‹ Essai de sémantique: (science des significations) (volume 3)Chapitre 20 sur 87 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

FATSSES PERCEPTIONS

FausM's désinences du pluriel. — Fausses désinences des cas.

I/npoplionie.

Nous sommes ainsi conduit à parler d'un phénomène proche parent du précédent : « la fausse perception ».

Nous croyons souvent percevoir la désinence là où elle n'est pas. Ainsi un Anglais, prononçant le pluriel oxen, croit sentir dans la syllabe en la marque du nombre : cependant on a simplement ici le thème anglo-saxon oxen, « bœuf » ; sanscrit, uksan. La vraie marque de la pluralité est tombée.

11 est aisé de voir à quoi tient cette illusion. C'est que le singulier, ayant perdu la moitié du thème, est réduit à la syllabe ox. Dès lors, en Ire le singulier et le pluriel, il y a une différence qui est interprétée comme servant à l'expression du nombre. Le peuple a le sentiment de l'utilité, mais nullement le souci de l'histoire. 11 emploie ce qu'il a; s'il fait des pertes,

FAUSSES PERCEPTIONS. t)3

il utilise ce qui lui reste. 11 fait entrer du sens en des syllabes qui n'en avaient pas. La perception est donc fausse au point de vue de l'histoire, mais au point de vue de l'histoire seulement.

Le même exemple peut servir pour l'allemand.

11 est même arrivé que l'allemand s'est si bien persuadé avoir une désinence, qu'il a mobilisé cette syllabe et en a fait librement usage. Non seulement il décline : der Oc/is, die Oehsen, mais il fait : der Mensc/i, die Menschen, et même, en déclinant des mots d origine étrangère : der Soldai, die Soldat-en.

L'allemand a une autre svllabe dont l'histoire est

encore plus instructive.

Quand on dit que Kind fait au pluriel Kinder, on donne à entendre que er est la désinence du pluriel : cependant er n'est pas autre chose que le suflixe es ou er que nous avons dans le latin gener-is, dans le grec viv£(T -o;. Ce qui n'a pas empêché que toute une catégorie de mots ait suivi ce modèle : die Weiùer, die Làmmer, die Dàc/ter, die Bûcher, die Gotler. On peut donc dire que le sentiment qui fait aujourd'hui reconnaître dans Kinder, Weiber, Htius-er une désinence du pluriel est, au point de vue de l'histoire, une fausse perception, ce qui n'empêche pas qu'elle soit devenue une désinence régulière de la langue \

\. L'anglais child, qui faisait anciennement au pluriel cildru, cildre, a encore ajouté par-dessus la syllabe en : children. Sur l'identité pri-

Les faits de ce genre sont plus aisés à observer dans les langues modernes que dans les langues anciennes. On en devine aisément la raison, qui n'est autre que le manque de documents antérieurs. Toutefois, nous voyons qu'en latin IV de dulce, nobile, fait l'effet d'être le signe du neutre, quoique le neutre soit simplement reconnaissable à l'absence de désinence. Il suffit de rapprocher le grec îoc».;, neutre ïop»., ou rjyxv.;, neutre e5/*p»., pour voir que IV de dulre tient la place d'un ancien i final.

Si l'on pouvait interroger un contemporain d'Auguste sur l'impression qu'il a des mots comme onus^ $refi($, il dirait sans doute que la syllabe us est là pour marquer la désinence. Un Grec, dans l'imparfait sX'js, dans l'aoriste sà'j«, pensait sentir la troisième personne, quoique la marque de cette troisième personne (un /) fût tombée.

Une autre sorte de fausse perception est de croire à la présence de formes grammaticales qui n'ont jamais existé. En latin, la déclinaison est au pluriel

d'un cas plus courte qu'au singulier : en effet, le datif et l'ablatif ne possèdent et n'ont probablement jamais possédé qu'une seule et même désinence plurielle. Cependant ce déficit n'est pas senti. On le sent si peu que les linguistes ne sont pas encore d'accord pour savoir quel est. des deux cas, celui qui manque.

milive «le Aï/»*/ ri ih» chihj. vr.ir 1rs Mvumîrps de la Socirlê de linguis litjur* I. VIL i». ii'».

Page 1