‹ Essai de sémantique: science des significations (volume 2)Chapitre 67 sur 76 · III · texte numérisé non relu

III

.S. Euripide, 7r.. 883.

COMMENT s'est FORMÉE LA STOTAXE.

Au lieu de désigner le Heu, l'accusatif peut encore servir à marquer un but plus ou moins abstrait. Tel est le seos de la locution vemim ire, H aller en vente, être vendu », pessiim ire (pour pervcrsum ire), a se précipiter, tomber », suppelias acciirrere, " accourir au secours », etc. Nous rencontrons ici, après la règle eo Romam, une autre règle du manuel : eo lusvm, " je vais jouer ». Lusum est l'accusatif d'un substantif verbal qui a été entraîné dans le mécanisme de la conjugaison. Les grammairiens latins, sans le comprendre, l'ont airublé du nom bizarre de h supin ", C'est ainsi encore que nous avons : conveniunt speilatum ludos, o ils viennent voir les jeux ».

Nous appellerons ce premier emploi de l'accusatif : l'accusatif de direction.

Jusqu'à présent nous en sommes à la première étape. L'accusatif est employé en son sens propre et aveo sa valeur originaire.

La seconde étape est marquée par des constructions comme invenire viam, attinf/ere metam. Ici le point de vue change : l'accusatif semble être régi par le verbe. Dans un chapitre précédent, nous avons montré, par l'exemple de petere et quelques autres, comment les verbes, de neutres qu'ils |

LA L0GIQI3E DU LAN'GAGK. 2#'

éhueiil, sont devenus transilifs'. De celle façon, un aiiire type d'accusallf s'est peu à peu imprime; dans les csprils : Vacciisatif-réffime. Le langage, avec sa logique parliculière, comme il avait dil ; cupere ' divilias, a dit temnere divitias; comme il avait dit : ser/ui honores, il a dit fugere honores. L'idée primordiale de l'accusatif devait nécessairement s'effacer en présence de celte diversité : à l'accusatif local succède un accusatif grammatical.

On a vu plus haut' que ce changement s'est opéré lentement. Ainsi les verbes grecs qui se construisent avec le génitif, comme àxoûw, èmOujAû, Tj-j-^ivu», témoignent d'un état de la langue où la valeur propre du cas est encore distinctement sentie. C'est seulement avec le temps que s'établit dans les esprits une sorte de nivellement exprimé par la règle : Les verbes actifs veulent après eux l'accusalif.

Quelques savants, préoccupés du fond des choses, ont voulu établir une catégorie spéciale de verbes où l'accusatif marquerait le résuUat de l'aclion, comme quand on dil : beus creavii mimduin, seribo cfihtulam, Tliemistodes exiruxit iniiros. Mais ces verbes, qui se distinguent des autres pour le sens,

I. Voir p. 90B. Il but Ajouter que la plupart des langues, par un UncI il'orilre «t de clarM. ont upivé une rdpartilion, alTecInol les ta rtic ctclusif de tethti uoulru5, einiilojiinl exctusivcmenl les oi CUJiiriic verbes transUiFs.

S. Vûr ci-dewus, p. i\%.

n'en diiïèrent en aucune façon pour l'eaiploi : on

dira aussi bien ; neglexit.

Xerxes ecer/il muros, numdala

Entre l'accusaUr régime et l'accusatif de direction la parenté n'est plus sentie. Aussi rien ne s'oppose à ce qu'un même verhe prenne simultanément l'un et l'autre. Quand, dans Homère, le devin Hélénus invile sa mère Hécube i mener les femmes troyennes au sanrtuaire d'Atiiénè,

Niiôï "ABiivainiç,

ces deux accusatifs ne se gênent nullement l'un l'autre. Il on est de même quand Sarpédon, accusant PAris, se plaint des maux qu'il a causés aux Troyens :

Tp&a;.

Hérodote, rapportant ce qu'il a appris de l'éducation chez les Perses, dit qu'ils forment leurs enfants k trois choses seulement : monter h cheval, tirer l'arc et dire la vérité. na-.SïùouTt toù; TtïToa; (c'est l'accusatif régime) Tsk [ioûvi (c'est l'accusatif de direction) , ÎTtuïJEiv, -zrJ^vjiK^ xxl à),TiQtÇEu9ït, La même construction se retrouve en latin : CalUhia Jiiventutem muitis modis ma/a facinora edocebat '.

l. L'accusatif régime est celui des deux qui, la consLruclion élant rcnverste el le verbe mis au passlF, devient le sujet de la phrase.

