ESSAI
DE
SÉMANTIQUE
Les livres de grammaire comparée se succèdent, à l'usage des étudiants, à l'usage du grand public, et cependant il ne me semble pas que ce qu'on offre soit bien ce qu'il fallait donner. Pour qui sait l'interroger, le langage est plein de leçons, puisque depuis tant de siècles l'humanité y dépose les acquisitions de sa vie matérielle et morale : mais encore faut-il le prendre par le côté où il parle à l'intelligence. Si l'on se borne aux changements des voyelles et des consonnes, on réduit cette étude aux proportions d'une branche secondaire de l'acoustique et de la physiologie; si Ton se contente d'énumérer les pertes subies par le mécanisme grammatical, on donne l'illusion d'un édifice qui
tombe en ruines; si Ton se retranche dans de vagues théories sur l'origine du langage, on ajoute, sans grand profit, un chapitre à l'histoire des systèmes. 11 y a, ce me semble, autre chose à faire. Extraire de la linguistique ce qui en ressort comme aliment pour la réflexion et — je ne crains pas de l'ajouter — comme règle pour notre propre langage, puisque chacun de nous collabore pour sa part à l'évolution de la parole humaine, voilà ce qui mérite d'être mis en lumière, voilà ce que j'ai essayé de faire en ce volume.
Il n'y a pas encore bien longtemps, la Linguistique aurait cru dérober en avouant qu'elle pouvait servir à quelque objet pratique. Elle existait, prétendait-elle, pour elle-même, et elle ne se souciait pas plus du profit que le commun des hommes en pourrait tirer, que l'astronome, en calculant l'orbite des corps célestes, ne pense à la prévision des marées. Dussent mes confrères trouver que c'est abaisser notre science, je ne crois pas que ces hautes visées soient justifiées. Elles ne conviennent pas à l'étude d'une œuvre humaine telle que le langage, d'une œuvre commencée et poursuivie en vue d'un but pratique, et d'où, par conséquent, l'idée de l'utilité ne saurait à aucun moment être absente. Bien plus : je crois que ce serait enlever à ces recherches ce qui en fait la valeur. La Linguistique parle à l'homme de lui-même : elle lui montre comment il a
construit, comment il a perfectionné, à travers des obstacles de toute nature et malgré d'inévitables lenteurs, malgré même des reculs momentanés, le plus nécessaire instrument de civilisation. Il lui appartient de dire aussi par quels moyens cet outil qui nous est confié et dont nous sommes responsables, se conserve ou s'altère.... Oii doit étonner étrangement le lecteur qui pense, quand on lui dit que l'homme n'est pour rien dans le développement du langage et que les mots — forme et sens — mènent une existence qui leur est propre.
L'abus des abstractions, l'abus des métaphores, tel a été, tel est encore le péril de nos études. Nous avons vu les langues traitées d'êtres vivants : on nous a dit que les mots naissaient, se livraient des combats, se propageaient et mouraient. Il n'y aurait aucun inconvénient à ces façons de parler s'il ne se trouvait des gens pour les prendre au sens littéral. Mais puisqu'il s'en trouve, il ne faut pas cesser de protester contre une terminologie qui, entre autres inconvénients, a le tort de nous dispenser de chercher les causes véritables '.
\. En écrivant ceci, je pense à toute une série île livres et d'articles tant étrangers que français. Le lecteur français se souviendra surtout du petit livre d'Arsène Ûarmcsteter, la Vie des mots. 11 est certain que l'auteur a trop prolongé, trop poussé à fond la comparaison, de telle sorte que par moments il a l'air de croire à ses métaphores, défaut pardonnable si l'on pense à l'entraînement de la rédaction. J'ai été l'ami, leur vie durant, des deux Darmesteter, ces Açvins de la philologie française, j'ai rendu hommage à leur mémoire, et je serais désolé de rien dire qui pût l'olTenser. (Voir à la fin de ce volume mon article sur la V>e des mots.)
Les langues indo-européennes sont condamnées au langage figuré. Elles ne peuvent pas plus y échapper que l'homme, selon le proverbe arabe, ne saurait sauter hors de son ombre. La structure de la phrase les y oblige : elle est une tentation perpétuelle à animer ce qui n'a pas de vie, à changer en actes ce qui est un simple état. Même la sèche grammaire ne peut s'en défendre : qu'est-ce autre chose qu'un commencement de mythe, quand nous disons que èvlvxco prête ses temps à 'f épw, ou que clou prend un s au pluriel? Mais les linguistes, plus que d'autres, devraient être en garde contre ce piège....
