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Cette scène se passe à Nazareth, où Jésus avait été élevé, et qui, à cause de cela, est nommée par saint Luc (IV, 16, 23), comme ici par saint Matthieu, sa patrie, bien qu’il soit né à Bethléhem, suivant ces deux évangélistes. Il ÿ demeurait quand Jean commença à prêcher, et c’est de cette ville qu’il se rendit au Jourdain pour être baptisé par lui. (Mare, E, 9.) Mais quand il retourna en Galilée, ce n’est pas à Nazareth, où il avait si longtemps habité, mais à Capernaüm, qu'il fixa son séjour. (Matthieu, IV, 12, 15.)
(1) Calvin ne les considère pas comme ayant été les propres frères de Jésus. (Commentaires sur le N. T., tome I, page 392.) Beaucoup de théologiens protestants, David Martin entre autres, ont partagé cette manière de voir. M. Schérer, qui est d’un avis contraire, rappelle dans un article de la Revue de Théologie, tome IIT, pages 31-40, intitulé : Jacques, fils d’Alphée, et Jacques, frère du Seigneur, « qu’on trouve déjà une différence « d'opinions sur ce sujet dans l’ancienne Église. » — Voir la note de M. l'abbé Crampon sur les Frères de Jésus dans le 7ocabulaire, à la suite de sa traduction des Évangiles.
MATTHIEU, XIII, 54-58. 253 Il ne voulut même y aller qu'après que son enseignement et ses miracles lui eurent acquis un grand renom dans le pays, parce qu’il savait combien les hommes ont en général de peine à reconnaitre la supériorité de ceux qu’ils ont regardés autrefois comme leurs inférieurs ou comme leurs égaux. Mais il eut beau n’y revenir qu’à une époque où 1l était « honoré de tout le monde (1), » l'enthousiasme qu’il excitait ne réussit pas à disposer ses compatriotes en sa faveur.
Lorsqu'ils l’entendirent pour la première fois, ainsi que saint Luc le raconte (IV, 16-30), élever la voix dans leur synagogue, ils admirèrent, il est vrai, sa parole; mais ils se dirent aussitôt que celui qui-les captivait ainsi n’était autre, après tout, que le fils de Joseph, ce qui obligea Jésus à changer de langage, comme ils changeaient de sentiments à son égard, et à leur reprocher de justifier le proverbe que nul prophète n’est reçu dans sa patrie (2). Ils le firent bien
(1) AoËatéuevos tro révrwv. (Luc, IV, 15.)
(2) « Les hommes, dit Vauvenargues, ne se rendent d'ordinaire « sur le mérite d'autrui qu’à la dernière extrémité. Ceux que nous « Croyons nos amis sont assez souvent les derniers à nous accor- « der leur aveu. On a toujours dit que personne n'a créance « parmi les siens; pourquoi ? parce que les plus grands hommes « Ont eu leurs progrès comme nous. Ceux qui les ont connus « dans les imperfections de leurs commencements, se les repré- « sentent toujours dans cette première faiblesse, et ne peuvent « souffrir qu'ils sortent de l’égalité imaginaire où ils se croyaient « avec eux : mais les étrangers sont plus justes, et enfin le mérite « et le courage triomphent de tout. » (Réflexions sur divers sujets, XXII, S 4.)
Le proverbe juif était évidemment d’une application plus particu-
voir quand, au lieu de profiter de ses répréhensions, ils s’en irritèrent tellement qu'ils le mirent hors de leur ville, et le menèrent jusqu’au sommet de la montagne sur laquelle elle était située, pour lé précipiter, ne lui laissant le temps de faire au milieu d’eux aueun de ces miracles qu'ils avaient entendu dire qu’il faisait à Capernaüm, et auxquels ils semblent n’avoir pas cru, à en juger par l'ironie des discours que Jésus leur prête.
Plus tard il voulut tenter un nouvel essai auprès de ses compatriotes (1). Saint Marc nous en fait connaître l’époque. Ge fut après qu’il eut guéri la fille de Jaïrus et avant qu’il n’eüt donné commission aux douze apôtres de visiter les brebis perdues de là maison d'Israël (Marc, VI, 1-6): deux événements que rien ne sépare l’un de l’autre chez saint Luc (VII, 49-56 ; IX, 1, 2), mais entre lesquels saint Marc a intercalé le récit actuel, qu’il rattache au premier comme y faisant suite (2). Ils appartiennent donc tous les trois à la même époque.
Quand, cette fois, Jésus prit de nouveau la parole dans la synagogue de Nazareth, l’étonnement des auditeurs ne fut pas moins grand que la prernièré fois.
lière. En généralisant la vérité qu’il exprime, Vauvenargues lui a fait perdre quelque chose de sa signification première; mais son explication n’en est pas moins très-instructive.
(1) « Hæc profectio ab ea distinguenda est, quæ refertür Luc, « IV, quamvis eadem de utraque referantur, Nazarethanis priore « reprehensione nihilo factis melioribus. » (BEzA.)
