‹ Essai de statistique de l'île BourbonChapitre 44 sur 90 · RÉCAPITULATION · texte numérisé non relu

RÉCAPITULATION

MOULINS MUS par

OBSERVATIONS

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Il par.U qm fai égaré le Ubleaa de la sîluaUoa det monJiM k socfv aa ter janvier 18 ai.

Cependant en félicitant lu pays sur un succès si beau , obtenu dans une progression toujours croissaDfte pendant une période de dix années, qu'il soit permis de présenter quelques observations sur la culture-de la canne à Bourbon.

Parce qu'une culture est depuis long-temps la cause des richesses d'une colonie , prétendre qu'elle doive procurer les mêmes avantages à une autre , et , conséquemment à cette opinion , la substituer exclusivement à celles qui jusqu'alors ont été heureusement pratiquées, et ne reconnaître aucune limite à l'extension qui lui est donnée , ce s^ait une idée qui , pour prendre sa source dans un sentiment louable et généreux, n'en serait pas moins erronée, et qui ne s'appuierait pas sur les importantes considérations qui doivent déterminer dans des circonstances aussi graves. Toutes terres ne sont pas propres à toutes cultures ; toutes colonies ne doivent pas être Consat^rées aux mêmes produits. La nature s'y oppose et repousse les prétentions de l'homme. S'il y a peu de différence entre la distance de Féquateur, les saisons , la température, l'élévation au-dessus du niveau de la mer, l'humidité ou la sécheresse habituelles , les vents constamment régnans, la nature du sol; la culture nouvelle réussira sans doute , et les faits repousseraient toute incertitude. Mais il y aura entre la qualité des produits une différence composée de la somme des différences partielles , et cette différence totale variera suivant la proportion des différences partielles dont elle se compose. Ceci se prouve par la différence qui existe entre les sucres

3^ de rinde et ceux d'Amérique; entre tes tuoies des continens et ceux de» lies; entre ceux des tles du vent et ceux des iles sous le vent , et , pour ne pa» éloigner les tenues de comparaison, entre ceux que produit rUe Bourbon et ceux de l'ile Maurice, qui en est si peu distante qu'on pourrait les dire sou-^ mises aux mêmes influences.

Nous trouTerons une nouvelle et plus forte preuve de cette vérité dans les différences qui exbtent entre les produits des divers quartiers d'une même tle« Ainsi à Bourbon, quoique le sucre de la partie du vent soit en général aussi beau, aussi par&it, celui cependant que Ton récolte à Sainte-Marie et dans une partie de Sainte-Suzanne , est d'un grain plus fin et d'une couleur plus agréable que tout autre« On a remarqué aux Antilles, et l'on a pu faire la même remarque à Bourbon , que si le soi où la canne est plantée est solide, pierreux, incliné, les cristaux sont blancs, gros et angulaires ; ils sont sphériques » d'une couleur terne, et le sucre fuit sous le doigt ai le sol est gras et spongieux ; s'il est plus humide , le sucre sèche avec peine et reste gras et onctueux , quelque soin qu'on apporte dans la cuisson des si<* rops et dans l'exposition plus prolongée à Tac^on évaporative du soleil. Si les champs de canne sont peu distans de la mer et peu élevés au-dessus de son niveau, le vesou contient des particules alcalines qui ne permettent pas la cristallisation et ne se séparent de la matière sucrée que par la distillation. C'est ce qui explique pourquoi Ton n a jamais pu convertir en sucre le produit de certains champs à gauche de

I embouchure de la rivière des Galets. De ces différences de qualités primitives résultent des modifications infinies dans les opérations auxquelles, le vesou doit être soumis jusqu'à la complète élaboration , modifications qu'on ne peut espérer que de cultivateurs attentifs et observateurs, qualités qui distinguent si éminemment ceux des colons de Ttle Bourbon qui se livrent à l'exploitation de la canne à sucre.

Mais ces considérations , tout importantes qu'elles soient , ne sont pas les seules auxquelles il faut faire attention dans l'adoption d'un système de cul-« ture autre que celui suivi jusque-là. Il faut aussi remarquer la distance des lieux d'origine aux lieux des marchés, et les avantages ou les inconvéniens des transports. Ainsi , si l'on voulait à une culture dont le produit a une grande valeur sous un petit volume , en substituer une dont au contraire le produit présenterait un volume considérable et une faible valeur relative , et si le lieu d'origine plus éloigné du lieu de vente imposait indispensablement des chances dangereuses , on pourrait conclure de prime abord qu'une substitution absolue serait ruineuse. Ainsi, car en ces sortes de questions il faut toujours appuyer le raisonnement par des faits et des calculs , ce serait une extrême inconséquence que de vouloir substituer ENTiàREMBNT à Bourbon la culture de la canne à celle du cafier, par le motif que la première a été plus profitable que l'autre à la Martinique. Le sucre est la plus lourde denrée coloniale : elle réunit, la pesanteiu: à l'encombrement. Aussi le tonneau de

Vf sucre est-il de deux milles livres ou vingt balles de cent livres , et dans Tarrimage place-t-on toujours le sucre dans les fonds et plus au centre qu'aux ailes. Le café au contraire n'est que de quatorze cents livres ou quatorze balles de cent livres au tonneau. Moins lourd, il est d'un plus grand encombrement relatif, et se place toujours dans la partie supérieure de la cale. La valeur du sucre a varié de cinq à huit piastres le quintal, points extrêmes, de six à sept piastres , points moyens. Celle du café a varié de quinze à vingt deux piastres , points extrêmes , de seize à dixhuit , points moyens. Ainsi le tonneau de sucre vaut cent trente piastres, terme moyen, tandis que celui du café en vaut deux cent cinquante - deux. Le sucre a donc le désavantage en poids et en valeur, quoique le prix du transport soit le même.

Les chances de conservation à bord sont plus fortes contre le sucre que contre le café. Elles augmentent dans Une forte proportion en raison des distances à parcourir. Ainsi la colonie qui sera trois fois plus éloignée des marchés oà les produits doivent être portés, verra nécessairement leurs prix réduits d'autant plus , puisque les risques de la mer sont plus nombreux et plus grands , que le voyage est plus long , que le temps pendant lequel les fonds du commerçant sont inactifs est plus considérable , et qu'enfin le prix du fret est plus élevé tant en lui-même que relativement à la valeur de la denrée. S'il n'y a pas une différence de qualité qui , en élevant le prix, compense tous ces désavantages, il est évident qu'il y aura perte pour la denrée provenant de la color'

la plas éloignée » puisque Tacheteur devra » pour maintenir ses bénéfices au marché, donner un moindre prix au cultivateur , qqi suppottera Seul la diiFérenée. Tel est absolument le cas oà se trouve l'tle Bourbon.

Mais si, au lieu d'une substitution totale, on ne veut qu'ajouter un nouveau produit aux anciens , remplacer une culture dont les produits ont dimi* nué de prix par une autre qui rapporte une plus grande somme de profits , alors il faut avoir soin dé maintenir ce produit nouveau dans un rapport convenable de volume et de prix avec les anciens, et ne pas perdre de vue que ceux iqui, sous un plus faible volume,présententde fortes valeurs, devront toujours avoir et auront toujours 1 avantage ; et encore ici les faits devront venir appuyer le raisonnement : ils doivent même eu ce cas le dirigier. Il est aisé d'observer quel développement a pris le commerce extérieur par suite de celui qu'a reçu la culture dans la colonie. Ce double développement a un terme, et ce terme est celui de la consommation* Vainement dira-t-on que plus la colonie produira de den^ rées , plus il viendra de navires les chercher. Ce n'est pas seulement pour se procurer des denrées coloniales que le commerce de la métropole fait des expéditions : c'est aussi et sui'tout pour dépenser les produits du sol et de l'industrie de la Prëilce. Il expédie en raison du plus ou moins de facilité de la vente, du plus ou moins dé bénéfices qu'elle procure. Plus une colonie produit, plus les colons ont d'aisance, plus ils consomment, plus on alimentera

leur consommation, ou, en d'autres termes, les expéditions européennes seront toujours en raison des consommations des colonies. Sommes-nous arrivés au point de la plus forte consommation? c'est la question de la solution de laquelle dépend l'étendue qui doit être raisonnablement donnée à la culture de la canne. Or Ton peut dire avec quelque fondement que si ce point n'est pas encore atteint on en est peu éloigné; et ce qui amène à cette conclusion, c'est la composition des cargaisons , le prix de la vente des objets qui les composent, et la durée de leur écoulement. Maintenant le tonnage des bâtimens qui viennent à Bourbon varie de douze mille à vingt mille tonneaux. Les quantités de café, girofle et autres produits coloniaux exportables , varient de quatre à cinq mille tonneaux. Il resterait donc nécessaire un complément d'environ douze mille tonneaux. Qu'on suppose ce complément de chargement composé seulement en sucre , il représenterait une quantité de douze millions de kilogrammes. Que l'on arrête la culture à ce taux , nous concevrons que ce sera rendre l'innovation heureuse, pour quelque temps du moins , que ce sera même user largement de l'avantage qu'elle procure d'obtenir en peu de temps des produits élevés.

Je n'ai exposé jusqu'ici que la valeur vénale de ces produits ; mais si l'on calcule les élémens de cette valeur, si l'on compare le montant brut des produits, et la somme des frais de toute espèce que l'exploitation exige , on obtiendra ce résultat , que la culture dont les frais, considérés quant au dépérissement des

moyens et quant au prix primitif de ces moyens, sont plus élevés, est la moins profitable au pays, et qu'on ne doit s'y livrer qu'avec cette prudente circonspection qui sait tirer profit des choses même désavantageuses , pourvu qu'on les emploie avec opportunité. Si l'on applique ces principes à la culture de la canne, on remarquera qu'elle use considérablement les terres. Après la troisième année de plantation des cannes , celles-ci ute reproduisent plus qu'une quantité de vesou disproportionnée à l'espace qu'elles occupent et aux frais de leur exploitation. La terre est entièrement énervée , elle a besoin de repos; elle doit être couverte d'arbrisseaux et de plantes qui d'abord y entretiennent une fraîcheur salutaire, procurent ensuite parleurs détritus une partie des engrais qui la réconfortent , et lui rendent les sucs qui en ont été aspirés avec tant de forc^. Ce repos doit être de plusieurs années, pendant lesquelles la terre reste à peu près improductive. Ce n'est qu'alors qu'on peut remettre des cannes dans les mêmes champs. On doit donc tellement calculer l'emploi des terres, qu'on ne soit pas obligé ou de les épuiser totalement en ne leur donnant pas de repos et tâchant d'obtenir par les seuls engrais artificiels ce retour de jeunesse qu'ils ne peuvent réussir à donner promptement quelque actifs qu'ils soient , ou de suspendre les cultures , ce qui ne pourrait manquer d'arriver si l'on accroissait immodérément la quantité de terrain consacré à la canne.

