‹ Essai de sémantique: (science des significations) (volume 3)Chapitre 84 sur 87 · Misteli, dans lcJourn.il de Techmcr, t · texte numérisé non relu

Misteli, dans lcJourn.il de Techmcr, t

On a appelé le langage un organisme, mot creux, mot trompeur, mot prodigué aujourd'hui, et employé toutes les fois qu'on veut se dispenser de chercher les vraies causes. Puisque d'illustres philologues ont déclaré que l'homme n'était pour rien dans l'évolution du langage, qu'il n'était capable d'y rien modifier, d'y rien ajouter, et qu'on pourrait aussi bien essuyer de changer les lois de la circulation du sang, puisque d'autres ont comparé cette évolution à la courbe des obus ou à l'orbite des planètes, puisqu'aujourd'hui c'est devenu vérilé courante et transmise de livre en livre, il m'a paru utile d'avoir enfin raison de ces affirmations et d'en finir avec cette fantasmagorie.

Nos pères de l'école de Condillac, ces idéologues qui ont servi de cible, pendant cinquante ans, à une certaine critique, étaient plus près de la vérité quand ils disaient, selon leur manière simple et honnête, que les mots sont des signes. Où ils avaient tort, c'est quand ils rapportaient tout à la raison raisonnante, et quand ils prenaient le latin pour type de tout langage. Les mots sont des signes : ils n'ont pas plus d'existence que les gestes du télégraphe aérien ou que les points et les traits (. — ) du télégraphe Morse. Dire que le langage est un organisme, c'est obscurcir les choses et jeter dans les esprits une semence d'erreur. On pourrait dire aussi bien que l'écriture, elle aussi, est un organisme, car nous

voyons récriture se modifier à travers les Ages, sans qu'aucun de nous en particulier ait une action bien sensible sur son développement. On pourrait dire que léchant, la religion, que le droit, que tout ce qui compose la vie humaine forme autant d'organismes.

Si Ton prend la nature dans le sens le plus large, elle comprend évidemment l'homme et les productions de l'homme. L'histoire des mœurs, des usages, de l'habitation, du costume, des arts, l'histoire sociale aussi et l'histoire politique, feront partie, ainsi que le langage, de l'histoire naturelle. Mais si l'on admet une différence entre les sciences historiques et les sciences naturelles, si Ton considère l'homme comme fournissant la matière d'un chapitre à pari dans notre étude de l'univers, le langage, qui est l'cruvrc de l'homme, ne pourra pas rester sur l'autre bord, et la linguistique, par une conséquence nécessaire, fera partie des sciences historiques. Que si, à cause de la phonétique, qui étudie les sons de hi langue, lesquels sont produits par le larynx et la bouche, il fallait reporter la linguistique aux sciences naturelles, rien ne pourrait empêcher d'y mettreaussi tout le reste, car les productions humaines, quelles qu'elles soient, viennent en dernière analyse des organes de l'homme et s'adressent à ses organes.

A plus forte raison la sémantique appartiendrat-elle à l'ordre des recherches historiques. 11 n'y a pas

un seul changement de sens, une seule modification de la grammaire, une seule particularité de syntaxe qui ne doive être comptée comme un petit événement de Thistoire. Dira-t-on que la liberté est absente de ce domaine, parce que je ne suis pas libre de changer le sens des mots, ni de construire une phrase selon une grammaire qui me serait propre? Nous avons montré que cette limitation de la liberté tient au besoin d'être compris, c'est-à-dire qu'elle est de même sorte que les autres lois qui régissent notre vie sociale. C'est vouloir tout confondre que de parler ici de loi naturelle....

Je suis arrivé au terme de mon travail. Averti par l'exemple, j'ai évité les comparaisons tirées de la botanique, de la physiologie, de la géologie, avec le même soin que d'autres les recherchaient. Mon exposition en est plus abstraite, mais je crois pouvoir dire qu'elle est plus vraie.