(2) Kai ÉénAbey éxetdey nai nABey eis Tv Tarpidx abroD. (Maré, VE, 1.)
MATTHIEU, XIII, 54-58. 255 Ils étaient frappés de sa sagesse; ils ne contestaient plus ses miracles, dont beaucoup d’entre eux avaient sans doute eu occasion d’être témoins ailleurs (1); ils les affirmaient, au contraire. Mais ils ne pouvaient malgré cela, et quoiqu’ils eussent eu plus de temps et plus de motifs qu'il n’en fallait pour changer de sentiments à son égard, se faire à l’idée qu’un homme de leur pays, duquel ils connaissaient la famille et les humbles antécédents, pût être un prophète. Toujours sous l’empire du même préjugé, ils passent en revue les parents qu'ils lui connaissent, et ne trouvant rien dans ce qu’ils savent d’eux qui puisse leur apprendre d’où lui vient ce qui les surprend, ils tournent en objection ce qui aurait dû leur servir de preuve. Moins, en effet, 1l était possible de se rendre raison par les circonstances extérieures de ce qu’il y avait d’extraordinaire dans son œuvre, et plus 1l était nécessaire de remonter à Dieu même pour l’expliquer. Ge n’est pas là ce que firent les Nazaréens : comme à sa visite précédente, 1ls se heurtèrent contre sa personne (2), parce que les rapports trop familiers qu’ils avaient eus avec lui le déconsidéraient à leurs yeux. Jésus, en les quittant, ne put donc que
(a) « Remarquez combien il avait laissé passer de temps et com- « bien il avait fait de miracles avant que de revenir à Nazareth. Et « néanmoins ils ne le peuvent encore souffrir. » (XLVIIIe Homélie de saint Jean Chrysostome sur l'Évangile selon saint Matthieu.)
(2) « Impingebant in eum, tanquam in lapidem, et corruebant. « Hoc enim proprie est oxavdæ\£ecôat, scandalizari. » (MaLno- NAT, Commentarii in quatuor evangelistas, col. 325.)
leur faire une nouvelle application du proverbe : « Un prophète n’est méprisé que dans sa patrie et « dans sa maison. »
Lorsqu'il était venu auparavant à Nazareth, il n’avait pu y faire aucun miracle, à cause de la violence dont on y avait usé envers lui. L’évangéliste nous apprend qu'il n’en fit alors qu’un petit nombre, à cause de leur mcrédulité, guérissant seulement quelques malades (Mare, VI, 5), qu’il rencontra probablement sur son chemin. Avec le mauvais vouloir que les habitants ressentaient pour lui, ils ne pouvaient guère songer à lui en amener d’autres pour qu'il les guérit, puisqu'ils n'auraient fait ainsi que rendre plus évident combien ils avaient tort de le recevoir si mal. Les rares guérisons qu'il opéra parmi eux auraient suffi, d’ailleurs, pour les convaincre de sa mission, s'ils avaient voulu se laisser persuader, la force probante des miracles ne dépendant pas de leur multiphieité. Et puis, Jésus ne voulait pas convertir les Juifs à coups de miracles. Il s’en servait pour préparer leur conversion, en leur faisant comprendre par la puissance de ses œuvres l'autorité de sa parole; mais il cessait bientôt d’en faire, quand le résultat qu’il avait en vue n’était pas atteint. Se détournant d’eux dans ce cas, comme ils se détournaïent de lui, 1l s’étonnait de l’incrédulité de ceux qui s’étaient étonnés si vainement de sa sagesse. (Marc, VI, 2, 6.)
J’ai fait voir que saint Marc représente la visite de Jésus à Nazareth comme ayant eu lieu aussitôt après la guérison de la fille de Jaïrus. Matthieu la raconte
MATTHIEU, XIII, 54-58. 297 donc, ainsi que j'en ai déjà fait la remarque, sans égard au temps. Mais pourquoi l’insère-t-1l 1c1, à la fin de la section des paraboles relatives au royaume des cieux ? Je ne mets pas en doute que ce ne soit par le même motif qui lui a fait raconter immédiatement avant ces paraboles une autre histoire qui tend au même but que celle-ci. Là il montrait que la famille spirituelle de Jésus, de laquelle le royaume des cieux n’est qu’une extension, se compose de tous ceux qui font la volonté de son Père, l’obéissance à ce Père étant le lien supérieur qui unit les hommes avec lui. er il fait voir qu'aucune relation temporelle et aucune parenté charnelle ne sauraient le remplacer, et qu'il ne servait pas plus aux concitoyens de Jésus d’être ses concitoyens, mi à ses frères d’être ses frères, si sa parole ne trouvait pas entrée en eux, qu'il ne servait aux Juifs en général d’être de la race d'Abraham, s'ils ne faisaient pas les œuvres d'Abraham. (Jean, VIIT, 37-39.) L'enseignement général qui ressort des similitudes trouve donc une sorte de confirmation dans ces deux récits, dont le premier les introduit, et dont le second, ainsi qu’on l’a dit avec raison, n’a pas seulement été inséré ici pour lui-même, mais à titre de conclusion de toute cette série de paraboles (1). .
