Que celui qui à des oreilles pour entendre, entende
D'après la sigmfication du mot rapaéoh, toute comparaison est une parabole, Celles mêmes qui n’étaient que des ornements du discours, avaient droit, chez les Grecs, à ce nom. Ce ne sont là cependant, à proprement parler, que des images, et l’on pensait à Rome qué les orateurs ne devaient en faire que rarement usage, et ne recourir, en général, aux similitudes qué quand elles pouvaient servir à confirmer la proposition qu'ils avaient entrepris de soutenir (1). Personne, dans l’antiquité, n’en a plüs usé, peut-être faudrait-il dire plus abusé que Plutarque. Les comparaisons abondent à un tel point dans ses traités philosophiques, que sa pensée ne s’y produit jamais seule; toujours, quelle qu’elle soit, on peut s’attendre à voir une où plusieurs similitudes arriver à sa suite. Quelquefois elles ralentissent à peine le mouvement de la phrase à travers laquelle il les a jetées; mais le plus souvent ce sont des petits tableaux, parfaitement achevés, qu’on prend plaisir à considérer.
Chez les Hébreux, on donnait le nom de parabole à diverses sortes de compositions, comme on le voit par l'emploi que les Septante ont fait de ce mot. L’énigme et le proverbe, pour lesquels ils avaient beaucoup de goût, en faisaient assurément partie,
(1) « Similitudo assumitur interim et ad orationis ornatum.… « Tlapaéonn, quam Cicero collaiionem vocat, longius res, quæ « comparentur, repetere solet.. Admonendum est, rarius esse in « oratione illud genus, quod eixova Græci vocant,.…. quam id,
« quo probabilius fit, quod intendimus. ».(QuinriL., Orat. Inst., lib. V, c. xt.)
MATTHIEU, XHI, 3-9, 199 puisqu'il est dit de Salomon « qu’il prononça trois « mille paraboles(1},» et que dans le livre de l’Ecclésiaste, tout plein de similitudes dont 1l faut chercher le sens, les sentences, au moyen desquelles ce roi enseignait la sagesse au peuple, sont aussi nommées ainsi (2). On trouvait déjà parfois quelque chose de pareil dans les psaumes (3); mais sauf quelques rares exceptions (2 Samuel, XII, 1-4, entre autres), ce n’est guère qu'avec les prophètes d’une époque postérieure qu’apparaît une autre espèce de parabole, se rapprochant davantage du genre d’allégories qu’on désigne exclusivement aujourd’hui par ce nom (4). Les comparaisons sont nombreuses chez Osée, sans longs développements, souvent pleimes de hardiesse et d'éclat. (Osée, VIII, 7.) C’est par sa bouche que l'Éternel avait dit : « Je proposerai des « similitudes par les prophètes. » (Osée, XIT, 14.) Les rares paraboles d’Ésaïe (V, 1-6) et d’Ézéchiel (XVII, 3-10; XXI, 5-5) ont plus d’ampleur; mais elles n’ont aucunement le caractère de celles des Évangiles, aussi nouvelles par là forme qe par le fond.
Jésus avait déjà fait usage précédemment de pa-
(1) Kat éhaïnse Zawby TotoyiAlac rmapabonds. (3 Rois, IV, 32. LXX.)
(2) Kat oùs ééryvidsstat méoutov rapaéoGvy. (Ecclésiaste, XII, 9. LXX.)
(3) KAwd ic apaboA y vd oùs mov. (Ps. XLVIIT, 5. LXX.) — "Avoléw ëv rapabohaïs 1d créa pou. (Ps. LXXVII, 2. LXX.)
