‹ Essai de SémantiqueChapitre 13 sur 73 · Sayce, Introduction to the science of language, II · texte numérisé non relu

Sayce, Introduction to the science of language, II

timent que nous avons du latin leur donne raison — que dans le participe est contenue une idée d'obligation .

Celte idée d'obligation y est cependant entrée après coup. En effet, les participes en dus, da, dura, ainsi que les gérondifs correspondants, n'exprimaient pas autre chose à l'origine que l'idée de l'action, soit passive, soit active. C'est ce que montrent bien les anciennes formules officielles. « Ont assisté à la rédaction de l'acte » se dit en latin : Scribendo adfuentnt. « A présidé à l'exécution de l'ouvrage » se dit : Prie fuit operi faciundo l. Les écrivains latins nous ont d'ailleurs laissé d'assez nombreux exemples de ce sens purement actif ou passif. Tite-Live raconte que les Gaulois furent taillés en pièces pendant qu'ils recevaient l'or de la rançon de Rome : inter accipiendum aurum cœsi sunt. Cicéron, dans son Traité des Devoirs, parle successivement de l'injustice commise ou subie. Il termine la première partie par ces mots : De inferenda injuria satis dictum est. « En voilà assez sur les injustices que l'on commet soi-même. »

J'ai multiplié à dessein les exemples à cause des idées fausses qui régnent encore sur ce point2. La

1. Ou même operU faciundo (Orelli, 5 757), en faisant de faciundum un substantif neutre, semblable pour le sens au français confection.

2. La vraie solution a été donnée par M. L. Havet. Les exemples ont été réunis par notre élève regretté S. Dosson, De participa gerundivi significatione, Hachette, 1887. Voir aussi ce que j'ai dit dans les Mémoires de la Société de linguistique, VIII, 307.

nécessité n'est qu'une nuance subsidiaire qui a pénétré par surérogation dans les formes de ce genre. Pour s'expliquer comment elle y a pénétré, il faut considérer certaines formules comme : Decemviri creati sunt legibus scribitndis. — Quattuor viri viarum curandarum.

Mettez dans ces formules un substantif au lieu du verbe, le sens restera le même. Cependant le substantif n'a rien en lui-même qui indique l'idée d'obligation.

Tout le monde connaît la distinction que la linguistique fait entre « l'élément matériel » et « l'élément formel » des mots. A toute époque on s'est demandé si ces deux éléments sont de même origine, ou s'il n'y a pas entre eux quelque différence de nature. Je n'ai pas à traiter présentement cette question. Je veux seulement montrer qu'il peut nous arriver de considérer comme appartenant à « l'élément formel » des lettres ou des syllabes prises sur « l'élément matériel ». C'est un phénomène d'irradiation.

Un exemple nous est fourni par les parfaits grecs en xa, comme X&uxa, raçO^xa. Georges Curtius, avec une rare clairvoyance, a montré que ce x n'est pas différent du c de facw, jacio, et qu'il est encore

englobé dans la partie « matérielle » du mot en certains verbes comme fjxu>, spuxw, o)ixw 1. Il a suffi qu'il fût voisin de la désinence pour qu'il devînt désinence lui-même. Appeler un tel phénomène « attraction » ou « adhérence », c'est le nommer sans l'expliquer. Le besoin d'un exposant clair et commode a opéré ici cette métamorphose : il a fait incorporer à la désinence ce qui n'y appartenait pas, et a enrichi L'élément formel aux dépens de l'élément matériel. C'est dans quelques parfaits comme oÉocoxa, sVr/^xa, que la chose a commencé. Mais une fois que le x a été élément significatif, il est entré dans tous les verbes.

Voici deux autres exemples pris à l'autre bout de l'histoire des langues indo-européennes.

M. Wheeler nous apprend comment le peuple des États-Unis trouve moyen de donner un singulier à des mots pris à tort ou à raison pour des pluriels, comme Chinese, Portuguese. En regard de Chinese (prononcez Chaïnîz) il a fait un singulier Chinée (prononcez Chàinî) ; en regard de Portuguese il a fait Poriuguee. De cette façon, la désinence se passe à l'état d'élément « formel » 2.

A entendre l'allemand parlé, on pourrait croire

1. Voir ses Grundziïge (5° édit.), p. 61. M. Ascoli avait déjà conjecturé quelque chose de semblable. C'est le même c que nous avons en latin dans fecundus, jucundus.

2. 11 parait môme qu'au mot français chaise on a trouvé un singulier, shay. Wheeler, Analogy, p. 14.

5i LES LOIS INTELLECTUELLES DU LANGAGE.

qu'il existe une seconde personne du verbe qui se termine en e : Da bis te? — Lebste auch noch? — Was meinste? — Jetzt haste 's. L'origine de cet e n'est pas douteuse : il y faut voir un reste du pronom de la seconde personne du, dont la consonne s'est éteinte et dont la voyelle a fait corps avec le verbe. Mais si ces secondes personnes nous venaient d'un âge lointain, on prendrait la voyelle pour un reste de désinence.

Ces exemples, dont l'un nous reporte aux premières périodes de la langue grecque, dont les deux autres sont de notre temps, montrent qu'il se fait des emprunts de l'élément formel à l'élément matériel, l'irradiation étant la cause de ce transformisme.

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