‹ Essai de sémantique: (science des significations) (volume 3)Chapitre 73 sur 87 · Jespersen, Proyress in Ijinguage, p · texte numérisé non relu

Jespersen, Proyress in Ijinguage, p

faire penser que nous sommes en présence de l'œuvre des siècles. En effet, les langues anciennes, si supérieures par d'autres côtés, n'offrent rien de semblable.

Ici se pose une question dont l'analogue se présente souvent dans l'histoire des langues, el, en général, dans l'histoire des choses humaines. Est-ce la perte des flexions qui a eu pour conséquence, en manière de compensation et de pis-aller, la rigueur «croissante de la construction, ou bien une construction plus régulière a-t-elle rendu les flexions inutiles? La réponse est celle qu'on a l'occasion de faire le plus souvent aux dilemmes de ce genre : twi et Vautre. A mesure que ces flexions se décomposaient, la nécessité d'un ordre fixe se faisait sentir davantage, et d'autre part l'habitude de cet ordre fixe a achevé de faire tomber les flexions. On peut supposer que les actes officiels, tels que chartes, diplômes, actes publics ou privés, contrats de toute nature, où il était plus important d'éviter toute équivoque, ont les premiers introduit l'habitude d'une construction uniforme, de même que ces actes officiels (il n'y a là nulle contradiction) ont cherché à retenir le plus longtemps les désinences. Les deux moyens, employés simultanément, devaient concourir au même but. Ainsi s'explique le maintien de la déclinaison à, •deux cas pour certains noms de parenté, comme/?/* et fit, enfes el enfant, pour certains titres comme

cuens et conte, ber et baron, et certains noms propres^ comme Jacques et Jacgue, Hugues et Hugon. Tandis que ces différences de flexion ont fini par être omises, Tordre des mots n'a fait que se fortifier.

La question de Tordre des mots n'est jamais soulevée sans qu'à la suite il en vienne une autre : est-ce un avantage, est-ce une gêne, d'avoir une construction fixe et invariable? On a vanté la liberté du latin et du grec, qui permet de jeter en avant ou de réserver pour la fin le mot sur lequel on veut attirer l'attention, diriger la lumière. Mais, pour être juste, il faut reconnaître que les langues les plus tenues à un certain ordre ne sont pas pour cela absolument enchaînées. Peut-être même Tinversion fait-elle d'autant plus d'effet qu'elle rompt davantage avec les habitudes de tous les jours.

Ce qui est certain, c'est qu'un ordre réglé à l'avance est un soulagement, sinon pour celui qui écrit ou qui parle, du moins pour celui qui lit ou qui écoute, A lire une ode d'Horace, où l'adjectif est souvent fort loin de son substantif, un discours de Cicéron, où le mot essentiel ne vient qu'à la fin de toute une période, nous sentons qu'en français les choses nous sont rendues plus aisées. 11 est probable que le genre de la déclamation venait en aide à Tin-

telligence de la phrase; peut-être même, sur la pli publique, ces mots annoncés de si loin, ce dern mot si longtemps attendu, étaient les seuls qui p vinssent aux oreilles. D'autre part, la tendance toutes les littératures est d'exagérer, d'étendre au d des justes limites, de pousser à l'extrême les r< sources d'expression qui leur sont fournies par langue de chaque jour : on peut donc supposer q la construction savamment contournée des lyriqi grecs et latins est jusqu'à un certain point un artif de style. Le parler de la conversation, tel que ne le trouvons chez les poètes comiques et dans lettres familières, n'est pas à beaucoup près au tourmenté.

L'ordre des mots devenant plus rigoureux à mesi que diminuent les ressources grammaticales, t( dérangement à la construction risque d'altérer sens. On connaît ces serrures à secret dont le mé< nismejoue à la condition que les pièces soient d posées selon un arrangement concerté à Tavan< Nos langues modernes en sont un peu là. Modif l'ordre : ou le sens sera modifié, ou l'on cessera comprendre.

C'est surtout dans les locutions toutes faites, c conservent parfois la marque d'une grammaire p! ancienne, que cet ordre a besoin d'être observ

épreuve toujours un peu délicate et pierre de touche où se reconnaît l'étranger imparfaitement instruit.