Ce n'est pas seulement l'homme primitif, l'homme de la nature, qui se prend pour mesure et pour modèle de toute chose, qui remplit le ciel et l'air d'êtres semblables à lui. La science n'est pas exempte de cette erreur. Prenez le tableau généalogique des langues, comme il est décrit et même dessiné en maints ouvrages : n'est-ce pas le produit du plus pur anthropomorphisme? Que n'a-t-on pas écrit sur la différence des langues mères et des langues filles? Les langues n'ont point de filles : elles ne donnent pas non plus le jour à des dialectes. Quand on parle du prolo-hellénique ou du proto-aryen, ce sont des habitudes de pensée empruntées à un autre ordre d'idées, c'est la linguistique qui conforme ses hypothèses sur le modèle de la zoologie. Il en est de même pour cette langue indo-européenne proethnique
que tant de linguistes ne se lassent pas de construire et de reconstruire : ainsi faisaient les Grecs quand ils imaginaient, pour rendre compte des différentes races, les ancêtres sEolus, Dorus, Ion et Achœus, fils ou petit-fils à'Hellen \
Il y a peu de livres qui, sous un mince volume, contiennent autant de paradoxes que le petit livre où Schleicher donne ses idées sur l'origine et le développement des langues. Cet esprit habituellement si clair et si méthodique, ce botaniste, ce darwinien, y trahit des habitudes de pensée qu'on aurait plutôt attendues chez quelque disciple de l'école mystique. Ainsi l'époque de perfection des langues serait située bien loin dans le passé, antérieurement à toute histoire : aussitôt qu'un peuple entre dans l'histoire, commence à avoir une littérature, la décadence, une décadence irréparable se déclare. Le langage se développe en sens contraire des progrès de l'esprit. Exemple remarquable du pouvoir que les impressions premières, les idées reçues dans l'enfance peuvent exercer 1 !
Laissant de côté les changements de phonétique, qui sont du ressort de la grammaire physiologique, j'étudie les causes intellectuelles qui ont présidé à
\. Je signala à l'attention de mes lecteurs le récent travail de M. Victor Henry, qui. d'un point de vue différent, combat la même erreur : Antinomies li/if/uistiques.
2. Schleicher avait d'abord été destiné à l'état ecclésiastique. Il avait ensuite été hégélien.
la transformation de nos langues. Pour mettre de Tordre dans celle recherche, j'ai rangé les fails sous un certain nombre de lois : on verra plus loin ce que j'entends par loi, expression qu'il ne faut pas prendre au sens impératif. Ce ne sont pas non plus de ces lois sans exception, de ces lois aveugles, comme sont, s'il faut en croire quelques-uns de nos confrères, les lois de la phonétique. J'ai pris soin, au contraire, de marquer pour chaque loi les limites où elle s'arrête. J'ai montré que l'histoire du langage, à côté de changements poursuivis avec une rare conséquence, présente aussi quantité do tentatives ébauchées, et restées à mi-chemin.
Ce serait la première fois, dans les choses humaines, qu'on trouverait une marche en ligne droite, sans fluctuation ni détour. Les œuvres humaines, au contraire, se montrent à nous comme chose laborieuse, sans cesse traversée, soit par les survivances d'un passé qu'il esl impossible d'annuler, soil par des entreprises collatérales conçues dans un autre sens, soil même par les effets inattendus des propres tentatives présentes.
... Ce livre, commencé et laissé bien des fois, et dont, à litre d'essai, j'ai fait paraître à diverses reprises quelques extraits ', je me décide aujourd'hui
I. Dans mrs Mélanges de mythologie, et de linguistique, dons l'.1nnuaire de C Association des études grecques, dans les Mémoires de la Société de linguistique, dans le Journal des savants, etc.
