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CHAPITRE VII

Saint Hugues. — Le moine Hildébrand, depuis Grégoire Fil, vit à Cluny, — Saint Hugues, puissant dans les conciles, auprès des rois et des papes, reste ami à la fois de Grégoire Filet des empereurs d* Allemagne, dans la querelle du Sacerdoce et de V Empire.

Hugues était né à Semur-en-Briounais. Son père , Dalmace , comte de Semur ; sa mère , Aremberge de Vergy, étaient tous deux de la première noblesse de Bourgogne. Aremberge, enceinte, se recommanda aux prières d*un prêtre. Celui-^i , en célébrant la messe, vit dans le calice la figure rayonnante d'un enfant d'une admirable et lumineuse beauté. La mère crut y reconnaître le présage de la religieuse destinée de son fils ; Dalmace, au contraire , voulait que ce fils devint l'héritier de son antique famille. Il cherchait à lui inspirer Tamour des chevaux , des armes , de la chasse, des faucons , et n'épargnait rien pour lui donner les goûts d'une éducation toute militaire. Mais le jeune Hugues inclinait vers les pressentimens de la pieuse Aremberge. Déjà il préférait la conversation des vieillards, les livres, les églises, k tous les plaisirs, à toutes les occupations des

jeunes gens de son âge. Il obtint enfin de passer sous la direction de son grand-oncle , Hugues , évêque d'Auxerre et comte de Châlons. C*est dans cette dernière ville que l*eofaut chrétien se livra avec ardeur à Tétude de la grammaire, de rÉcriture sainte et des hautes sciences. Son esprit de justice et de bonré éclatait dans ses premières années. Ses camarades avaient dérobé une brebis à un pauvre homme; Hugues indemnisa celui-ci de ses propres épargnes.

A quinze ans , il était à Cluny, sous les ordres d'Odilon , qui ne tarda point à le faire prieur , malgré son extréoie jeunesse. L'étude et la prière remplissaient ses jours \ et il se proposa toute sa vie pour modèle les vertus tendres et compatissantes de son miséricordieux et docte prédécesseur.

C'est aux dernières années de la vie d'Odilon que se rapporte sans doute une anecdote curieuse , niée par quelques» uns, qui annonçait déjà le grand caractère et le grand avenir de Grégoire VII.

Celui qui fut Grégoire VII était alors à Cluny. Déjh c&> lèbre sous le nom du moine Hildebrand , il y formait avec Hugues ces liens d'amitié profonde qui ne devaient plus finir, lorsque passa et s'arrêta à Cluny l'évéque de Tcml, Brunon , de la maison de Lorraine , que son cousin l'empereur d'Allemagne, Henri III , venait dénommer pape, à la diète de Worms.

Les empereurs d'Allemagne s'attribuaient ainsi un pot»voir que les fortes âmes du catholicisme étaient impatientes de détruire. Le seul Henri III avait (ait successivement élire , avant Brunon , deux papes , Clément II , Damase II , après avoir obtenu d'abord du concile de Sutri Li déposi« tion des trois rivaux à la papauté, Benoit IX, Grégoire VI et Sylvestre III. C'était bien mettre un terme à un déplo-

rable schisme ] c'était bien soustraire TÉglise romaine à la domination féodale et violente des princes Italiens, et notamment des comtes de Tusculum ; mais c'était absorber dans Tunité impériale Tindépendance de la Tiare , auparavant avilie et déchirée par des factions seigneuriales et simoniaques. Henri III était allé jusqu'à exiger des Romains le serment qu'ils ne procéderaient pins , sans son aveu , h l'élection d'un pape.

Une telle humiliation n'allait pas à l'esprit fier d'Hildebrand. Il s'enferma dans sa cellule, et refusa d'aller offrir ses hommages à Brunon. Celui-ci, tout étonné de son absence , demanda à le voir , et le vit enfin , mais pour en recevoir des conseils sévères. « N'acceptez point , lui « dit Hildebrand, une élection nulle et sacrilège. Que a les choses saintes ne soient plus la proie du pouvoir « séculier. Allez à Rome , mais pour y solliciter du clergé n et du peuple une nomination nouvelle, la seule qui u puisse être légitime et sans tache. » Brunon fut convaincu par ces fermes paroles. Ils partirent ensemble pour Rome , sous des vétemens de pèlerins, et l'éloquence d'Hildebrand n'eut pas de peine à faire confirmer canoniquement le pontificat de l'évéqne de Toul.