Mais les terres ne sont pas à Bourbon d'une immense étendue, et l'on ne peut en affecter à un

genre de culture sans en ôter à un autre. Mous avons déjà TU combien sont réduites les surfaces qui jadis se couvraient de grains nourriciers, ou auxquelles on confiait des racines nutritives. Cette réduction a a eu pour cause, il y cinquante ans, rintrgduction des arbres à épices. Elle remonte, comme on le verra, aux époques de 1776 à 1780. On y trouva alors un avantage réel,ainsi quecela sera démontré. Alors même il restait suffisamment de terrain pour subvenir à la nourriture des hommes et pour permettre de se livrer d'une manière profitable à Féducation des troupeaux (1). Cependant, à force d'empiéter sur les terres à vivres , on en est venu à un tel point qu'elles sont maintenant insuffisantes , et qu'il faut tirer du dehors une grande portion de» vivres nécessaires; qu'ayant converti les pâturages en culture, le nombre des bestiaux a diminué, quoique celui des consommateurs ait augmenté , et que les nouvelles cultures entraînent l'emploi d'un plus grand nombre d'animaux. D'un autre côte , la fabrication du sucre exige une mise dehors considérable pour se procurer les moulins nécessaires , quel qu'en soit le moteur : elle exige, autant pour l'exploitation que pour le transport aux embarcadaires . un nombre considérable de bétes de trait ou de somme : elle exige de nombreux ateliers de noirs ; elle leur impose , durant la roulaison ( c'est ainsi qu'on exprime le temps de la manipulation des

(i) Je ne parle ici que des bœufs , vaches et moutons ; les cabris et les cochons sont le plus ordinairement élevés en parcs dans les habiutions. Fby. i** vol. ^ art. Troupeaux.

cannes ) , uo Iravail continuel et fatigant qui ne permet presque aucun repos. De là, malgré une nourriture plus abondante^ des maladies qui n'apparaissent souvent que quelque temps après; de là une mortalité qui en est Tinévitable conséquence. Et qu'on ne dise pas que ceci est inventé à plaisir : c'est un fait incontestable, depuis long«teinps reconnu aux Antilles , et qui s'est déjà vérifié â Bourbon de-* puis que cette culture y a été introduite.

Or quel est en définitive le résultat de tout ceci ? c'est que les produits ne seront plus proportionnés aux frais. Une telle fin est contraire à toutes les idées d'une sage et véritable économie. La conséquence nécessaire est qu'on ne saurait trop apporter d'atteur tion à donner à la culture de la canne , les bornes posées par cette circonspection prévoyante et réflé* chie qui garantit tous les intérêts, à conserveries cultures qui protègent davantage ces intérêts et assu* rent au pays une plus longue existence, ainsi qu'on l'a vu en examinant la situation de la popjilation.

Ce n'est pas au reste que je veuille faire la critique d'un parti si heureusement adopté ; les faits que l'expose moi-même me démentiraient et je tomberais dans une contradiction aussi étrange qu'elle serait étonnante. Mais il s'agit d'éclairer par le raisonnement, d'avertir en rapportant ce que démontre l'expérience; et les considérations que je viens d'exposer me semblent tellement graves, qu'elles ne peuvent manquer de fixer l'attention , non seulement des hommes d'état qui , par devoir, veillent à la conservation des colonies et au maintien de leur prospé-

rite , mais aussi des colons dont l'intérêt particulier y est si fortement attaché et qui doivent en faire sans cesse Tobjet des plus sérieuses réflexions.

Quoi qu'il en soit , d'après des renseignemens à la véracité desquels on peut croire, la culture de la canne occupe à Bourbon une surface de 1,7049200 gaulettes, c'est-à-dire à peu près la dixième partie de celle cultivée. Ce roseau est planté dans les quartiers du vent en août, septembre et octobre , et dans les trois mois suivans sous le vent. Il est arrivé presque partout à sa maturité en iuillet. On le coupe depuis cette époque jusqu'en novembre. La plantation dure trois ans, au bout desquels elle doit être renouvelée. Je n'entrerai point ici dans les détails de l'exploitation : je me bornerai à dire que les sucres de rile Bourbon sont parfaitement cristallisés , d'un beau grain et d'une couleur agréable , qu'ils sont mis immédiatement dans le commerce et passent de la balance à la vente en détail. Ils s'expédient en sacs de cent livres et sont d'une telle essence , qu'il est impossible de les confondre avec ceux delMfaurice , qui sont toujours gras , d'un jaune foncé et ne peuvent être destinés qu'aux raffineries. L'éminente supériorité des sucres bruts de l'île Bourbon , due surtout à la qualité du sol , aux soins donnés à l'introduction des meilleures variétés de canne, comme à la culture de ce roseau et à l'élaboration de ses sucs , a fait quelque temps croire en France qu'ils étaient terrés. Cependant trois ou quatre habitans seulement ont fait cette expérience sur de faibles quantités destinées à leur consommation. Ces sucres devenaient d'un blanc

gris 9 peu agréable à Tœil; et comme le terrage ne produisait aucune amélioration réelle, pas même celle de les purger davantage , qu'il ne diminuait ni le poids ni le volume et ne rendait pas la vente plus facile ou d'un prix plus élevé , on y a absolument renoncé. La consommation locale s'élève par approximation à deux cent quarante mille kilogrammes.

Les premiers colons de File Bourbon y trouvèrent le café marron ou sauvage. Y serait-il indigène , ou y aurait-il été apporté par des navigateurs qui , sans y faire d'établissement , y auraient débarqué avant que les Français ne l'occupassent exclusivement? Cette double question ne sera vraisemblablement jamais décidée ; mais ce qui est certain , c'est que l'espèce actuellement cultivée vient d'Arabie , et qu'on est redevable de cette précieuse acquisition au capitaine Dufougerais-Grenier , expédié de France en 1717, sur le navire le Triton. Je vais exposer tout ce que )'ai recueilli à ce sujet.

On lit dans un mémoire manuscrit du chevalier Bancks, ancien habitant de l'ile et dont j'ai connu le fils, que le cafier fut apporté directement de Moka à Bourbon en 1715. Le Gentil de la Barbinais , que )e cite souvent parce qu'il donne des notions assez exactes sur la situation de la colonie en 1717, époque à laquelle il la visita , dit positivement : c Le

• café y croissait naturellement; mais c'est en le cul-

• tivant qu'on pourra le rendre bon. Ce café sauvage

• est plus beau, plus gros que celui d'Arabie, mais

• il est moins onctueux, plus amer, d'un parfum

4a » moins agréable. Il pourrait , avec le temps, devenir > l'objet d'uD grand commerce.» A coup sûr, si le café avait été importé de Moka en 17159 le Gentil n'aurait pas manqué de le dire en 17171 et il ne parle que du café marrcm. Cependant d'autres mémoires présentent des détails qui pourraient accorder les deux opinions. Suivant eux , le hasard qui amena en 1715a Bourbon un navire marchand , à bord duquel étaient quelques plants de cafier chaînés de cerises qu'il avait pris à Moka , donna lieu à quelques habitans de reconnaître que leur tic possédait des arbustes semblables. M. Parât, alors gouverneur, se hâta de venir en France solliciter de la compagnie des Indes les iiioyens de pourvoir la colonie de plants du cafier de Moka. La compagnie partagea ses espérances : elle acquiesça à ses demandes, et M. BeauvoUier de Gourchant , officier de marine , s'erabarqna sur une flûte commandée par M. Dufougerais^renier: Ges messieurs rapportèrent en 1717 à Bourbon des plants de cafier qui moururent tous , excepté UN. Mais celui-ci donna en 1718 trois à quatre cents grains, un plus grand nombre en 1719, et sept cent cinquante en 1720 : ces sept cent cinquante graios furent de suite mis en terre. On commença les plantations ( ou transplantations) en 1726, et dès 1736 la colonie put livrer au commerce , disent les mémoires dont j'extrais ces détails, i5 a 1,800,000 livres de café, ou quinze à dix-huit milles balles de cent livres chacune.

Si l'on donne confiance à ceci , et il n'y a pas de raisons pour en douter, quoique je n'aie pu le véri-

fier, il est vralieinblable que rarrÎTée de M. Dufou^ geraifr-Grenier à Bourbon n'eut lieu qu'après le départ de le Gentil de la Barfoinais , car ce Toyageur n'eàt pas négligé de citer un fait si intéressant, si récent > et qui appartenait à un de ses compatriotes, M. Dufougerais - Grenier, comme lui de Sainte Malo. D'un autre côté, Raynal, dans son histoire philosophique et politique du commerce des Européens daos les deux Indes, dit que c la découverte faite en • 1718 a Boivbon de quelques cafiers sauvages, fit «imaginer de tirer d'Arabie des pieds de cafier , qui •multiplièrent heureusement dans cette colonie. » Mais cet auteur erre sur trop de points pour que l'on s'en rapporte à un eiposé qui manque des appuis nécessaires pour contredire des faits plus positivement énoncés par des personnes qui devaient être mieux informées. Je m'en tiens donc à attribuer l'introduction du café Moka à Bourbon : i"" aux démarches de M. Parât; 2"* à l'expédition de M. Beau- K>llier et de M. Dufougerais-Grenier. Cette opinion est d'ailleurs conforme à celle d'anciens habitans avec lesquels je m'en suis souvent entretenu, et nop tamment à celle de M. Joseph Hubert, correspondant de la société royale d'agriculture , et qui avait réuni sur la richesse agricole de la colonie les renseiguemens les plus étendus et les plus certains.

Le cafier est originaire dé la haute Ethiopie , où il a été connu de temps immémorial et où il est toujours cultivé avec succès. Sa fève y est plus grosse , un pcu.pliis plongée, moins verte, et presque aussi parfumée que celle que l'on commença vers la fin

du quinzième siècle à recueillir en Arabie. Moka est devenu le principal marché de cette dernière contrée pour Texportation, et a donné sou nom à Texquise qualité de café que Ton récolte sur le territoire de Bet-el-Faguy , dans FYemen , à dix lieues des côtes do la mer Rouge. Celui qui y croit sur les lieux élevés est plus petit, plus vert, plus pesant, et préféré généralement à celui qui croit dans le sable aride dont se composent la plus grande partie des plaines de cette contrée. Des graines de ce café, importées a Batavia , s'y naturalisèrent aisément , mais perdirent de leur qualité, ce qu'il faut indubitablement attribuer à la différence extrême du climat si sec et des terrains si sablonneux qui leur étaient naturels» avec ceux si humides et si marécageux de l'île Java. De là ce café passa à Amsterdam. M de Ressens en fit venir à Paris en 1718 un plant qui mourut peu après. M. Paneras , bourgmestre d'Amsterdam » qui le sut, se hâta d'adresser en 1714 un nouveau plant à Louis Xiy lui-même. Cet arbuste fructifia au Jardin du Roi ; M. de Clieux obtint un de ses rejetons en 1720, et le transporta à la Martinique, d'où le cafier se répandit dans les autres Antilles. La colonie française de Cayenne le reçut de la Guiane hollandaise.

J'ai tracé ce rapprochement pour établir la différence d'origine du cafier cultivé en Amérique et de celui cultivé à Bourbon , d'où résulte la différence de qualité de l'un et de l'autre.