(4) Kat eixdv mapabonnv mods Tov ofxov roù IcoæhA. (Ézéchiel, XVIL, 9. LXX.)
raboles dans ses discours. (Jean, II, 8; Matthieu, V, 15, 16; VII, 24-27; IX, 15-17; XII, 48-45, etc.) À partir de cette époque, elles y devinrent plus fréquentes, parce que, par leur nature, elles convenaient très-bien au sujet duquel il voulait désormais entretenir surtout ses disciples et le peuple. La distance qu'il y a dans le troisième Evangile entre quelques-unes des similitudes que Matthieu a réunies ici (Luc, VITE, 4-8; XIII, 18-21), fait voir qu’elles ont été proposées en différents temps. Elles n’ont donc pas toutes fait partie d’un même discours de Jésus, comme on l’a supposé quelquefois. Une telle accumulation de paraboles n’aurait été d'aucune utilité pour ses auditeurs. Comment auraient-ils pu se les rappeler en détail, s'ils en avaient entendu un grand nombre en la même heure? Et puis, comment leur aurait-1l été possible de rechercher la signification de plusieurs à la fois? Les paraboles tiennent de l’énigme : il faut, pour entreprendre de les résoudre, les examiner séparément. Si Matthieu a néanmoins détaché celles relatives au royaume des cieux des diverses allocutions de son maître, et les a réunies dans cette section, c’est qu’il en avait la clef, et que leur rapprochement lui fournissait le moyen de donner aux Juifs, conformément au plan de son Évangile, une instruction complète sur ce que serait ce royaume.
Dans la parabole qui en ouvre la série, « le semeur « sème la parole; » car « la semence c’est la parole
MATTHIEU, XIE :379. 201 « de Dieu. » (Marc, IV, 44; Luc, VIE, 11.) Jésus venait, comme le semeur, de sorür de sa maison pour semer. Îl connaît aussi bien la multitude au milieu de laquelle 1l va répandre ses instructions que le semeur connaît le champ qu’il se dispose à ensemencer. Get homme n’ignore pas que le champ est sur le bord d’un chemin, qu'il y a des endroits pierreux et des épines çà et là, et que toute la semence qui ne tombera pas sur une bonne terre ne rendra pas de fruit; mais il ne se laisse pas détourner par là de faire les semailles. Jésus non plus, quoiqu'il sache combien mauvaise est la nature morale de beaucoup de ceux qui se sont rassemblés auprès de lui, ne renonce pas à leur adresser la parole : si ses leçons sont perdues pour eux, elles fructifieront en d’autres.
Voilà peut-être l'impression générale que ceux qui avaient profité le plus jusque-là du ministère de Jésus devaient recevoir de la similitude du semeur; mais ce n’était pas encore là aller au fond des choses, comme nous le reconnaïîtrons lorsque le maître en donnera l'explication à ses disciples. Au reste, si quelques-uns, en petit nombre, avaient compris d'eux-mêmes en gros cette intention de la parabole, la plupart, moins intelligents et moins bien préparés, se disaient sans doute en s’en allant : « Il a beau dire que celui qui a des oreilles pour entendre, entende ; nous avons des oreilles, mais nous ne comprenons pas ce que tout cela signifie. » La phrase proverbiale que Jésus emploie ne me paraît avoir pour but,
ici comme ailleurs, que de commander laitention. Elle était d'autant plus à sa place à la fin de cette parabole, que celle-ci devait faire sentir aux auditeurs l'importance qu'il ÿ avait pour eux à bien écouter.
XIII, 10. Kat mposs)0évrec où mabnrat eiroy adtü® Aa Ti Év napabohais AahEl aÛToi;
11. ‘O dE dmoxpilels eîrev 3 jEQ (‘4 és r à Ex abtois” Ort dpiy dédorat yvüvaL Ta Muothpia The Daothelac Toy
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obpavüv, Énelvots CE où Gédotat.
12. ‘Oovic ya Eyer, dobñoerai aÙTÉ, Hal TEploceu0hoetat - Gotis DE oùx Éyet, nat à Eye ap0nsetat dm’ aûroi.
13. Atà Toûto Ey mapaéolaïc adtois AwAG; Ott PhËTrovres où BAËTovOt nat dnobovtec oùx &nobouoty, OÙDE cuvioUcL.
14. Kai dvaxkmpoëta (1) adrois ‘h moopntela Hsaiou À kéyouoa ‘Anon dxoboére, nai où ph uvre, nat (PAërovrec Bhëbere, nat où ph 10nTe.
