‹ Essai d'interprétation de quelques parties de l'Évangile selon Saint Matthieu (volume 4)Chapitre 38 sur 56 · Car le Fils de l’homme est maître du sabbat · texte numérisé non relu

Car le Fils de l’homme est maître du sabbat

Cest aux pharisiens surtout que Jésus faisait allusion quand il parlait tout à l'heure des sages et des intelligents, non qu’ils le fussent en effet, mais parce qu'ils croyaient l’être et parce que le peuple avait d’eux cette opinion. Les récits contenus dans le chapitre XII nous apprendront quels ils étaient réellement. Nous comprendrons alors que leurs préjugés et leur entêtement d'esprit ne les rendaient pas moins que leur malice et leur orgueil inhabiles à recevoir les révélations de Dieu.

Nous savons, par l’enseignement de Jésus sur la montagne, comment, voués, en qualité de docteurs de la loi, à son interprétation, ils avaient trouvé moyen d'expliquer la plupart des commandements, de manière à les annuler. En voici un, au contraire, celui relatif au repos du septième jour, qu'ils dénaturaient en l’exagérant. Ne nous étonnons pas de les voir recourir simultanément à ces deux procédés opposés. Calvin en a fait depuis longtemps la remarque, les hypocrites « s’attachent superstitieusement aux « choses externes et légères, établissant en cela la « perfection de la sainteté, afin de se lâcher la bride « etse dispenser dans les choses plus grandes ; et ils « réquièrent qu'on se conforme à la rigueur aux façons de faire par lesquelles ils se veulent acquitter envers Dieu (1). » Les prescriptions minutieuses et puériles des docteurs pour l'observation du sabbat n'avaient probablement pas une autre origine.

(4) J. Cazvin, Commentaires sur le N. T. Tome I, pages 295 et 296.

On a fini par les réunir dans une espèce de code, ayant ses divisions et ses sous-divisions, où les occupations interdites au septième jour sont classées sous différents chefs (1). Arracher des épis y figure au titre de la moisson, que la loi de Moïse obligeait d'interrompre pendant le sabbat (Exode, XXXIV, 21), comme si ce pouvait être là une manière de moissonner (2). Il n'était pas permis davantage de détacher une feuille de sa tige, ou de cueillir un fruit, et l’on s’en gardait autant en ce jour-là que si défense en avait été faite à cri publie et à son de trompe (3). Voilà ce qu'était devenue, entre les mains des pharisiens, la sainte institution du sabbat, si bien appropriée à la nature de l’homme par la satisfaction qu’elle lui permet de donner à ses besoins les plus élevés, en lui en assurant le loisir, et par le repos hebdomadaire qu’elle lui procure, non moins nécessaire à la réparation de ses forces que le repos quotidien qui résulte de la succession régulière de la nuit au jour. :

Quand, à propos des épis arrachés par les disciples, ils les accusent auprès de leur maître, s’écriant qu’ils ont fait ce qu’il n’est pas permis de faire le jour

(1) De Werte, 4rchæologie, $ 21%, et Kurze Erklærung des Ev. Matthæi, sur XIT, 4-8. Il renvoie à ScuaBs., VII, 2 et Mair- MON., De Sabbato, c. VIT.

(2) La loi de Moïse avait elle-même déclaré le contraire, en distinguant expressément entre ces deux choses : « Quand tu en- « treras dans les blés de ton prochain, tu pourras bien arracher « des épis avec ta main, mais tu ne metiras point la faucille dans

« les blés de ton prochain. » (Deutéronome, XXHTE 25.) (3) Pmizo, Vita Mosis, lib. I, S 4.

