LE DOUBLE AMOUR TRISTE
Soir pluvieux au rêve froid. Une statue
De l'Idéal, au parc Monceau, meurt dans le gris...
Pas une gosse et point de femme. Seule est nue.
Seule est nue à mourir, une plainte perdue
Que je retrouve encore en moi, malgré Paris.
Les réseaux de la pluie à d'autres fils se mêlent... Auxquels?... Ceux de la pluie ailleurs, en des pays Où nous avons vécu la guerre, et qui s'appellent De rauques noms meusiens aux lourdeurs solennelles Comme les noms des saints en les strophes sertis...
Ou bien les fils d'argent de la pluie en province Rayant les vieux carreaux et moisissant les murs. Pendant qu'une orpheline erre en des habits minces. Mystiquement, en deuil d'un mensonge ou d'un prince. Au salon — Et se cogne au coin des meubles durs. . .
Ou bien les fils de pluie aux renflements des goutte»
D'opale, dans la gaure où se mouille le rail;
Le rail et le ballast et cette longue route
Qui part de Saint-Lazare ou du Nord, et qui toute
Ruisselante jusqu'à la mer étend sa maille...
Roulez sur ces fils d'eau que la bourrasque essuie. Brumes de mon Paris et mes regrets d'enfant Fanfaron et poltron devant l'immense pluie; Au paradis des crépuscules et des vents Parfumés, le désir des lumières enfuies, Emportez-les, rail neuf que la bourrasque essuie.
Emportez, gouttelette et goutte de jgmvier, La perle du brin d'herbe et celle du chenal, Jusqu'à la mer où va mourir aussi la pâle Averse d'Angleterre au démon qui s'affale (L'averse d'Angleterre au Spleen est mariée).
Et, dans la mer, déesse verte et houle rude.
Sur l'abîme où les caps ont allongé le nez.
Mêlez et mélangez, les deux pluies, destinées !
— Et que le Spleen se mêle à notre solitude.
Et qu'un double amour triste aux vagues soit donné !
d'amour 127
A MIREIO (Transposition du rythme mistralien.)
Aux bergères des Rois pareille Neuve fraîcheur d'âme qui veille.
Gaieté brune; Sainte-Mireille,
Veilleuse de nos mas et géirdienne du sol ; Berceuse en ta leuigue latine De cette douleur qui s'obstine A sovirire après Lamartine,
A souffrir, après Béatrice et Dona Sol;
Sainte du Mas des Micocoules Qui sus pourquoi le bonheur coule Vite-vite, et pourquoi s'éboule
Le petit tertre vert d'amour et de gazon ; « Chatouno » (à Paris gosseline).
Sœur de Ninette et sœur de Line, On t'a dit n'est-ce pas, câline.
Qu'au Paris polyphone est grêle ta chanson
Si loin de tes Saintes que hèle
Par le chemin de Compostelle
Ta douleur folle à la Chapelle, Des poètes — hélas ! même ceux-là ! — t'ont dit
Que ta chevelure éployée,
Que ton front d'amante noyée
Ardemment par l'ensoleillée, Que tout ton rêve étrange est un rêve interdit.
Miréio, Sainte couronnée,
Plus pure, après cinquante années ;
(Malgré que Mistral t'ait donnée — Cadeau du bon pasteur — à ceux-là seulement
Qui peuvent vivre en leur Mai liane),
Tu sais, petite paysanne
Dont les bras seront les lianes Qui nous enlaceront au vieux rêve roman,
Tu sais combien tu symbolises.
Par les bosquets, dans les églises.
Sous les arceaux des Places grises.
Quand les routes de France ont trois brins de lilas.
D AMOUR
D'amovirs latents 1 — Tu les devines:
Sœurs de Corse, fleurs angevines Lilas, dalhias des Divines Qui n*6nt pas eu Mistral, le bouquetier, hélas!
Et c'est ton plaisir d'être celle
Qui, rosie, avec l'étincelle
Viigilienne, ô jouvencelle Cousine, mit le feu — en cinquante ans, pas plus —
A tous les beaux yeux de Romance
Vrillés sur tes yeux quand tu danses
La feurandole de Provence A l'austère menton des Barbons révolus.
Nous aussi, jaloux des camées
Du rêve sur des mains aimées.