Je ne veux pas être injuste pour la théorie qui, non sans éclat, avait classé la linguistique au rang des sciences de la nature. En un temps où ces sciences jouissent à bon droit de la faveur du public, c'était un acte d'habile politique. C'était aussi faire un devoir aux linguistes d'apporter k leurs observations un redoublement d'exactitude. Enfin cette idée contenait précisément la somme de paradoxe nécessaire pour frapper la curiosité. Si l'on avait dit : développement régulier, marche constante, personne ne s'en

serait soucié. Mais lois aveugles, précision astronomique — Pattente générale était mise en éveil.

Je ne crois pas cependant me tromper en disant que l'histoire du langage, ramenée à des lois intellectuelles, est non seulement plus vraie, mais plus intéressante : il ne peut être indifférent pour nous de voir, au-dessus du hasard apparent qui règne sur la destinée des mots et des formes du langage, se montrer des lois correspondant chacune à un progrès de l'esprit. Pour le philosophe, pour l'historien, pour tout homme attentif à la marche de l'humanité, il y a plaisir à constater cette montée d'intelligence qui se fait sentir dans le lent renouvellement des langues.

A peu près sous ce titre paraissait, il y a quelques années, un travail du professeur suédois, M. Adolphe Noreen, qui frappait immédiatement les esprits par l'indépendance des vues. Traduit en allemand, il a été contesté, discuté : c'est le sort des écrits qui s'écartent des voies ordinaires. Mous allons, à notre tour, dire ce que nous en pensons : mais nous avons le plaisir de déclarer à l'avance que pour le fond des idées nous sommes d'accord avec l'auteur.

M. Noreen est professeur de philologie Scandinave à l'université d'Upsal. Familier avec toutes les méthodes et tous les résultats de la linguistique moderne, sa réputation depuis longtemps établie de savant ne peut qu'ajouter à Tautorilé de ses considérations et de ses jugements. Nous allons les résumer pour le lecteur français, mais sans nous croire

1. A. Noreen, Om sprnkriktiffhet. 2° édition. Upsal. W. Schultz, 1888. Une traduction allemande, par Arwid Johannson, a été publiée dans les Indogermanische Forschungen y t. 1.

obligé de nous tenir étroitement au travail qui nous sert de guide, et en remplaçant à l'occasion ses exemples par des exemples tirés de notre propre histoire.

Disons d'abord qu'il faut qu'il y ait quelque chose de vrai dans cette idée de pureté, puisque tant d'esprits, chez les anciens comme dans les temps modernes, s'en sont montrés préoccupés. Mais il n'est pas facile de justifier aux yeux du raisonnement ce que le sentiment nous dit sur ce chapitre. Aussitôt que l'on veut formuler quelques principes, les esprits se divisent, l'incertitude commence. Les artistes, les poètes n'en parlent que d'instinct; les linguistes, en y voulant apporter leurs lumières, y apportent en même temps leurs systèmes. Voyons s'il sera possible, en écartant les partis pris, d'y mettre un peu de clarté.

Un premier point à examiner concerne les mots étrangers.

Beaucoup de préjugés embarrassent la route. Le premier de tous, ou, pour parler comme Bacon, la première « idole », celle dont dérivent toutes les autres, c'est de voir dans la pureté de la langue quelque chose de semblable à la pureté de la race. Pour ceux qui voient les choses de cette manière,

l'introduction d'un mot étranger est une contamination : un terme anglais ou allemand introduit en français est une tache imprimée à la langue nationale. Ce n'est pas chez nous que cette manière de voir se rencontre le plus fréquemment. Nos voisins, les Allemands, depuis un siècle, élèvent barrière sur barrière pour arrêter l'immigration des mots français. Depuis Adelung, on ne compterait pas le nombre des manifestes lancés contre les mots étrangers \ ni celui des sociétés qui se sont proposé de combattre l'invasion. Les mots étrangers méritentils à ce point l'animadversion? N'y a-t-il pas des distinctions à faire, un modus vivendi à adopter? tous les mots étrangers sont-ils également condamnables?

