‹ Essai de SémantiqueChapitre 9 sur 73 · I. Nous reviendrons sur ce point au chapitre de l'Analogie · texte numérisé non relu

I. Nous reviendrons sur ce point au chapitre de l'Analogie

logique de àvr^o, ni dans celui de àvBpto-o;, ne les prédestinait à cette opposition1.

Quand l'esprit populaire s'est une fois avisé d'un certain genre de répartition, il a naturellement la tentation d'en compléter les séries. On sait qu'il y a des langues où les différents actes de la vie ne sont pas désignés de la même façon s'il est question d'un personnage élevé en dignité ou d'un homme ordinaire. Les Cambodgiens ne désignent pas les membres du corps, ni les opérations journalières de la vie, par les mêmes termes s'il s'agit du roi ou d'un simple particulier. Pour exprimer qu'un homme mange, on se sert du mot s?'; en parlant d'un chef, on dira pisa\ si on parle d'un bonze ou d'un roi, ce sera soi. En parlant à un inférieur, « moi » se dit anh\ à un supérieur, knhom\ à un bonze, chhan 2. Les sectateurs de Zoroastre, qui considèrent le monde comme partagé entre deux puissances contraires, ont un double vocabulaire, suivant qu'ils parlent d'une créature dOrmuzd ou d'une créature d'Ahriman. Ces exemples nous montrent la répartition marquant une empreinte plus ou moins profonde, comme on voit telle habitude d'esprit à peine mar-

1. C'est l'adjectif (avôpcoTios ayant d'abord été adjectif) qui prend la signification la plus générale. Il en est de même pour Mann et Mensch. Il en est de même aussi en français, pour les hommes et les humains.

2. Nous avons en français quelque chose de semblable, mais seulement à l'état rudimentaire. Pour marquer la différence entre l'homme et les animaux on a poitrine et poitrail, narines et naseaux, etc. 11 va sans dire que l'étymologie n'y est pour rien.

quée chez l'un et gouvernant toute la vie chez un autre.

Rien au fond n'est plus naturel ni plus nécessaire que la répartition, puisque notre intelligence recueille les mots de différents âges, de différents milieux, et qu'elle serait livrée à la plus absolue confusion si elle n'y mettait un certain rangement. Ce que font les recueils de synonymes, nous le faisons tous : quand on examine les termes que l'usage distingue ou subordonne, on constate que l'étymologie justifie rarement les différences que nous y mettons. Si nous prenons, par exemple, les mots de genre et d'espèce, quel motif y avait-il à donner plus de capacité au premier qu'au second? A Y embranchement qu'à la classe6! Si nous prenons les mots de division, brigade, régiment, bataillon, ces termes techniques, si exactement subordonnés les uns aux autres, n'ont cependant rien qui les désignât spécialement à telle ou telle place. Peut-être ferions-nous une constatation semblable s'il nous était possible de remonter jusqu'à l'époque où a été constituée la série des noms de nombre.

En passant des idées matérielles aux idées morales, nous verrions encore mieux les effets de la répartition. Entre Y estime, le respect, la vénération , on n'aperçoit nulle gradation imposée par l'étymologie. Il a fallu des esprits exacts et précis, une société ordonnée et soucieuse des rangs, pour

établir certaines distinctions : est-ce une raison pour les mettre en dehors de l'histoire du langage? Nous savons peu de chose sur la création du langage : mais la répartition en est le véritable démiurge. Elle a été cette seconde création, cette melior Natura dont parle Ovide en retraçant les âges successifs du monde.

Cependant la répartition, comme toutes les lois que nous passons en revue, a ses limites.

Il faut d'abord — cela est trop clair — qu'elle trouve une matière où se prendre. Comme elle ne crée pas, mais s'attache à ce qui est pour en tirer parti et le perfectionner, il faut que les termes à différencier existent dans la langue. Nous pourrions citer certaines confusions dont, faute d'un mot, même les idiomes les plus parfaits n'ont jamais réussi à se débarrasser.

Inversement, l'esprit ne parvient pas toujours à féconder toutes les richesses que le langage vient lui offrir. Le mécanisme grammatical, par la combinaison des éléments existants, peut produire une telle quantité de formes que l'intelligence en soit embarrassée. Georges Curtius a compté que le nombre des formes personnelles du verbe grec s'élève à 268, nombre considérable, quoique bien

inférieur encore à celui du verbe sanscrit, qui va jusqu'à 891. Mais la répartition n'a pu tirer parti de cette abondance : c'est beaucoup déjà que le grec ait su différencier ses quatre prétérits (imparfait, aoriste, parfait, plus-que-parfait). Entre le futur premier et le futur second, entre le parfait premier et le parfait second, l'observation la plus attentive n'a pu constater aucune différence sémantique. Outre cette surproduction de temps, nous avons une surproduction de verbes. Si nous prenons, par exemple, la racine cpuy, « fuir », nous avons à côté de cpsuyca un verbe «uyysvw, qui a le même sens. A côté de or^l on a cpàcrxco. A côté de itlpicXiifu, on a tt^Qw. Le seul verbe signifiant « étendre » est représenté par -s'ivto,

TLTa'lvw et Tav-jco. NOUS avons ëa'lvto, 616'f^i et êàa-xto, qui

signifient tous trois « marcber ». L'extinction des formes inutiles * vient heureusement diminuer le poids de ce capital mort.

Une autre limite au principe de répartition vient du degré plus ou moins avancé de civilisation. Il y a des nuances qui ne sont faites que pour les peuples cultivés. A la synonymie on reconnaît de quels objets la pensée d'une nation s'est surtout préoccupée. Les distinctions sont d'abord faites par quelques intelligences plus fines que les autres : puis elles deviennent le bien commun de tous. L'esprit, comme on

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