Ce riche présent changea presque tout à coup la face de la nouvelle colonie de la France dans la mer

des Indes. Le cafier y multiplia de la manière la plus heureuse: il trouyait une analogie rapprochée ^entre le climat et le sol où il venait d'être transplanté et ceux qu'il quittait Les colons lui donqèrent tous leurs soins, délaissant la culture des grains, qui, par la trop grande extension qu'elle avait déjà reçue , était devenue d'un produit inférieur à celui qu'ils devaient naturellement espérer du cafier. Ils entrevirent dans le nouveau moyen d'échange qui leur était offert la source d'abondantes richesses. La compagnie des Indes , qui , mieux encore que les colons , reconnut les avantages que devait lui procurer l'émission d'une aussi belle qualité de café dans les marchés européens, où elle pouvait se mettre avec profit en concurrence avec les Hollandais , et où elle devait devancer les colons des Antilles , encouragea les habitans , soit par des avances de fonds, soit par des importations d'esclaves nécessaires aux nouvelles exploitations : elle fit de nouvelles concessions de terres ; elle autorisa de nouveaux défrichemens ; on s'occupa avec plus d'attention et de fruit de l'abornement des propriétés, et d'en assurer la jouissance paisible aux anciens concessionnaires et aux nouveaux acquéreurs Le cafier répondit aux soins et aux faveurs dont il était l'objet en donnant des recettes productives. Il prit dans nos marchés la place que son éminente qualité lui donnait après le café de Moka, et jouit long-temps d'une réputation méritée, à laquelle n'ont pu nuire parmi les véritables connaisseurs , ni l'abondance, ni l'amertume, ni la couleur plus foncée des cafés des Antilles. Le cafier se multiplie de graines. 11 est semé de sep-

teitibre à déœinbre daiu les quartiera du vent, de noyembre à janvier sous le vent , c'est-à-dire avant le commencement et dans les premiers temps de la saison pluvieuse. On ne le transplante qu'au bout de deux ans, et il ne rapporte qu'à Tâge de six à sept ans. Chaque arbuste donnait originairement deux livres de café ^ et la compagnie des Indes tarda peu à en meC tre dans le commerce cent soixante-dix mille balles. Cette indication, que )e trouve dans l'ouvrage de Raynal , me paraît exagérée ; je la cite , mais c'est avec d'autant plus de défiance , que dans le même paragraphe ce produit n'est porté qu'à 43,600 balles pour l'année 1776, c'est-à-dire après cinquante ans de culture , et quoique le nombre des cafiers eût certainement augmenté pendant ce temps. Aussi cette seconde indication me semble trop réduite , surtout eu la comparant aux 1 8,000 balles que les mémoires cités plus haut donnent pour le produit obtenu après les dix premières années de plantation. En me bornant à les rapporter , je dois avertir que je ne puis avoir ni recommander une grande confiance dans les assertions écrites en France par un homme qui n'avait jamais vu les colonies, et dont le travail, intéressant sous beaucoup de rapports , n'est pas , à beaucoup près, exempt de reproche et de blâme sous beaucoup d'autres. Je donnerai plus de foi à ce que j'ai recueilli moi même sur les lieux , pendant un séjour de huit années, et à ce qui est consigné dans des rapports officiels, dans des mémoires écrits avec candeur par des hommes que leur caractère , leurs goûts et leurs devoirs ont dû faire parler avec la plus exacte vérité.

Or en 1804 » après soixante-Klix-huit ans de tiaturafisation et de culture, le produit moyen de la colonie était de 5i ,200 balles. A cette époque , la culture du cafier était celle à laquelle les colons se livraient principalement, mais non d'une manière exclusive, et dépuis plus de vingt ans celle du giroflier partageait leur attention. La première avait pris un grand accroissement et paraissait devoir faire encore des progrès. Les quartiers le plus au vent lui étaient moins favorables, à cause sans doute de Thumidité qui y est continuelle et altère la qualité de la sève; mais depuis Sainte-Marie et dans tous les quartiers sous le vent , le cafier réussit de la manière la plus avantageuse (i ). On distingue plusieurs terrains qui donnent une qua- Blé infiniment supérieure , comme ceux à la droite de la rivière des Pluies, ceux de la ravine à Marquet sur la pente qui domine la plaine de la Possession à droite delà rivière des Galets, et aussi tout le quartier Saint- Leu, qui, sous ce rapport, est le plus riche de la colonie. Pour peu que Ton jette les yeux sur la carte de l'île et que Ton se reporte à ce que j'ai dit précédemment sur les divers élémens de la constitution physique des différens quartiers, sur l'influence de ces élémens, relativement aux produits de l'agriculture, on reconnaîtra aisément la cause de ces différences de qualité qui viennent se grouper à Fappui de ce que le raisonnement expose , comme je Fai déjà fait remarquer.

(1) Il y a eu ded cafien» dont on pouvait tirer des pièces équarries d'un pied de côté. ( Note de M. Joseph Hubert. )

Malheureusement la cause qui ajoute à la qualité du café y la sécheresse convenable du climat et du sol , contribue aussi à la multiplication d'insectes qui lui nuisent. Les fourmis, les pucerons noirs , appelés dans le pays poux de café , font plus de ravages dam les caféteries sous le vent , que dans celles des quartiers du vent ; mais ceux-ci sont, de leur côté, maltraités par des escargots récemment, dit -on, introduits dans les iles. Cette humidité trop continuelle donne d'ailleurs trop de vigueur à l'arbuste, qui pousse plus de branches et de feuilles qu'il ne donne de fleurs , et une partie même des fleurs qu'il fournit est sujette à avorter.

Il existe dans la colonie deux autres variétés du cafier. L'une, que l'on nomme café d'Eden , est produite par un arbuste moins élevé et plus délicat que celui cultivé généralement. Ses feuilles sont d'un vert plus clair et rougeâtres à leur extrémité ; sa fève est plus rapprochée de la forme sphérique. L'autre variété a retenu le nom de café le Roy. Il parait qu'il y a environ vingt-cinq ans , un capitaine de navire marchand qui venait de la côte orientale de l'Afrique, en apporta quelques grains dont M. Bordier , ingénieur de la colonie, à qui il les donna , fit un semis. Il en ^ distribua les plantes a plusieurs habitans de la partie du vent. Cet arbuste est pyramidal et s'élève moins que le premier dont j'ai parlé. Ses branches partent toutes de la tige ; elles sont plus rapprochées les unes des autres et moins rameuses ; elles conservent plus long-temps leurs feuilles. Ce cafier s'arrange mieux des régions élevées et froides. Il s'accommode très-bien

des terrains pierreux ^ et il est cultiTé avec avantage dans les hauts des habitations » doRt la terre végétale a été en partie entraînée par les pluies vers les plaines. Il rapporte davantage, le grain est plus alongé, plus amer; cependant la différence est peu sensible quand il a vieilli et il est aussi riche en parfum et en huile essentielle que celui cultivé dans les bas.

Au surplus la quantité récoltée maintenant est bien inférieure à ce que je viens de dire. Les terres se sont appauvries , les arbustes ont vieUIi. Leur durée n'est guères que de vingt ans. L'introduction des arbres à épices a empiété sur les surfaces que le cafier occupait , et tout récemment la canne est venue en envahir une gi*ande partie. Nombre d'anciennes caféteries ont été remplacées par des champs de ce roseau ; et Ton ne fait guère à présent plus de 3o à 35 mille balles de café dans toute la colonie.

Si la culture du cafier a pu être réduite par la succession de nouvelles cultures , et si ce parti a pu être déterminé par l'espoir que celles-ci présentaient des bénéfices plus prompts et plus élevés , quoique moins constans , et, toute comparaison faite, moins réels que ceux dont on abandonnait la source , cette résolution a été fondée aussi sur une considération qui ne pouvait manquer d'avoir une puissaote influence.

Une caféterie est un bosquet charmant dans lequel on ménage des sentiers tortueux ou de longues avenues, moins pour procurer à l'habitant une.prome* nade agréable que pour y rendre plus libre la circulation de l'air et les cueillettes plus faciles. Rien de

5o plus délicieux que ces bosquets lorsque les arbustes couverts de fleurs embaument Tair du parfum qu'elles exhalent, ou quand à ces innombrables fleurs d'une éblouissante blancheur ont succédé les cerises, qui laissent apercevoir leur couleur rouge , vive et tranchante au milieu des feuilles vertes et lisses qui couvrent les branches. Mais le cafier a besoin pour prospérer d'être protégé contre la fréquente violence des vents, et contre les trop vives ardeurs du soleil. Le bois noir ( oHumo^a tdèek) remplit cet office. Ce protecteur donne un grand mouvement A Fair par la ténuité et la mobilité continuelle de ses feuilles; et comme il les perd chaque année , U concourt à former dans la caféterie un utile engrais , et maintient la terre dans une activité qui se renouvelle sans cesse. Comme d'ailleurs il parvient à une grande élévation, fl reste entre la sommité du cafier et les branches inférieures du bois noir, un espace assez considérable pour que l'arbuste ne soit pas étouffé et reçoive l'impression de la chaleur solaire sans être brûlé par les rayons qu'amortit l'immense parasol qui le garantit. La plantation des bois noirs donne de loin aux caféteries l'aspect de belles futaies. Mais toujours à côté des avantages se trouvent les inconvéniens* Lorsque le bois noir meurt, soit par vétusté, soit par suite de maladies auxquelles il est très'^sujet, ses racines empoisonnent tout ce qu'elles touchent , tout ce qu'elles approchent. Le venin qu'elles répandent autour d'elles tue tout ce qu'il atteint, et telle est souvent la cause de la perte de caféteries qui donnaient les plus belles espérances^ Il n'y a d'autre

remède que de se hâter d'enlever toutes lès racines mortes , même les plus petites , de laisser la terre qui les enYÎronnait exposée d'abord à Taclion de Tair et du soleil, et pendant quelque temps dans un repos absolu ; de la couvrir ensuite de plantes légamineuses, d'ambrevades qui la tiennent fraîche et humide, qui l'engraissent, la revivifient, et la fcadent propre à recevoir de nouvelles plantations.

Le cafier d'ailleurs , comme je l'ai dit, ne dure guère maintenant à Bourbon plus de vingt ans , et déjà un peu avant cet âge la réduction des produits annonce la vieillesse de l'arbuste et présage la nécessité de son remplacement. Mais il ne peut être immédiatement opéré, et pour que les jeunes cafiers prospèrent , la terre où leurs prédécesseurs ont vécu a besoin aussi de repos, quoiqu'elle n'exige pas les mêmes soins que dans l'état dont je viens de parler.

Ce sont ces terres à renouveler que des colons judicieux ont plantées en cannes , et de cet exemple, des imprudens se sont maladroitement autorisés pour détruire des caféteries encore vivaces.

Cependant on ne pouvait perdre de vue que si le café a long-temps été la seule cause de la richesse agricole de l'île Bourbon , si depuis qu'il est entré en concurrence avec les arbres â épices , il a cependant contribué pour une forte part à la somme de cette richesse , il doit encore être compté pour un de ses élémens les plus réels. Les saines idées des colons instruits commencent à dominer : la culture du ca-» fier n'est plus dédaignée , elle commence à Reprendre faveur.

On ai dû saisir cette heureuse disposition des esprits dès qu'elle s'est laissée aperceYoir, et en favoriser le déyeloppement. Il a avait été fait aucune introduction directe de Moka , ou s'il y en avait eu quel* qu'une , elle avait été presque inaperçue. Le moment était opportun et des plus favorables , tant sous les rapports politiques que sous ceux qui touchent à l'agriculture et au commerce de l'tle Bourbon. Dès l'année i8ai , un bâtiment du roi fut destiné pour la mer Rouge : cette expédition ne réussit pas, et le navire revint sans s'être même approché du détroit. L'année suivante , cette mission, dont le projet avait été soumis au ministre de la mariné par M. le baron Milius, qui l'avait conçu, fut confiée par son successeur, M. de Freycinet, au capitaine de frégate Forsans. Cet officier y convenait parfaitement par le bon esprit qui l'anime, 'l'instruction , le zèle et toutes les qualités qui le distinguent; il savait combien le succès était important pour le pays, il y attachait beaucoup d'honneur, il ne pouvait manquer de l'obtenir, et son nom aussi doit se trouver placé parmi ceux que conserve la tradition des services rendus â la colonie.