MATTHIEU, XII, 1-8. 137 du sabbat, Jésus, dans sa réponse, ne s'arrête pas à examiner ce que vaut en elle-même l'interdiction qu'ils allèguent. Il se borne à affirmer qu'il est des situations auxquelles les lois les plus autorisées ne sont pas applicables, parce qu’elles n’ont pas été faites en vue d'elles, et il leur cite à appui un trait emprunté à leur histoire, où les choses se sont passées ainsi, sans que jamais personne ait trouvé à y redire. Les pains de proposition qu’on exposait sur la table du sanctuaire, devaient, lorsqu'on les retirait, pour en exposer d’autres à leur place devant l’Éternel, être mangés dans le lieu saint par les fils d’Aaron (Lévitique, XXIV, 5-9), et il n’était pas permis à d’autres qu’eux de manger du pain consacré. (Exode, XXIX, 32, 34.) Toutefois, quand David, redoutant les effets de la colère de Saül, se fut enfui à Nob où était alors le tabernacle, le sacrificateur, qui n’avait pas de pain commun, prenant pitié de sa faim et de celle de ses gens, ne fit pas difficulté de lui donner, sur sa demande, de ce pain réservé pour les prêtres, et 1ls en mangèrent sans scrupule (1 Samuel, XXI, 1-6), parce que la faim est une de ces circonstances impérieuses qui peuvent légitimer des actes qui, en eux-mêmes, ne sont pas licites. Les disciples, aussi, avaient faim : ils auraient donc pu, comme autrefois David, enfreindre la loi pour se rassasier ; et ici, il ne s'agissait pas de la loi, mais seulement de la glose des pharisiens.

À ce premier argument pour les justifier Jésus en ajoute un second. Le repos du sabbat étant prescrit

par la loi mosaïque en raison d’un certain but, il cessait, d’après les dispositions mêmes de la loi, d’être obligatoire dans les choses où son observation n’aurait pu se concilier avec ce but. Les prêtres ont beau se livrer, ce jour-là, à toutes sortes de travaux qui en seraient la profanation en dehors de leurs fonctions, 1ls ne sont pas coupables de le violer, parce qu'ils le font dans le temple et pour le service du temple, qui est saint et qui sanctifie tout ce qui est fait à son intention. Ceci était admis de tous. Jésus en fait le point de départ de son raisonnement, et voici ce qui me paraît impliqué dans la déclaration qui lui sert de conclusion. De même que le temple, amsi qu'il le dit ailleurs, a plus d'importance que l'or du temple, parce que c’est le temple qui rend cet or sacré (1), de même, et par un motif tout semblable, il est lui-même plus grand que le temple, étant l’Ange de l'alliance qui entre dans son temple, suivant la prophétie de Malachie (IE, 4), et qui l’honore par sa présence. Or s’il était permis aux prétres d’enfreindre la loi du sabbat pour le service du temple, combien plus ne l’aurait-il pas été à ses disciples de la négliger, s’il en avait été besoin, pour le service de celui qui était plus grand que le temple! En réalité, ils ne l’avaient pas transgressée; car c’était la tradition, comme je l’ai fait voir, et non la loi de Moïse, qui défendait de rompre des épis au septième jour.

(1) Ti yap mellwv éotiv, 8 ypuoéc, à 6 vadc © dytdbwy Tov ypucév; (Matthieu, XXIIL, 17.)

MATTHIEU, XII, 1-8. 139 Mais cette dignité que Jésus s’attribuait, les pharisiens refusaient de la lui reconnaître. Aussi ne songe-t-1l pas tant à appuyer sur elle une argumentation qu’à profiter de l’occasion qui s’offre à lui pour affirmer sa mission devant eux. Puis il leur rappelle une vérité qui aurait dû suffire, s’ils en avaient tenu compte, pour les empêcher de condamner ses disciples. « Allez apprendre ce que signifie : Je veux la « compassion, et non le sacrifice (1), » leur avait-il dit précédemment. (IX, 13.) S'ils avaient été alors l’apprendre, ils auraient compris à cette heure que Dieu ayant élevé ainsi la compassion au-dessus de ce qu'il y avait de plus sacré et de plus auguste dans toute la loi cérémonielle, on ne pouvait pas lui plaire en cherchant querelle, pour avoir arraché quelques épis, à des gens qui méritaient plutôt qu’on leur vint en aide, puisqu'ils en étaient réduits à essayer de ce moyen pour tromper leur faim. Quelles que soient les interdictions ajoutées au commandement par la tradition, Jésus les en affranchit en prononçant que ses disciples ne sont pas en faute. C’est lui, après tout, lui le Fils de l’homme, qui est le maître du sabbat comme de tout le reste de la loi, non pour l’abolir, mais pour l’accomplir. Tandis qu’ils la dénaturent, il la perfectionne; et le jour du repos, en particulier, aura désormais, grâce à lui, une signification plus haute et une destination plus spirituelle que celles qu’il avait avant sa venue.

(4) Osée, VI, 6.

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