On le reconnaîtra sans peine, je le pense, si l’on (4) « Im Zusammenhange bei Matthæus steht nemlich die ganze « Begebenheiït nicht um ihrer selbst willen erzæhlt, sondern als « Schlussstein zu der Parabelsammlung. » (OLSHAUSEN, Bübli-
scher Commentar über sæmmiliche Schriften des N. T., tome [, page 469.)
essaye d'appliquer à cette portion de l'Évangile selon saint Matthieu la grande règle d'interprétation autrefois proposée par l’un de nos commentateurs les plus judicieux. Il veut « que l’on ne donne jamais à un « texte de l’Écriture une explication éloignée de sa « liaison avec l’endroit où il est placé, » et il affirme que ce n’est pas seulement pour quelques textes particuliers, mais pour des chapitres entiers, que la mamère de les bien entendre dépend de ce qui précède et de ce qui suit. Méconnaître la règle de bien observer les liaisons, c’est, selon lui, courir après ses propres pensées et laisser derrière soi celles de son auteur. V faire, au contraire, toujours attention, en d’autres mots, « laisser chaque chose à sa place et « dans toute sa liaison, » c’est, pour un interprète de l’Écriture sainte, le meilleur moyen d’arriver au sens clair et développé des matières que les écrivains sacrés ont liées les unes aux autres (1).
d'attache d’autant plus de prix à citer ces lignes, que la méthode conseillée par leur auteur est précisément celle que je me suis constamment efforcé de suivre dans ce travail. Plus J'y ai eu recours pour l'étude du livre de saint Matthieu, et plus je me suis aperçu combien est fondée la remarque de saint Jean Chrysostome, « que la sagesse de cet ad- « mirable évangéliste se voit par toute l’économie de « son Évangile (2). » | (4) Davin Martin, Traité de la Religion révélée. Lewardé.
1719. Partie IE, chapitre xur.
(2) XLVLE Homélie sur l'Évangile de saint Matthieu.
MATTHIEU, XIII. 54-58. 259 Mais si l’heureux choix des matériaux qu’il a employés, leur bonne disposition et la Juste proportion entre les diverses parties de son œuvre autorisent pleinement un tel Jugement, il faut convemr qu’il nous paraîtrait encore mieux fondé; si l’on était parvenu à se rendre compte exactement du plan suivi par saint Matthieu, et si l’on pouvait expliquer par les nécessités de ce plan, soit le classement des faits qu’il rapporte dans un autre ordre que saint Luc et saint Marc, soit la contexture générale de son livre. On l’a entrepris souvent; mais on a toujours reconnu que l’intention que l’on attribuait habituellement à saint Matthieu ne permettait de donner une analyse raisonnée de son livre que jusqu’à la fin du chapitre XIIL, où je viens d’arriver. À partir de là, « tous les efforts de la critique et de l’exégèse ne « parviennent pas, ainsi qu’un savant écrivain en a « fait la remarque, à rendre évidente la continuation « du plan précédemment suivi. On en perd, dit-il, « le fil et la trace (1). »
Mon hypothèse sur le dessein que saint Matthieu a voulu réaliser étant entièrement différente de celle de mes devanciers, ne saurait être comparée utilement avec elle que si l’on veut bien l’examiner avec le même soin que la leur. Ayant atteint le point au delà duquel 1ls pensent qu’on ne rencontre plus dans le premier Évangile que des fragments ajoutés sans
(1) Ep. Reuss, Nouvelles Études comparatives sur les trois premiers Evangiles. (Nouvelle Revue de Théologie, tome IH, page 38.)
enchaînement logique les uns aux autres, je puis dès à présent prier mes lecteurs de vouloir bien mettre en parallèle mes résultats et ceux qu’ils ont obtenus. Il me reste à montrer dans la seconde moitié de cet Essai, que la réalisation du plan que J'ai mdiqué, dès l’entrée, comme étant celui de l’auteur (1), peut être constatée Jusqu'au terme de l'ouvrage. Si Je réussis à l’établir, ainsi que je l’espère, il me sera permis, Je le pense, d’affirmer que je ne me suis pas trompé en disant, « que Matthieu a surtout eu le « dessein d’opposer au vain espoir de la restauration « de la royauté nationale que les Juifs entretenaient, « l’idée de ce royaume spirituel, ou comme disent « les évangélistes, de ce royaume des cieux ou de « Dieu, que seul, à les en croire, le Christ devait « fonder. »
(4) Essai d’'Interprétation, Partie 1, pages 7 et suivantes,
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BS2575 .L974 v.1 Essai d'interpretation de quelques
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