15. Eraybvôn yap rapdla Tob Aaoù ToUtou, ai Tois Wot Bapéws Hrovoav, xal Tobc 9 Oakmobs abrüy éxdppuoav, u= note (war rois dbaanois ua
XII, 40. Et les disciples, s’étant approchés, lui dirent : Pourquoi leur parles-tu en paraboles ?
11. Il leur répondit : Il vous a été donné de connaître les mystères du royaume des cieux; mais cela ne leur à point été donné.
19. Car il sera donné à celui qui à, et il aura davantage ; mais quant à celui qui n'a pas, même ce qu'il a lui sera Ôté.
13. Voilà pourquoi je leur parle en paraboles; car en regardant ils ne regardent point, et en entendant ils n’entendent point et ils ne comprennent point;
44. Et en eux cette prophétie d'Ésaïe est pleinement réalisée de nouveau : « Vous entendrez « de l’oreille et vous ne com- « prendrez point, et en regar- « dant, vous regarderez et vous « ne verrez point.
45. « Car le cœur de ce peuple « est appesanti, et ils ont mal « écouté des oreilles, et ils ont « fermé leurs yeux, de peur « qu’ils ne voient des yeux, et
(1) ’AvarAnpody. Sur Ava, employé adverbialement en Composition dans le même sens que rdv, rursus, voir les dictionnaires; et sur l'emploi du verbe xæxnpoüv par Matthieu, dans le sens d’avoir lieu pleinément, voir mon Essai d’Interprétation, pre-
Mière partie, page 41.
os oly dnobouot nai n 2ap— « qu'ils n’entendent des oreilles, lx ouvdot at xioroébuwot, xat «et qu’ils ne comprennent du ÉUWULL AÜTOUG. « cœur, et qu’ils ne se conver- « tissent, ét que je ne les gué- « risse. »
16. ‘Yuôv dE paxdprot ot 16. Mais heureux vos yeux, de dpbapot,, 871 BAëmouat, xat Tà ce qu'ils regardent, et Vos oreildr OUDY, Êtt GxobeL. les, de ce qu’elles entendent! 17. ’Auhv ydo héyw duty, 47. Car en vérité, je vous le &tt modo Tocgtar nai dixauor dis, beaucoup de prophètes et änc0üpnouv idety à BAérers, de justes ont désiré de voir ce xat oùx etdov, xat Gros à que vous regardez, et he l'ont AROŸETE, HAL OÙK MAOUTAV. pas vu, et d'entendre ce que vous entendez, et ne Pont pas entendu.
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Lorsque la foule se fut dispersée et que Jésus se retrouva seul avec les douze apôtres et les autres personnes de son entourage (Mare, IV, 10; Luc, VIE, 2, 3), les disciples, qui s’étaient probablement joints à lui à sa sortie de la barque, lui demandèrent pourquoi il parlait au peuple en paraboles. N'est-ce pas, semblent-ils lui dire, ajouter une diffculté inutile à son enseignement, que d’obliger la multitude à en rechercher le sens, avant qu’elle ne puisse en profiter ? On pourrait croire, d’après la manière dont ils s'expriment, qu’ils n’y auraient pas vu le même inconvénient, si c’était à eux seuls que Jésus avait parlé en similitudes, se sentant plus en état que le peuple de les comprendre.
Jésus reconnaît la différence qu’il y a à cet égard entre eux et la foule, et il en indique la cause. Les disciples connaissaient les mystères du royaume des cieux ; la multitude ne les connaissait pas, malgré
toute la peine qu'il avait prise jusque-là pour les lui faire connaître.
Le mot mystère ne se rencontre dans les Évangiles qu’en cet endroit, et dans les passages parallèles de saint Marc et de saint Luc (1). Un mystère n’est un mystère ou une chose cachée qu’aussi longtemps que la chose dont 1l s’agit est tenue secrète; aussitôt que quelqu'un en est instruit, elle cesse d’être un mystère pour lui; et cela est vrai des secrets de Dieu aussi bien que des secrets des hommes, du moment qu’il lui plaît de les divulguer.
