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CHAPITRE XI

Causes de l'élargissement du sens. — Les faits d'élargissement sont autant de renseignements pour l'histoire. — Ils sont une conséquence du progrès de la pensée.

L'élargissement du sens est la contre-partie de ce que nous venons d'observer. On peut être surpris de voir deux mouvements en sens opposé exister simultanément. Mais il faut prendre garde que la cause, des deux parts, n'est pas la même : tandis que la restriction tient, comme on l'a vu, aux conditions fondamentales du langage, l'élargissement a une cause extérieure : il est le résultat des événements de l'histoire.

Les exemples vont rendre ceci plus clair.

A Rome, un bien de terre sur lequel avait été pris hypothèque s'appelait prœdium. Le mot est un composé de vadium, « gage » l, et de la préposition prœ.

1. Vailium est inusité en latin classique, où il est remplacé parvadlmonium. Mais il a reparu dans le latin du moyen âge : nous en avons tiré le français gage. Le gothique ga-wadjan, l'anglo-saxon weddian,

Mais par un remarquable élargissement du sens, toute propriété rurale finit par s'appeler prœdinm. C'est probablement par la langue du droit que s'est fait ce changement, les immeubles dotaux s'appelant prsedia dotalia.

Le caractère particulier d'après lequel un objet a été dénommé peut donc rentrer dans l'ombre, peut même s'oublier tout à fait. Au lieu de désigner seulement une catégorie, le mot vient à désigner l'espèce entière.

Le substantif français gain témoigne de la vie agricole de nos ancêtres. Gagner {gaaignier) c'était faire paître ; un gagnage était un pâturage ; le gaigneur était le cultivateur; le gain [gain) était la récolte. Il en est demeuré un témoin qui n'a pas varié : c'est le re-gain. Quant au simple gain, à mesure que la vie s'est compliquée, il a étendu sa signification : il a désigné le produit obtenu par toute espèce de travail, et même celui qui est acquis sans travail.

A la vie agricole appartient pareillement le latin pecania, qui désignait d'abord la richesse en bétail, et qui a fini par désigner toute espèce de richesse. Ce qui est moins connu, c'est que le changement

d'où l'anglais wed et l'allemand wetten, sont, à ce que je crois, des emprunts faits au latin. Les termes juridiques, pour lesquels il importait de bien s'entendre, passaient des Romains aux Rarbares. — Sur cette famille de mots, voir mon Dictionnaire étymologique latin, au mot vas, vadis.

inverse a eu lieu au moyen Age chez les Celtes de la Grande-Bretagne. Comme il s'était établi un compromis entre le système ancien d'échange en nature et le système nouveau d'échange monétaire, certains termes désignaient tour à tour soit une monnaie, soit son équivalent en terre ou en bétail. En vieux gallois scribl (latin scrupulum) est une monnaie; chez les Gallois du xne siècle, ysgrubl a le sens de bétail, bête de labour. Dans la Bretagne armoricaine, le latin solidus est devenu saont, qui désigne le bétail en général1. Chez les Anglo-Saxons, au contraire, l'ancien feoh, « bétail », est venu à désigner une somme d'argent 2. Des alternatives de richesse et d'appauvrissement expliquent ces faits, dont les contemporains n'ont pas conscience.

Ces sortes de transformations du sens sont importantes à observer pour l'historien : car elles constituent pour lui des indications d'autant plus sûres qu'elles sont involontaires. Il ne faudrait pas rapporter ces faits au chapitre de la métaphore. La métaphore est l'aperception instantanée d'une ressemblance entre deux objets. Ici, au contraire, nous avons affaire à un lent déplacement du sens : le peuple continuait, sans y penser, à employer le mot ■pecunia, alors que déjà la fortune du citoyen romain ne consistait plus uniquement en troupeaux.

1. J. Loth, Revue de Vhistoire des religions, 1896, article sur le droit celtique de M. d'Arbois de Jubainville.

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