‹ Essai de sémantique: science des significations (volume 2)Chapitre 70 sur 76 · Voir ci-dessus, p · texte numérisé non relu

Voir ci-dessus, p

COUHENT S'EST FORMEE LA 8TNTAXB.

lanfîage se compose de tout cela : il nous rend à la • fois les idées maniables, et il fournit en même lemps les cadres du rnîsonnemenl.

Des penseurs hiienont fait un reproche. « Chaque mot représente bien une portion de la réalité', mais une portion découpée grossièrement, comme si l'humanîté avait taillé selon sa commodité et ses besoins, au lieu de suiyre les articulations du réel. » Supposons pour un moment le reproche fondé. Comme 11 est peu de chose au prix de l'immense service rendu & la masse des hommes! Tout imparfait qu'il est, le langage dépasse la plupart d'entre nous : il nous faut du temps pour le rejoindre. Combien peu seraient capables de procéder par eux-mêmes à ces découpures! Nous avons vu d'ailleurs que les contours n'ea sont pas si résistants qu'on ne puisse les plier ou les élargir pour les faire entrer en des classements nouveaux. Une langue philosophique, au contraire, une langue sortie d'un système, où chaque mot resterait à jamais délimité par sa déliniLion, et où l'affinité des mots serait calquée sur l'enchaînement vrai ou supposé des idées, comme le plan en a été dresséàdifîérentes reprises, une tellelanguepeutbien , convenir pour quelques sciences spéciales, comme \ la chimie, mais appliquée à la pensée humaine, en sa variété et sa complexité, avec ses fluctuations et

ses progrès, elle ne manquerait pas de devenir, au bout de quelque temps, une entrave et une camisole de force. A mesure que Texpérience du genre humain augmente, le langage, grâce à son élasticité, se remplit d'un sens nouveau.

S'il fallait dire où réside la supériorité des langues indo-européennes, je ne la chercherais pas dans le mécanisme grammatical, ni dans les composés, ni même dans la syntaxe : je crois qu'elle est ailleurs. Elle est dans la facilité qu'ont ces langues, et depuis les temps les plus anciens que nous connaissions, à créer des noms abstraits. Qu'on examine les suffixes qui servent h cet usage : on sera surpris de leur nombre et de leur variété. Ils ne sont point particuliers à telle ou telle langue, mais on les retrouve pareillement en latin, en grec, en sanscrit, en zend, dans tous les idiomes de la famille, ils sont donc antérieurs : si bien, qu'empruntant les dénominations d'une autre science, qui marque les époques par Icf monuments qu'on en a gardés, nous pourrions parler d'une période des suffixes^ période qui suppose de toute nécessité une certaine force d'abstraction et de réflexion. C'est la présence de ces noms en grand nombre, ainsi que la possibilité d'en

faire d'autres sur le môme type, qui a rendu les

«i COMMENT 8"EST FORMÉE LA SYNTAXE.

langues indo-européennes si propres ii toutes opérations de la pensée '. Encore aujourd'hui nou! nous servons des mêmes moyens, auxquels les Agi postérieurs ont à peine ajouté quelque clio:

nous voulions scruter les procédés dont use la littérature la plus moderne pour renouveler les reS'<| sources et les couleurs de son style, nous constaloj rions qu'elle recourt à ces mêmes ab:>lraclions dond les premiers spécimens sont contemporains dos \édas et d'Homère.

Il n'est pas nécessaire pour cela d'imnginer des intelligences transcendantes. On peut distinguea divers degrés dans l'abstraction. Celle dont il est icj question tient plus de la mythologie que de la méte physique. Elle est de même espèce que quand '. peuple parle d'une maladie qui règne ou de l'élei^ tricité qui court le long d'un fd. Les ahstraclioaj créées par la pensée populaire prcnnentpour elle un sorte d'existence. Le monde a été rempli de entités. La forme de la phrase, où tous les sujell sont représentés comme agissants, est un témoil encore subsistant de cet état d'esprit. Le langage^ la mythologie sont sortis d'une seule et même coH ception. Ainsi, comme on l'a déjà dit, s'explique i

I. Od devine de quelle ulJULâ ces surOKes ont iM pour ta I philosophique. Le grec, en combinant les deux pronoms noT^s >l«. evec un suflixe abstrait, fait itesiTTj;, - la quantité •, nDi^tr,ï, • laa Viié •, De rnSmc, en latin, qualitai, quanlitai. En annscrit, le pff tal^ • ceci >, donne, en se combinant arec le suTtixe abstrait fva ■ubstanlir talleam, • lu réalité •■

fait que la plupart des noms abstraits sont du féminin : ils soïit du même sexe que ces innombrables divinités qui peuplaient le ciel, la terre et l'eau. Encore aujourd'hui — tant les choses ont de continuité — ceux qui raisonnent sur la Matière, la Force, la Substance, perpétuent plus ou moins cet antique état d'esprit.

Habitués comme nous sommes au langage, nous ne nous figurons pas aisément l'accumulation de travail intellectuel qu'il représente. Mais, pour s'en convaincre, il suffit de prendre une page d'un livre quelconque, et d'en retrancher tous les mots qui, ne correspondant à aucune réalité objective, résument une opération de l'esprit. De la page ainsi raturée il ne restera à peu près rien. Le paysan qui parle du temps ou des saisons, le marchand qui vante son assortiment de denrées, l'enfant qui apporte ses notes de conduite ou de progrès se meuvent dans un monde d'abstractions. Les mots nombre, forme, distance, situation.,, sont autant de concepts de l'esprit. Le langage est une traduction de la réalité, une transposition où les objets figurent déjà généralisés et classifiés par le travail de la pensée.

COMMENT S'RST FOBMÊE LA STSTAÏB.

Y a-l-il en Europe des langues qui soient plus favorables que d'autres au progrès inlellectuel? A de lé^^ères différences près, on peut répondre que non. KUcs sont toutes (ou presque toutes) issues de la même origine, bitlics sur le même plan, puisant aux mêmes sources. Elles ont été plus ou moins nourries des mêmes modèles, perfectionnées pa.- la même éducation. Elles sont donc capables d'exprimer les mêmes choses, quoique déjà dans les limites de celte étroite parenlé il soit possible d'observer des aptitudes spéciales. Mais si l'on voulait sentir l'aide que le langage prête l'i l'intelligence et le tour particulier H qu'il lui impose, il faudrait comparer quelque idiome

H de l'Afrique centrale ou quelque dialecte indigène de

H l'Amérique. En brésilien, le seul mot fiifia signifie :

H l'il a un père; i° son père; 3° il est père. Eu réalité

H /«fia veut dire « lui père i». C'est le parler d'un enfant.

I Même des idiomes pourvus d'une riche littérature ne

I sont pas toujours un tippui suffisant pour la pensée.

H En chinois, cette phrase : sin In thien peut se traduire :

H l' le saint aspire au ciel; 2° il est saint d'aspirer au

H ciel; 3° celui-là est saint qui aspire au ciel. Le chinois

I dit simplement : saint aspirer cielK Le service que

B nous rendent nos langues, c'est de nous imposer une

H forme qui nous contraigne k la précision.

Page 1