à le livrer au public. Que de fois, rebuté par les difficultés de mon sujet, me suis-je promis de n'y plus revenir!... Et cependant celte longue incubation ne lui aura pas été inutile. 11 est certain que je vois plus clair aujourd'hui dans l e développe men t du langage qu'il y a trente ans. Le progrès a consisté pour moi à écarter toutes les causes secondes et à 111 'adresser directement à la seule \ause vrai e, qui est l'intelligence et la volonté h unia me^/
Faire intervenir la volonté dans l'histoire du langage, cela ressemble presque à une hérésie, tant on a pris soin depuis cinquante ans de l'en écarter et de l'en bannir. Mais si Ton a eu raison de renoncer aux puérilités de la science d'autrefois, on s'est contenté, en se rejetant à l'extrême opposé, d'une psychologie véritablement trop simple. Entre les actes d'une volonté consciente, réfléchie, et le pur phénomène instinctif, il y a une distance qui laisse place à bien des états intermédiaires, et nos linguistes auraient mal profilé des leçons de la philosophie contemporaine s'ils continuaient h nous imposer le choix entre les deux branches de ce dilemme. H faut fermer les yeux à l'évidence pour ne pas voir qu'une volonté obscure, mais persévérante, préside aux changements du langage.
Comment faut-il se représenter celte volonté?
Je crois qu'il faut se la représenter sous la forme de milliers, de millions, de milliards d'essais entre-
pris en tâtonnant, le plus souvent malheureux, quelquefois suivis d'un quart de succès, d'un demisuccès, et qui, ainsi guidés, ainsi corrigés, ainsi perfectionnés, vinrent à se préciser dans une certaine direction. Le but, en matière de langage, c'est d'être compris. L'enfant, pendant des mois, exerce sa langue à proférer des voyelles, h articuler des consonnes : combien d'avortements, avant de parvenir à prononcer clairement une syllabe! Les innovations grammaticales sont de la même sorte, avec cette différence que tout un peuple y collabore. Que de constructions maladroites, incorrectes, obscures, avant de trouver celle qui sera l'expression non pas adéquate (il n'en est point), mais du moins suffisante de la pensée! En ce long travail, il n'y a rien qui ne vienne de la volonté *.
Telle est l'étude à laquelle je convie tous les lecteurs. 11 ne faut pas s'attendre à y trouver des faits de nature bien compliquée. Comme partout où l'esprit populaire est en jeu, on est, au contraire, surpris de la simplicité des moyens, simplicité qui contraste avec l'étendue et l'importance des effets obtenus.
J'ai pris à dessein mes exemples dans les langues
1. * Un souffle, s'écrie quelque pari Hcrder, devient la pointure du inonde, le tableau de nos idées et de nos sentiments! - C'est présenter les choses en philosophe épris du mystère. Il y avait plus de vérité dans le tableau tracé par Lucrèce. Il a fallu des siècles et combien d'elTorts pour que ce souffle apportât une pensée clairement formulée!
les plus généralement connues : il sera facile d'en augmenter le nombre; il sera facile aussi d'en apporter de régions moins explorées. Les lois que j'ai essayé d'indiquer étant plutôt d'ordre psychologique, je ne doute pas qu'elles ne se vérifient hors de la famille indo-européenne. Ce que j'ai voulu faire, c'est de tracer quelques grandes lignes, de marquer quelques divisions et comme un plan provisoire sur un domaine non encore exploité, et qui réclame le travail combiné de plusieurs généralions de linguistes. Je prie donc le lecteur de regarder ce livre comme une simple Introduction à la science que j'ai proposé d'appeler la Sémantique f .
1. ÏTjpLotvTixr, xiyyy\, la science des significations, du verhe «rr^acvo^ • signifier -, par opposition à la Phonétique, la science des sons.
façon constante à se simplifier, nous pouvons dire que la simplification est la loi de la grammaire de cette langue. El, pour arriver à notre sujet, si certaines modifications de la pensée, exprimées d'abord par tous les mots, sont peu à peu réservées pour un petit nombre de mots, ou même pour un seul mot, qui assume la fonction pour lui seul, nous disons que la spécialité est la loi qui a présidé à ces changements. 11 ne saurait être question d'une loi préalablement concertée, encore moins d'une loi imposée au nom d'une autorité supérieure.
Tout le monde connaît la distinction, devenue banale à force d'être répétée, des langues dites synthétiques et des langues dites analytiques. Tout le monde aussi peut dire d'une façon plus ou moins complète en quoi consiste la différence. Mais comment s'est opérée cette évolution, par quelles causes, là-dessus régnent encore les idées les plus vagues et les plus inexactes.