Depuis le temps de Jean le Baptiste, Dieu avait commencé à faire connaître ses desseins aux Juifs relativement au royaume des cieux qu'il voulait fonder. Le Précurseur en avait parlé à tous ceux qui étaient venus l’entendre au désert, quand, élevant la voix, il leur avait dit : « Convertissez-vous, car le royaume « des cieux est proche. » (TEE, 4, 2.) Jésus avait proclamé ces mêmes choses en Galilée. (IV, 17.) Eï quand les douze apôtres d’abord, et les soixante-dix disciples après eux, furent envoyés de lieux en lieux, leur commission, aux uns et aux autres, fut encore de dire : « Le royaume des cieux est proche. » (X, T5, Luc, Xs9)
Certes, pour quiconque y avait voulu faire attention, ce qui avait été annoncé par tant de bouches et si haut ne pouvait plus être un mystère. Eh bien,
(4) Chez Luc, VILE, 40, comme ici chez Matthieu, le mot #ystère est au pluriel : <à puotoux. Il est au singulier chez Marc, IV, 14: xd puorhotoy.
MATTHIEU, XIII, 10-17. 205 quelle que fût la facilité d’en être bien informé, le peuple n’en avait pas acquis une vraie connaissance. Jésus le déclare expressément ici. Les disciples, au contraire, avaient connu jusqu'à un certain point le mystère du royaume des cieux. Le témoignage qu’il leur en rend est très-important en ce sens, qu’il peut nous aider à nous faire une juste idée de l’état de leur esprit en ce temps-là. Bien qu'ils attendissent en la personne de leur maitre la restauration de la royauté temporelle dans la famille de David, aimsi que cela résultera de la suite de ce récit, ils n’en croyaient pas moins au royaume spirituel qu’il voulait fonder et qu'ils étaient chargés d’annoncer. C’est par là qu'ils étaient propres dès lors, en une certaine mesure, à l’accomplissement de leur mandat, et c’est là aussi ce qui les distinguait de la multitude, qui n'avait absolument à cœur que le rétablissement du royaume d'Israël.
Ils possédaient la connaissance première qui devait servir de point de départ à tout l’enseignement de Jésus; mais les autres, en étant privés, ne pouvaient pas être conduits plus loin. En vain meltrait-on un livre entre les mains d’un homme qui ne connaîtrait pas les lettres. Il en est de même en toutes choses : la connaissance des éléments rend seule le progrès possible. Les paraboles se rapportant au royaume des cieux ne pouvaient, d’après cela, être rendues intelligibles qu’à ceux qui avaient accueilli l’idée d’un tel royaume. Quant à ceux qui ne s'étaient pas approprié ce qui leur en avait été dit ouvertement, ils ne pou-
valent évidemment tirer aucun profit de similitudes qui supposaient l'admission de cette idée première. Ceux-là seuls en profiteront qui auront pris au sérieux l’appel, tant de fois renouvelé, de se convertir en vue du royaume qui est proche. Ils savent de quoi il s’agit sous ce nom; aussi pourront-ils aller de connaissance en connaissance. « Îl sera donné à ce- « lui qui a, et 1l aura davantage. » L’inverse arrivera pour les autres : il ne leur demeurera bientôt plus rien du tout de ce premier enseignement auquel ils ont si mal participé, et qui était destiné à les préparer à des leçons plus élevées. Ce n’était done pas parce que Jésus leur parlait actuellement en paraboles qu'ils ne le comprenaient point; c'était parce qu’ils n’avaient pas pris garde auparavant à ce qu'il leur avait dit alors sans paraboles.
Jésus essaie de cette nouvelle méthode, dans lespoir qu'il leur sera plus difficile d'oublier les similitudes que les exhortations. Sans doute le but ne serait pas atteint, s’ils se rappelaient l’apologue sans savoir ce qu'il signifie; mais cela vaudrait mieux néanmoins que de laisser tout échapper, Peut-être en sera-t-il un jour pour eux de ses récits, s'ils en conservent le souvenir, comme il en est de ces pierres d’attente qui ne deviennent utiles que quand d’autres pierres y sont ajoutées. Ce qui importait maintenant, c'était de forcer l’attention de gens dont les yeux distraits et les oreilles indociles tiraient aussi peu d'instruction de ce qu’ils voyaient et entendaient que s'ils avaient été aveugles et sourds.
