‹ Essai de sémantique: science des significations (volume 2)Chapitre 44 sur 76 · Casina, IV, 4, 10. Scio, sed meus fruclus est prior · texte numérisé non relu

Casina, IV, 4, 10. Scio, sed meus fruclus est prior

inO COMMENT S'EST FIXÉ LE SENS DES MOTS.

comme dÎQnitas, cupiditas, en grec les noms en tt^î, comme Swi'.ôtt,,-, « Injustice »; »i).o-îr,î, » l'amilié », servait à Tormcr des noms exprimant une qualité, uu état. Mais nous le voyons déjà devenir opaque en certains mots latins : civitas était d'abord la qualité de citoyen; puis le même mot a désigné l'ensemble des citoyens; il a fini par signifier « la cité ». FartiKax, formé de l'adjectir/flCiV/i- owfacul, marquait In possibilité de Faire : mais facultates est devenu un synonyme de riclicsses. Le même suffixe existe en sanscrit et en zend, sous la forme tâli ou tât. Déjà dans les védas, dêva-lâi désigne, non seulement la qualité ou la nature divine, mais l'ensemble des dieux (comme quand nous disons ta chrétienté) '.

Lef/io a. d'abord été « la levée » : il est formé comme inlernedo, obsidh. Puis il est devenu le nom d'une unité militaire parfaitement déterminée, «i la légion ». Pour marquer l'idée de « la levée «, il a fallu créer de nouveaux mots, tels que deteclus.

Pareil changement a eu lieu pour classis, qui est le gi'cc xXi^ïtî, dorien )(),i*iî, et qui est devenu le nom romain de la flolle, après avoir désigné d'abord l'armée en général. Le sens primitif était » l'appel".

lic^îo, formé comme tcgi'o, signifiait « la direction ". Heclâ regione, « en ligne droite ». E legione,

I. Rig-Véda, III, 10, t : d eaha dëvalâtini, ■ nmËne- 1. Il est curieux de conslaUr que classer repris son nliundiins notre langue tnilitaira.

« en face ». Deflectere de reclâ regione^ « quitter la bonne direction ». Mais ce sens a fait place à un sens beaucoup plus matériel : regio a signifié un pays ou le quartier d'une ville.

Le suffixe latin tion^ qui a pris une si grande importance, et qui est apparenté au précédent, formait des noms abstraits, comme lectiOy admiratio. Mais dès les plus anciens temps, Tépaississement commence à se faire sentir. Portio a été d'abord Taclion de partager : puis il est devenu le nom de la portion*. Mansio était l'action de s'arrêter : chez Cicéron il s'oppose à discessus. Il s'est dit ensuite des relais établis le long des routes, et il a donné enfin notre maison '.

On doit déjà commencer à voir pourquoi tant d'objets matériels sont du féminin : d'abstraits ils sont devenus concrets, mais sans changer de genre '•

Faut-il croire que nos ancêtres avaient une faculté d'abstraction qui ait été en diminuant chez leurs descendants? — Ce sérail, je crois, une grande illusion. Nous reviendrons plus loin sur celte question des noms abstraits, qui conlient, en parlie, le secret

1. D'une racine ;)or, • attribuer •, qui se retrouve dans le grec ?iropov, « j'ai procuré ■ ; rsirptatat, • il a été attribué ».

2. Nous disons de même des habilalionsy des constructions, Homère dit déjà d'Ulysse, au moment où il va se construire un navire : eu elSù; TfxToivvdtwv, • fort entendu en constructions •.

3. Il existe des indices qui permettent de croire que les noms latins en tus, comme excrcitus, amictus, ont été d'abord du féminin. On trouve chez Ennius : Non metus ulla tenet. Cf. les féminins grecs comme icpaxTvc, • action •, OcXx'n^c, « enchantement ».

de la richesse de oos langues. 11 siinit, pour le moment, de rappeler que le langage étant une auvre en collabo ration, tout mol abstrait est en danger de changer de sens quand, passant de bouche en bouche, il arrive de l'inventeur à la foule.

L'histoire des religions , celle des institutions, celle mi^me des sciences pourrait nous en fournir la preuve. A plus forte raison ces abstractions du langage, abandonnées dès la première heure i\ l'esprit populaire, étaient-elles exposées au même sort.

Les langues modernes abondent en exemples du même changement de signilicalion. Nous trouvons en toutes les professions des noms abstraits devenus les noms de quelque objet tangible. Le musicien entend par ouverture le morceau d'orchestre qui précède un opéra, le marchand débite les noiiveautéade la saison, le financier fait rentrer ses a'éanceSj l'intendant pourvoit aux subsistances de l'armée, et ainsi de suite. On peut aisément observer les degrés de cette transformation pour certains substantifs. La Bruyère, dans le poitrait du Distrait, dit ; " 11 écrit une seconde lettre, et après les avoir cachetées toutes deux, il se trompe à l'adresse n. Ici adresse est encore pris au sens de directio. Au xvir siècle,

économie^ aumône, charité ne s'étaient pas encore coagulés en objets matériels comme de nos jours*. Il y a là pour Tétymologisle une mine de surprises. On trouve en dialecte vénitien du moyen Age un mot;v7â qui a le sens de « descendance ». D'où vient ce rità, qui, déjà par sa désinence, déroute le lecteur? Des rapprochements indubitables ont montré qu'il s'agit du mot heredità, qui, en se dépouillant de sa signification abstraite, au lieu de rhéritago, a désigné les héritiers '. Quelque chose de semblable s'est passé pour l'allemand Aï/irf, qui signiOe « enfant », mais qui a d'abord signifié « la race », comme on le voit par l'anglais mankind^ « genre humain ».

\. Quoique Tinfinilif résiste davantage à ce changement, nous observons cependant qu'un certain nombre d'infinitifs, comme devoir, plaisir^ loisir, n'y ont point échappé.

2. R.gna, dans les Comptes rendus de V Académie des Lincei, 1891, p. 336.

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