Les graines qu'il rapporta furent distribuées aux habitans, toutes ne germèrent pas, et l'on vit se renou- Teler ces idées des premiers colons, que les Arabes, pour se conserver une branche si importante de leur commerce, desséchaient la fève au four, ou la trempaient dans l'eau salée, dans l'eau bouillante , afin de lui ôter toute vertu germinative. On avait oublié, ce qui avait pourtant été reconnu long-temps auparavant,

qu'il en est du café comme de beaucoup d'autres plantes du même genre. Sa semence est improductive si elle n'est mise en terre peu après qu'elle a été recueillie. Quoi qu'il en soit de la cause, l'effet est certain : aussi lesieur Bréon, jardin jer botaniste du roi, qui avait été attaché à l'expédition , et qui y avait déployé son zèle habituel , avait-il pris soin de stratifier sur le lieu même presque tout l'achat de graines apporté par le capitaine Forsans; mais il ne put remédier qu'à une partie du mal. Il aurait fallu pour un entier succès arriver au moment même des cueillettes , et stratifier les grains aussitôt. Cependant une grande partie des semis prospère et renouvelle de la manière la plus satisfaisante la plantation de café. Ce nouveau produit mis dans le commerce rendra dans quelques années à cette intéressante portion des denrées coloniales son ancienne réputation , et justifiera ceux qui se sont livrés à lui. donner des soins constans, par le beau dédommagement que leur procureront des profits si justement acquis.

Une des préparations, ou, pour mieux dire, la seule préparation que subit le café , après qu'il a été bien desséché au soleil sur la plate-forme , et pour être en état de livraison , consiste à séparer la fève de la coque, c'est-à-dire à briser cette première enveloppe el à détacher la pellicule interposée entre l'écorce et les deux lobes intérieurs. Elle se fait encore dans presque toutes les habitations en plaçant le café dans de grands mortiers hémisphériques, creusés à la suite l'un de l'autre dans une longue pièce de bois, et dans lesquels deux files de noirs laissent tomber

ei retomber en mesure de lourds pilons d*un bois dur et compact , nommés acalous. A mesure que le café est pilé on le yanne, soit au moulin, soit en le laissant tomber d'un échafaud sur la plate-forme. L'écorce brisée, ainsi que la pellicule, achèvent de se séparer et s'envolent; la fève seule demeure. On achève le travail en séparant les grains qui ont pu rester entiers et que Ton renvoie au pilon , et ceux que Tacalou a brisés et que Ton réserve pour la consommation de la famille ; enfin on le met en sacs.

Le vannage et le triage sont le travail des négresses et des enfans ; le pilage est celui des hommes. Huit heures du travail d'un noir sont nécessaires pour piler une barrique de café en coque , c'est-à-dire pour obtenir environ cent quinze livn^ de café marchand. Le mouvement alternatif et continuel des bras qui soulèvent et laissent retomber les pesans acalous, la poussière qui se dégage pendant l'opération , la rendent très-fatigante et nuisible à la santé. Elle exige beaucoup de temps. Frappé de ces observations et convaincu de la nécessitè^e suppléer par l'emploi des machines à la dbninutioiîconstante du nombre des noirs, un habitant, M. Ya^al, a essayé d'introduire d Bourbon l'usage d'un moulin à piler qu'il se souvenait d'avoir vu employer à St.-Doniingue. Ce n'est autre chose qu'une auge circulaire de i8à ao pouces de large dans sa partie supérieure , et seulement de 8 pouces dans sa partie inférieure, dans laquelle roulent successivement deux meules en bois, dont une est du poids de i4oo livres, et celle qui la suit de iioo livres seulement. Ces meules sont mises en mouvement

par des mulets. Plusieurs cxpérieuccs dout j'ai recueilli les résultats ont prouvé, que terme moyen, le travail de deux mulets pendant douze heures , donne au moins trente balles de café pilé, tandis que quarante noirs'pilant à 1 acalou pendant le même temps, ne donnent que trente à trente -cinq balles En améliorant et perfectionnant le moulin de M. Yassal , en choisissant un temps sec et favorable, on obtiendrait un résultat encore plus économique. La machine ne revient qu'à cent ou cent cinquante piastres au plus (i).

Je ne saurais trop répéter ce que j ai dit plus haut, combien dans une icolonie comme celle de File Bourbon , U est essentiel de suppléer aujourd'hui par les machines à l'emploi des forces de l'homme. A coup sûr, cette réflexion n'aura pas échappé à ces colons observateurs, si capables d'amener à leur imitation par la double autorité de la considération dont ils jouissent et de la confiance qu'ils inspirent , mais surtout des succès qu'ils obtiendront.

Si l'introduction du cafier causa une révolution complète dans l'agriculture de Tile Bourbon , si elle fut le commencement d'intéressans rapports commerciaux avec l'Europe , on peut dire avec vérité que celle des arbres à épices , qui eut lieu cinquante ans après, eut aussi une bien grande influence sur la prospérité de ce pays. Qu'il me soit permis de retra-

(i) Il eo existait déjà 5 en 1824.

cer ici quelques-unes des principales circonstances de cette précieuse importation.

Sur la fin du règne de Louis XY , M. le duc de Ghoiseul-Praslin étant ministre de la tnarioe^ M. Poiyre fut nommé intendant des lies de France et de Bourbon. C'était, comme on disait alors, un homme sans naissance ; il n'avait aucun grade dans l'administration , il y était totalement étranger ; mais il était pourvu d'une intelligence supérieure et' d'un zèle autant étendu que réfléchi. Il avait été lazariste , il ayait voyagé dans l'Inde beaucoup et avec fruit. Dans ses courses , il conçut l'idée d'enrichir des arbres à épices les colonies que la France possédait dans ces mers. Les Hollandais les concentraient aux Moluques ; ils s'en attribuaient le monopole par l'esclavage dans lequel ils tenaient une partie des insulaires, et par des traités qui liaient à leur domination ceux qu'ils n'avaient encore pu soumettre par les armes. Au retour d'un voyage à Manille , M. Poivre avait remis au conseil supérieur de l'Ile de France , le 8 juin 1 755 , des plants qu'avec des diflScultés innombrables il avait enlevés à Timor et qui furent reconnue être des épiceries fines. Deux ans auparavant , il avait rapporté cinq plants de muscadier, pourvus de leurs racines. Devenu en J767 administrateur des deux lies , lors de leur rétrocession au roi par la compagnie des Indes , il put exécuter le patriotique projet «qu'il avait formé comme simple voyageur.

En m«ii de l'année suivante, 1768, M. Poivre chargea de la recherche des précieux végétaux qu'il convoitait, son ami M. Prévost, ancien écrivain de la

compagnie , coDJointement avec M. de Trémigon , lieutenant des vaisseaux du roi, commandant le Vigilant. Ils partirent pour les Moluques en janyier 1 769 , et furent joints à Âchem par la flûte l'Étoile du matin j dont M. Detcheveri , lieutenant de frégate, était capitaine. Tes deux commandans , après avoir yisité infructueusement plusieurs îles, jugèrent à propos de se séparer pour suivre chacun de leuir côté une route différente. Ils parcoururent tout Test des Moluques , abordèrent plusieurs fois à Tile de Ceram^ et obtinrent enfin des rois de Gabi et de Palam, souverains indépendans des Hollandais, un grand nombre de baies et de noix , ainsi que des plants de plusieurs arbres à épices. M. Detcheveri échappa à son retour à une escadre hollandaise qui le poursuivait ; et après avoir rejoint M. de Trémigon au rendez-vou^ convenu , ils arrivèrent à Tîle de France le 24 juin 1 770 , avec soixante-dix pieds de giroflier, une caisse de baies de girofle ( i ) , dont plusieurs avaient déjà des pousses hors de terre , quatre cent cinquante plants de muscadier , et dix mille muscades germées ou près de germer. Le procès-verbal de la réception est daté du vingt-cinquième jour de juin.

Cette première importation eut peu de succès; mais M. Poivre n'était pas homme à perdre courage, et le résultat de la première expédition le détermina à en confier une seconde Tannée suivante au même M. Prévost. 11 partit le 2 5 juin 1771 9 sûr la flûte du

roi i' Ile-de-France, commandée par M. de Coëtivy, eipseigne de vaisseau. Ce bâtiment était accompagné par la corvette le Nécessaire , capitaine Coudé , cidevant officier de la compagnie des Indes. Us rapportèrent le 4 juin 1 77a des plants et des graines qui furent distribués aux babitansdes lies de France, de Bourbon et des Seyçbelles.

A ces noms qui ne peuvent sortir de la mémoire reconnaissante des habitans de ces colonies , se joignent ceux de MM. de Bougainville et Commerson , qui se trouvaient encore à Tile de France , revenant d'un voyage autour du monde , et qui attestèrent la vérité des plants par un certificat daté du 37 juin 1772. On doit y réunir aussi celui de M. Céré, alors directeur du jardin royal de Mont- Plaisir, quartier des Pamplemousses , auquel les nouveaux plants furent confiés. Leur conservation , leur reproduction sont dues aux soins journaliers , prudens et désintéressés de M. Céré. Ils ne se démentirent jaiuab pendant les longues années qu'exigèrent l'acclimatement et la naturalisation de cette importante et pa» cifique conquête.

Cette culture fut long-temps un sujet de coutradiction continuelle entre les personnes qui dirigeaient à Yersailles l'administration supérieure et même entre celles qui étaient à la tête de l'administration locale. Les uns désiraient la maintenir et la protégeaient ; les autres voulaient la détruire. Ceuxci se fondaient sur la dépense qu'elle occasionnerait sans certitude d'un résultat avantageux ; ils disaient que, dans le cas d'un acclimatement qui était pour

le moins douteux , les habitans ne pourraient avoir ni les soins recherchés ni Fattention assidue que ces arbres exigent , et qu'enfin, le succès fût» il cornplet, les ouragans qui se font seutir si fortement dans les deux colonies , détruiraient en peu d'heures le fruit de plusieurs années. Quelque futiles que fussent ces motifs , ils trouvaient des partisans. M. Poivre, auquel un successeur avait été donné en 1772 dans Tadministration des lies, voyait avec douleur compromis le don précieux qu'il leur avait fait. La direction du jardin de Mont-Plaisir avait été enlevée à M. Géré , et au lieu de cinq à six cents ar* bres qui auraient dû exister en 1775, il s'en trouvait au plus soixante à soixante-dix, en très-mauvais état. Malgré cet ingrat abandon , deux girofliers portèrent des fleurs qui se convertirent en fruits.