Une fois en possession de celte construction, le langage la retourne comme ferait le mathématicien d'une équation algébrique : il la met au passifs Rogatus sententiam, edocius litteras^ id jubeor^ SiSà^-

xojjiai TTjV [JLOuaixTjv, xp'j7r:o|JLai touto rà TcpxyiJLa : toutes

constructions qu'on aurait peine à comprendre sans la logique particulière dont nous avons parlé.

Si nous voulons comprendre le troisième emploi de Taccusatif, qui est de marquer la durée, il nou8 faut retourner à la signification originaire. L'espace et le temps étant, pour la logique du langage, deux . w^. choses toutes semblables ^ on dira de la même :^;

façon jusqu'à quelle époque une acliop s'est continuée et jusqu'à quel endroit s'est prolongé un mouvement : des deux parts, l'accusatif marque la direction. Démosthène, rappelant que la puissance des Thébains a duré depuis la bataille de Leuctres jusqu'à ces derniers temps, s'exprime ainsi : ï<r^ua-av

8e T». xal 8rj6aiot TOÙç TeXsuTxiou; TOUTOual ^p6vouç ^fzk

T/.v èv AetixTpot; [Aà^^r^v. Pour dire que Mithridate en est à la vingt-troisième année de son règne, Cicéron dit : Milhridates annum jam tertium et vicesimum régnai-

1. On peut s'en assurer en examinanl les adverbes de lieu, comme hic, ubi, inde,... qui servent également à exprimer une idée de lieu et une idée temiK)rcllc.

»2 COMMENT S'EST yORMÉE LA 8YNTA\B.

Ainsi s'est formé ce que les grammairiens appellent l'accusatif de durée : V<^orum urbx decem miates hicmesqiie conlinuas circumsessa... Flamini Diali noctem tinam extra ttrbem tnanere ne/as est. On trouve chez Lysias, pour dire qu'un homme est mort depuis trois ans : -ihyr,Ks w-ca Tpia ërr,. Le latin dit de façon non moins étrange : Puer decem annos nains.

II est arrivé, ce qui ne pouvait manquer, que l'accusatir de durée s'est quelquefois confondu avec l'accusatif régime. Quand, en français, nous disons : hs années qu'il a vécu, on ne sait au juste comment il faut considérer cette construction. Le même fait se rencontre dans les langues anciennes ', On peut différer d'avis sur quelques-uns de ces cas et l'on connaît les hésitations de l'orlhograptie française, mais sauf ces rencontres particulières pour lesquelles il est diflicile de formuler une règle, l'existence d'un accusatif de durée est hors de doute; il forme la troisième étape de cette histoire.

11 nous resterait à expliquer les locutions comme decem pedes talus ou comme os humerosque deo

I. En sanscril : çalam giva çaradat, • puisscs-tu vivre ceot aot — En grue : évîc iir>ai itivoiv, - reslanl un mois .. Ti,y iCpiov iiÉUsu e! piai<reî«i (Euripide, Air., 78t) [- personne ne sailj s'il vivra le jour de ! ilemniri -, Les langues nnciennes ont l'aiv lie ranger ce» consIrucUons'^ sous lu cali^t^oriu de j'arciisntir régime. Mais le français se montn 5 plue préoccupé du fond des choses, qui exige l'accusaLir de dures.

sîmi/is. Mais nous ne voulons pas prolonger i>ne étude trop technique : ce que nous avons dit suffit pour montrer comment procède la logique populaire.

Cette logique, nous le répétons, repose tout entière sur Tanalogie, l'analogie étant la façon de raisonner des enfants et de la foule. Une locution est donnée : on en tire une autre à peu près semblable. Celle-ci, à son tour, en produit une troisième, un peu didérente, qui provoque de son côlé des imitations, sans que, pour cela, la première et la seconde aient cessé d'être productives. Le langage, de cette façon, peut aller fort loin. Celui qui apprend la langue par l'usage n'est nullement surpris, car il ne songe pas à rapprocher, ni à comparer entre elles, des applications si différentes. Mais celui qui, dans un livre, les trouvant énumérées à la file, veut y découvrir une idée commune, une idée mère, -risque de se perdre dans les plus piles abstractions. Il faut refaire le chemin parcouru, tftcher de reconnaître les tournants, et ne jamais oublier que, le langage étant l'œuvre du peuple, il faut, pour le comprendre, dépouiller le logicien et se faire peuple avec lui.

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