L'IRRADIATION
(le qu'il faut entendre par ce mot. — L'irradiation pont créer
des désinences grammaticales.
Nous appelons ainsi, faute d'un autre terme, une série de faits qui n'a pas encore été dénommée. A vrai dire, on ne Ta guère observée jusqu'à présent, quoiqu'elle soit d'une réelle importance pour la psycho- ,logie du langage *.
Quelques exemples feront comprendre de quoi il s'agit.
Les verbes latins en sco, comme maturesco, marcescOj sont communément appelés « inchoatifs », parce qu'ils ont l'air de marquer un commencement d'action ou une action qui se fait peu à peu. Mais cette nuance n'appartenait pas primitivement à la désinence sco. On ne la trouve pas dans nosco, « je connais » ; scisco, « je décide » ; pasco, «je nourris », etc.
I. II faut excepter toutefois les deux savants américains M. Whccler et M. Lannian, dont on trouvera cites les travaux plus loin. M. Ludwig, sous le nom d'Adaptation, a d'abord attiré l'attention de ce côté.
4i LES LOIS INTELLECTUELLES DU LANGAGE-
On ne la trouve pas davantage dans les langues congénères l . D'où le latin l'a-t-il donc prise? Elle vient des verbes comme atlolesco, flovcsco, senesco, etc. On ne grandit, on ne fleurit, on ne vieillit pas en un instant : l'idée d'une action lenle et graduelle s'étant d'abord introduite dans ces verbes, a paru ^ ensuite inhérente au suffixe. Elle y a été irradiée.
Quelque chose de semblable s'est passé pour les verbes dits désidéralifs, comme esurio, nupturio, empturio. S'ils suivent la conjugaison, d'ailleurs assez rare, en io, c'est qu'ils ont, à ce que je crois, pris modèle sur sitio, « avoir soif ». La syllabe qui précède la désinence n'est pas autre chose — malgré la différence de quantité — que les suffixes./w ou sor qui forment tant de substantifs en latin : emptor, « acheteur » ; xcriptor, « écrivain » ; esor (pour*tf-/or), « mangeur * ». La note désidérative e^t si bien entrée dans cette désinence, que Cicéron, parlant de Pompée, pouvait écrire à Atticus, bien sur d'être compris : Sullaturit animas ejus et proscripturit.
•Rappelons ici une discussion du siècle dernier qui montre combien il est aisé de se tromper en cette matière : on a plus vite fait de donner l'étymologie
4.('f. en grec £-jpi<jxr.>, « je trouve; ». 7tTp<o<r/.o>, « je blesse •• ôi&pâjxw, « je cours -, ele. Dans Homère. <xxo> s'ajoute indifféremment à tons les verbes. Voir, par ex.. Odyssée, XVII, 331 et 33."», XVIII, 324. etc. Cette même désinence se trouve aussi en sanscrit, mais elle n'a pas davantage le sens inchoalif.
2. 11 y a une différence de quantité, le suffixe tur ayant eu primitivement, selon l'occurrence, o long ou o bref. Cf. en grec pr,?(i>p. prjTopo;.
IRRADIATION. i. r >
— vraie ou fausse — d'une désinence, que d'en retracer la naissance et la propagation.
Au sujet de ces verbes en -mire, le président de Brosses, dans sa Méchaniqac des Langues, écrivait : « La terminaison latine urire est appropriée à un désir vif et ardent de faire quelque chose : mfcfun're, esitrirc, par où il semble qu'elle ait été fondamentalement formée sur le mot urere et sur le signe radical w\ qui, en tant de langues, signifie le feu. Ainsi la terminaison urire était bien choisie pour déterminer un désir brûlant. »
Voltaire, plus avisé, proteste. Flairant quelqu'une de ces théories dont était coutumier le Président, il lui fait des objections. « Où est l'idée de brûler dans des verbes comme $caturire,« sourdre »?...Ce petit système est fort en défaut; nouvelle raison pour se défier des systèmes. »
H existe en grec un groupe de verbes terminés en «ko, qui expriment une maladie du corps ou de l'Ame :
ô£ovTtdtci>, c avoir mal aux dents », de oîoic, « dent »; <77tXrjvtati>, c avoir mal à la rate », de <tti).t,v, « rate » ; Xap-jYyiiu), c avoir mal à la gorge », de ).ïp--»Y$, « gorge », etc.
Le sens de maladie semble si bien inhérent à ces verbes, qu'on a pu joindre cette désinence à des mots de toute sorte :
nd).v€5o;, « plomb », [loX'^ëiàco, « avoir le teint plombé »; >iôo;, • pierre », Xiôtao, « avoir la maladie de la pierre ».
Puis on a pu sur ce modèle broder des variations :
çuAAiaw (en parlant d'un arbre), t ne produire que des feuilles » ;
iUeoopiâw, c avoir besoin d'ellébore »;
«rrpocTT.viiG), « avoir la maladie de vouloir être stratège ».
L'idée de maladie est entrée dans cette désinence, mais elle ne s'y trouvait nullement à l'origine. Le point de départ doit être cherché dans quelques substantifs en ».a, comme wpfaXpia, « ophtalmie »; [AsXayyo/la, « humeur noire l ». Delà est parti le mouvement : mouvement qui a produit un groupe qu'on pourrait appeler le groupe nosologique.
Citons maintenant un exemple tiré du français. Nous avons un suffixe péjoratif dire, qui forme Ie.s mots comme marâtre, bellâtre, douceâtre. L'histoire en est instructive ; mais il faut la reprendre d'un peu hiut.
Le lieu d'origine se trouve en grec, où il y avait des verbes en aÇw, sans aucune signification fâcheuse : Oa'jjjiàÇto, « j'admire »; T-o-joà^w, « je m'applique »; <jyoXàÇo>, « je prends du loisir ». De là des substantifs en aTTY.p, comme o'.xxrzrf, «juge »; èpya^p, « ouvrier ».
Dans le nombre, nous voyons déjà se glisser quelques mots d'apparence suspecte : m-zoz^r^, « celui
1. Du reste, par elle-même, cette formation en ia n'implique rien de ce genre : àpjAovîa, • union » ; Si£a<7xa).îa, « enseignement »; |Ae<77](i6pta, ■ midi », etc.