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Essai historique et littéraire sur Chateaubriand

II s'est à peine écoulé dix-sept années depuis que Châteaubriant n'est plus, et déjà, lorsque nous évoquons son souvenir, il nous semble envisager une gloire d'un autre âge. C'est que dans la vie des peuples comme dans la vie des hommes, surtout en nos jours de révolutions politiques et de transformation sociale, dix-sept années sont un espace considérable, grande mortalis œvi spatium. Tout s'est profondément modifié autour de nous durant cet espace; tout a changé : le gouvernement et la société, les idées et les mœurs, les personnes et les choses. L'on peut dire qu'un abîme nous sépare de cette année 1847, la dernière de la vie de Châteaubriant, année qui ne devait pas voir, mais que devaient suivre de si près le naufrage de la monarchie de Juillet et l'avènement de la démocratie en ces temps de trouble et d'agitation où l'anarchie parvenant au comble devait bientôt appeler les réactions violentes du pouvoir. La littérature n'a

pas eu un meilleur destin que la liberté en ces années désastreuses. Nous avons vu disparaître Tune après l'autre la plupartdes grandes personnalilésqui avaient répandu tant d'éclat sur la première moitié de notre siècle, général ion pleine de sève et de puissance dont Chàteaubriant peut être considéré comme le glorieux • patriarche. De plus en plus rares s'élèvent ces grandes voix. Le vide se fait et le silence autour de nous. Rien n'apparaît, aucune renommée, aucune gloire nouvelle qui puisse nous consoler ; car je ne sais quel fatal niveau a passé sur les générations qui arrivent, il ne s'en dégage rien de grand, aucune originalité fortement accusée, aucune personnalité puissante.

Le voyageur qui descend des montagnes et aprèsavoir franchi les dernières ondulations poursuit sa route à travers la plaine, éprouve bientôt avec l'ennui le besoin de se retourner pour admirer encore la beauté et l'élévation de ces monts qu'il vient de parcourir, leurs cimes* neigeuses et étincelantes, et leurs flancs où se suspendent les nuées. C'est ainsi que fatigué de la médiocrité des hommes et des choses à travers lesquels nous avançons , perdu dans ces foules où les individualités s'absorbent, dans ces hiérarchies sans fin où les physionomies s'effacent et disparaissent, nous nous retournons avec bonheur vers les grandes figures du passé et

au progrès des lumières et à l'émancipation du genre humain, était une entreprise bien hardie et périlleuse. Comment triompher de tant de préventions et de haines? Quelle prise pouvaient offrir des esprits qui avaient pris part aux orgies sanglantes de la Terreur, qui avaient assisté aux fêtes de la déesse Raison et à la proclamation de l'Être suprême? A coup sûr il n'était plus de saison de recourir aux preuves discréditées de l'ancienne apologétique, de descendre dans l'examen approfondi des dogmes, de développer les preuves de tradition et de raison. Le siècle eût souri et détourné la tête, il fallait avant tout ramener les regards vers cette religion qu'on méprisait . parce qu'on ne la connaissait plus; et pour cela séduire les imaginations et toucher les cœurs. La beauté seule pouvait opérer ce prodige, la beauté qui en captivant les yeux dispose favorablement les âmes et les fait s'ouvrir à la persuasion. Il fallait montrer le christianisme revêtu de toutes les séductions de la beauté. Ghàteaubriant le comprit, et la Providence l'avait doué merveilleusement pour mener à bien cette grande tâche.