Quand un art, une science, une mode, un jeu nous vient de l'étranger, il fait passer ordinairement en sa compagnie et du même coup le vocabulaire à son usage. On a plus vite fait de se l'approprier que d'inventer des termes exprès pour désigner des idées ou des objets ayant déjà leur nom. Une certaine musique nous étant venue au xvn e siècle d'Italie, notre langue musicale s'est remplie de mots italiens. En parlant d'un adagio, en nommant une sonate, qui songe

1. L'un des derniers en ce penre est celui du professeur Herman ftiegel : Ein Hauptstùck von unserer Mulleruprache. Mahnruf an aile national gesinnten Deutschen, 1884.

28i QUAPPELLE-T-OX PURETÉ DE LA LANGUE?

encore à l'origine exotique de ces dénominations? Les amateurs intransigeants de pureté devraient se rappeler que pareille chose a eu lieu de tout temps, et puisqu'ils invoquent la tradition classique, on peut leur dire que les anciens, sur ce chapitre, ont fait exactement de même. Les Romains ayant reçu leur écriture des Grecs, tout ce qui se rapporte à l'art de récriture est grec, à commencer par scribere et littenv. Et non pas seulement ceux-là : qu'il s'agisse de science, de droit, de rituel, d'art militaire, de poids et mesures, de constructions, d'objets d'art, de vêlements, on retrouve partout en latin les traces de la Grèce et les noms grecs. Si nous pouvions remonter plus haut, nous verrions sans doute que beaucoup de termes techniques que nous croyons grecs sont nés loin du sol de l'Hellade. Us nous conduiraient vers l'Egypte et la Chaldée. Ainsi les emprunts sont de toutes les époques : ils sont aussi vieux que la civilisation, car les objets utiles à la vie, l'outillage des sciences et des arts, ainsi que les conceptions abstraites qui élèvent la dignité de l'homme, ne s'inventent pas deux fois, mais se propagent de peuple à peuple, pour devenir le bien commun de l'humanité. 11 paraît donc légitime de leur conserver leur nom. Puisque les mots sont, à leur manière, des documents historiques, il est, ce semble, peu à propos de vouloir en supprimer de parti pris le témoignage.

Les défenseurs de la pureté ne se refusent pas absolument à ces considérations. Mais ils recommandent — s'il faut se résoudre à l'emprunt — d'aller plutôt s'adresser à une langue sœur, comme qui dirait, s'il s'agit du français, à l'italien ou à l'espagnol, ou s'il s'agit de l'anglais, au danois ou au hollandais. On admettra plus facilement ces mots congénères, ainsi qu'on admet plus volontiers (c'est Leibniz qui parle) les étrangers qui, par leurs coutumes et leur manière d'être, se rapprochent de nos propres usages. Le conseil est excellent, mais il n'est pas toujours facile à suivre, car s'il faut prendre les objets nécessaires à la vie là où ils se trouvent, on ne peut prendre les mots que chez ceux qui les possèdent. Beaucoup de termes de la vie parlementaire sont anglais, parce que l'Angleterre a donné le premier modèle du système constitutionnel. D'aulre part, si la langue anglaise désigne de mots français beaucoup de choses qui se rapportent aux élégances de la vie, c'est que les choses elles-mêmes sont venues de France.

Au moins, a-t-on dit, il faut modifier les mots pour qu'ils deviennent méconnaissables, et que l'emprunt ne frappe pas les yeux. — A cet égard l'on pouvait tranquillement s'en remettre autrefois à l'usage populaire : il avait bientôt fait d'habiller l'étranger d'un costume qui l'empêchait d'atlirer les regards. Mais aujourd'hui les choses sont un peu

changées. La plupart des emprunts se font, non par la conversation, mais surtout et d'abord par l'intermédiaire de la langue écrite : les mots étrangers se montrent à nos yeux dans les journaux ou dans les livres avant de devenir familiers à nos oreilles. 11 est dès lors plus difficile qu'il s'y fasse de grandes modifications. 11 y a, d'ailleurs, dans une altération volontaire, quelque chose qui répugne à nos idées modernes et françaises : quand nous reprenons les noms de nos anciens héros de la Table Ronde sous le travestissement qu'il a plu à la prononciation de nos voisins de leur donner, comment pourrionsnous songer dans le même temps à démarquer de parti pris les inventions ou les idées qui nous sont vraiment nouvelles?