MATTHIEU, XHEIL, 10-17. 207 Ainsi avaient fait leurs pères. (Ésaie, XLII, 8; Jérémie, V, 21; Ézéchiel, XIE, 2.) Ésaïe leur reprochait d’avoir le cœur appesanti de graisse, de se bou cher les oreilles et de fermer volontairement les yeux, parce qu'ils ne se souciaient pas de se convertir. Rien de plus magnifique que la manière dont 1l introduit cette accusation, beaucoup plus énergiquement exprimée dans l'original hébreu que dans la version des Septante. (Ésaïe, VI, 10.) Le trône de l'Éternel, son temple, les chants des séraphins, la confusion du prophète, la purification de ses lèvres avec un charbon ardent pris sur l’autel, son empressement à s'offrir pour être envoyé, ajoutent, à mesure qu’on avance, à la grandeur de la scène; et puis tout cela aboutit à cet inconcevable message qui lui est donné par la voix du Seigneur : « Va, et engraisse le cœur de ce peu- « ple, et rends ses oreilles pesantes, et bouche ses « yeux, de peur qu'il ne vole avec ses yeux, et « qu'avec ses oreilles 1l n’entende, et que son cœur « ne comprenne, et qu’il ne se convertisse et ne soit « guéri, » Qu'est-ce que cela, sinon une sublime ironie ? Le prophète publie son mandat, non pas tel qu’il l’a reçu, mais tel qu’il aurait dû être, si l’on devait juger de ce qu'il a été d’après ses effets. Mais non, cette impénitence du peuple attrera la colère de l'Éternel sur ceux qui auront méprisé son message, auquel le tableau des châtiments qui les attendent donne sa vraie signification. (Ésaïe, VI.) Jésus, en s’élevant à son tour contre la stupide indifférence des Juifs, s’est référé à cette parole d’Ésaie,
208 MATTHAIEU, "XIII 40-17.
qu'il cite conformément à la version affaiblie d’Alexandrie, S'il ne parle pas sans paraboles à ceux de dehors, c’est, dit-il, « afin qu’en regardant ils regar- « dent et ne voient point, et qu’en entendant 1ls en- « tendent et ne comprennent point, de peur qu'ils ne « se convertissent et que leurs péchés ne leur soient « pardonnés. » (Marc, IV, 11, 12.) C’est une ironie encore, inspirée, comme celle du prophète, par la tristesse et l’indignation, quoique moins vivement exprimée; car 1lest évident que Jésus n’a pas voulu représenter ses efforts, dans cette nouvelle phase de son ministère, comme ayant pour but l’endurcissement de ses auditeurs. Il ne faut pas ici avoir égard au sens littéral des paroles, mais à leur intention. Prétendre le contraire reviendrait à dire que ce ne sont pas les Juifs qui ont refusé de se convertir, mais que Jésus les a mis à dessein dans l'impossibilité de le faire (1).
Le récit de Matthieu n’est pas seul opposé à cette interprétation; le récit de Luc la contredit également. L’intention de Jésus de faire servir lenseignement qu'il donnait sous cette seconde forme, autant que celui qu'il avait donné sous la première, à l’instruction de tous ceux qui se montreraient disposés à se laisser imstruire par lui, en ressort clairement. C’est, en effet, à propos de ce second enseignement qu'il à dit, suivant cet évangéliste : « Personne, après « avoir allumé une lampe, ne la couvre d’un vais-
(1) Saint Paul s’est servi de ces mêmes paroles d’Ésaïe pour reprocher aux Juifs de Rome leur incrédulité. (Actes, XXVIHIF, 25-27.)
