‹ Essai de sémantique: (science des significations) (volume 3)Chapitre 30 sur 87 · D'où vidante (vice-dominus · texte numérisé non relu

D'où vidante (vice-dominus

4. Ces sortes d'éclaircies pratiquées (quelques-unes assez récemment) dans le vocabulaire sont encore plus visibles pour certains noms d'animaux, comme taureau et vache, cerf et biche, coq et poule, etc.

iOl LES LOIS INTELLECTUELLES DU LANGAGE.

Quand la langue dispose de deux termes corrélatifs, comme ™>to;, toto;, tccko;, toîo;, comme quantus, tantus, qualis, talis, la suppression de l'un doit avoir pour effet de changer le sens du survivant. C'est ce qui est arrivé en latin pour tôtas, qui supposait un corrélatif qu°tus f . On a dû dire d'abord : tota terra, quota est. On voit comment la langue latine s'est donné, par voie de suppression, un mot signifiant « tout ». Pareille chose s'est passée en grec. A -5s devait d'abord répondre un pronom tî^. Ces sortes de suppressions ne sont pas des pertes : au contraire, la langue y gagne en rapidité et en énergie.

On peut juger les langues par ce qu'elles passent sous silence aussi bien que par ce qu'elles expriment. En observant d'autres familles, on voit que ceux qui ont jeté les bases de la grammaire indo-européenne ont été relativement modérés. La déclinaison paraît n'avoir jamais eu qu'un nombre de cas assez limité. La conjugaison, plus exubérante, n'a cependant pas atteint les développements que nous trouvons ailleurs. Elle ne marque pas le genre ; elle ne fait pas la distinction de l'action momentanée et de l'action continue; elle s'est gardée des vaines distinctions

i. Ne pas confondre avec quùtus, qui est un dérivé du nom de nombre quoi.

honorifiques; elle n'a pas essayé d'enfermer trop de choses dans un même mot \

Nos langues, en général, se sont abstenues de marquer beaucoup de vaines distinctions qui, n'allant pas au fond des choses, sont comme une frivole dépense d'intelligence. En japonais, par exemple, les mots changent suivant que Ton compte des quadrupèdes ou des poissons, des jours ou des mesures de longueur. En basque, il y a une conjugaison cérémonielle *. Comme il y a de profondes différences dans l'art des divers peuples, l'un se complaisant à des détails, tandis qu'un autre saisit la nature en ses grandes lignes, il peut aussi y avoir dans le langage encombrement et remplissage. L'extinction des formes inutiles, soit qu'une raison plus mûre les fasse périr par l'abandon, soit que l'esprit les arrête avant leur conception, a donc son rôle nécessaire.

Il est intéressant de voir comment, la même idée étant représentée par deux termes synonymes, la langue se débarrasse de l'un des deux, mais non si complètement qu'il n'en subsiste quelques traces. Le

i. Elle dit, par exemple, en un seul mot : rrrapai, -je me place •, ÎT:oL(rai, « tu te places -, braxat, « il se place ». Mais elle n'a pas essayé de dire en un seul mot : « je te place » ou « il me place •.

2. Sayce, Introduction to the science of language, 1, 205 (3* édit.).

nom du vieillard est yipwv en grec, senex en latin : les deux termes coexistaient l'un à côté de l'autre dans une période antérieure, et nous avons en sanscrit, à côté de yaran, qui correspond exactement à yipwv, le mot sanas, « vieux », qui est de la famille de senex. Le grec a arrêté son choix, le latin a fait de même : mais ils ont choisi différemment. Cependant le grec dit encore svat àpyat (par opposition à vsai) pour désigner les magistrats sortant de charge : il dit aussi evoi xap-ot pour désigner les fruits de Tan passé. La langue politique et la langue de l'agriculture ont donc exceptionnellement retenu le synonyme sorti de l'usage. D'autre part, le latin, pour désigner un homme usé par l'âge, dit œ-ger (pour œvi-ger), composé dont la seconde partie est la racine de yépwv '. La composition a sauvé ici le synonyme qui, partout ailleurs, a été sacrifié. Nous n'en voyons que plus clairement le rangement qui s'est fait dans les deux langues.

Le latin ayant exprimé l'idée d'entendre par la locution périphrastique audire, qui signifie proprement « recueillir dans son oreille » *, l'ancien verbe duo devenait dès lors inutile et devait disparaître. Mais ce qui prouve qu'en un temps plus reculé il a

1. En sanscrit, gar, ■ s'user, vieillir •. Le participe girna se dit, par exemple, de vêtements usés. — La contraction du premier membre est la même que dans x-tas (pour œvi-tas), œ-ternus (pour swi-ternus).

2. l)eaws,(grec ovç) « l'oreille •, eU/io (cf. con-dio), - placer ». On peut rapprocher le synonyme aus-cullare.

EXTIN'CTION DES FORMES INUTILES. i07

existe en latin, c'est le substantif cliens (cf. l'allemand der Gehôrige).

Y a-t-il des extinctions de mots ou de formes qui soient imposées par la phonétique? On Ta soutenu maintes fois. Cependant, quand nous voyons combien l'instinct populaire est peu embarrassé pour sauver ce qu'il tient à ne point perdre, on se prend à douter de celte prétendue nécessité. S'il y avait un mot qui fût menacé de disparition dans le passage du latin au français, c'était le mol w», « oiseau ». Et cependant, voyez avec quelle aisance il s'est maintenu et s'est multiplié, sous les formes oiseau (avicellus), oie (avira, auca), oison (aucio). S'il s'agit d'un verbe, le fréquentatif vient prendre la place de la forme simple : premere, pelleté auraient eu peine à se faire admettre en français; mais nous disons presser, pousser. Le verbe pare donnait peu de chose : mais on a pris les composés comme sufflare, « souffler », con/lare, « gonfler ».

11 semble que le latin eût pu être embarrassé pour distinguer certains homonymes. Il y avait deux verbes luere, l'un signifiant « laver » et l'autre d'un sens précisément opposé, puisqu'il voulait dire « souiller » (cf. lues, « la souillure »). Mais la langue a évité sans difficulté l'équivoque, au moyen du com-

posé polluere, qui a pris pour son compte les sens du verbe simple.

Ici encore, comme dans toutes les lois que nous avons étudiées en cette première partie, nous trouvons à l'œuvre une pensée intelligente, non une nécessité aveugle.

Partout où nous arrêtons nos yeux avec attention, nous voyons s'évanouir cette prétendue fatalité qui serait, nous dit-on, la loi du langage. Les lois phoniques ne régnent pas sans contrôle; elles ne sont pas plus en état de détruire un mot indispensable, ou simplement utile, qu'elles ne peuvent faire, durer une forme superflue.

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