QUEBEC
IMPRIMÉ PAR J. B. FRECHETTE Pèas, BUE LA MONTAGNE, N° 13.
PREFACOE.
Pour enseigner la langue française, j’ai inventé une méthode qui n’exige des élèves d'apprendre que très peu de pages par cœur. Au premier aspect la chose peut sur-
rendre ; mais si l’on y réfléchit, elle s’explique facilement. Dieu nous ayant faits pour penser et pour parler, il est tout naturel qu’il nous ait doués de facultés analogues à ses vues. Ce n’est pas l’aptitude qui nous manque à cet égard, ce sont nos anciennes méthodes qui sont défectueuses. Le profoud Girard, en ne prenant que la nature et l’usage pour guides, a trouvé les vrais principes de la langue française, et les a développés dans sa grammaire, que Beauzée dit n’être qu’à la portée des maîtres de l’art et des savants. Cependant ma méthode approprie ces principes à une instruction absolument primaire. Je l’ai mise en pratique dans une institution de cette ville appelée l’Ecole des Glacis, où elle a été couronnée de succès au delà de mes espérances. On y a vu des enfants de neuf à dix ans spprendre l’analyse constructive, uniquement en entendant leurs jeunes condisciples répéter leurs leçons. :
Voici les principales raisons qui m’ont déterminé à composer cet essai d’analvses grammaticales.
Suivant Condillac, l’analye est l’unique moyen d’acquérir des connaissances : les langues sont autant de méthodes analytiques ; et la grammaire est la principale partie de l’art de
nser. C’est d’après de semblables notions, qu'avant la pulication des célèbres écrits de Condillac, l’abbé Girard avait travaillé. En effet, dans le second discours de sa grammaire, qui a pour titre Les vrais principes de la langue française, il analyse les éléments de la parole qu’il réduit à dix parties du discours ; dans le troisième discours du même ouvrage, il traite du régime, des membres de la phrase qu’il réduit à sept, des différentes espèces de phrases qu’il réduit à douze, de l’analyse constructive, vulgairement appelée logique, et de l’analyse énonciative, vulgairement appelée grammaticale. Ce n’est
qu'après avoir ainsi posé les fondements de l’art grammatical, qu'il traite à fond des dix parties du discours, des règles de la syntaxe qui s’y rapportent, et enfin des autres parties de Ja grammaire. Îl est constant que Girard a débrouillé le chaos
de la proposition grammaticale ; et que pérsonne, comme lui, .
n’en a approfondi la mécanique ; il a, de plusieurs siècles, devancé ses contemporains.
On remarque que depuis Galilée et Bacon, à quelques exceptions près, les sciences naturelles, de systématiques et synthétiques qu’elles étaient, sont devenues théoriques et analytiques ; et que c’est à cet heureux changement dans leur inarche, que nous devons tous les progrès aussi utiles qu’admirables qu’elles font depuis ces savants. À cette observation, si l’on ajoute les principes précités de Condillac, par parité de raison, il me paraît évident que, pour faire faire des progrès à la grammaire, on doit lui donner la marche didactique qui est si favorable aux sciences naturelles La comparaison suivante me fera peut-être mieux comprendre de ceux à qui ce sujet pourrait paraître nouveau, RTS
Supposons deux hommes également intelligents, mais égament inhabiles en fait d’horlogerie. L’un, à l’insu de l’autre, enlève successivement toutes les différentes parties d’une montre, et les place soigneusement sur une table, Il s’agit de savoir qui des deux replacera plus facilement toutes ces parties de la montre. N’est-il pas évident que celui qui a fait cette analyse mécanique réussira bien plus facilement que l’autre ? Cependant je ne dis pas que ce dernier ne pourrait pas, enfin, venir à bout de replacer toutes ces pièces ; mais ce ne serait qu'avec un travail capable de rebuter la plupart des hommes. Cette seconde opération revient à la synthèse. N’est-il pas évident, par là, que la méthode synthétique doit être trés difficile quand elle n’est pas précédée de l'analyse. Voi-là précisément en quoi consiste l’absurdité des anciennes méthodes : elles enseignent la syntaxe, qui indique la place et la forme que l’on doit donner aux mots pour les faire concourir à la structure de la phrase, ce qui est une opération synthétique, avant d'enseigner l’analyse qui apprend à connaître ce que sont ces membres de la phrase. Elles prennent donc la voie la plus longue et la plus difficile. Nos anciennes grammaires françaises ont entièrement négligé l’analyse. Depuis quelques années, plusieurs grammaires, d’ailleurs excellentes,
après avoir traité de la syntaxe, donnent des exemples d’analyses grammaticales, mais d’une manière si imparfaite, en comparaison de ce que l’on trouve sur ce sujet dans le chefd'œuvre de Girard, qu’elles ont l’air de rester dans l’enfance de l’art.
