‹ Essai d'une philosophie de la solidarité (volume 2)Chapitre 6 sur 48 · PRÉFACE XIII · texte numérisé non relu

PRÉFACE XIII

complet de l'individu dans l'harmonie sociale, sont des éléments indispensables de la véritable solidarité. Aussi n'est-ce pas une querelle que je fais à l’idée de solidarité. Je la crois bonne, pour ma part, et j'estime qu'elle est, en ce moment, celle qui résume le mieux nos tendances et nos besoins moraux. Le vague même du mot n'est pas pour m inquiéter. S'il peut prêter à certaines difficultés d’interprétation (dont on trouvera la trace dans le volume même que je présente au public), 1l a aussi l'avantage d'admettre toutes les extensions de sens que l’expérience fera juger nécessaires. Tout ce que je demande, c’est qu'on laisse la cristallisation continuer de se faire hbrement, et qu'on ne se hâte pas d'en exclure, par une précision prématurée et fâcheuse, ce que appelle simplement, d'un vieux et beau mot, l'amour.

En somme, c’est bien là aussi ce que devine, si je ne me trompe, l'instinct populaire, qui ne parlerait pas de la solidarité avec tant de chaleur et d'attention s'il n'y faisait une large part au sentiment. Par là, la solidarité semble se rapprocher de la charité chrétienne entendue en son vrai sens, qui est amour. Mais la charité chrétienne repose sur une doctrine métaphysique : elle consiste à aimer Dieu par dessus toutes choses et les hommes autant que soi-même pour l'amour de Dieu, qui est le Père céleste. La solidarité n'a rien de métaphysique ni de confessionnel. Elle part de ce fait positif que les hommes, sur cette terre, sont obligés par la nature de vivre dans une étroite association, et elle

se préoccupe de rendre cette association aussi heureuse que possible par tous les moyens que l'intelligence et le cœur peuvent fournir. Toutes les croyances, toutes les opinions philosophiques peuvent s’accommoder de l’idée de solidarité. En fait, c'est ce qui se voit tous les jours : le mot de solidarité se rencontre sous la plume d'écrivains catholiques, protestants, Juifs, ibres-penseurs, spiritualistes. positivistes, etc. Il faut s’en applaudir. C’est un bon signe du rapprochement futur des esprits que cette adhésion commune à un terme qui n’offense personne. La morale ne peut que gagner à n'être plus, pour les doctrines, un champ de bataille. Le mérite et l'honneur de la solidarité sera peut-être de préparer ce rapprochement. Que tous s'entendent d’abord sur ce point que l’homme n’est vraiment homme que s’il sait s'unir avec ses semblables pour chercher avec eux, par amour et par raison, l'améloration matérielle et morale du sort de la collectivité. Libre ensuite à chacun de superposer à cette conviction commune sa métaphysique ou sa croyance propre, s'il en a une.

Page 1