On a vraiment peine à concevoir aujourd'hui combien il a fallu de combats, de protections, de soins, d'intrigues même pour obtenir seulement la tolérance d'une culture qui devait être un jour si profitable à nos colonies et nous délivrer du tribut annuel que nous imposaient des besoins nouveaux, et que rendait insupportable l'avarice des Hollandais. On ne peut se figurer quels dangers M. Poivre avait personnellement affrontés , et combien avaient été périlleuses les deux expéditions entreprises par ses ordres ; combien de peines pour apporter ces précieux arbres, les acclimater, les répandre dans les îles ; de combien de soins attentifs ils durent être l'objet; et après cela quels combats journaliers et continuels il fallut soutenir, quelles vigoureuses attaques il fallut

6o repousser ! Il y avait d'une part à vaincre l'insouciance des colons, qui ne pouvaient se figurer les heureux résultats qu'ils devaient obtenir , de l'autre était la jalousie dont les Hollandais étaient animés. Ils voyaient avec le dépit de la honte échapper de leurs mains un profit qu'ils avaient voulu renfermer en elles seules , tarir une source de richesses dont ils avaient mis tant d'injustes et barbares soins à interdire l'accès aux autres peuples , et ils s'opposaient de toutes leurs forces au succès d'une conquête qu'ils n'avaient pu prévoir ni empêcher. Le système méticuleux du gouvernement , qui craignait de se compromettre vis-4-vis de voisins qu'on devait ménager dans les circonstances où se trouvait la France , était secondé par l'esprit de secte , qui élevait contre cette œuvre patriotique des encyclopédistes ceux qui, ne pouvant comprendre toute son importance , ne trouvaient pas de meilleur moyen de la déprécier que de la ruiner entièrement. Les amis de M. Poivre, les véritables patriotes, les politiques clairvoyans s'alarmèrent de cette conjuration. M. de Malesherbes se mit à leur téte^ et , soutenu par MM. Tessier et Rochon y de l'académie des sciences , par M. Melon , de la société d'agriculture de Bretagne , il parvint à obtenir, pour cette nouvelle culture , l'intérêt de M. le maréchal de Castries. Bientôt des ordres positifs furent dontiés à l'intendant de la colonie; il lui fut enjoint de rendre sans délai la direction du jardin à celui que M. Poivre avait jugé le plus en état de soigner les arbres à épices. Le succès suivit ces démarches; le giroflier prospéra. La nation y

prenait un yif intérêt , on attendait avec impatience^ on lisait avec avidité les comptes qui parvenaient à de rares intervalles des colonies de Tlnde. Les savans soumettaient à des expériences compatiatives les clous que l'on en recevait et ceux provenant des Moluques ; et c'est en grande partie ce qu'ils publièrent à cet égard qui attira sur les premiers l'attention dû commerce , et affermit en6n une branche si importante de la culture coloniale.

Si l'on rapproche l'enthousiasme qui accueillit le ca6er à son arrivée à Bourbon , de tous les embarras qu'y éprouva le giroflier, on sera indispensablement porté à rechercher la cause de cette différence. Le café n'existait encore pour les Européens qu'en petite quantité , et dans les possessions hollandaises de Java : ces républicains l'avaient eux-mêmes donné à la France , sans prévoir les suites qu'aurait leur cadeau. Sa culture à Bourbon, dont le climat favorable devait lui rendre et lui conserver une qualité peu différente de celle qu'il a sur son sol natal , présageait aux Français des bénéfices certains , et sur l'évidence desquels on ne pouvait raisonnablement élever de doutes. Les Hollandais , seuls et exclusifs possesseurs du giroflier, avaient le. privilège unique d'en alimenter l'Europe et l'Inde. Ils avaient la primauté du commerce , et l'on ne pouvait voir que dans une perspective éloignée, le moment où la France entrerait en concurrence avec eux et la soutiendrait avec avantage. Il était douteux que le giroflier s acclimatât dans des îles dont la position géographique, la situation au milieu de l'Océan, la

nature du sol différent de celles où il est indigène. Admettant c^te possibilité , on ne pouvait prévoit ce que seraient les récoltes ; si des produits nombreux auraient une égale qualité ; à quelle époque, ni quelle quantité on en pourrait livrer au commerce européen ; quelle influence aurait cette épice dans les marchés , ni comment elle pourrait s'y présenter en même temps et avec les mêmes avantages que celle des Hollandais. L'on devait croire ceux-ci disposés à tous les sacrifices pour se conserver une branche de commerce à laquelle ils attachaient tant de prix, que chez eux-mêmes ils arrachaient les plants qui auraient amené une trop grande abondance, et conséquemment une réduction dans les prix. Tout était doute quant au giroflier, tout avait été certitude pour le cafier. Cependant la véritable cause d'un accueil si différent ne serait-elle pas la différence du régime auquel les lies étaient soumises dans ces deux circonstances si remarquables pour elles ? Lors de l'introduction du cafier , elles appartenaient à la compagnie des Indes. Cette association de négocians ne manqua pas de voir dans cette pré- ^ cieuse denrée un moyen certain d'accroître ses bénéfices. Déterminée par ce mobile si puissant sur les hommes, l'intérêt personnel, elle ne négligea dans les coramencemens aucun sacrifice. Elle les regardait avec raison comme les garanties de profits qui seraient , pour ainsi dire, en raison des avances. Nous avons vu ce qu'elle fit et quels succès elle obtint. Le colon , de son côté , sûr de placer avantageusement les produits de sa culture , s'y livrait avec d'autant

plus d'ardeur, que les acheteurs, étant aussi ses créanciers, étaient, par cette position même, intéressés à les faire valoir. Mais la compagnie n'existait plus quand le giroflier fut importé aux îles de France et de Bourbon. Elle les avait rendues à la souveraineté du roi, qui les régissait par ses administrateurs. Ce qui, sous tous les autres rapports , était un bienfait justement apprécié, présentait, sous le seul point de vue qui nous occupe en ce moment. Un inconvénient notable. La puissance de l'intérêt général est grande sans doute ; mais , on voudrait en vain se persuader le contraire , elle est de tout point inférieure à l'intérêt particulier. L'administratioti royale ne pouvait ni faire d'avances pour encourager la culture , ni garantir la vente des produits , elle qui ne peut se livrer à aucune opération commerciale, et aux agens de laquelle la loi interdit d'y prendre aucune part directe ou indirecte sous peine de cassation. La seule voix de la persuasion pouvait se faire entendre ; mais en ce cas n'est-elle pas vraiment celle qui crie dans le désert ? Une culture entreprise dans un établissement public paraissait être plutôt un objet dé curiosité qu'une cause future et prochaiûe de prospérité pour le pays. Le colon, je l'ai dit ailleurs, veut des bénéfices sûrs , mais prompts : il ne recevait que des encouragem.ens verbaux ; il était certain de n'obtenir aucun dédommagement réel en cas de non succès ; toutes les chances étaient à sa charge. Ce n'était que dans un avenir éloigné et douteux qu'il pouvait trouver quelque avantage , s'il luttait avec persévérance contre des embarras qui devaient le contrarier long-

temps. C'est à ces considérations sans doute qu'on doit attribuer l'insouciance des colons des deux lies pour le nouveau bienfait qui leur était donné par un homme dont ils ne prononcent plus aujourd'hui le nom qu'avec Faccent de la reconnaissance et du respect (i).

Cependant M. Céré, rendu à ses fonctions de directeur du jardin de Mont -Plaisir dès l'année 1776, et dont le zèle conservait toujours la même ardeur » multipliait le giroflier autant qu'il lui était possible. En 1 785 , on en comptait plus de deux mille plants dans cet établissement, sans parler de ceux qui se trouvaient chez les particuliers ; et Ton espérait d'après leur produit et la progression calculée, qu'en 1800 on aurait au moins cent mille arbres en rapport. L'événement a justifié cette prévision.

M. Melon, que j'ai déjà cité, avait eu à cette époque , une mission pour l'Ile de France. 11 s'y était confirmé dans l'opinion qu'il avait conçue dès le commencement , de tout l'intérêt que devaient inspirer les

(i) C'est aussi à M. Poivre que Gayenne doit le giroflier; les plaDts qui ont été envoyés dans cette colonie continentale par M. Maillard -D umesle , en 177U, avaient été condition- .nés sous les yeux oi par les soins de son prédécesseur. Cet envoi, qui parvint à Cayenne le 3 février 1778 en soixantequatre jours de traversée , a eu un véritable succès. Un second envoi, fait en 1776 par M. Maillard-Oumesle , ne réussit point par les avaries que le bâtiment éprouva dans sa navigation.

Le buste en marbre de M. Poivre est placé k St-Denis , au jardin du Roi^ entouré des arbres si précieux dont la colonie lui doit l'introduction.

arbres à épices cultivés dans les iles françaises. De retour en 1 786 , il était parvenu à le faire comprendre au maréchal de Castries et au comte de Yergennes , appuyé qu'il était par le bailli de Suffren. Ce brave marin avait acquis aussi a cet égsard une conviction personnelle pendant la guerre terminée depuis deux ans. Adoré des créoles, il les servit avec le dévouement de la probité et de rattachement au retour de ses campagnes de l'Inde, où son nom reste entouré de la gloire dont il y couvrit le pavillon français.

Si c'est à M. Poivre que les deux lies sont redevables des arbres à épices , s'il doit être l'immortel objet de leur reconnaissance, les créoles de Bourbon n'ou* blient point celle qu'ils doivent à un de leurs compa triotes, honoré de l'amitié de l'illustre intendant. Les soins qu'il donna aux plants qu'il avait reçus de lui , et surtout son exemple , décidèrent les colons à se laisser aller a une impulsion qui devait avoir pour eux des conséquences si heureuses. Les premiers plants envoyés lors des deux expéditions de M. Prévost avaient été négligés. Si quelques-uns étaient restés, c'était pour accuser l'insouciance des propriétaires et prouver la possibilité de la réussite. La gloire, ou, pour mieux dire, le bonheur d'enrichir son pays était dû à un créole.

Je tiens de M. Joseph Hubert que, dans un voyage qu'il fit à l'île de France , étant allé visiter le jardin de Mont-Plaisir, et considérant avec attention les nouveaux arbres, il fut remarqué par M. Poivre. Une sympathie naturelle attire les hommes animés dès mêmes sentimens. M. Poivre s'approcha del'étran*

ger , et ne tardant pas à reconnaître en lui un homme digne de répondre à ses intentions généreuses , il lui fit don de plusieurs plants , et y ajouta avec une extrême bienveillance les instructions auxquelles il devait se conformer. M. Hubert apporta les girofliers à Bourbon avec le plus grand soin. Un seul survécut dans la charmante habitation du Bras-Mussard. Le tronc de cet arbre, victime du furieux ouragan de 1 806 qui fit les plus grands ravages à Bourbon , est conservé sur cette même habitation avec un respect religieux. Cet excellent citoyen m'a plusieurs fois raconté cette expédition , et ne Ta jamais fait sans attendrissement. Un jour entre autres , après m'avoir redit toutes les peines qu'il avait eues pour protéger et propager cette précieuse culture, nous nous étions arrêtés devant les restes desséchés de ce prenoier giroflier. > Jamais , me' disait-il , jamais douleur n'égala » la mienne quand je vis mes soins et ceux de tous » mes noirs réunis pour protéger ce bel arbre contre » la violence des vents qui le déracinaient , nos efforts » communs «t opiniâtres pendant plusieurs heures , » pour le soutenir et empêcher sa chute, céder enfin. . .

> quand je vis tomber à nos pieds ce père de la pros-

> périté de mon pays • . C'est en effet de cet arbre que provient la très-grande majorité de ceux qui existent à l'Ue Bourbon.