S'il s'agit de termes scientifiques, il y a un intérêt particulier h les garder sous la forme où ils ont paru d'abord. Traduire des mots comme téléphone, phonographe sous prétexte de pureté, c'est entraver une œuvre qui a bien son prix, tout autant que l'homogénéité de la langue : je veux dire la facilité des rapports dans la communauté européenne. Serait-ce bien la peine d'avoir demandé l'unification de l'heure ou l'uniformité des tarifs si , après avoir abaissé les barrières matérielles , on élevait un mur pour l'intelligence? J'ai sous les yeux une grammaire latine publiée en Allemagne, dont l'auteur s'est appliqué à remplacer tous les

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termes techniques, tels que déclinaison, conjugaison indicatif, subjonctif, termes consacrés et reçus dans le monde entier depuis dix ou douze siècles, par des mots allemands. Ainsi l'indicatif devient die Wirklichkeitsform , la voix active die Thiïtigkeitsart . Encore s'il s'agissait d'une grammaire de la langue allemande! Mais puisqu'il s'agit d'une grammaire latine, pourquoi devant des mots latins faire tant le difficile? Les anciens mots ont même l'avantage d'être devenus de purs termes de convention : à traduire ablatif par der Woherfalt, on ne fait que rendre plus difficile à comprendre pour l'enfant l'emploi de l'ablatif avec in, où il est bien un Wofall.

Les hommes n'appartiennent pas seulement à un groupe ethnique ou national : ils font partie également, selon leurs études, leur profession, leur genre de vie et leur degré de culture, de communautés idéales qui sont à la fois plus générales et plus limitées. Le mathématicien vit en échange d'idées avec les mathématiciens des autres pays. Le géologue français a besoin de communiquer avec ses collègues d'Amérique ou d'Australie. Le négociant veut savoir ce qui se passe sur le marché du monde entier. H serait déraisonnable, au nom d'une idée de pureté, de mettre des obstacles à l'emploi de termes qui sont la propriété commune des hommes voués aux mêmes intérêts et aux mêmes recherches. La

jeunesse nous donne h ce sujet une leçon qui n'a pas été bien comprise. Sous prétexte que certains jeux qui nous sont venus d'Angleterre avaient été autrefois joués en France, on a proposé de substituer aux mots anglais les anciens noms sous lesquels nos pères les avaient connus : mais cette considération ne parait pas avoir pesé d'un grand poids auprès des amateurs de foot-ball ou de lawn tennis ; ils ont pensé, non sans raison, que pour marcher de pair avec leurs émules britanniques, pour se tenir au courant des progrès de leur sport, pour communiquer avec les maîtres en ce genre et au besoin pour engager une partie avec eux, il valait mieux connaître et manier leur langue que celle d'aïeux, respectables assurément, mais qu'on ne rencontrera plus jamais sur la prairie.

L'adoption des mots étrangers, pour désigner des idées ou des objets venus du dehors, et donnant lieu à un échange international de relations, n'est donc pas une chose blâmable en soi, et peut parfaiment se justifier. En pareil cas, il faut seulement souhaiter que l'emprunt se fasse avec intelligence, et que, dans le passage d'une nation à l'autre, il n'y ait de substitution d'aucune sorte. La chose arrive plus fréquemment qu'on ne croit : enlevé de son milieu naturel, le mot emprunté court le risque de toute espèce de déformations et de méprises. C'est ainsi que le français contredanse est devenu en

anglais country-dance (danse de campagne), et que renégat est devenu runagate. Probablement un vague souvenir de run away, « déserter », aida à cette étrange transformation. Dans le parler populaire hollandais, un rhétoricien s'appelle rederijkei\\« riche en discours ».

