‹ Essai de SémantiqueChapitre 59 sur 73 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

De quelle nature est la logique du langage. — Gomment procède l'esprit populaire.

Le langage a sa logique. Mais c'est une logique spéciale, en quelque sorte professionnelle, qui ne se confond pas avec ce que nous appelons ordinairement de ce nom. La logique proprement dite défend, par exemple, de réunir en un jugement des termes contradictoires, comme de dire d'un carré qu'il est long : or, le langage n'y répugne en aucune façon. 11 permet même, si l'on veut, de dire d'un cercle qu'il est carré. Mais il a d'autre part des prohibitions qui laissent la logique indifférente, comme d'avoir un verbe au singulier avec un pluriel pour sujet, ou de mettre l'adjectif à un autre genre que son substantif. Ce sont des règles de métier, à la fois plus étroites et plus larges que les règles de l'art de penser.

On a souvent essayé de trouver sous les règles de

ZAk COMMENT S'EST FORMEE LA SYNTAXE.

la grammaire une sorte d'armature logique; mais le langage est trop riche et pas assez rectiligne pour se prêter à cette démonstration. 11 déborde la logique de tous les côtés. En outre, ses catégories ne coïncident pas avec celles du raisonnement : ayant une façon de procéder qui lui est propre, il arrive à constituer des groupes grammaticaux qui ne se laissent réduire à aucune conception abstraite.

Ceux qui cherchent la notion fondamentale exprimée par le subjonctif et qui croient trouver cette notion fondamentale en rapprochant tous les emplois du subjonctif, pour en dégager l'élément commun, je ne crains pas de dire que ceux-là font fausse route. Ils ne peuvent arriver qu'à une idée extrêmement générale et vague, comme le peuple aurait peine à en concevoir, et comme nous n'avons aucun motif d'en attribuer aux premiers âges. C'est pourtant la méthode habituellement suivie par ceux qui se proposent de nous expliquer l'idée essentielle d'un mode, d'un cas, d'une conjonction, d'une préposition....

La logique populaire ne procède pas ainsi. Elle avance, pour ainsi dire, par étapes. Partant d'un point très circonscrit et très précis, elle pousse droit devant elle, et parvient, sans s'en douter, à une étape où, par la nature des choses, — je veux dire par le

contenu du discours, — un changement se produit. Dès lors, on a un relais qui peut fournir à une nouvelle marche sous un angle différent, sans que d'ailleurs pour cela la première direction soit interrompue, delà fait déjà deux sens. Puis les mômes choses se reproduisent à une troisième étape, qui donne lieu à une troisième orientation. Et ainsi de suite.... En toute cette procédure, il n'y a pas généralisation, mais marche en ligne brisée, où chaque point d'arrêt présentant l'idée sous une incidence différente, devient à son tour tête de ligne.

Pour vérifier ceci, nous allons parcourir un chapitre de la syntaxe, en priant le lecteur d'excuser ce que ces détails auront de trop aride, et en demandant d'avance pardon pour les souvenirs de collège qu'ils ne manqueront pas de réveiller. Mais il s'agit de rectifier une erreur régnante et de montrer, une fois pour toutes, sur un terrain bien défini, de quelle manière se relient l'une à l'autre les règles de la grammaire.

Nous choisissons, à cause de leur complication apparenle, les règles concernant l'accusatif.

Quelle est l'idée fondamentale de l'accusatif ? — On se rappelle que nos manuels distinguent l'accusatif régime direct, celui qui marque la d':ré>, celui

qui marque la distance, la longueur, celui qui indique le but.... La diversité est assez grande. Un de nos premiers linguistes, renonçant à trouver l'idée essentielle, déclare qu'il est tenté d'appliquer à l'accusatif ce que les grammairiens indous disent du génitif : savoir, qu'il est de mise en toutes les occasions où l'on ne pourrait correctement employer aucun des autres cas. La recherche de l'idée première ne nous paraît cependant pas si difficile....

Si nous pouvons trouver quelque part l'accusatif employé seul, sans aucun accompagnement, nous avons chance d'être renseigné par là sur la signification originaire. Le latin a précisément un emploi où l'accusatif se suffit à lui-même.

C'est dans la langue officielle, laquelle varie plus lentement et garde plus longtemps les archaïsmes, que nous rencontrons cet emploi. Voici le commencement de l'inscription d'une pierre milliaire de l'Italie méridionale1 :

HINGE SVNT NOVCERIAM MEILIA L CAPVAM XXCIII MVRANVM LXXIIII COSENTIAM CXXIII VALENTIAM CLXXX

Les accusatifs Nouceriam, Capuam, Muranum, Cosentiam, Valentiam, accompagnés chaque fois d'un chiffre, marquent la distance de la borne milliaire à ces villes. L'accusatif est donc employé ici comme cas du lieu vers lequel on se dirige.

i. Corpus lnscriptionum latinarum, I. n° 551.

Cet emploi s'est conservé dans la langue poétique : Hae itev Ehjsium, dit la prêtresse de Virgile1. On retrouve le même tour dans certaines exclamations : Malam entre m, « va-t'en au diable ».

Nous avons pris comme exemple le latin : mais ce même emploi de l'accusatif existe en sanscrit. « [Viens] sur la terre, ô Dieu, avec tous les Immortels! » Dé va, ksâm, vievébhir amrUebhih.

Du moment que l'accusatif, à lui seul, exprime la direction vers un endroit, il n'est pas étonnant qu'on l'ait joint à des verbes signifiant « aller » : le langage réunit ici deux mots dont l'association était tout indiquée. Ainsi est né un premier emploi syntaxique.

Ibitis Italiam, portusque intrare licebit. At nos hinc alii sitientes ibimus Afros. Italiam, fato profugus Laviniaque venit Littora 2.

En grec, les exemples sont nombreux :

xvt<T<T7} S'oùpavov r/.s 3.

ëëav vsa; àfjLçieXtarara; 4.

7r£(j.'Lo!xév viv "EXXaSa 5.

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