‹ Essai de sémantique: (science des significations) (volume 3)Chapitre 38 sur 87 · De là l'anglais fee, • récompense, salaire, honoraires · texte numérisé non relu

De là l'anglais fee, • récompense, salaire, honoraires

Los idées générales que l'humanité a acquises dans le cours des siècles n'auraient pu recevoir de nom sans cet élargissement du sens. Comment aurait-on pu désigner le temps et l'espace? Le temps, c'était à l'origine « la température, la chaleur ». Le mot est de même origine que tepor*. Puis on a désigné de cette façon le temps (bon ou mauvais) en général. Enfin on est arrivé à l'idée abstraite de la durée.

L'espace, c'était la carrière où courent les chars (spatiwn, mot emprunté du grec rrioiov, dorien onàoiov) *. Pour parler des chevaux qui dévient de leur course on emploie le verbe exspatiari. Cicéron, voulant dire que l'éloquence a dévié, dit : De/lexit de spatio curriculoque mqjorutn. Puis le mot a pris le sens général d'étendue et d'espace.

Le verbe est la partie du discours qui présente les plus nombreux exemples d'élargissement. Une fois que d'une façon ou d'une autre, pour désigner un acte, la langue a fait choix d'une expression, Ton ne tarde pas à oublier la circonstance — quelquefois indifférente ou fortuite — qui l'a fait ainsi dénommer.

1. Le neutre tapas, • chaleur •, existe en sanscril. L* rapport de trmpuê et tepor est le mémo que celui de decus et dec >i\ f'uijur et fulgor. Il est resté quelque chose de l'idée de la tempéra turc dans le verbe temperare.

2. Voir Mémoires du la Société de linguistique, VI, p. 3. Au sujet de la substitution du t au c/, cf. cotoneum — xv3ûv.ov, citrus = xé^po;.

Qui pense encore, en prononçant le verbe briller, à ht pierre précieuse — bcryllus — dont on Ta tiré? Ceux qui ont créé le verbe plumbicare, dont nous avons fait plonger, ont dû bientôt perdre de vue le i plomb qui servait à charger le fdet ou la ligne, et ont applique la même expression à tout ce qui descend, à tout ce qui plonge au fond de l'eau. Il est dans la nature de notre esprit d'opérer de cette façon, ■ car nous sommes bien plus frappés de l'acte en luimême, qui est une impression présente, que de la circonstance déjà lointaine qui nous l'a fait nommer pour la première ibis.

11 y avait à Rome un recensement qui revenait tous les cinq ans, et qui était accompagné d'une cérémonie religieuse, appelée « purification » : lus/mm* lusiratin. Comme, à cette occasion, le magistral et les prêtres parcouraient les rangs du peuple, le verbe lustrare prit le sens de « parcourir, passer en revue ». Virgile a donc pu dire, parlant de la mer Ausonienne qui doit être parcourue par Enée :

El salis Ausnnii luslrandum navibus œqttor.

Pou de gens pensent, en se disant accablés d'un malheur, accablés d'une nouvelle, qu'ils généralisent une expression empruntée à la guerre de siège, et que le substantif cadabalum, qui a fait caablc, d'où accabler, est formé du grec xaTaSo)^, « renversement », Encore moins les Romains, quand ils parlaient de la splendeur du ciel ou d'un triomphe splendide, songeaient-

ils que c'est à une couleur maladive de la peau, à la morbidesse du teint, que le verbe splendeo devait

son origine !

L'élargissement du sens est surtout fréquent avec les mois composés. Après avoir réuni deux termes pour en faire un tout, on ne considère plus que l'ensemble. Yindemia, par exemple, qui contient le mot rinitMj se dit pour d'autres récoltes que celles du vin : vindemia olearum, me/lis, luris. Parriridium^ qui est le meurtre d'un père, s'est étendu, l'alléralion phonétique aidant, jusqu'à marquer ton les sortes de crimes : à tel point que déjà les Homains en cherchaient des étymologies assez lointaines. Nous touchons ici à ce que les anciennes rhétoriques appelaient un abus de langage (catachrèse). La vérité est que la catachrèse n'existe que dans les premiers temps et pour celui qui s'attache à la lettre : pour le commun des hommes, ces expressions ne lardent pas à être naturelles et légitimes. C'est ainsi qu'en sanscril, une écurie à chevaux s'appelle arva-yosh lha, quoique goshtha soit un composé contenant le mot go, « vache ». On a de même dans Homère :

\. SnXr t v, « la raie • : un homme malailc de la raie était splcniriu<! .cf. rabidus de rubies). Les anciens plaçaient dans cet organe le sièjM de la jaunisse.

Et le même abus de langage, sous une forme un peu différente, se Irouve dans cet autre vers :

Autant il est juste de recommander « les métaphores qui se suivent », autant il serait puéril, pour les mots qu'un long usage a éloignés de leur signification première, et pour lesquels il n'y a d'ailleurs jamais eu métaphore, mais élargissement du sens, d'en entraver l'emploi par le souvenir de leur point de départ. Le progrès pour le langage consiste à s'affranchir sans violence de ses origines. On ne parlerail pas si Ton voulait ramener tous les mots à l'exacte portée qu'ils avaient en commençant. Armare mires est une expression consacrée; mais elle nous, cache une sorte d'abus de langage, puisque armare signifiait « se couvrir les épaules » \ 11 faut laisser au linguiste le soin de rechercher ces lointains points de départ. L'élargissement du sens est un phénomène normal, qui doit avoir sa place chez tous les peuples dont la vie est intense et dont la pensée est active.

1. Le mot povç, « Itauf », riant contenu dans ftavxo>f«i> et dans éxaiipior,.

2. Annus, « épaule », n fait armare. d'où arma, lequel a commencé par designer les armes défensives, jar opposition à tela, les armes offensives. Armorum ataue lelorum poriationes (Sa 11 us te).

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