ESSAI
DE
PHONETIQUE GENfiRALE
ESSAl DE PHONETIQUE GENERALE.
Dans une pr6c6dente 6tude sur les Divisions de la Linguistique nous avons precis6 quelle place la phonetique occupe dans le vaste domaine de la science linguistique, expliqu6 en quoi elle consiste, d6termin6 ses limites et se^ divisions int6rieures ; nous la d6finissons la science des phonemes^ c'est-Adire des sons et des bruits de la voix humaine pr6ts k 6tre employ6s a Texpression de la pens6e, et des unites naturelles de langage : syllabe, mot et proposition^ lesquels s'analysent en phonemes et en silences, tous ces 6l6ments 6tudi6s soit s6par6ment, soit dans leur action et leur reaction r6ciproques, soit sous Taction des 6l6ments autres du langage ou de ceux extemes au langage lui-m6me.
Nous renvoyons nos lecteurs 4 la dite 6tude pour les classifications que nous y avons donn6es.
La phonetique est statique ou dynamique.
La phon6tique statique ou physiologique 6tudie les phonemes ou les groupes de phonemes, c'est-a-dire les syllabes, les mots et les phrases, en tant que simples reunions de phonemes, abstraction faite de leur signification, dans leur production, leur consistance, leurs ressemblances et differences, et leur effet acoustique ; elle les envisage s6par6s d'abord, puis r6unis, mais sans s'occuper encore des actions et r6actions que mis en pr6sence ils peuvent exercer les uns sur les autres, II s'agit du phoneme au repos.
Nous nous sommes dans notre 6tude sur les Divisions de la Linguistique particulierement occup6 de la phon6tique statique ; reprendre ce sujet au meme point de vue serait une redite inutile ; d'ailleurs r6tat de cette science en voie de formation et incertaine sur bien des points ne permet pas d'approfondir ce sujet autant qu'il m6riterait de T^tre. Nous nous contenterons ici de rappeler k grands traits les parties essentielles de la phonetique statique ou physiologique, d'in-
sister sur les points principaux. Nous nous h&terons d'arriver k la plion6tique dynamique.
La phonetique dynamique est celle qui 6tudie les phonemes en mouvement, c'est-^-dire dans les actions et reactions caus6es sur eux soit par les autres phonemes, soit par les groupes de phonemes, syllabes ou mots, soit par r6l6ment psychique lorsqu'il se sert de la voix pour exprimer la pens6e, soit par les formes morphologiques lorsqu'elles se servent aussi de cette voix, soit par le milieu ambiant, soit enfin par la volont6 volontaire de I'homme. C'est sur cette phonetique dynamique que nous nous arrdterons le plus longtemps.
Notre entreprise est une synthase qui differe de celles qui ont 6t6 faites jusqu'ici en ce qu'elle embrasse dans sa comparaison non plus seulement un groupe de langues apparent6es, par exemple la famille Indo-europ6enne , mais toutes les langues connues, tentative audacieuse et qui ne pent aboutir en r6tat actuel de la science qu'^ des r6sultats partiels, mais nous croyons que ces r6sultats partiels peuvent 6tre certains. On nous objectera que les lois phon6tiques different dans chaque dialecte d'une langue, qu'elles different davantage dans chaque famille de langues, davantage encore dans chaque groupe, et que si Ton prend et Ton compare ensemble des groupes g6ographiquement et ethniquement tres 6loign6s, il n'existe plus de lois communes. Pour nous, une telle assertion est une erreur profonde. Sans doute I'esprit humain est vari6, mais il est un, nous croyons Tavoir d6montr6 dans nos 6tudes sur la partie psychique du langago ; il en est de mfime des organes, des produits de la phonation et des lois qui les r6gissent ; ce qui est d6velopp6 ici est en germe la. Les sons avulsifs ne remplissent le vocabulaire que dans les langues hottentotes, et notre surprise est grande lorsque nous les y d6couvrons, et pourtant nous les 6mettons tous les jours, mais seulement dans des interjections, ces mots fossiles aussi bien en phon6tique qu'en morphologic, et j usque dans notre maniere de prononcer dubitativement ou permissivement le mot : oui. Le son d'ii est inconnu au latin et au grec moderne, mais il existe dans le fran? ais d6riv6 du latin, et en grec ancien, g6n6rateur du grec moderne. Ce qui est vrai des phonemes est vrai de leurs lois. Uharmonie vocalique qui semble sp6ciale aux langues Ouralo-altaiques, se
retrouve en germe dans beaucoup de groupes tres 6loign6s. La loi de la lautverschiebung qui semblait propre aux langues germaniquesse retrouve a I'^tat incomplet dans d'autres groupes indo-europ6ens, et non r6guliere, avec un autre point de depart et une sphere diff6rente seulement, dans les langues Bantou. La vari6t6 dans runit6, telle est la grande loi de la nature, reconnue partout ailleurs, et qu'il ne faut pas m6connaitre en linguistique.
Cette objection ecart6e, nous allons plus loin, et apr^s avoir aflBrm6 que la comparaison des lois phonetiques dans les langues non apparent6es est possible, parce que ces lois ont un fond commun, nous affirmons que cette comparaison est utile, bien plus, qu'elle seule pent fournir la clef, vainement cherch6e ailleurs, de telle loi phon6tique, m^me particuliere a tel groupe de langues. C'est en 6tudiant soit les germes et les amorces, soit les restes que cette loi phon6tique qui a apparii puis disparu ou qui tend a apparaitre ailleurs y a d6pos6s, qu on pent en d6couvrir la nature intime, sa racine dans la phonation ou dans Tacoustique.
Nous reconnaissons pourtant que c'eat dans les families les mieux connues et dont les lois phon6tiques ont 6t6 le plus 6tudi6es qu'il faut chercher ses points de d6part, sou contrdle, et qu'il faut y revenir ; c'est la base des operations ; aussi est-ce la patrie indo-europ6enne que nous observerons surtout, mais sans le faire d'une maniere exclusive, et en cherchant souvent ailleurs la raison et les lois de ses proc6d6s phon6tiques ; nous croyons, en particulier, que la comparaison du phon6tisme s6mitique contribuera puissamment a r6clairer.