Ainsi qu'il arrive à tous les émigrés, les mots empruntés sont soustraits aux courants d'idées de la terre natale. Ils ne participent pas aux changements qui peuvent modifier, dans la contrée originaire, le terme dont ils sont la représentation, en sorte que quand, au bout d'un temps plus ou moins long, la copie est remise en présence du modèle, on n'y voit plus de ressemblance. Le français loyal et l'anglais loyal n'expriment plus le même sentiment.

L'anglais s'est de tout temps montré facile aux importations. Il y a gagné de doubler son vocabulaire, ayant pour quantité d'idées deux expressions, l'une saxonne, l'autre latine ou française. Pour désigner la famille, il peut dire à son gré kindred ou family, un événement heureux se dit lucky ou fortunate. 11 faudrait être bien entêté de « pureté » pour dédaigner cet accroissement de richesses : car il est impossible qu'entre ces synonymes il ne s'établisse point des différences qui sont autant de ressources nouvelles pour la pensée.... Mais il est clair que ces mélanges sont des produits de l'histoire, non des

acquisitions réfléchies et préméditées.

Quand on va au fond de la répulsion que les mois étrangers inspirent à d'excellents esprits, on découvre qu'elle tient à des associations d'idées, à des souvenirs historiques, à des visées politiques où la linguistique est, en réalité, intéressée pour la moindre part. Aux puristes allemands, la présence des mots français rappelle une époque d'imitation qu'ils voudraient effacer de leur histoire. Les philologues hellènes qui bannissent les mots turcs du vocabulaire continuent à leur manière la guerre d'indépendance. Les Tchèques qui poussent l'ardeur jusqu'à vouloir traduire les noms propres allemands, pour ne pas laisser trace chez eux d'un idiome trop longtemps supporté, rattachent à leur œuvre d'expurgation l'espérance d'une autonomie prochaine. La « pureté », en pareil cas, sert d'étiquette à des aspirations ou à des ressentiments qui peuvent être légitimes en soi, mais quL ne doivent pas nous faire illusion sur la raison dernière de cette campagne linguistique. Une nation qui s'ouvre avec sympathie aux idées du dehors ne craint pas d'accueillir les mots par où celles-ci ont l'habitude d'être désignées. Ce qu'il faut condamner, c'est l'abus : l'abus serait d'accueillir sous des noms étrangers ce que nous possédons déjà. L'abus serait aussi d'employer les mots étrangers en toute occasion et devant tout auditoire.

Pour trouver la vraie mesure, il faut se souvenir

que le langage est une œuvre en collaboration, où l'auditeur entre à part égale. Tel mot étranger qui sera à sa place si je m'adresse à des spécialistes,, paraîtra une affectation ou sera une cause d'obscurité si j'ai devant moi un public non initié. Je ne suis point choqué de trouver des mots anglais dans un article sur les courses de chevaux ou sur les mines de charbon : mais celui qui lit un roman ou qui assiste à une pièce de théâtre demande qu'on parle une langue intelligible pour tout le monde. Il n'y a donc pas de solution uniforme à cette question des mots étrangers : les Sociétés qui s'occupent d'épurer la langue ne peuvent penser légitimement qu'à la langue de la conversation et de la littérature. Aussitôt qu'elles portent leurs prétentions plus loin, elles ne font plus qu'une œuvre inutile et gênante.

Quand il s'agit de notre vie morale, la présence des mots étrangers peut faire l'impression d'une dissonance. Plus les sentiments à exprimer sont intimes, plus le cercle linguistique se resserre. Il y a là pour le lecteur ou l'auditeur un plaisir intellectuel de nature très fine. Comme les ménagères d'autrefois se faisaient honneur de ne consommer que le lait de leur étable ou les fruits de leur jardin, un esprit délicat est sensible à un langage où tout

vient (lu même terroir et où se trouve répandu sur tous les mots un air de familiarité et de parenté. Ce plaisir peut devenir très vif quand l'écrivain, en ce langage uni, exprime des sentiments généreux ou de graves pensées. Il semble alors qu'on éprouve la même impression qu'à voir une belle action simplement faite. On a en même temps le vague sentiment que tout cela ne pouvait pas être inconnu à nos pères, puisqu'ils avaient déjà tout ce qu'il faut pour le dire, et que par suite nous sommes les enfants d'une nalion très ancienne et très noble. En pareil cas, l'emploi d'un mot étranger n'est pas seulement dépourvu de motif; il est nuisible. C'est ce qu'avait déjà compris l'auteur de la Précellence du langage franrois, quand il disait des mots italiens, alors si nombreux chez nous, qu'ils étaient — « non pas françois, mais gâte-françois ».

