PREFACE
Le présent volume contient une série de conférences qui ont été faites sur la « solidarité », pendant l'hiver 1901- 1902, à l'Ecole des Hautes Etudes sociales. Ces conférences ont été suivies de discussions, que j'ai eu l'honneur de présider, et dont M. Paulin Malapert, professeur de philosophie au lycée Louis~le-Grand, a bien voulu se charger de donner un compte rendu. C'est ce compte rendu qui a été joint au texte de chaque conférence. Pour ce texte lui-même, il a été ou rédigé par les auteurs ou revu par eux sur la sténographie. Une conférence, celle de M. Duclaux sur la «solidarité biologique» n'ayant pas été sténographiée, n'a pu être publiée à cause de la maladie qui a forcé notre ami à suspendre pour quelque temps ses travaux habituels. D'autre part, M. Boutroux, qu'une indisposition avait empêché de se faire entendre, a bien voulu prendre la peine d'écrire cependant sa conférence, afin qu'elle figurât à sa place dans ce recueil.
Je ne doute pas que ces conférences et les discussions qui les ont accompagnées ne retrouvent auprès des lecteurs une bonne part de l'intérêt qu'elles ont excité, pendant tout \m hiver, chozles auditeurs
assidus qui se pressaient aux séances. Le talent des conférenciers y sera pour beaucoup, et aussi l'importance même du sujet.
Le mot de «solidarité », que les hommes qui ont dépassé la cinquantaine n'entendaient jamais prononcer dans leur enfance, est aujourd'hui l'un de ceux qui reviennent le plus souvent sous la plume ou sur les lèvres des moralistes et des politiques. Tout le monde l'emploie, et, à force de l'employer, on oublie volontiers de se demander ce qu'il signifie. Or, si l'on y regarde, on s'aperçoit sans peine qu'il s'apj)lique à des choses fort différentes.
Il y a d'abord une solidarité de fait qui n'est que la dépendance réciproque de divers éléments associés. Par exemple, en droit, des débiteurs sont solidaires lorsque chacun est tenu de payer la dette de tous. En biologie, les parties d'un organisme sont dites (( solidaires » lorsque les modifications subies par l'une d'entre elles ont leur contre-coup sur les autres. En ce sens, le mot «solidarité)) est assez ancien dans la langue française. Mais cette solidarité de fait, juridique ou biologique, est un phénomène qui n'intéresse qu'une catégorie restreinte de personnes, et le mot, en ce sens, n'a eu longtemps qu'un usage peu étendu.
La solidarité dont parlent couramment aujourd'hui les moralistes et les politiques est une chose assez différente, ou du moins c'est une chose plus complexe. Quand on dit qu'il faut enseigner à l'enfant la solidarité, qu'entend-on par là.^ S'agit-il simplement de lui enseigner ce fait que, dans les sociétés hu-