Dès l'année 1 786 , M. Hubert en possédait huit mille pieds ; il envoya cette année à Paris un échan* tillon d'une trentaine dé livres de clous qui en provenaient, et qui furent présentés au roi. On les soumit à plusieurs expériences; ils furent jugés d'une

bonne qualité; très-aromatiques, quoique n'ayant pas encore la grosseur que devaient produire des arbres plus avancés «i âge. C'est, à bien dire, de Tintroduction faite par M. Hubert que date la culture du giroflier à Bourlbon. Je ne la suivrai pas dans ses diverses phases. Je me bornerai à indiquer que ce n'était pas sans fondement que Ton craignait pour cet arbre si précieux l'effet des ouragans. Plusieurs fois, mais notamment en 1806 et en 1814 » les plantations ont reçu de notables dommages ; mais le nombre des arbres est tellement multiplié maintenant, qu'on peut éprouver des pertes sans qu'il puisse y avoir de total anéantissement

La récolte de 1802 approcha de deux cents milliers de livres; mais le giroflier est capricieux dans ses produits : à peine celle de l'année suivante futelle de dix à douze milliers. Celle de 1 8o4 s'éleva à cent quarante» quatre milliers. Ce n'était point ce à qvtoi l'on devait s'attendre , tant on avait étendu les plantations. On avait espéré que les récoltes s'élèveraient avant peu à près d'un million ; on ne s'était trompé que du temps nécessaû*e pour y arriver; et en effet celle de l'année 1820 atteignit à peu près ce taux, malgré les dévastations que )'ai rapportées : die fut de 932,200 livres. Il est vrai que les années suivantes ne donnèrent, savoir : 1821 que 337, 5oo^ livres et 1822 654,8oo livres. Mais on a remarqué que sur cinq années une est très-productive , et une â peu près nulle ; des trois autres deux sont médiocres , tandis que la cinquième leur est inférieure.

La culture du giroflier n'exige l'emploi de beau-

€oup de bras qu'au uioinent des cueillettes , qui ont lieu de novembre à janvier dans les quartiers du vent , et d'octobre à novembre dans ceux sous le vent. Il faut se hâter de détacher le clou avant le développement des pétales et la fécondation du pistil. Lorsque ce bouton a atteint une couleur rosée et une certaine fermeté, on détache alors du rameau la griffe ou pédoncule , qui supporte cinq à six: clous et souvent un plus grand nombre ; ou les porte à mesure à la case où Ton sépare le clou de la griffe ; on les expose ensuite au soleil pour arriver à une parfaite dessiccation. Dans la plupart des habitations , cette exposition a lieu sur une plate-forme en terre , ou aire parfaitement aplanie ; dans quelquesunes elle est en pierre; dans les quartiers humides , on opère cette dessiccation dans des étuves. M. J. Hubert employait presque toujours ce moyen dans ses habitations de Saint-Bcnott.

Le clou de girofle, pour ^tre parfait, doit être bien nourri, pesant , gros , facile à casser, d'une odeur excellente et pure, d'un goût chaud et aromatique, presque brûlant à la gorge , piquant les doigts quand on le presse, et y laissant une humidité oléagineuse; son odeur est telle qu'elle asphyxie si l'on reste quelque temps privé d'air extérieur dans le magasin qui renferme la récolte.

Le giroflier veut un terrain gras et fertile, il exige quelque humidité dans le sol, mais surtout qu'il soit propre et dégagé d'herbes , de plantes et d'arbrisseaux. J'ai vu à Sainte-Marie une belle giroflerie composée d'arbres jeunes et vigoureux , mais absolument impro-

ductifs; elle était sur un terrain pierreux, maigre et cependant couvert de chiendentet autres herbes nuisibles à cet arbre aussi jaloux dans sa culture qu'il est capricieux dans son rapport : il s'élèverait très-haut si on l'abandonnait à hii-méme; on préfère l'arrêter pour rendre la cueillette plus facile. Le tronc, à peu de distance du sol, se partage en plusieurs branches principales, chargées de rameaux couverts de feuilles» Une plantation de girofliers semble une aggloméra-^ tion de longues pyramides d'un vert pâle-, et présente un fort agréable aspect.

Lorsqu'on laisse les fleurs s'épanouir, eUes produisent un fruit ovoïde appelé par les Indiens mère' des fruits , par quelques Européens clou-matrice , ou matrice de girofle, par d'autres, antofles de girofle, et plus convenablement baies de giroflier. Oubliées souvent , ces baies tombent après complète maturité, germent et poussent sans soin auprès de l'arbre dont elles proviennent. Quand on veut former une giroflerie, on sème les baies dans une terre préparée, ou bien Ton transplante les rejetons que l'on trouve épars au pied des arbres. De quelque manière qu'ils soient obtenus , la transplantation n'a lieu ordinairement que lorsqu'ils ont deux ans; elle se fait de décembre à mars , c'est-à-dire pendant la saison chaude et humide. Le giroflier , dans les premières années de sa naturaKsation , ne rapportait qu'au bout de sept à huit ans. On conjecture qu'il est entièrement acclimaté , maintenant qu'il montre des fleurs dès sa troisième année. Ce n'est qu'au bout de douze à quinze ans qu'il a pris toute sa croissance, et son produit

gagne en quantité et qualité à mesure qu'il acquiert un plus grand développement. Son existence est d'environ quarante ans.

Les quartiers de Sainte-Suzanne, Saint-André, Saint-Benoit , Sainte-Rose et Saint-Joseph , sont ceux qui lui donnent le plus de soins. M. Joseph Hubert, qui fut chargé de rétablissement de ce dernier quartier, et qui Ta commandé long-temps , avait indiqué cette culture aux nouveaux colons, comme celle qui convenait le plus à des habitans qui ne pouvaient disposer que de peu de forces ; ils eurent le bon esprit de suivre ses conseils, et elle occupe le sixième des terres qu'ils ont défrichées.

Comme nous lavons vu, dès Tannée 1753 M. Poivre avait apporté à Tile de France cinq plants de muscadier ( 1 ) ; on en reçut en 1 770 par M. Prévost quatre cent cinquante plants et dix miUe muscades germées; la seconde expédition augmenta ce nombre deux ans après. Ces arbres furent aussi l'objet des soins attentifs des uns , des craintes et des murmures des autres. Pendant les démarches patriotiques des premiers , qui enfin obtinrent le succès espéré , on constata par de fréquens examens les progrès des constans efforts de M. Géré. Dans une de ces visites, qui eut lieu le 7 de septembre 1778, M, le chevalier de la Brillane, gouverneur général des deux lies, et 1^1. Foucault, intendant , virent un muscadier pro-.

(1) dTLui^lica ax>owaûca„

venant d'une noix plantée en 1 77Q par M. Poivre, et qui était chargé de fleurs et de fruits; ils en détachèrent une noix pari^enue à l'état de maturité, et l'adressèrent au ministre pour être présentée à Sa Majesté, comme une preuve du succès obtenu.

Le muscadier semblait se naturaliser à Tile de France, où il jouissait de la plus belle et de la plus forte végétation; il avait le feuillage le plus vert et le plus fourni; cependant le giroflier réussissait in^ finiment mieux. On crut long-temps que le premier , ne pouvait se multiplier que de graines que l'on sème en novembre , décemïire et janvier. Par une suite d'observations minutieuses, assidues et dirigées avec sagacité , l'on découvrit qu'il pouvait aussi être provigné. Cette méthode avance de beaucoup le temps où l'arbre donne des fruits. Provenant de' graines , il ne rapporte qu'au bout de sept à huit ans , tandis que les provins donnent des fleurs dès l'année qui suit leur plantation. On reconnut ensuite que le muscadier n'est pas hermaphrodite. Le muscadier mâle ne produit pas ; on essaya d'y greffer 1^ muscar dier femelle; mais il faut plusieurs années avant de pouvoir distinguer le sexe des deux arbres. On ne marcha ainsi long-temps qu'à tâtons.

Le muscadiw rappelle aux Européens l'idée du poirier ou du noyer ; il en a le port et le feuillage , surtout ceux du premier pour la forme et la teinte. Son tronc peu élevé est recouvert d'une écorce lisse et cendrée. Le fruit est neuf mois à se former. Il est recouvert d'un brou blanchâtre assez semblable pour la forme à celui de la noix , mais plus charnu , moins

sec et d'une couleur qui approche de celle du coing. Parvenu à sa maturité, il se feAd et laisse apercevoir un réseau nacarat qui enveloppe une coque de couleur carmélite. Ce réseau est ce qu'on appelle maeU, cette coque renferme la muscade. C'est le moment de la récolte. Plus tard , le macis se détacherait de la noix , celle-<;i se dessécherait et perdrait l'huile aromatisée qui la conserve et fait sa force. On cueille les muscades deux fois par an , la première en mai , la seconde ex\ novembre et décembre.

Bien différent du giroflier, le muscadier aime un terrain humide , couvert de plantes et ombragé par de grands arbres, sans en être étouffé : il lève très-bien sous leur abri , il y croit avec vigueur ; il est peu cultivé à Bourbon ; on ne le rencontre que rarement dans les habitations , et il ne se trouve en vergers et comme objet de spéculation , que chez M. Marcelin Dejean père à Sainte-Suzanne , MM. Fin à la rivière des Roches, et Joseph Hubert à Saint -Benoit. On ne récolte par an que mille à dou^ge cents livres de muscade. L'arbre qui la porte dure de quinize à vingt ans. 11 n'exige que très^peu de soins pour sa culture , et n'occasionne aucun embarras pour la récolte; cependant il est négligé. Parmi les causes de sa défaveur, et peut-être est-ce la première , doit être comptée l'opinion des Européens sur la qualité de ce produit de l'ile Bourbon. On regarde généralement les muscades rondes comme préférables aux longues. Sans prétendre détruire d'un seul mot une erreur qui ne peut résister à un examen approfondi, àdesobservaf ions judicieuses , exactes et réfléchies , je dois dire

que M. Joseph Hubert m'a souvent répété qu*il n'y avait aucune différence entre ces deux variétés de muscades qui croissent sur le même arbre, ce dont )e me suis plusieurs fois convaincu moi-raéme. Il m'a ajouté que , les ayant soumises aux mêmes expériences comparatives , il avait toujours obtenu des résultats absolument identiques. Ce respectable colon, dont Topinion en cette matière est du plus grand poids, a adressé plusieurs mémoires à ce sujet, tant aux ministres qu'à la société royale d'agriculture , dont il était correspondant. Son zèle et celui de ses amis n'ont encore pu parvenir à dissiper cette grossière erreur, que nous voyons même consacrée dans les tarifs des douanes , où les muscades rondes sont imposées à un droit de 6 f 4^ ^- I^ ^^* 9 tandis que les muscades longues ne sont imposées qu'à moitié droit (1).

Le caca<^er ( u^gt^ut» cacao ) est cultivé à Bourbon dans les quartiers du vent, surtout à Sainte-Suzanne: il ne paraît pas étranger aux Ues , et l'on ne s'y souvient ni de l'époque de son introduction , ni du nom du voyageur auquel elles en sont redevables. Cet arbre aime les terrains humides et ombragés. Il est d'une grandeur et d'une grosseur médiocres. 11 dure

(i) Je ne dois pas terminei* ce qui est ralatif au muscadier sans dira que c'est aussi à M. Poivixs que Cayenne doit ceux que possède cette colonie. Il en avait compris dans l'envoi parti de l'île de France en 1772, et arrivé en 1778 dans cette partie fraoçaisc du continent américain.

à peu près vingt -cinq ans. Son bois est poreux et léger; Ses feuilles larges et alongées sont d'un vert foncé. Les gousses (ou cabosses) qui contiennent le fruit sortent du tronc comme celles du jacquier , et commencent à peu d'éléyation du sol : elles le gamis" sent, pour ainsi dire, en spirale. Elles ont la forme alongée d'un gros concombre , et sont taillées à la surface en côtes de melon. Chacune de ces côtes est séparée intérieurement par une cloison , et ces compartimens renfennent les amandes , dont on fiadt le chocolat. Desséchées , elles sont mises dans le commerce , pour une quantité d'environ vingt-cinq mille kilo^anmies. On en prépare dans le pajrs environ deux mille kilogrammes qui sont consommés par les colons. On récolte le cacao dans les m^ d'octobre, novembre et décembre.