11 peut sembler puéril de vouloir borner son vocabulaire aux mots admis dans tel ou tel recueil officiel. Cependant je me souviens d'avoir entendu dire à un maître en l'art d'écrire que l'idée du Dictionnaire de l'Académie était une idée raisonnable et juste, attendu qu'il nous apprend de quels mots il nous faut user si nous voulons être compris de tout le monde. Comme les limites de ce vocabulaire n'ont point paru trop étroites aux plus beaux génies, il faut déjà de sérieuses raisons pour nous décider à chercher en dehors l'expression nécessaire à notre pensée.

Ce n'est pas le mélange de mots étrangers que la pureté de la langue a le plus à redouter : ce sont plutôt les termes scientifiques employés mal à propos. Je veux parler de cette prose bizarre qui déguise sous des substantifs abstraits les choses les plus ordinaires de la vie : un dynamisme modificateur de la personnalité, une individualité au-dessus de toute calé-' gorisation, une jeunesse qui sentimentalise sa passionnalité. L'impropriété n'est pas toujours involontaire : elle est destinée à grandir les choses par l'exagération du langage, comme quand il est parlé des impériosités du désir ou de célestes attentivités. A côté de la philosophie, on voit les autres études alimenter de néologismes ce parler prétentieux et obscur : la médecine, la musique, l'exégèse, le moyen Age.... Pendant que les verbes donnent naissance aux substantifs les plus inutiles (des frappements de grosse caisse, des ferraillements de verrerie, les perlements de la peau, les serpentements des bras), on voit d'autre part les substantifs produire des verbes non moins extraordinaires (il soleilte lourdement, une idée contagionne les esprits, etc.). On ne peut pas reprocher à ces néologismes d'être contraires à l'analogie : au point de vue de la grammaire, ils sont inattaquables ; mais leur défaut est d'être superflus, de remplacer par une locution à la fois lourde et décolorée ce qui se disait de façon plus simple et plus vive. Voltaire a défini ce qu'on appelle le génie de la langue : « une

aptitude à dire de la manière la plus courte et la plus harmonieuse, ce que les autres langages expriment moins heureusement ». Si nous acceptons cette définition, nous pouvons dire que les auteurs de ces néologismes pèchent contre le génie de la langue française. On a quelquefois reproché à celleci de ne pas se prêter aisément à la formation des mots nouveaux : en présence de ces exemples, je suis plutôt porté à penser qu'elle s'y prête trop. L'anglais et l'allemand ont la ressource des mots composés : mais un composé mal venu, comme il s'en fait tous les jours en ces deux langues, a moins d'inconvénient, car les deux termes momentanément associés se séparent le moment d'après, au lieu que ces noms abstraits, soudés au moyen de nos suffixes, ont l'air d'être forgés pour durer.

Toute chose dont on se sert est exposée à s'user : il ne faut donc pas s'étonner si les mêmes vocables, les mêmes images, employés durant un long espace de temps, ne font plus la même impression sur l'esprit. L'invention de formes nouvelles a donc sa raison d'être. L'important est que la consommation ne soit pas plus rapide que la production : c'est l'fronie, c'est la caricature, ce sont les guillemets, ce sont les luttes haineuses de la tribune et du journalisme, ce sont les exagérations du drame et du feuilleton qui accélèrent les changements inévitables du langage. Pour défaire et pour détruire, la volonté réfléchie a

beaucoup plus de pouvoir que pour créer : l'origine des mots se perd presque toujours dans une demiobscurité; mais on peut souvent nommer ceux qui les discréditent, les abaissent ou les vident de leur sens.

