Boissier, Journal des savants, 1896, p
3. On sait que cette préposition a ensuite passé dans les langues romanes : espagnol, cada uno; italien, caduno; ancien français chaiin. chciin.
préposition l; Ce n'est pas qu'il ne connaisse la déclinaison latine et qu'il ne sache la valeur de chaque cas. Mais quand il emploie l'une des prépositions cum, de, ad, per, m, st/b, il lui est indifférent d'employer l'accusatif ou l'ablatif.
Ce n'est donc point par ignorance, par usure des formes, par impossibilité de s'entendre, qu'on a eu recours, en désespoir de cause, une fois la déclinaison tombée en ruines, à un autre moyen de représenter les mêmes idées. Non : c'est au sommet de la hiérarchie romaine que nous en trouvons, dans le plus beau moment de la littérature, les premiers exemples. La langue des affaires. a dû être la première à accueillir l'innovation, prépajanjt ainsijes, voies à un nouveau système grammatical.
Le fait le plus important de l'histoire de nos langues, celui qui caractérise par excellence le passage de la synthèse à l'analyse, rentre donc dans le chapitre du principe de spécialité. Il y a toutefois un emploi des cas où les prépositions ne fournissaient aucun secours : c'est pour la distinction du sujet et du régime. Aussi est-ce la distinction du nominatif
1. P. 522. Parlant de la confusion des cas, M. Bonnet dit : « Il est permis de douter que l'usure des formes y ait été pour beaucoup. 11 ne faut pas oublier, en effet, que si l'accusatif singulier, le plus souvent, ne se distingue de l'ablatif que par une m, qui probablement s'articulait péniblement, il en est tout autrement du pluriel et du singulier neutre dans la troisième déclinaison. Ici les désinences as et is, os et is, es et ibus, es et ebus, us et ibus, us et ore, en et ine, etc., avaient conservé leurs sons parfaitement distincts. 11 n'en fallait pas tant pour aider à discerner les cas. »
et de l'accusatif qui a duré le plus longtemps. Nous y retiendrons en traitant de la construction.
A mesure que les anciens adverbes se changeaient en prépositions, l'usage a prévalu de les placer régulièrement devant le substantif : on me permettra de faire à ce sujet une observation que je crois importante.
S'il n'y avait pas quelque bizarrerie à parler de la sorte, je dirais que nos langues modernes n'ont jamais eu une chance plus heureuse, n'ont jamais échappé à un plus grand danger que le jour où le latin a eu l'esprit de changer en prépositions les petits mots comme m, ad, per, cum, que jusque-là l'habitude était d'accoler à leur régime en manière de postpositions. Les formes comme mecum, tecum, vobiscum, semper, paidisper, r/uoad, témoignent encore de cet état que le latin a traversé et dont ses frères, l'ombrien et l'osque, ne sont jamais parvenus à sortir. En ombrien, par exemple, non seulement cum, mais m, ad, per, toutes les anciennes locutions de cette sorte sont restées postpositions. « iV l'autel, vers l'autel, sur l'autel », se disent asaciim, asamen, asamad, et par suite de la négligence de la prononciation, asaco, asame, asama. « A la limite, vers la limite, sur la limite », se disent termnneo, termnume, termnuma. Et ainsi de s.uite. Déjà au ier siècle avant l'ère chrétienne, par les fautes qui se produisent, on voit que la confusion commence Entre
le substantif et le petit mot dont il est suivi il se fait des associations vicieuses. Si le latin ne s'était pas écarté de cette voie, sa déclinaison prenait un tout autre tour. Au lieu de s'appauvrir, elle s'enrichissait, car des cas nouveaux se fussent formés. Au lieu d'aboutir aux langues romanes, le latin aboutissait à quelque idiome semblable au basque. Par un juste sentiment des exigences de la clarté, les langues modernes sont devenues de plus en plus rigoureuses sur ce point. Elles ont exigé que rien ne vînt séparer la préposition de son « régime » : tandis que le latin tolère encore quelques intercalations \ le français n'admet point d'exceptions à cette règle.
Nulle part aussi bien qu'en anglais on ne voit les effets du principe de spécialité.
L'anglais n'a pas renoncé à son génitif : mais il a fait de l'exposant du génitif un emploi tellement hardi, qu'il en obtient les mêmes services que si c'était un mot indépendant. Après avoir adopté comme désinence uniforme de tous les substantifs un simple s, il a mobilisé cet s, de manière à pouvoir le mettre après deux ou plusieurs substantifs. The queen of Great-Britairi s navy. — Pope and Addi-
1. Aussi ne pouvons-nous approuver la mode nouvelle qui s'est établie depuis quelques années au sujet de la préposition avec.
so?is âge. De cette façon l'anglais a su se donner deux variétés différentes de génitif, l'une avec s, l'autre avec of, l'une progressive, l'autre régressive. Exemple curieux qui montre comment, par l'assouplissement, on peut perfectionner le mécanisme et élargir les ressources d'une langue '.
La conjugaison anglaise va nous offrir un autre exemple de la loi de spécialité.