MATTHIEU, XIII, 10-17. à 209 « seau, nine la met sous un lit, mais il la place sur le « porte-lampe, afin que ceux qui entrent voient la lu- « mière; car rien n’est caché qui ne doive être connu, « ni secret qui ne doive être su et devenir manifeste. « Prenez donc garde comment vous écoutez. » (Luc, VIII, 16-18. Voir aussi Marc, IV, 21-24.) Ces mots sont aussi explicites que possible. Ils ne permettent absolument pas de supposer que les paraboles, quelque obscures qu’elles fussent quelquefois, même pour les plus clairvoyants, aient eu pour but de cacher les vérités qui y étaient renfermées. Elles ne les cachaient qu’à ceux qui, au lieu d’en demander lexplication à leur maître comme les disciples, faisaient, de propos délibéré, tout ce qui dépendait d’eux pour n’en pas connaitre le sens.
La parabole n’est certamement pas plus destinée que la fable, de laquelle elle ne diffère que par plus d’élévation dans la forme, à ne pas être comprise généralement. Remarquons, d’ailleurs, que Jésus, même lorsqu'il s’adressait exclusivement à ses disciples, n’a pas jugé toujours à propos de nommer dès l'entrée les choses par leurnom.En parlantde la mort de Lazare, il leur avait dit : « Lazare, notre ami, dort, » avant de leur dire ouvertement : « Lazare est mort. » (Jean, XI, 11, 14.) L’une de ces déclarations devait les préparer à l’autre. Une gradation semblable se peut remarquer dans l’enseignement qu’il leur a donné. On le voit, afin de ne pas les obliger à entrer trop brusquement dans sa pensée, commencer par leur dire en employant des similitudes {2y ragountauc)
ce qu'il leur dura sans voiles ensuite. (Jean, XVI, 925.) Ils étaient frappés eux-mêmes de ce changement dans son langage, lorsqu'il cessait de leur parler en termes couverts. (Jean, XVI, 29.) La parabole avait donc sa place dans les leçons particulièrement adressées aux disciples comme dans celles destinées à la multitude. Elle pouvait de diverses manières être utile à tous; mais elle ne profitait point à ceux qui s’en détournaient comme du reste.
Heureux donc les yeux qui regardent, heureuses les oreilles qui savent entendre ! Rien n’est plus naturel en apparence, mais en réalité rien n’est plus rare que le bon emploi des facultés que Dieu a accordées aux hommes. S'il est avantageux en tout temps de savoir s’en bien servir, combien plus ne devait-ce pas l’être en ce temps-là, où l’on pouvait entendre et voir ce que, dans les siècles écoulés, tant de prophètes et de justes, tout en le souhaitant, n’avaient ni vu ni entendu, parce que l’heure n’en était pas encore venue. C’est un grand bonheur que de vivre à une pareille époque, mais pour ceux-là seulement qui savent apprécier la grâce qui leur est faite.
XIII, 18. ‘Yueïs oùy 4xoû- XIII, 18. Vous donc, entendez gate Thv mapaéoNny toù omet- la parabole du semeur. PoyTos.
19. Ilavrècs &uobovroc toy Àé- 19. Tout homme qui entend la yov Ths Buorhcias xai pn ov- parole du royaume et ne la comvtévroc, Épyetar à moynpès xat prend pas, le méchant vient à dpndber To ésrapuévoy ëv 1 lui et ravit ce qui avait été semé rapôlx aùroÿ: obrés dom à dans son cœur. Cet homme-là a rapà Th 000 onapelc. reçu la semence le long du che-
min.
20. O D èrt à rerpudn otapels, oÙtés ÉoTtY à Toy. A6 Yyoy drobwy nat EdODS ET yapäs Aapédywy adtéy *
21. Oùx Eye dE Pilav év (a > \ LA L4 > Éaut®, GAÂX TOOTKAPÈS ÉSTL"
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O D Tplénoyta.
La parabole du semeur
20. Celui qui l’a reçue sur les endroits pierreux, c’est celui qui, entendant la parole, l’accueille aussitôt avec joie.
21. Il n’a pas de racine en lui, mais est sans durée; et quand l’affliction vient ou la persécution à cause de la parole, il tombe aussitôt.
22. Celui qui a reçu la semence parmi les épines, c’est l'homme qui entend la parole, et chez qui le souci de ce siècle-ci et la fascination de la richesse étouffent ensemble la parole, et il ne produit point de fruit.