Il semble que lors de Fiatroduction des arbres â épices toute l'attention se porta d'une manière presque exclusive sur le giroflier et le muscadier. Ce* pendant d'autres arbres de même genre avaient été importés, soit de l'Inde, soit de Madagascar, ou en même temps ou peu après; peut-être même ceux de rUe voisine l'avaient-ils été auparavant. Ce que }e trouve de positif, c'est le procès verbal du 7 septembre 1 778 , qui, plus spécialement consacré à constater le succès du muscadier, cite aussi parmi les arbres exotiques cultivés au jardin de Mont-Plaisir, le cannellier de Ceylan et de la côte Malabar (1). En

1785 il y avait dans ce jardin trois mille plants de cannellier dans le meilleur état de végétation. Quant à llle Bourbon, qui avait eu part aux distributions des bienfaits de M. Poivre , les cannelliers qui y avaient été transportés *s'y étaient parfaitement acclimatés, et j'ai vu entre autres sur Thabitation de M. Martin Flacourt à Sainte-Marie, quelques vieux pieds qui, par leur apparence, annonçaient un parfait état de santé, quoiqu'ils ne fussent plus propres à êtreécorces. Je ne sais que M. J. Hubert qui ait cultivé le cannellier ; il s'en était occupé dès 1 776 et n'a cessé de donner un exemple qui n'a malheureusement pas été suivi J'ai vu chez lui, en 1822, de ses préparations de cannelle, qui , pour être inférieure à ceUe de Ceylan, est supérieure à celle de Cayenne; résultat conforme à celui reconnu quarante ans auparavant. Sans doute, du moins c'est mon avis, si l'on se fût livré à cette spéculation on aurait eu des succès , on eût pu obtenir quelque amélioration dans la qualité, et l'on eût ouvert une nouvelle branche d'exportation à la colonie. Dans un voyage que M. Lescheoault de la Tour, naturaliste du roi, fit dans l'Inde ces dernières années, il recuefllit et apporta à Bourbon plusieurs plants de cannellier de Ceylan. Le gouvernement colonial fit répandre dans le pays un mémoire de ce savant, touchant la culture de cet arbre et la préparation de son écorce. J'ignore s'il y aura été donné quelque suite et quel succès on peut avoir obtenu. Ce qui est certain, c'est qu'on en peut espérer, d'après l'exemple fourni par un des hommes les

plus zélés pour la prospérité des colons, que l'tle Bourbon ait jamais possédés.

Le ravensara, que Ton nomme aussi Tarbre aux quatre épiées (i) , est cultivé à Bourbon avec quelque soin. II est gros et touffu , sa tète est pyramidale, son écorca est odorante. Les feuUles fraîches ou nouvellement desséchées donnent aux ragoûts uq parfum agréable , et facilitent la digestion par Texcitation qu'elles produisent à Testomac. Ses fruits , un peu plus gros que la cerise , et ronds comme elle , contiennent une amande d'une excellente odeur. Fraîche, elle a une saveur atnère, acre et piquante; mais desséchée elle acquiert un goût agréable et devient une épice d'un usage général dans Flnde. Depuis quelque temps ces fruits sont un article d'exportation pour la France où ils remplissent le même objet. Cet arbre est originaire de Madagascar. On peut traduire par les mots banne feuilie, le nom de rav'sar , qu'il porte^ans cette île et que Ton prononce comme Reviens de l'écrire, en rendant muettes les lettres en de la deuxième syllabe, et a de la quatrième. C'est à M. Rochon , de l'académie des sciences, qu'on en doit l'importation à Bourbon..

On n'a pas conservé le souvenir de l'introduction du cotonnier à Bourbon , si toutefois il n'y est pas indigène. Dès 1717, c'est-à-dire quarante-cinq ans

(1) ^^galcp&i)(¥uiii ^tc:iialiciiiti.

depuis que la compagnie des Indes était propriétaire de rUe, c'était un des principaux objets des Boins des habitans. Le Gentil de la Barbinais dit dans le récit du voyage que j'ai déjà cité : c C'est » dommage que ce peuple n'ait point de tisserands : » les femmes pourraient filer le coton et les hommes > en faire de la toile. • Je ne rapporte ceci que pour prouver que déjà c'était une branche assez considérable des produits agricoles. Elle a joAi long-temps dans les marchés européens* d'une prééminence méritée. Le coton de Bourbon est remarquable par son éclatante blancheur , la douceur et la longueur de sa soie. On le classe assez ordinairement après celui de Géorgie ; mais il est à peine connu maintenant en Europe , autant parce que la guerre a long-temps interrompu les envois d'une denrée qui est d un énorme encombrement, que parce que le produit en est devenu très-restreint. La culture en est presque délaissée; et si l'on peut croire avec quelque raison que cet abandon doit être attribué au défaut de débouchés , il peut l'être aussi à ce que le cotonnier est victime d'un scarabée qui s'introduit dans les gousses avant leur maturité. On a cependant observé, depuis peu d'années, que cet iosecte dévastateur ne fait plus autant de dégâts.

Le gouvernement qui désirait rappeler l'attention des colons sur cet ancien élément de leurs richesses , leur a, depuis 1 8 1 5 , envoyé avec libéralité , on pourrait dire avec une sorte de profusion , des graines de coton de l'Inde , du Sénégal , de la Méditerranée. M. Leschenault de la Tour, qui avait fait dans l'Inde

d*heureuses expériences sur la greffe du cotonnier, les a fait répéter avec succès sous ses yeux, à son passage à Bourbon , sans obtenir plus de soins des habitans.

Il est à noter que tous ces cotons exotiques sont d'une qualité fort inférieure à celle du coton indigène ; et c'est peut-être ce qui s'est opposé à l'établissement de nouvelles cotonneries.

Au surplus , la principale cause est le peu de faveur de ce produit de la colonie sur les marchés européens. De la grande abondance des cotons d'Amérique, il résulte pour ceux de Bourbon un prix qui ne se trouve en rapport, ni avec les frais qu'exige leur préparation , ni avec tous ceux auxquels leur transport donne lieu. Les premiers sont tels , que bien que les récoltes , toutes réduites qu'elles sont , soient enccnre supérieures à la consommation locale, le prix du coton livré sur l'habitation est de 2 fr. le kilogramme, tandis que la première qualité des cotons étranges introduits en France est vendue le plus ordinairement de 3 fr. l^o e. à 4 fr* 80 c. , et que celui de Bourbon , classé parmi les longues soies , n'a pas dépassé 2 fr. 12 à 18 c. depuis plusieurs années.

Le prix du coton à Bourbon résulte surtout de la main-d'œuvre qu'exige ce lainage avant d'être livré au commerce. Plusieurs essais ont été faits dans la vue de la diminuer en employant les machines à l'égrénage , c'est-à-dire à l'action de séparer la graine toujours très-adhérente au coton. Divers modèles de moulins ont été envoyés dans la colonie par les soins du gouvernement; on vient tout récemment d'inventer

aux États-Unis, dans la province de Massachussets, une machine au moyen de laquelle un seul homme peut nettoyer deux cents livres de coton par )our. Le coton n'y passe qu'une fois et sort par flocons , comme s'il était travaillé à la main. Sa qualité n'éprouve aucune altération , et il est tellement dégagé de la graine, que ce qui y reste attaché, ou le déchet, ne forme pas un pour cent du poids primitif. Il sera bon de prendre note de cette invention pour le cas où la culture du cotonnier reprendrait faveur dans la colonie.

Quant à présent, St-Denis, Ste-Suzanne et St-André sont les seuls quartiers du vent où Ton rencontre quelques cotonneries ; il y en a plus sous le vent. On sème le coton en novembre , décembre et janvier. La plantation dure cinq ans ; on taille l'arbuste chaque année en octobre, après la récolte qui se fait de mai à septembre. Le produit total ne dépasse pas trentedeux à trente-trois mille kilogrammes. Les deux tiers de cette quantité sont consommés dans le pays , soit en laine pour matelas et pour couvertures piquées, soit filés pour être travaillés à l'aiguille. Les quelques balles d'excédant viennent en Europe en complément de cai^aison.

Si l'on a jadis essayé de faire entrer l'indigo parmi les produits de l'industrie coloniale de l'Ile Bourbon , et il faut encore ici noter les encouragemens que donna M. de la Bourdonnaye pendant qu'il gouverna les lies , cela a été avec si peu de succès qu'il n'en est

8o resté qu*uue faible tradition. En 181 5 , un Français récemment arrivé d*£urope , M. Preyre de Valiergués , ancien officier de la marine royale , se livra a plusieurs essais et abandonna bientôt une entreprise qui ne présentait pas les chances favorables sur lesquelles il avait dû compter. La culture de Tanil et l'élaboration de ses feuilles ne lui donnèrent pas assez de profits , et cependant cette plante'croit spontanément dans les champs, fortement chargée de matière colorante. M. Leschenault de la Tour envoya à Bourbon , pendant son voyage dans Tlnde, le nérium tinctorium, arbre assez élevé, dont les fleurs ressemblent à celles du laurier rose , et dont les feuilles très-grandes donnent beaucoup d'indigo d'une qualité supérieure. Cet arbre n'est encore cultivé qu'au Jardin du Roi, et n'y est pas en assez grande quantité pour être distribué aux habitans. 11 croit aussi bien dans les mauvais terrains que dans les bons ; il ne craint ni la sécheresse ni l'humidité. Il contribue depuis plusieurs années à une augmentation considérable des revenus de la compagnie des Indes au Bengale. Il pourra sans doute procurer le même avantage à Tile Bourbon. Je doute cependant que l'indigo soit de long-temps au nombi^ des articles que le commerce exporte de cette colonie. Le non succès des entreprises récentes décourage et dc dispose pas à en tenter de nouvelles.

Le rocou , importé de Gayenne à Bourbon il y a cinquante ans , a été abandonné. Je pense cepen-

dant , avec un habitant ( le docteur Rivière ) distingué par plusieurs innovations plus utiles qu'encouragées , et surtout qu'imitées, que l'on pourrait se livrer avec avantage à la culture de cet arbrisseau. En tirant parti de certains terrains abandonnés maia*lenant, on ouvrirait à la ccdooie une faranclie nou* vdk du commôroe dex|M^tation, qui pourrait être exploilée d'autant plus utUeinent que la Guiane est jusqu'iûi celle des colonies françaises qui jette le plus de rocou dans le commerce de la métropole^ aux besoins duquel elle est encore loin de suffire. La manipulation de cette graine présente infiniment moins de difficultés que celle de la canne ; elle offire sous un faible volume une valeur susceptible de dédommager amplement des soins et des frais qu'auraient exigés sa culture et sa préparation.

Beaucoup d'importations ont été récemment faites a Bottibon, presque toutes de plantes utiles qui pourront devenir un jour un moyen avantageux d'é^ cbanges, s'il est donné quelque développement à leur culture , quelques-unes qui contribueront à rendre pkis agréable un pays qui l'est déji tant par luv* même : je ne parlerai que des premières.

M. Leschcnaiilt de la Tour a profité de ses excurnons dans l'Inde pendant un séjour de plusieurs années, pour envoyer à Bourbon une grande quantité de graines et de pLints. Outre le nérium tinctorium déjà mentionné, on peut citer notamment le bois de sandal , le crotolaria gentia « plante qui fournit de»

filamens propres à faire des toiles , le pavot somnifère qui produit Topium.