On a prononcé, à l'occasion de la phrase française, le mot d' « ordre logique ». Il y a là quelque exagération. C'est le cas de rappeler la remarque d'un écrivain anglais qu'il en est de ceci comme des antipodes : chaque peuple est tenté de trouver qu'il met les mots à la vraie place. On peut fort bien, sans manquer à la logique, concevoir un autre ordre. Dans le plan primitif de nos langues, le verbe se faisait suivre de son sujet (Siowfju, otôcocri). Sans sortir du français, nous avons des propositions qui mettent le sujet à la fin 1 .

C'est surtout Rivarol, dans son Discours sur l'universalité de la langue française, qui s'est laissé emporter à des éloges dont le tort est d'être à la fois excessifs et vagues : « Le français, par un privilège unique, est resté seul fidèle à l'ordre direct, comme s'il était tout raison.... C'est en vain que les passions nous bouleversent et nous sollicitent de suivre l'ordre des sensations; la syntaxe française est incorruptible. C'est de là que résulte cette admirable clarté, base éternelle de notre langue. Quand notre langue traduit, elle explique véritablement un auteur.... »

Ce qu'il aurait fallu louer, ce n'est pas la langue française in abstracto, mais l'effort persévérant de

I. • Les arbres qu'avait abattus le vent ». — • L'homme de qui dépendait notre sort », etc.

nos écrivains depuis trois siècles, pour proportionner les libertés de notre syntaxe aux ressources d'expression dont la langue dispose. En ceci ils ont été d'une honnêteté singulière. Ils ont compris que la clarté était, en écrivant, une des formes de la probité. Ceux qui, sous prétexte de progrès, ou par imitation des littératures étrangères, veulent aujourd'hui s'affranchir de ces anciennes règles, devraient d'abord donner à notre langue les moyens de s'en passer.

C'est le lieu de rappeler l'hypothèse qui a été proposée au sujet des langues monosyllabiques comme le chinois, où les règles de construction sont à elles seules à peu près toute la grammaire. On a conjecturé que ce monosyllabisme ne représentait pas un état primitif, mais que c'était, au contraire, la vieillesse d'un langage où tout s'est usé et dénudé. 11 se pourrait, en effet, qu'il fallût retourner de cette fciçon la série des périodes linguistiques. On devrait supposer alors que nos langues, en se dépouillant de plus en plus de leur appareil grammatical, seraient un jour destinées à un étal plus ou moins semblable. Il est vrai que la tradition littéraire serait au besoin pour elles une sauvegarde, sauvegarde qui a manqué à l'Empire du Milieu, puisque l'écriture chinoise fait durer la pensée sans pour cela transmettre la langue.

L'OltDRE DES MOTS. 241

Il ne sera pas inutile d'ajouter ici, en manière de :ontre-parlie, ce qu'il est advenu des idiomes dérivés lu sanscrit. Aux anciens cas de la déclinaison sanscrite sont venus se souder des mots ayant la même signification que nos prépositions sv, 7:06;, t.xztl, l-L, etc., mais qui, en se mêlant au substantif précédent, n'ont pas tardé à faire l'impression de flexions casuelles. Il en est résulté des déclinaisons d'un aspect tout nouveau.

C'est ainsi qu'on a des locatifs finissant en majjhe, majjhiy mafii, mai, ce qui nous représente le mot sanscrit madhjë, « au milieu ». Un autre locatif se termine en t/iâni, tltâi : il v faut voir le substantif sanscrit sthânë, venant de sthânam, « la place ». Un troisième locatif est en pâsë, pâsi : c'est le sanscrit pârçvë, « au côté ».

Le datif est pareillement représenté par des flexions très variées. Il peut être en kâchë, kahi, khi, ce qui est le mot sanscrit kakhë, « au côté ». II peut aussi être en fidhë, lajë, laë f lai, le, ce qui est le sanscrit labdKë, « pour le bien de ». 11 peut être en âtlûm, ce qui est le sanscrit arthë, « dans l'intérêt de ». Il peut être en kâr/*\ ce qui est le sanscrit kârjë y « pour le bien de ». Il peut être en bâti, vâtï, ce qui est le sanscrit vârtlë, « en faveur de 1 ».

I. Hoernle, A Comparative Grammar of thv Gaudian Lanyuagcs. Londres, Trûbner, 1880, p. 22i, s.

Nous avons donc ici le spectacle d'une langue qui, au lieu de parvenir, comme les langues romanes, à la simplicité en se donnant des exposants distincts, n'a réussi qu'à créer de nouveaux amalgames.

Page 1