Cette question du néologisme présente les aspects les plus divers.

Condamner le néologisme en principe et d'une manière absolue serait la plus fâcheuse et la plus inutile des défenses. Chaque progrès dans le langage est d'abord le fait d'un individu, puis d'une minorité plus ou moins grande. Un pays où il serait interdit d'innover, retirerait à son langage toute chance de se développer. Par néologisme, il faut entendre aussi bien un sens nouveau donné à un mot ancien qu'un vocable introduit de toutes pièces. De même que le changement qui modifie la prononciation est à la fois imperceptible et constant, à tel point que l'étranger qui revient dans un pays après trente ans d'absence, peut apprécier la marche du temps, de même la signification des mots se transforme sans cesse, sous l'action des événements, des découvertes nouvelles, des révolutions dans les idées et dans les mœurs. Un contemporain de Lamartine aurait de la peine à comprendre le langage de nos journaux.

Nous travaillons tous, plus ou moins, au vocabulaire de l'avenir, ignorants ou savants, écrivains ou artistes, gens du inonde ou hommes du peuple. Les enfants y ont une part qui n'est pas la moindre : comme ils prennent la langue au point où les générations précédentes l'ont conduite, ils sont ordinairement en avance d'une dizaine ou d'une vingtaine d'années sur leurs parents.

La limite à laquelle doit s'arrêter le droit d'innover n'est pas seulement donnée par une idée de « pureté » qui peut toujours être contestée : elle est imposée par le besoin où nous sommes de rester en contact avec la pensée de ceux qui nous ont précédés. Plus le passé littéraire d'une nation est considérable, plus ce besoin se fait sentir comme un devoir, comme une condition de dignité et de force. De là l'idée d'une époque classique, offerte à l'imitation des ftges suivants, idée qui n'a rien d'artificiel ni de chimérique, si l'on ne reporte pas l'époque classique à des siècles trop éloignés. En pareil cas, ce n'est pas les linguistes seuls qu'il faut consulter, car ils pourraient être tentés de se diriger par des motifs en quelque sorte professionnels. Le philologue suédois Erik Rydquist 1 plaçait l'âge classique de la langue suédoise aux environs de l'an 1300. Une manière de voir analogue, sans être toujours exprimée ouverte-

• 1. Morl à Stockholm en 1877.

ment, existe chez beaucoup de savants : s'ils ont à se décider entre deux formes grammaticales, entre deux constructions, c'est ordinairement vers la plus ancienne qu'ils penchent. Ainsi en Allemagne c'est le moyen haut-allemand qui sert de critérium. Il appartient à chaque nation de voir jusqu'où elle peut porter son regard dans le passé en se gardant de perdre le contact avec le présent.

Il est impossible que le néologisme, après s'être essayé sur les mots, n'en vienne pas à s'attaquer aussi à la construction et à la grammaire. Mais il y rencontre une résistance plus grande. C'est à peine si, jusqu'à présent, nous pouvons compter trois ou quatre tours nouveaux qui aient plus ou moins réussi à se faire adopter. Il y a à ceci de bonnes raisons. Changer la construction, changer les locutions, c'est toucher aux œuvres vives : c'est s'attaquer à un patrimoine qui représente des siècles de recherche et d'efforts.

Il n'est que juste de faire ici la part d'une suite de travailleurs obscurs, modestes, dont le nom est aujourd'hui rarement cité, mais dont l'œuvre subsiste : je veux dire la série des grammairiens français, depuis Ménage jusqu'à d'Olive t. Je tiens à marquer ici la part de reconnaissance qui leur est due,

car la linguistique moderne n'est que trop disposée soit à nier, soit même à condamner leur influence.

Ces bons esprits, qui s'appelaient Du Perron, CoeHeleau, Malherbe, La Mothe Le Vayer, Vaugelas, Chapelain, Bouhours, n'étaient pas des savants de métier, mais pour la plupart des gens du monde qu'un goût naturel avait conduits à s'occuper des problèmes ou difficultés de la langue française. Ce qu'ils avaient en vue, c'est par-dessus tout la pureté de la langue ; ce. qui signifiait d'une part : clarté, et d'autre part : décence. Élaguer les expressions impropres ou mal venues, faire la guerre aux doubles emplois, écarter tout ce qui est obscur, inutile, bas, trivial, telle est l'entreprise à laquelle ils se vouèrent avec beaucoup d'abnégation et de persévérance.