23. Celui qui la reçue sur la bonne terre, &’est celui qui entend et comprend la parole; c'est celui-là qui rapporte du fruit, et la semence produit ici cent, là soixante et là trente fois autant. |
n'était pas seulement au-
dessus de la portée du peuple, elle était aussi dans ses détails au-dessus de la portée des disciples. On le voit par le soin qu’ils prirent, suivant Marc, d’interroger leur maître à son sujet. Il paraît, à en juger par la surprise que Jésus leur en témoigna, que les instructions qu’il ne cessait de leur donner auraient dû suffire pour les mettre en état de la bien en-
(4) Zuavdahi£eror : « Il tombe aussitôt. » (J. Le Clerc.) — «Il « se rebute aussitôt. » (Beausobre et Lenfant.) — « Cela lui est « aussitôt une occasion de chute. » (Version de Lausanne.) — « Il trébuche aussitôt, » (M. Rilliet.) — « Aussitôt il succombe. » (M. l’abbé Crampon.) — « Il se scandalise aussitôt. » (Ostervald.)
na :
tendre, sans qu'il fût nécessaire qu'il la leur expliquât. (Marc, IV, 13.) Pour ceux qui ne demeuraient pas habituellement avec lui, l’explication en était indispensable, les images qui y sont employées pouvant avoir d’autres significations encore que celle qu’il lui a plu d’y attacher (1).
Dans sa généralité, l’idée de cette parabole était facile à saisir. La comparaison qui en fait le fond se rencontre assez souvent chez les moralistes de l’antiquité. «Il faut en agriculture, dit l’un d’eux, un bon « sol, un habile cultivateur et des semences bien « choisies; en éducation, la nature est le sol, le « maître est le cultivateur, et les préceptes sont les « semences (2). » Il est donc tout simple que Jésus compare la parole qu’il annonce à la semence que le semeur répand dans son champ; il n'y a là rien qui puisse arrêter. Mais il en est autrement quand le rapport entre les termes de la comparaison est moins évident, ou quand les idées auxquelles les images répondent ne sont pas du domaine de tous. Nous le reconnaîtrons en rapprochant l'explication de la parabole de son exposition.
Tous entendent la parole du royaume; mais ils
(4) « Nescitis parabolam hanc, et quomodo omnes parabolas co- « gnoscetis? (Marc, IV, 10.) Reprehendit, non quod intellectu « res esset facilis; quis enim nostrum, si audisset, nemine inter- « pretante, intelligere potuisset? sed quod, cum tam diu cum ipso « versati fuissent, et deberent magistri esse propler tempus, præ- « ceprore in iis rebus, quas ipsi aliis explicare deberent, indige-
« rent. » (MALDONAT, Col. 311 4 (2) PLurarque, OEuvres morales : Sur l’éducation des en-
fants.
MATTHIEU, XIII, 18-23. 213 diffèrent les uns des autres par l'accueil qu'ils lui font, selon la diversité de leurs dispositions, repré-. sentée dans la parabole par la nature différente des diverses portions du champ que le semeur a ensemencé.
Les uns, qui se laissent distraire par mille choses, ressemblent, à cause de leur manque absolu de réceptivité, à un chemin battu, toujours ouvert aux allants et aux venants, et dans lequel la semence ne peut pas pénétrer. Ce qui a été semé dans leur cœur n'est tombé en réalité, ainsi qu’on la dit, « qu'au « bord- de leur cœur, » comme les grains de blé sont tombés au bord du chemin (1), et quelques instants après, il n’en reste pas plus que de ceux-ci. Avec la même rapidité que les oiseaux ravissent la semence qu'ils aperçoivent à la surface du sol, Satan, qui apparaît d’un bout à l’autre des saintes Écritures, comme le premier auteur et l’instigateur du mal moral, et qui est nommé le diable par saint Luc et le méchant par saint Matthieu (2), enlève de l’esprit de ces gens-là tout souvenir de la parole prononcée devant eux, mais demeurée sans effet.