Voulez-vous avoir la preuve que, depuis longemps, le besoin d’une bonne grammaire française se fait sentir ? voyez les exhortations que l’illustre Fénélon, non satisfait des grammaires publiées de son temps, fesait à l’Académie française
ur l’engager à en composer une courte et facile ; (v. Gouget,
bliothèqne française, T, I. p. 56.); comptez aussi toutes les nouvelles grammaires qui inondent la république des lettres : ces nouvelles productions n’attestent-elles pas que leurs auteurs ne sont pas contents des travaux de leurs devanciers ?
Je ne prétends puint que l’on ne peut pas bien apprendre à parler et à écrire en français avec le secours des anciennes méthodes ; je sais au contraire que, par leur moyen, beaucoup de personnes me sont très supérieures sous ce rapport, et que d’ailleurs le génie fait exception dans tous les cas ; mais je crois que ces méthodes exigent trop d'années d'étude, et trop de dépenses pour le commun des citoyens. Demandez quelle est la grammaire que l’on étudie dans nos meilleures maisons d'éducation : l’on vous répond : on commence par faire étudier la grammaire de Lhomond, ensuite celle de Le Tellier et celle de Lequin, et les professeurs y joignent la Grammaire des grammaires de Girault Divivier. On *onçoit qu'après plusieurs années d’étude de la langue française, et à force de pratique, les élèves peuvent parvenir à surmonter les principales difficultés de cette langue. Mais après tant de peine et de travail, ils ne savent que très imparfaiw:sent l’analyse constructive, qui est pourtant la partie la plus importante de la grammaire. En effet, ce n’est que par le moyen de cette analyse que l’on peut démontrer le sens des diflérents groupes de mots, ou membres, qui se rencontrent dans les phrases très compliquées. Or, avant que d’étudier la syntaxe, qui enseigne à composer des phrases, n’est-il pas très évident que l’on doit commencer par la partie de l’art qui enseigne à les comprendre ? Sans cela, on peut dire que les élèves manquent du fil d’Ariadne pour parcourir le dédale des détails des grammaires et des lexiques auxquels l’ancienne manière d’enseigner les condamne, s
Lorsque l’on sait bien faire les deux analyses grammaticales suivant les principes de l’abbé Girard, on est capable d’étudier à fond toutes les autres parties de la grammaire : es règles de la syntaxe se réduisent à de simples questions de faits constatés par l’ussge ; et je puis assurer que les participes n’offrent plus la moindre difficulté, quand on sait bien distinguer l’ohjectif.
“Quelques personnes, en regardant les signes employés dans mes tableaux analytiques ar à la fin de cet éssai, m’on dit, en badinant, que je fesais de l’algèbre grammaticale : soit. Mais la grammaire n’est-elle pas la science‘ des signes ? L'écriture ne se compose-t elle pas de signes ? Sans les ee er quels progrès les sciences auraient-elles pu faire ?
ais ces signes analytiques, ainsi que le peu de pages que j’exige que les élèves apprennent par cœur, je ne les ai adoptés qu'après de nombreuses épreuves faites de différentes manières, afin de m’assurer que les enfants comprenaient bien ce que je voulais leur enseigner, et qu’ils pouvaient facilement en faire l’application, Enfin ces signes indiquent le sens de la phrase, sans l’obscurcir, comme font quelques méthodes où la pensée se trouve noyée dans un déluge de mots.
