‹ Essai de SémantiqueChapitre 67 sur 73 · Bergson · texte numérisé non relu

Bergson

ses progrès, elle ne manquerait pas de devenir, an bout de quelque temps, une entrave et une camisole de force. A mesure que l'expérience du genre humain augmente, le langage, grâce à son élasticité, se remplit d'un sens nouveau.

S'il fallait dire où réside la supériorité des langues indo-européennes, je ne la chercherais pas dans le mécanisme grammatical, ni dans les composés, ni même dans la syntaxe : je crois qu'elle est ailleurs. Elle est dans la facilité qu'ont ces langues, et depuis les temps les plus anciens que nous connaissions, à créer des noms abstraits. Qu'on examine les suffixes qui servent à cet usage : on sera surpris de leur nombre et de leur variété. Ils ne sont point particuliers à telle ou telle langue, mais on les retrouve pareillement en latin, en grec, en sanscrit, en zend, dans tous les idiomes de la famille. Ils sont donc antérieurs : si bien, qu'empruntant les dénominations d'une autre science, qui marque les époques par les monuments qu'on en a gardés, nous pourrions parler d'une période des suffixes, période qui suppose de toute nécessité une certaine force d'abstraction et de réflexion. C'est la présence de ces noms en grand nombre, ainsi que la possibilité d'en

faire d'autres sur le même type, qui a rendu les

langues indo-européennes si propres à toutes les opérations de la pensée \ Encore aujourd'hui nous nous servons des mêmes moyens, auxquels les âges postérieurs ont à peine ajouté quelque chose. Si nous voulions scruter les procédés dont use la littérature la plus moderne pour renouveler les ressources et les couleurs de son style, nous constaterions qu'elle recourt à ces mêmes abstractions dont les premiers spécimens sont contemporains des védas et d'Homère.

Il n'est pas nécessaire pour cela d'imaginer des intelligences transcendantes. On peut distinguer divers degrés dans l'abstraction. Celle dont il est ici question tient plus de la mythologie que de la métaphysique. Elle est de même espèce que quand le peuple parle d'une maladie qui règne ou de l'électricité qui court le long d'un fil. Les abstractions créées par la pensée populaire prennent pour elle une sorte d'existence. Le monde a été rempli de ces entités. La forme de la phrase, où tous les sujets sont représentés comme agissants, est un témoin encore subsistant de cet état d'esprit. Le langage et la mythologie sont sortis d'une seule et même conception. Ainsi, comme on l'a déjà dit, s'explique ce

1. On devine de quelle utilité ces suffixes ont été pour la langue philosophique. Le grec, en combinant les deux pronoms -rcoo-oç et ttoToç avec un suffixe abstrait, fait ■Ko<jôxri-„ « la quantité », ttoio'tyjç, « la qualité ». De même, en latin, qualitas, quantitas. En sanscrit, le pronom tati « ceci », donne, en se combinant avec le suffixe abstrait ivam, le substantif tattvam, « la réalité ».

fait que la plupart des noms abstraits sont du féminin : ils sont du même sexe que ces innombrables divinités qui peuplaient le ciel, la terre et l'eau. Encore aujourd'hui — tant les choses ont de continuité — ceux qui raisonnent sur la Matière, la Force, la Substance, perpétuent plus ou moins cet antique état d'esprit.

Habitués comme nous sommes au langage, nous ne nous figurons pas aisément l'accumulation de travail intellectuel qu'il représente. Mais, pour s'en convaincre, il suffit de prendre une page d'un livre quelconque, et d'en retrancher tous les mots qui, ne correspondant à aucune réalité objective, résument une opération- de l'esprit. De la page ainsi raturée il ne restera à peu près rien. Le paysan qui parle du temps ou des saisons, le marchand qui vante son assortiment de denrées, l'enfant qui apporte ses notes de conduite ou de progrès se meuvent clans un monde d'abstractions. Les mots nombre, forme, distance, situation... sont autant de concepts de l'esprit. Le langage est une traduction de la réalité, une transposition où les objets figurent déjà généralisés et classifiés par le travail de la pensée.

Y a-t-il en Europe des langues qui soient plus favorables que d'autres au progrès intellectuel? A de légères différences près, on peut répondre que non. Elles sont toutes (ou presque toutes) issues de la même origine, bâties sur le même plan, puisant aux mêmes sources. Elles ont été plus ou moins nourries des mêmes modèles, perfectionnées par la même éducation. Elles sont donc capables d'exprimer les mêmes choses, quoique déjà dans les limites de cette étroite parenté il soit possible d'observer des aptitudes spéciales. Mais si l'on voulait sentir l'aide que le langage prête à l'intelligence et le tour particulier qu'il lui impose, il faudrait comparer quelque idiome de l'Afrique centrale ou quelque dialecte indigène de l'Amérique. En brésilien, le seul mot tuba signifie : 1° il a un père; 2° son père; 3° il est père. En réalité tuba veut dire « lui père ». C'est le parler d'un enfant. Même des idiomes pourvus d'une riche littérature ne sont pas toujours un appui suffisant pour la pensée. En chinois, cette phrase : sin hi thien peut se traduire : 1° le saint aspire au ciel; 2° il est saint d'aspirer au ciel; 3° celui-là est saint qui aspire au ciel. Le chinois dit simplement : saint aspirer ciel1. Le service que nous rendent nos langues, c'est de nous imposer une forme qui nous contraigne à la précision.

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