INTRODUCTION XV
Home, Diderot et Rousseau vont être traduits, où il est très diflicile de faire le départ entre ce qui est dû à la pensée personnelle des chercheurs et à l'imitation étrangère. Là encore il faut partir des recherches des auteurs d'Arts poétiques, il faut remonter jusqu'à ces Bodmer, ces Breitinger et ces Gottsched, dont l('S querelles pédantesques font la joie des historiens de la littérature, mais chez lesquels l'on trouve néanmoins, à côté d'énormément de fatras, des germes de développement fécond. Les premiers en Allemagne, les esthéticiens suisses soutiennent « qu'il faut que la philosophie préside aux recherches du goût », et espèrent « que le bon goût se fraiera un chemin en Allemagne, (li^puis que la philosophie de Leibnitz y est universellement acceptée )). Dans leur revue Les Discours des Peintres, 1721, ils ébauchent les linéaments de leurs théories futures, ils insistent sur la poésie descriptive, ils demandent à l'artiste la vérité dans limitation de la nature, l'intensité du sentiment, et, avant tout, ] essor hardi de l'imagination, dans laquelle ils reconnaissent la faculté créatrice par excellence. Gottsched, de son côté, esquisse dans les Verniinftigen Tadlerinen les idées qu'il développera dans XArt poétique critique, manifeste du dédain pour le sentiment et l'inspiration, et demande avant tout à l'artiste un entendement juste, pénétrant, solide et universel, un Jugement, Beurtheilungskraft, capable de tout représenter raisonnablement, c'esi-à-dire conformément à la vérité et à la nature. A ce moment déjà se révèle entre les Suisses et Gottsched un antagonisme latent que ne tarde pas à dégénérer en querelle ouverte. Avant qu'elle éclate, avant môme que les deux parties exposent leurs points de vue respectifs, paraît un mince ouvrage, sur lequel le critique Braitmaier dans son Histoire de la théorie et de la critique poétique des Discours des Peintres j^usqu' à Lessing, i 888, a eu le mérite d'attirer Fattention, et qui pose d'une façon assez nette l'une des questions essentielles sur lesquelles roulera la discussion esthétique jusqu'à Kant et la critique kantienne elle-môme. A la fin de l'édition des poésies de Ganitz, le poète et le dramatiste Konig publie, en 1727, un Traité du bon goût dans la poésie et dans la rhétorique. Nourri de Dubos, des Dacier, de Rollin, de Shaftesbury et de Muratori, il envisage tout d'abord le goût comme la sensation (Empfmdung) produite dans le sens commun par les impressions que reçoivent nos sens. Il cite et adopte la définition de M*"» Dacier suivant laquelle le goût résulte de l'accord entre l'esprit et la raison, et explique cet accord, comme le fait la même année Grousaz, par une harmonie préétablie entre la nature objective d'un objet et l'impression qu'il produit sur une nature harmonieuse.
Puis il distingue dans le goût deux sortes de jugements : le jug( ment immédiat de la sensation et le jugement intellecluel du goût reposant sur la connaissance des raisons qui le font agir. Kôni] ne sait évidemment pas lequel de ces deux jugements est le vé ritable jugement esthétique, et, ce qui montre son hésitation, c'es qu'en fin de compte il définit le goût de l'entendement « la force complexe de l'âme de sentir (empfinden) et de juger, grâce à la quelle elle éprouve, au moyen des organes des sens, une impres sion déterminée, dont elle juge par affection et par répulsion. Il y a bien là deux jugements distincts, le jugement de la sensa tion, qui juge d'après le plaisir et qui précède toute réflexion, et 1 jugement rationnel, qui juge d'après des raisons, par liaison ou" séparation de concepts, auquel le premier doit toujours pouvon* se ramener. La question de la part contributive dans le jugenniit esthétique, de ce qu'on appelle encore Empfindung et de renlcndément, est nettement posée dès les débuts de la spéculation esthétique en Allemagne. En attendant, les Suisses font paralln, en 17^27, leur livre de Xlnfluonce et de Vusafje de rimagindtion, dans lequel, Bodmor, s'inspirant des articles d'Addison, explique le plaisir, causé par l'imitation de la réalité, par la comparaison qu'établit le spectateur entre le modèle et la copie et où, reprenani la question du goilt, il fait reposer ce dernier dans la pénétratioi de l'entendement, qui doit pouvoir prouver par des raisons, poun quoi telle chose plaît et telle autre déplaît. Dans la Correspondance qu'il entretient avec le comte Conti, de 1728 à 1721), sui la nature du goiU poétique, Bodmer confirme et renforce celU conception intellectualiste du goût. Le jugement de la sensatioi est arbitraire, individu«»l, subjectif et asservi à la mode; le jugement (le la raison procède d'après des lois déterminées et une valeur universelle. « Les règles de la poésie sont soumise! jusque dans leurs moindres détails à des principes essentiels fondés sur la nature des hommes et ayant une valeur uni ver selle ». Le goût est donc affaire de renlendement et conmie l'en tendement est essentiellement un, il n'y a qu'w/i bon goùl, don toute dérogation constitue le mauvais goût. Le plaisir que nouî procurent les (puvres de la poésie et de la rhétorique, ne jailli pas immédiatement de la sensation, mais de la réflexion dont h sensation n'«'st qu'une conséquence. Il semble bien que Bodmei — tout connu»' Kant — confonde deux sortes de sensations : l'impression immédiate, causée par la contemplation de l'œuvre d'art avant toute réflexion, et le plaisir proprement esthétique qui suii la réflexion, et qui est comme le retentissement dans notre sen< sibililé de l'acte intellectuel du jugement. En un mot, le jugemcni