La jeunesse canadienne a besoin d’une éducation plus prompte et plus en rapport avec les besoins de la vie, que celle qu'on lui donne ordinairement, si l’on veut qu’elle se maintienne à un degré respectable dans l’échelle de la civilisation ; je dirai de plus qu’elle doit savoir l’anglais. Jusqu’à présent on di. rait que l’on n’aurait songé qu’à faire des avocats, des notaires, des médecins, ou des contemplateurs du beau idéal dont les sublimes pensées ne doivent jamais s’abaisser jusqu'aux besoins matériels de l’homme. En un mot on a négligé l’éducation utile et nécessaire à la masse des citoyens. J’entends parler seulement de cette éducation qui forme l’homme pour
les fins de la société, en le rendant vertueux, et en lui donnant
le di 03 de vivre honnêtement,
8 premières études des enfants doivent avoir pour objet la grammaire de leur langue maternelle ; c’est la clé de toutes les connaissances dont ils ont besoin, En ajoutant l’étude de mes analyses grammaticales à l’instruction primaire que l’on donne ordinairen ‘nt dans nos petites écoles canadiennes, une jeune personne de treize à quatorze ans pourrait savoir lire, écrire et compter autant qu’il est nécessaire pour l’usage or-
dinaire de la vie ; et même pourrait avant cet âge, si ses forces physiques le lui permettaient, continuer son instruction primaire, en y consacrant seulement deux ou trois heures par jour, hors le temps de son travail manuel.
En 1840, je publiai une grammaire qui a pour titre : Essui de grammaire française suivant les principes de l’ubbé Girard. L'édition de cet ouvrage est à-peu-près épuisée. Comme jusqu’à présent je me suis borné à faire enseigner, dans quelques écoles de cette ville, les éléments de l’analyse constructive et de l’énunciative, dont je viens de parler, je me contente de faire réimprimer ces deux parties distinctes de de mon essai, avec les conjugaisons des verbes avoir, être, donner, et moquer, pour l'usage des écoles primaires, On trouvers, dans cet essai d’analyses graminaticales, les exemples nécessaires au développement de ma méthode, expliqués de manière à ce que les instituteurs les moins versés dans ces parties do l’art grammatical, puissent très facilement la mettre en pratique dans leurs écoles. Quelques-uns de ces exemples font voir que, par le moyen de cette méthode, on peut se rendre compte de gallicismes qui, jusqu’à présent, ont été considérés comme des énigmes inexplicables. D’autres exemples tirés des grammaires les plus en usage dans ce pays, servent à faire voir en quoi consiste la différence qui existe entre les analyses des anciennes méthodes et celles de Girard, a ceux qui voudront prendre la peine de les comparer.
{mme Observations pour l’institateur.
Quand les élèves savent passablement lire et écrire, \ ' l’instituteur peut leur faire apprendre par cœur les réponses aux | quatorze questions numérotées contenues dans les deux chapitres suivants. À mesure qu’ils apprennent quelques réponses, il doit les leur faire répéter en les interrogeant les uns après les autres. Tous les exercices sur la grammaire doivent commencer par la récitation de tout ce qu'ils savent par cœur, en exceptant le verbe qui est l’objet d’une étude particulière,
Dès que les élèves savent imperturbablement ces réponses, l’instituteur doit les exercer à reconnaître les parties d'oraison ) qui se rencontrent dans les livres qu’ils lisent, se bornant à leur taire distinguer l’article sous ses différentes formes, les substantifs, les pronoms et les adjectifs avec leurs genres et leurs nombres, les verbes avec leurs modes et leurs temps, leurs personnes et leurs nombres, en proportion des progrès qu’ils ont faits dans leurs conjugaisons. Quant aux autres espèces de mots, il suffit que les élèves nomment les parties du discours auxquelles ils appartiennent.
L’instituteur, pour donner ses leçons, peut se préparer d'avance en marquant, avec les signes de nos tableaux analytiques, les mots qui lui offrent quelques difficultés. Pour lever ses doutes, il peut recourir au dictionnaire. Les dictionnaires, en général, sont peu d’accord entre eux, surtout quant aux adverbes, aux prépositions, aux conjonctions et aux particules. Il trouvers dans notre essai de grammaire, aux chapitres qui traitent de ces différentes espèces de mots, de quoi lever ses duutes, en même temps qu’il aura occasion d’admirer l'extrême perspicacité analytique de l’abbé Girard, | l’auteur que nous suivons dans cet ouvrage. .