M. de Roquefeuille , ancien lieutenant de vaisseau , qui commandait le navire du commerce , k Bordelais^ expédié de Bordeaux en 1816, donna généreusement au Jardin dur Roi quatre plants d'ai^ bres à thé, lors de la relâche qu'il fit à Bourhon en juillet 1819 , opérant son retour en France. On connaît la relation du beau voyage que fit cet officier à la côte N.-O. de FAmérique. Cinq ans après, un de ces plants avait succombé , les trois autres étaient en pleine vigueur.

M. Perrotet^ botaniste-voyageur, embarqué sur la division aux ordres du capitaine de vaisseau Philibert, . apporta le vanillier. Cet officier supérieur, créole de Bourbon , distribua à ses amis les planta dont M. Perrotet avait pris soin. Le Jardin du Roi en obtint quelques-uns ; )'en ai vu chez M, Joseph Hubert, au Bras-Mussard, et tout annonçait un succès futur. Je pense qu'il ne peut être douteux dans le quartier humide de Saint -Benoit, dont plusieurs portions ont un sol gras qui platt au vanillier. Les plants déposés au Jardin du Roi prospéraient également ; j'ignore quelle est la position des autres.

J'ai dit plus haut que le cocotier n'est guère cultivé à Bourbon. On en rencontre quelques pieds çà et là , notamment en sortant de Saint- Denis , sur la route qui conduit dans la partie du vent, et quelquesuns aussi à Saint-Paul , le long de la chaussée entre

Tétang et la mer. Cet arbre, comme on sait, aime les terrains sablonneui ; Fair de la mer ne lui est pas contraire, et il croit à merveille dans les lieux où les autres ne peuvent réussir. Averti par la belle végétation de latanîers plantés à^ Saint-Denis , untles derniers gouverneurs dé la colonie , M. le baron Milius, conçut le projet d'animer cette partie du rivage qui s'étend de la batterie royale au ruisseau du Butor, en y faisant une plantation de cocotiers. Disposés en allées, ils devaient offrir une promenade agréable, abriter la portion orientale de la ville et fixer les sables du bord de la mer. Le côté utile du projet était, pour une première dépense d'environ quinze mille francs, de procurer au domaine au bout de sept à huit ans, un produit annuel de quarante à quarantecinq mille francs. Tel est en effet, à Diégo-Garcia, où le cocotier est en culture réglée, ce que rapporte une plantation de vingt mille arbres. Mais ce qui était plus essentiel, et ce qui excitait davantage à donner suite à un projet qui annonçait les vues sages et étendues de rhomme d'état , c'est que son exécution devait affranchir la colonie du tribut qu'elle paye constamment à l'étranger qui lui fournit l'huile nécessaire à la consommation locale. On pouvait même espérer un excédant aux besoins des colons , qui serait livré avec profit au commerce extérieur. C'était changer du tout au tout nos rapports commerciaux en cette partie avecnos voisins, et nous procurer à nous-même les bénéfices qu'ils retirent à présent de cette industrie. Presque toute l'huila de coco consommée à Bourbon , et qui est d'une importance de près de

yingl mille kilo, par an, se tire des lies de l'archipel des Seychelles , actuelleinent «ous la domination anglaise. Ce fut dans cetle intention que l'on fit opérer une importation de vingt mille cocos germes qui furent mis d'di>ord en pépinière , et quelques années après transplantés sur le terrain que j'ai indiqué. On put juger alors l'opération sous le rapport de l'agrément, comme elle avait été calculée sous le rapport des produits. Mais une sécheresse extrémeet inaccoutumée fit périr presque tous les jeunes cocotiers, et ce projet, dont l'auteur n'était plus dans le pays, fut abandonné, n sera repris sans doute quand eu réfléchira à tout ce qu'il présente d'avantageux ; peutr^tre devrait-on ne l'exécuter que successivement, afin de pouvoir donner plus de soin aux jeunes plants et assurer ainsi un succès qui doit amener un double résultat si important pour la colonie.

Après avoir ainsi exposé les cultures diverses pratiquées à Bourbon, il m'a paru bon de présenter en un seul tableau les surfaces affectées à chacune dans les divers quartiers. Cest, à ce qu'il m'a semblé, le plus sûr moyen de connaître l'étendue des terres cultivées, et quelles sont les cultures auxquelles on se livre davantage dans chaque quartier, ou dans chacune des deux grandes divisions de l'tle. Le meilleur mode d'écrire sur la statistique, 6nt dit des hommes instruits en cette science, c^estde présenter des faits , des tableaux qui font naître les réflexions des lecteurs. C'est pour suivre cette règle que je place ici le document qui suit :

byGoo^k

TABLEAU

DES SURFACES AFFEGliBS AUX PRIIfCIPAtES CULTURES EN U«A«E A l'iLB BOURBON.

Une perche linéaire :=> aS pieds carréa = oh .Qo4aaoS.

Une ganlette » mesare locale =s i5 dito dUo s= o . oo3i656.

Cent gaalettes s=:oi>.3i656.

Cent perche* =s o . 4a3o8.

Nota, La ganlelte n'est qoe de la picd« à Sainte-Marie; la surface des cultures de cette commune a été réduite à i5 pieds pour pouvoir obtenir lin total de celles cultivées et de celles affectées à chaque culture.

i7iu53o5 gaulettes = hectares S^i^S.

NOMS des

QUÂKTIBM.

BLi.

8 oa

a QB

go 3S

St-Denis. . .

Ste-Marie. .

Ste-Saunne.

S$t-André.. .

St-Benott. .

Ste-Rose . .

St -Joseph. .

St-Pierre . .

St-Louif. • .

St-Leu. . • .

St'Paal . . .

TOTAUX

5o,ooo Q4,aoo So,ooo i5,ooo

io,3oo

6o,ooo

i,ouo

i,5a5 i,aoo

1 i,5oo

4ii,ooo

aoo,ooo

4o,ooo

5o,ooo

3oo«ooo 679,000 600,000 608,600

1,640,000 aoo,ooo 732,^00 715, aoo

i,iao,ooo 370,700

a,6oo,ooo

i9»aoo

aoo, 000

9,3oo

aoo,ooo

4»5oo

ao,ooo

5,600 5o,ooo

i,aoo

aoo 1,000

4oo

la^ooo

4o,fX>o

5oo

5oo

i,aoo

493,500 7o6,aa5 9,558,8qo

Saiot-Denis. .

Sainte -Marie. , Sainte-Sosaone .

Saiot-André . .

Saint-fienoU . .

Sain te- Rose. . .

Saint-Joaeph . .

Saint-Pierre. . .

Saint-Louis k . .

Saibt-Lea. . . .

Saint-Paol. . . .

NOMS

Si BLÉ.

4^0,0^000 i,ooo»o<«

*4og>o4ooo S4o,o45oo ^58,0^000 ii8,o<

* booo laS^odooo 35,0^000

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Total des l^"'"^**'*- |4.54i>oi5oo

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3,436,ooa

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i7,io5,3o5||

Il m'a paru bon aussi de réunir en un tableau les documens indiqués dans le cours de cet article sur Tépoquc et la durée des plantations et sur Tépocpie des récoltes. On remarquera que les principales denrées coloniales étant . recueillies en presque totalité en novembre » quoique Ton ait commencé en juillet, ce n'est guère que yers le mois d'octobre que l'on peut en livrer au commerce et que le cours de leur valeur peut s'établir. Ainsi les navires que l'on expédie d'Europe doivent combiner leur départ pour arriver vers le mois dernièrement indiqué ; et en calculant une traversée de quatre-vingts à quatre-vingtdix jours , c'est en juillet et août qu'il leur convient de quitter la France.

>SEtt

Septt )U8re.

Le tobre

\erti Nofi ceml tiré midi

Oct., Nov., Dec.

Sept.,Oct.etNov.

OBflimVATlOH».

4àS

Fér- jas-Oct., Ifov. etDéc.

Le 4oùt.

teriv

Mari

luicf hum!

Juillet et Août.

Les époques rapportées à ce tableaa sont les plas générales. On sent qu'elles diffèrent suivant que les terres sont plus ou moins distantes de la mer, plus ou moins élevées au-dessus de son niveau ; et aussi suivant que Tannée est sèche ou pluvieuse , que les vents ont été forts ou modelés ; ceci est vrai surtout pour les cannes, sur le produit desquelles ces diverses causes influent beaucoup , tant pour la qualité que pour la quantité.

lie bul des gouverneinens moderoes en fondant des colonies a été d'augnueoter les ressources de la métropole , de multiplier les^ débouchés d^ ses produits territoriaux et industriels , de donner en un mot plus dactiTité, plus d'énergie aux ressorts de son commerce. AussL)uga-t-^n aujourd'hui l'utilité de ces possessions, surtout par la quantité , |a qualité , la yaleur de leurs produits, le yiens d^ déroula une partie du tableau de ragriculture de Tile Bourbon; Il convient de grouper ici ses résultats. Je présente ceux des années i8âO, 18^1 , i8aa. Recueillis par moi -même sur les lieux, et puisés aux sources les plus authentiques, comparés aux opérations cominerciales , j'ai Ueu dç croire à leur exactitude, et de les recommander avec confiance. Les élémens de ce tra-> vail éprouvent chaque année , U ne faut pas le perdre de vue , des variations , tant dans leur nature que dans leurs quantités ^ moins par ce qui est la conséquence des opérations cachées de la nature, que p^ ce qui est X^Skt de la volonté et des travaux de rhomine; par exemple, le produit du sucre a toujours été croissant durant ces trois années et augmenta encore : U m'a été assuré que le produit de i8a6 a éfjé de 10,000,000 kilogrammes, faisant une valeur de 4 millions de francs , et qu'il serait porté pour 1827 à 1 5,000,000 kilogrammes. Cette aug* mentation se trouve balancée, il est vrai, par la diminution de quelque autre denrée ; car si l'on n'a cultivé que la même étendue de terres, et Ton a vu qu'on ne peut l'augmenter beaucoup dans l'état actuel des choses , on a dû, pour obtenir un produit

NCHl

plus élevé dans une portion des récoltes, opérer des . changemens dans la distribution des cultures ; et en 1 effet, suivant les notes qui me sont parvenues, les terres à riz auraient été considérablement réduites.

Quoi qu'il en soit de cette observation , et sans en tenir compte, bien qu'elle ne soit pas à négliger, ne voulant présenter que ce dont j'ai une certitude personnellement acquise , je n'ai porté au tableau qui \zkm suit que ce qui a réellement eu lieu aux trois époques indiquées. J'ai divisé les produits^ en denrées coloniales et vivres , et dans ces deux classes j'ai spécifié chaque culture. Uh^

J'ai noté la consommation locale; elle éprouve [ peu de changemens , et peut être évaluée à 6 millions *^J^ de francs. * W

Ce qui fixera le plus l'attention , c'est l'énonce* ■ tion des quantités livrables au commerce. Si Ton «> compare ces quantités avec leurs analogues pour cha- ^ cune des autres colonies françaises, on ne pourra j s'empêcher de reconnaître de queUe importance est I à la France la colonie qui nous occupe, à ne l'envi- « sager que sous ce seul des points de vue intéressans sous lesquels elle doit être considérée. Je continuerai Texamen de ces considérations au chapitre consacré au commerce de ce pays; mais celuirci , )e ne cesserai de le répéter , donne lui seul l'idée la plus avantageuse de la colonie.

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