‹ Essai d'une philosophie de la solidarité (volume 2)Chapitre 3 sur 48 · PRÉFACE VII · texte numérisé non relu

PRÉFACE VII

maines, les individus sont comme des débiteurs juridiquement solidaires à l'égard d’un créancier commun? Assurément non. Ou qu'ils sont, à l'égard les uns des autres, dans une dépendance réciproque analogue à celle qui constitue, pour les organes, la solidarité biologique ? Pas davantage ; ou du moins, si c’est en partie cela qu’on veut dire, on y ajouteen pensée autre chose encore. Lorsqu'on parle, comme M. Léon Bourgeois, de la dette sociale des individus, il ne s’agit pas d’une dette commune envers un débiteur étranger, mais d'une dette réciproque des associés, ce qui est tout différent. Et lorsqu'on invoque l'exemple de la solidarité biologique, on se garde d’en conclure que, dans la société, les individus sont soumis, comme les cellules d’un organisme vivant, à une sorte de fatalité extérieure et naturelle qu'il suffise de constater. En réalité, on envisage l’idée de solidarité comme un principe d'action, et d'action morale; comme un moyen de provoquer chez les individus le souci d’une justice plus haute, et comme une règle propre à leur permettre d'y atteindre. Il est donc évident que le mot de solidarité a pris ici un sens tout nouveau, et que la solidarité morale diffère profondément, malgré l'identité des termes, de la solidarité biologique ou juridique.

S'il en est ainsi, d’où vient cette modification du sens primitif? Et si la solidarité morale n'est que l'appellation nouvelle de ce qui s'appelait autrefois justice et charité, pourquoi ce changement ? Mais un changement de mot implique toujours l'introduction

de quelque idée connexe dans la conception primitive de l’objet. Quelle est, dans le cas présent, cette idée? quels avantages, ou quels dangers peut-être, offre Le terme aujourd'hui courant? Je voudrais présenter quelques brèves observations sur ce sujet, qui touche à la fois à l'histoire du langage et à l’histoire des idées, et que les conférenciers dont on va

lire les belles études n’ont pas eu à examiner. Car

ils ont en général, comme c'était leur droit, pris le terme dans son acception courante, cherchant plutôt à montrer certains aspects de la doctrine qui s'y rattache qu'à étudier analytiquement le mot et l'idée. Cette analyse, d’ailleurs, pour être complète, exigerait plus de temps et de compétence que je n’en puis avoir : car le problème est délicat. Les créations de l'instinct populaire sont capricieuses en apparence ; elles procèdent suivant une logique inconsciente, un peu confuse, qu'il est difficile de suivre et de démêler. Or, c’est 1c1 une véritable création collective de la pensée contemporaine, qui, en adoptant un mot technique, l’a chargé peu à peu d'une foule de sens accessoires qu'il n'avait pas à l'origine et quin ont pas encore été ürés au clair par la lente et méthodique élaboration des philologues et des philosophes.

Et tout d'abord, pourquoi l'instinct de notre génération, à la suite des écoles socialistes du milieu du xix° siècle, est-il allé chercher ce mot dans la langue des savants et des juristes ? Qu’y a-t-1l aperçu d'essentiel et de nouveau, qu'il fallüt transporter dans le domaine de la morale? Évidemment ceci :

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