Chercheurs d'âmes, chaisseurs d'aimées.
Nous avons — tout d'un temps — déserté les mas
[bleus !...
Fasse le soleil, s'il terrasse
La plus belle enfant de la race
Que les haisards de notre chasse Ne nous conduisent pas aux trépas fabuleux.
Si Bonheur n'existe, mignonne !
Si ton pays doré ne donne Qu'ombre et qu'épine à la couronne
Qu'un trop fier avenir osa rêver pour nous, Si vivre amoureux est un leurre.
Qu'importe ! — Il nous reste pour l'heure Où notre chair crie et s 'apeuré.
Le Désir, le Désir latin suave et doux I
Et ce Désir tu nous l'apportes
Comme un « bonjour » de porte en porte :
Obscur vouloir des mères mortes.
Volonté du matin, sagesse du loisir; Le désir né de la lumière.
Bleu mensonge mais douleur fière; Romanesque et pourtant guerrière,
Le Désir des latins, Mireille, le Désir !
Le Désir — Ancienne et présente, Mireille a mil huit cent cinquante » — Mireille d'avant-guerre, exempte
d'amour 131
De nos émois, héla^, gosse du bon vieux temps,
Pourquoi devins-tu la Mireille
Qui souffre, agit, et se réveille.
Et se révolte, et s'émerveille, La guerrière, — désir, désir ! — en écoutant.
(Mistral les devinait tes craintes, Qui t'ordonnait d'aller aux Saintes !) En écoutant mourir les plaintes
Des mouréints, et les voix de Lille et de Paris, Et trembler le sol jusqu'à Rome, Gémir la Sape, et bondir l'homme.
Et des chrétiennes faire comme
Tu fis : offrir en voeu leur détresse et leurs cris !
Désir de paix, désir de guerre !
Vincent laissa là son vieux père (D'autres Vincent venaient derrière !)
Traversa le désert de la Crau... — qui parvint, Crau du front, terre des Furies, Qui parvint, les tempes meurtries, Jusqu'au sommet des Trois-Maries ?
— Mais en ce roman là pas d'amour à la fin !
Les uns sont morts, les autres pâles Plus que ne furent les étoiles Devant Magali leur rivale,
Pâles d'avoir connu le but et le retour
— Le désir, le désir ! — reviennent Sous ta chapelle et se souviennent Que tes seuls charmes les retiennent
Au monde, ta ferveur, Mireille, et ton amour !
Ecoute-les, magnanarelle :
C'est pour toi, pour la pastourelle
D'été, que la Camargue est belle Avec tous ses bruns clairs et tous ses blonds cendré»
Et toutes ses flammèches rousses...
Attila vaincu l'herbe pousse;
De grosses voix se font plus douces Quand l'amant frappe au « mas )), et quand on dit;
[ « Entrez ! »
Entrez ! oui ! — Maître Ramon, cache Sous une armoire ta cravache ! Ne sois plus bougon ni bravache :
d'amour 133
— En souvenir des morts Maître Remion consent ;
(Les morts veulent que l'on sourie !)
Ouvre la porte à qui le prie.
Et reçoit en sa métairie.
Celui qui souffre encor, le doux vannier Vincent !
Ah ! Mireio ! ton père penche
Sur le vauinier sa tête blanche...
Ils ont leurs habits de dimanche, Ils s'en vont, tous les deux, lents, en leur souvenir.
Promise, amour, femme envolée,
Ton étoile sur eux filée
Donne à leur détresse affalée La bonté de t' aimer ensemble, sans souffrir !
Quant aux autres... Mireille — même Les va-nu-pieds et le bohème ! — Fais qu'ils te rêvent sous l'emblème
Que revêt leur Désir, leur Orgueil ou leur Foi. Mantille, d'opale agrafée.
Commune épouse et seule fée, Du bonnet d'Arle en vain coiffée
Car tout notre pays. Provençale, est en toi!
Mireille, apprends-leur la complainte :
(( Pêcheurs, nous vous clamons nos plaintes,
« Pour que vous nous donniez, ô Saintes,
« Des filets, aux filets miraculeux pareils ! (( Mais à notre ferveur troublée « S'il faut un songe en la vallée, « O fleurs de la lande salée
« Donnez-nous la Bonté souriante au soleil I n.
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