Parmi les langues modernes, la plus analytique est sans aucun doute l'anglais. On a souvent dit que ce caractère analytique était dû au mélange de la grammaire anglo-saxonne et de la grammaire française : explication qui, énoncée de cette façon, est inexacte. Ce qui est vrai, c'est que les classes supérieures de la société, en se servant du français pendant plusieurs siècles, avaient abandonné l'usage de l'anglais aux classes populaires. Or — nous venons, de le voir, — c'est la partie cultivée de la nation qui ralentit l'évolution du langage. Là où les aristocraties se désintéressent de la langue nationale, cette évolution prend une marche accélérée.
La conjugaison germanique, avec ses règles compliquées , qui sont une grosse difficulté pour l'étranger, ne laisse pas que d'être assez difficile
1. 11 y a, comme le fait remarquer M. Jespersen, une certaine élégance mathématique à remplacer par une simple lettre les désinences si variées du latin. Mais on ne peut douter que les anciens prenaient plaisir à cette variété : c'était comme une série d'accords musicaux qu'ils aimaient à entendre résonner et se mélanger. Le langage s'est dépouillé de ce luxe un peu enfantin.
aussi pour les indigènes. Jacob G ri mm compte pour l'allemand jusqu'à douze classes de conjugaison, dont les spécimens plus ou moins bien conservés se retrouvent également en anglais. Je veux parler des verbes comme / give, I gave; I bind, I bound; I dig, I dug\ I hold, 1 held, etc.
On sait comment l'anglais moderne remédie à cette difficulté : au lieu et place de ces présents, de ces prétérits à formations multiples, il emploie, ou du moins il est libre d'employer le présent 1 do, le prétérit I dkl, en faisant du \erbe un mot invariable. Le changement a commencé par les tours interrogatifs et négatifs. Puis le verbe do, continuant ses progrès, s'est introduit dans les phrases simplement affirmatives. Supposons que par un nouveau pas en avant, il s'impose aux phrases affirmatives, il y devienne d'un emploi constant et obligatoire, l'anglais aura substitué son verbe auxiliaire à tous les autres verbes. Celui-ci se chargera alors d'exprimer les idées de temps, de personne, de mode, ainsi que celle d'affirmation, que chaque verbe marquait jusque-là pour son compte. Dès à présent le \erbe do est si prêt à tous les usages qu'il peut se servir d'auxiliaire à lui-même.
Mais l'universalité de l'emploi a sa contre-partie. Quand do accompagne un autre verbe, il n'est plus qu'un outil grammatical. Par une division qui paraîtrait extrêmement subtile si elle avait été faite du
premier coup et à tête reposée, l'anglais met d'une part l'expression concrète de l'acte, et d'autre part les idées d'affirmation, de personne, de temps, de mode. Dans un dialogue comme celui-ci : Does lie consent? — He doesrit, tout le mouvement de l'action, tout l'appareil grammatical est accumulé dans l'auxiliaire.
Mais il est rare que le principe de spécialité triomphe du premier coup. L'histoire des langues est semée de tentatives manquées et de demi-réussites.
Bien des siècles avant que l'anglais eût fait de son verbe do un verbe auxiliaire, il avait déjà une première fois été employé pour remédier à certaines difficultés de la conjugaison. On avait trouvé plus simple, pour former le parfait de certains verbes, d'emprunter le parfait du verbe do. En gothique l'emprunt est des plus visibles : sôki-da, « je cherchai », sôki-dêdum, « nous cherchâmes ».
On sait que c'est l'origine du parfait appelé « faible ». L'essai ne réussit qu'à moitié. 11 avait le tort de venir dans un temps de synthèse. L'auxiliaire s'unit au verbe principal, et fît avec lui un tout indissoluble, de sorte que la conjugaison germanique, au lieu d'être simplifiée, compta une série de formes de plus.
Nous pouvons en rapprocher le sort du futur et du conditionnel dans les langues romanes. On sait que ces langues avaient trouvé dans le verbe habere
un exposant aussi simple que commode. Ovide écrivait dans ses Pontiques :
Plura quidem manclare tibi, si quœris, habebam : Sed timeo tardée causa fuisse morao.
Nous avons ici le commencement du conditionnel moderne. Voici le commencement du futur, que je prends dans un Sermon de saint Augustin; il est question de la fin du monde : Pétant aut non pétant, venire habet. Mais l'auxiliaire s'étant soudé au verbe principal, la tentative, au moins au point de vue du principe de spécialité, avorta.
Remontons encore d'une dizaine de siècles en arrière, nous trouvons dans les imparfaits comme amabam, dans les futurs comme amabo, dans les parfaits comme amavi et comme duc-si, des tentatives toutes pareilles. Ce sont les verbes signifiant « être » (en sanscrit bhû et as, en latin fuo et esse) qui viennent s'accoler au verbe principal. Mais jetés au milieu d'une conjugaison synthétique, ces auxiliaires sont aussitôt absorbés.
11 nous est possible enfin de découvrir une première tentative dès la période indo-européenne. Le futur (grec 8wa-w, sanscrit dâsjâmi) composé avec l'auxiliaire as, ainsi que les autres temps composés avec le même auxiliaire, sont des essais qui montrent combien de fois le langage a eu recours au même moyen, avant de réaliser enfin le progrès qu'il avait en vue.