Il en est d’autres en qui l’on pourrait croire qu'un travail véritable est commencé, à voir Pempressement Joyeux avec lequel ils accueillent la parole. I ne faut cependant pas juger de ce qu’ils éprouvent par la
(4) Davin MarrTin, La Sainte Bible. 1707. Note sur Matthieu, XII, 49.)
(@) O movnpés. (Matthieu, XIII, 49.) — ‘O sxraväc. (Marc, IV, 15.) — ‘O Drééokoc. (Lue, VIE, 12.)
vivacité des démonstrations. Quelque impressionnables qu'ils paraissent, leur cœur est trop dur pour que la parole du royaume y puisse jeter racine ; et comme le vrai sérieux leur manque, quand il s’agit de souffrir pour elle, ils se rebutent aussi vite qu’ils avaient été prompts à s’exalter. Ils n’ont pas plus de durée que l'herbe semée sur des endroits pierreux, qui lève aussitôt parce qu’elle y a peu de terre, mais qui, au lieu de monter en épis, se dessèche dès que le soleil a pris de la force. Cette image devait être familière aux Juifs (Psaume XC, 6), habitués à redouter autant les ardeurs d’un soleil brülant que la faim et la soif (Ésaïe, XLIX, 10), et à voir un symbole de l'oppression dans l’accablement qu’elles font ressentir. (Psaume CXXI, 6.)
D’autres encore, aimant le siècle présent (2 Tim., IV, 10), et n’ayant de pensées que pour lui, entendent en vain la parole. Exclusivement préoccupés de la terre et de ses biens trompeurs, ils ne s’inquiètent point de ce royaume des cieux, dont la possession fait le bonheur (V, 3-10), et qu’il faut rechercher préférablement à tout. (VE, 83.) Ainsi ne font pas ceux-ci : 1ls ont souci de ce siècle-ci; ses ri— chesses et ses voluptés (Luc, VII, 14), par lesquelles ils se laissent absorber, étouffent la parole, en sorte qu'elle ne peut rien produire, comme les épmes qu’on laisse croître dans un champ étouffent ce qu'on y à semé. « Si nous voulons empêcher que la parole « de Dieu soit étouffée, 1l faut que chacun de nous « mette peine d’arracher les épines de son cœur, »
MATTHIEU, XIII, 18-23. 215 disait Calvin (1). Jérémie avait dit dans le même sens à ceux de Juda et de Jérusalem : « Renou- « velez vos jachères et ne semez pas parmi les « épines (2). »
Enfin, il en est qui, « ayant entendu la parole avec « un cœur honnête et bon, la retiennent et portent « du fruit avec persévérance. » (Luc, VITE, 15.) Si la parole, quand elle a été bien comprise, n’est pas efficace au même degré en tous ceux en qui elle a pu se bien développer, elle produit cependant en eux tous une abondance de bonnes œuvres, et c’est en cela qu'ils ressemblent à une bonne terre où la semence répandue rend trente, et soixante, et même cent fois autant. On racontait d’Isaac, qu'ayant été béni de l'Éternel, il recueillit, en une certaine année, au pays des Philistins, le centuple de ce qu’il avait semé. (Genèse, XXVI, 12.) C’est la plus extraordinaire fertilité. Le cœur peut y arriver comme la terre, et alors, sous l’influence de la même bénédiction, les fruits de.la justice abonderont de plus en plus.
Matthieu, en reproduisant la parabole du semeur, désigne expressément la parole (Marc, IV, 14) qui en est l’objet, et qui est nommée ailleurs la parole de Dieu (Luc, VIIL, 11), comme la parole du royaume. (XII, 19.) Remarquons cette expression. Elle s’explique par le dessein de Jésus de fonder un royaume. Toutes les paraboles contenues dans cette section s’y
(4) J. Cazvin, Commentaires sur Le N. T., tome I, page 334. (2) Newoate Eaurets veopata, ral Un onelpnts Ên’ dndvôaté. (Jérémie, IV, 3. LXX.)
- rapportent, et si l’on veut ne point demeurer dans le vague, mais se bien rendre compte du plan de l’évangéliste et en suivre les progrès, 1l convient
d'avoir constamment cette pensée présente à l’esprit
en étudiant son ivre.
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