Personne n'a mieux exprimé que J.-J. Ampère, dans un livre justement critiqué, mais qui, sur ce point, représente encore à l'heure qu'il est les idées du grand nombre, la façon dont on se représente le rapport existant entre le latin et les langues romanes. Je cite ses paroles :
« L'antique synthèse grammaticale en vertu de laquelle la langue qui se meurt était organisée, cetle synthèse est détruite; les flexions grammaticales sont perdues; on ne distingue plus suffisamment les cas des noms, les temps des verbes. Que faire pour sortir de cette confusion? On s'avise d'exprimer par des mots séparés les rapports qu'exprimaient les signes grammaticaux confondus ou abolis ; on supplée par des prépositions aux terminaisons qui distinguaient les cas des substantifs; on remplace par des auxiliaires celles qui marquaient les temps des verbes. On indique les genres par des articles et les personnes par des pronoms. »
« ... Dans toutes les langues on a employé le même remède contre le même mal, on s'est avisé du même expédient dans la même détresse \ »
Ainsi, ce serait pour réparer des ruines, pour remédier à un mal, pour sortir de la confusion, que des procédés nouveaux auraient été inventés. Présenter les choses de cette façon (et la même idée, je le répète, existe encore chez la plupart des linguistes, même chez ceux qui se sont montrés le plus sévères pour ce livre), c'est méconnaître la vraie succession des faits, c'est rendre inintelligible l'histoire des langues. En réalité on n'a pas eu à réparer de ruines, les terminaisons qu'on a écartées étant depuis long-
\. Histoire de la langue française, 2* édit., p. 3, lu.
il LES LOIS INTELLECTUELLES DU LANGAGE.
temps devenues inutiles. Les langues anciennes n'ont connu aucune détresse. Au lieu de cette histoire invraisemblable, il serait temps d'en écrire une autre plus simple et plus vraie.
Eu tête de celte histoire devra prendre place la loi de spécialité.
Une tendance de l'esprit qui s'explique par le besoin de clarté, c'est de substituer des exposants invariables, indépendants, aux exposants variables, assujettis. Il y a là une tendance conforme au but général du langage, qui esl de se faire comprendre aux moindres frais, je veux dire avec le moins de peine possible. Mais comme les conditions où le langage est placé ne penne tient pas la création ex nihilo, cet effort se réalise lentement, au moyen et aux dépens de ce qui existait antérieurement.
L T n premier et très tangible exemple nous est fourni par le comparatif et le superlatif.
Dans les langues anciennes, l'adjectif exprime la gradation au moyen de suffixes. Ces suffixes étaient d'abord nombreux et divers. Ainsi le comparatif pouvait se marquer par les syllabes ro [saperas , in férus), tero {interus, exterus), ior (purior, largior). Le superlatif pouvait se marquer par les syllabes mo (summus, infimus), timo {intimas, exlimus), issimo
(dulcissimus). Le latin, tel que nous le connaissons, a déjà renoncé à cette diversité, ne gardant pour chaque degré qu'un seul suffixe (ior, issimus). Première simplification.
Si du latin nous passons au français, nous voyons qu'il a encore quelques comparatifs à la mode ancienne, héritage du latin : yraiynoi\ forço)\ hauçor, juvenor, gencior '. Il a aussi quelques superlatifs : pesme (pessimus), proisme [proximus). Mais ce mécanisme, déjà privé de son vrai sens, ne tarde pas à disparaître, non pas, comme on Ta dit, par suile de l'altération phonétique (car ces mots étaient parfaitement viables), mais par l'action de la loi de spécialité. Un seul mot assume en français la fonction de tous ces comparatifs et superlatifs. De même dans les autres langues romanes. En français, plus; en italien, più; en espagnol, mas; en portugais, mais; en roumain, mai.
Mais ce qu'il faut remarquer, c'est que ce mot privilégié qui succède à tous les comparatifs d'autrefois est lui-même un comparatif. Plus représente l'ancien latin ploius ( -- grec ttasWj; l'espagnol mas, le portugais mais représentent magis. C'est donc le dernier survivant d'une espèce éteinte, et éteinte non sans intention, qui remplace à lui seul tous les autres. Les seules exceptions sont quelques compa-