Toutes les beautés du christianisme apparurent resplendissantes dans son œuvre : beauté des dogmes et de la morale, beauté du culte et des cérémonies, beauté artistique et littéraire. Beauté des dogmes et de la morale: il disait la profondeur insondable de

nos mystères, leur charme inexplicable et leur secrète conformité avec les instincts les plus intimes de l'âme humaine ; les consolations et les secours que procurent à nos misères et à notre faiblesse les sacrements de cette religion divine qui bénit et consacre tous les grands actes de l'existence, et prenant l'homme à son berceau l'accompagne jusqu'à la tombe. Beauté du culte et des cérémonies : quelle religion eut des temples plus dignes de la divinité? Quelle hardiesse écrasante, quelle imposante majesté dans ces vastes basiliques dont les voûtes sublimes portées dans les airs par des forêts de piliers semblent dire à notre petitesse présente la grandeur de nos destinées ! Tous les arts se sont donné la main pour les embellir. Aux jours marqués les pompes les plus magnifiques s'y déploient; la gravité de la liturgie, la solennité des chants, le sens touchant des mystères, tout y parle à notre âme et répond à ses plus hautes aspirations. Qu'elles sont belles les fêtes catholiques! Non-seulement les arts, mais la nature elle-même concourt à les rendre plus touchantes et plus éloquentes. L'Église toujours intelligente a su les mettre en harmonie avec le caraclère des diverses saisons de l'année. C'est au printemps parmi les moissons naissantes que l'on voit s'avancer en longues files le troupeau des fidèles chantant les saintes litanies des Rogations. Les

pompes de la Fête-Dieu se marient avec 1 éclat du beau mois de juin; et le bruit des feuilles qui tombent sous le ciel gris de novembre ajoute encore aux saintes tristesses du jour des morts.

Mais c'était à la beauté poétique et littéraire, ei à l'heureuse influence que le christianisme a exercée sur les arts et la civilisation que Châteaubrianf s'attachait de préférence. Le paganisme produisit dans les arts la beauté de la forme, une beauté naturelle et humaine incomparable; le christianisme a transformé, a transfiguré cette beauté et lui a donné je ne sais quoi de surnaturel et de divin. Il suffit pour le reconnaître de mettre en regard d'Homère et de Virgile la Bible, Dante et Milton; d'opposer aux Phidias, aux Apelle et aux Praxitèle les Michel-Ange, les Raphaël et les Lesueur; aux siècles de Périclès et d'Auguste les siècles de Léon X et de Louis XIV. — Le théâtre moderne, que de ressources ne doit-il pas au christianisme et à la transformation morale qu'il a opérée dans le monde? Tous les sentiments se sont purifiés et anoblis. L'âme humaine s'est révélée avec des nuances inconnues, des délicatesses exquises qui ont été la source d'une foule de beautés nouvelles. L'amour, sentiment égoïste, maladie et passion fatale chez les anciens, est devenu le plus généreux des sentiments, celui qui a enfanté le plus de dévouements et de sacrifices.

qui a donné naissance à la chevalerie, qui a rendu à la femme sa dignité et son influence morale el inspiré des poêles comme Pétrarque, le Tasse et Mil ton.

Mais en même temps que le sentiment de l'amour s'est fait plus pur et plus élevé, le sentiment du devoir est devenu plus profond, plus délicat, plus impérieux. 11 eu est résulté dans la conscience ces luttes douloureuses et pleines d'angoisses auxquelles notre scène doit ses plus puissants effets: il suffit de nommer le Ciel de Corneille, la Phèdre de Racine et Zaïre de Voltaire, de Voltaire lui-même qui doit ses plus heureuses inspirations à cette religion qu'il méconnaît et qu'il outrage.

Qu'on cesse donc d'accuser le christianisme d'être ennemi des arts et de la civilisation et de faire obstacle au progrès des lumières. Le christianisme ennemi de la civilisation! Le christianisme qui a sauvé le monde de la barbarie au milieu des invasions dans ce terrible cataclysme qui entraîna l'empire romain; lui qui à travers ces temps de ténèbres et d'ignorance a conservé intact le dépôt des sciences et des lettres; qui, grâce au labeur patient de ses moines, nous a transmis les chefsd'œuvre de L'antiquité et a préparé ce glorieux réveil que l'on a appelé la Renaissance.

C'est encore le christianisme qui. en proclamant

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