiment, préparée par Descaries et Spinoza et soutenue surtout par Leibnilz et son école, c'est à la volonté qu'on avait tenté de réduire le sentir. Pour Platon, qui transporte le plaisir dans le domaine du devenir, du mouvement, il n'est que la dernière période, que l'aboutissement du désir '. Pour Aristote, bien qu'il s'oppose à la conception platonicienne du plaisir comme devenir et mouvement, et qu'il en fasse quoique chose de complet et d'achevé [rfi&cfix'. yào tv Tû vCv ôXbv tort], le plaisir n'est toujours que le complément de l'acte, qui vient s'y joindre « comme la fleur de la jeunesse à l'acU heureux qui l'anime ». Pour saint Thomas, il distingue dans U sentiment trois degrés : le sentiment, la passion dans son acception large, comme simple réceptivité, receptiOy le sentiment dam un sens plus étroit, alteratio i. r. receptio cum objectione, et U sentiment dans son sens le plus étroit, corruptio i. e. alteratio it id, f/uod non est conreniens sui. Puis il explique le sentiment, Il pnssio en général, comme un mouvement de la faculté de désirei uni à une excitation corporelle. Les Scholastiques, enfin, font euj aussi du sentiment un simple désir, en y distinguant cependant ui principe actif et un principe passif, dont le premier est produi immédiatement et directement par le désir, et dont le second auquel appartiennent le plaisir et la douleur, n'est que l'affectioi de la faculté de désirer par un autre principe situé hors de lui La question des rapports du sentiment et de la volonté mérit donc, non seulement à un point de vue absolu, mais encore ai point de vue historiciue, d'être discutée.

Pour démontrer véritablement l'indépendance du sentiment er*

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