Jàska, Sirukta, au début
sagesse des ancêtres, on ne s'est jamais fait faute, à aucune époque ni chez aucun peuple, de prendre des consultations auprès des mots sur la nature des choses. Quelquefois ce n'était pas à la langue maternelle, trop connue et trop voisine, qu'on s'adressait, mais à quelque langue plus ancienne. Cette conviction de l'opOÔTr,; ovojxàTwv est universellement répandue. Cependant un peu de réflexion aurait dû faire comprendre que le langage étant une œuvre d'improvisation, où le plus ignorant a souvent la plus grande part, et où le hasard des événements a mis largement sa marque, il n'est guère raisonnable de lui demander des leçons de physique ou de métaphysique, (l'a pourtant été un travers de toutes les époques. Je ne veux rien dire des anciens, ni des savants du moven Ace : mais nous vovons encore le chef de l'école sensualiste au xviii siècle, Condillac, céder a la même illusion. Il vient de raisonner sur les qualités ou apparences des corps. « Dès que les qualités, dit-il, distinguent les corps et qu'elles en sont des manières d'être, il y a dans les corps quelque chose que ces qualités modifient, qui en est le soutien ou le sujet, que nous nous représentons dessous, et que, par cette raison, nous appelons substance, de mbstare, être dessous. » L'ancêtre des idéologues raisonne ici comme un pur élève de la scolastique. Comment le langage nous renseignerait-il sur la substance et la qualité? Il ne peut nous donner que
l'écho de notre propre pensée : il enregistre fidèlement nos préjugés et nos erreurs. H peut nous étonner quelquefois, à la façon d'un enfant, par la franchise de ses réponses ou la naïveté de ses représentations : il peut nous fournir de précieux renseignements historiques dont il est le dépositaire involontaire ! ; mais ce serait en méconnaître le caractère que de vouloir le prendre pour instructeur et pour maître.
Les mots créés par les lettrés et les savants ont-ils plus d'exactitude? il n'y faut pas beaucoup compter. Au xvn c siècle, Van Helmont, d'après un souvenir plus ou moins présent du néerlandais gest, « esprit », appelle gaz les corps qui ne sont ni solides ni liquides. Cela est aussi vague et aussi incomplet que
spiritus en latin ou tyvy? k en grec. Dans un sentiment de patriotisme, un chimiste français, ayant découvert un nouveau métal, l'appelle gallium : un savant allemand, non moins patriote, riposte par le germanium. Désignations qui nous apprennent aussi peu sur le fond des choses que les noms de Mercure ou de Jupiter donnés à des planètes, ou ceux à' ampère et de volt récemment donnés à des quantités en électricité.
1. Quand tous les monuments de la céramique et de la sculpture auraient péri, les mots effigies, figura, fingere, nous diraient que les Romains n'ont pas été étrangers aux arts plastiques. Le seul substantif invidia nous apprendrait que la superstition de la jettatura existait à Home. Telle est la nature des renseignements que nous fournit le langage.
Tont le monde sait qu'il y a des noms sav donnés par méprise : ils font cependant le m usage que les autres. Christophe Colomb apf Indiens les habitants du Nouveau-Monde. Un dé] tement français doit à une fausse lecture de s'app Calvados '.
Nous pouvons donc nous résumer de cette faç< Plus le mot s'est détaché de ses origines, pli est au service de la pensée : selon les expérier que nous faisons, il se resserre ou s'étend, se spéc ou se généralise. Il accompagne l'objet auquel il \ d'étiquette h travers les événements de l'histo montant en dignité ou descendant dans l'opini et passant quelquefois à l'opposé de l'acception tiale : d'autant plus apte à ces différents rôles q est devenu plus complètement signe. L'altérai phonétique, loin de lui nuire, lui est favoral en ce qu'elle cache les rapports qu'il avait a d'autres mots restés plus près du sens initial partis en des directions différentes. Mais al même que l'altération phonétique n'est pas int venue, la valeur actuelle et présente du i exerce un tel pouvoir sur l'esprit, qu'elle n<
i. On sait que Calvados est i>our Salvador. L'erreur est v< «l'une carte du diocèse do Bnyoux, de 1 G.'îO, qui porte ces nu Hociikh nu Salvador. Sans la faute de lecture, le rocher n'aurait jo eu pareille fortune.
dérobe le sentiment de la signification étymologique. Les dérivés peuvent impunément s'éloigner de leur primitif, et, d'autre part, le primitif peut changer de signification sans que les dérivés soient atteints. Quoique le mot latin venus, qui était primitivement du neutre, et qui signifiait « grâce, joie », eût été adopté pour désigner l'Aphrodite grecque, le verbe veneror, <* rendre grâce, honorer », n'en a pas moins gardé son sens religieux et chaste.
On a soutenu que les noms propres, comme Alexandre, César, Turenne, Bonaparte, formaient une espèce à part et étaient situés en dehors de la langue. Il y a bien quelques raisons en faveur de celte opinion : nous voyons d'abord que pour cette catégorie le sens étymologique n'est d'aucune valeur; de plus, ils passent d'une langue à l'autre sans être traduits; enfin ils suivent généralement les transformations phonétiques d'une marche plus lente. Néanmoins on peut dire qu'entre les noms propres et les noms communs il n'y a qu'une différence de degré. Ils sont, pour ainsi dire, des signes à la seconde puissance. Si le sens étymologique ne compte pour rien, nous venons de voir qu'il n'en est guère autrement des substantifs ordinaires, pour lesquels le progrès consiste précisément à s'affranchir de leur point de départ. S'ils passent d'une langue à l'autre
sans être traduits, ils ont cette particularité en commun avec beaucoup de noms de dignités, fonctions, usages, inventions, costumes, etc. S'ils participent un peu moins aux transformations phonétiques, cela tient au soin spécial avec lequel on les conserve, et ils ont encore ceci de commun avec certains mots de la langue religieuse ou administrative.
La différence avec les noms communs est une différence tout intellectuelle. Si Ton classait les noms d'après la quantité d'idées qu'ils éveillent, les noms propres devraient être en tète, car ils sont les plus significatifs de tous, étant les plus individuels. Un adjectif comme augustus, en devenant le nom d'Octave, s'est chargé d'une quantité d'idées qui lui étaient d'abord étrangères. D'autre part, il suffit de rapprocher le mot César, entendu de l'adversaire de Pompée, et le mot allemand Kaiser, qui signifie « empereur », pour voir ce qu'un nom propre perd en compréhension à devenir nom commun. D'où l'on peut conclure qu'au point de vue sémantique les noms propres sont les substantifs par excellence.