Ils cherchaient les règles, au besoin ils les inventaient. C'étaient « de belles règles ». Vaugelas déclare qu'il a trouvé « mille belles règles » dans les écrits de La Mothe Le Vayer. « Je tiens cette règle, dit-il ailleurs, d'un de mes amis qui Ta apprise de M. de Malherbe, à qui il faut en donner l'honneur. » Et plus loin encore : « Cette règle est fort belle et très conforme à la pureté et à la netteté du langage.... Certes, en parlant, on ne l'observe point, mais le style doit être plus exact.... Les Grecs ni les Latins ne faisaient point ce scrupule. Mais nous sommes plus exacts, en notre langue et en notre

style, que les Latins ou que toutes les nations dont nous lisons les écrits. » Le public, en ceci, était de même, et ne demandait qu'à se laisser diriger.

Nous avons quelque peine aujourd'hui à nous figurer un public allant au-devant des interdictions et prêt à enchérir sur les défenses. Le linguiste, en ceci, a contribué à l'éducation du public. Le linguiste moderne ne repousse rien : tout ce qui existe a sa raison d'être.... Mais le point de vue de ces législateurs était autre : et si nous considérons les langues où une période de réglementation a manqué, nous ne pouvons nous empêcher de constater qu'elles gardent comme un manque d'éducation première. Ce qu'on doit regretter seulement, c'est que l'épuration ne soit venue de meilleure heure. Les guerres de religion ont amené un retard de plus d'un demisiècle. Disciplinée soixante ans plus tôt, la langue aurait gardé plus de souplesse, car ces bons maîtres étaient aussi appliqués à conserver qu'à émonder, et comme ils avaient soin « de toutes les grâces de notre langue », ils auraient sans doute sauvé quelques-unes des vieilles franchises '.

1. Je citerai comme exemple le gérondif, dont l'emploi a été réglementé à l'excès. Pour faire comprendre ce que je veux dire, prenons cette phrase : « Mon père m'a fait en partant mille recommandations ». Aujourd'hui la grammaire veut que « en partant » s'entende exclusivement du sujet. Il y a là quelque exagération, car « en partant » n'est pas autre chose que « au moment du départ », et c'est à nous de l'interpréter comme il convient d'après le sens général. L'italien s'est réservé h cet égard plus de liberté. Il est juste d'ajouter que cette règle n'est pas encore complètement observée au xviT siècle.

Us aimaient et estimaient la besogne dont ils s'étaient volontairement chargés. Ils en connaissaient l'importance, car « il ne faut qu'un mauvais mot pour faire mépriser une personne dans une compagnie, pour décrier un prédicateur, un avocat, un écrivain. Enfin, un mauvais mot, parce qu'il est aisé à remarquer, est capable de faire plus de tort qu'un mauvais raisonnement, dont peu de gens s'aperçoivent. » Ils ont conscience de la durée de leur œuvre : « Je pose des principes qui n'auront pas moins de durée que notre langue et notre empire.... Ce sont des maximes à ne changer jamais,... car quand on changera quelque chose de l'usage que j'ai remarqué, ce sera encore selon ces mêmes remarques que l'on parlera et que Ton écrira autrement^ 1 .... »

On aurait tort de les prendre pour des logiciens à outrance. Au contraire : ils étaient arrivés à la conviction que la logique pouvait être de mise partout, mais non en matière de langage.... « C'est la beauté des langues que ces façons de parler sans raison, pourvu que l'usage les autorise. La bizarrerie n'est bonne que là.... 11 est à remarquer que toutes les façons de parler que l'usage a établies contre les règles de la grammaire, tant s'en faut qu'elles soient vicieuses, ni qu'il faille les éviter, qu'au contraire on en doit être curieux

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