L'abbé Hugues , cependant , jouissait auprès des puissances civiles ou religieuses d'un crédit bien au-dessus de son âge. Il avait déjà réconcilié l'empereur Henri-lc*Noîr avec les moines de Payerne , qui dépendaient de Cluny. Il était entré avec Léon IX au concile de Rheims , et y avait occupé le second rang entre tous les abbés de la chrétienté. Le discours qu'il fut chargé d'y prononcer contre la simonie et le concubinage des clercs eut beaucoup de retentissement et de succès : les conclusions en furent sanctionnées par le concile. De Rheims, Hugues suivit le pape à Rome, assista,

chemin faisant , au concile de Mayence , où siégèrent quarante évêques; puis à un autre concile, à Rome, dans lequel il fut , pour la première fois , question des erreurs de Béranger de Tours , le plus ancien des précurseurs de Luther. Dans le concile romain , Hugues , le plus jeune des abbés , eut encore la seconde place. Quelques années après, il alla tenir à Cologne sur les fonts baptismaux le fils de Tempereur d'Allemagne. A peine de retour à Cluny , il courut en Hongrie réconcilier avec cet empereur le roi André.

Il se passait rarement des choses importantes sans que Hugues y prit une grande part. Robert I'% duc de Bourgogne , irrité de la mort de son fils tué par les Auxerrois , s'était déclaré Tennemi de Tévéque d' A ut un , et ravageait la Bourgogne par ses armes. Un concile s'assemble à Autun, en 1055. Le duc refuse fièrement d'y comparaître. Hugues le calme, le fléchit, et l'amène sans résistance dans la sainte assemblée , oii l'abbé de Cluny parla avec tant d'éloquence , que Robert , touché jusqu'au fond du cœur, pardonna aux meurtriers de son fils, et rétablit la paix.

En un autre temps , les évéques de Chàlons et de Mâcoo doivent à Hugues leur réconciliation. Il préside au concile d'Avignon , comme légat du pape Nicolas IL Ses lumières éclairaient toutes les assemblées de l'Église gallicane. A Toulouse, en 1068 ; à Châlons, en 1072 ; à Autun encore, en 1077; à Clermont, en 1095 : partout les synodes catholiques s'honoraient de sa présence. Sa renommée de vertu était si grande que le pape Etienne IX , malade à Florence, voulut l'y retenir pour l'assister au lit de mort, et recevoir ses derniers soupirs.

Mais Grégoire VII surtout , l'illustre Grégoire VII , témoigna à l'abbé Hugues la confiance la plus filiale et la plus

affectueuse. Il n*y avait pas encore un an qu'il était placé sur le Saint-Siège , que déjà , en 1074 , il se plaignait avec tendresse de n'avoir pas encore vu à Rome son ami , Tabbé de Cluny. Au plus fort de ses disgrâces et des inquiétudes de sa vie publique, il ne trouvait pas de plus grande consolation que de répandre dans le cœur de Hugues tontes les douleurs du sien, et de le rendre confident intime de ses plaintes éloquentes sur les tristesses de TËlglise.

Plus d'une fois Grégoire VU le nomma arbitre et juge d'importante» contestations ecclésiastiques; par exemple, des causes notables de TËlglise d*Auvergne et de Tévéque d'Orléans. Il le regardait comme l'un de ses légats dans les Gaules.

Une position délicate et grave fut celle de Hugues , placé entre tous les liens d'affection qui l'attachaient aux empereurs d'Allemagne, et ceux qui le rapprochaient de Grégoire VU. Qui ne sait la grande et terrible querelle qui partagea Grégoire et l'empereur Henri IV, et qui fut, pour mieux dire, le grand événement du 11* siècle?

Le temps est arrivé peut-être de parler sans passions de cet immense litige. Assez d'autres ont aveuglément détesté le triomphe des prétentions sacerdotales, sans prendre garde aux temps et aux lieux. Assez d'autres ont déploré la condition misérable de cet empereur venant attendre , pieds nus, dans la cour pontificale, Tabsolation de Grégoire, sans accorder au pape vainqueur autre chose que les injustes épithètes de l'indignation la plus partiale. On eût dit vraiment qu*ii s'agissait encore du salut et de, l'indépendance des couronnes temporelles.

Mais, depuis que les royautés terrestres ont bien perdu leurs prestiges et leurs flatteurs ; depuis que les grandes voix de l'Eglise gallicane et de la magistrature parlemen-

taire se sont éteintes, on n'a plus à craindre, pour apprécier les débats du Sacerdoce et de l'Empire , que les préjugés mesquins de Técole Voltairienne et les petites colères d*uiie incrédulité sans élévation.

Aussi , de nos jours , la grande figure de Grégoire VII a-t-elle été pleinement réhabilitée, et la question replacée dans le point de vue véritable. Peu s'en est fallu même que, dans leur zèle ultramontain, deux célèbres écrivains , M. de Maistre et M. de la Mennais , qui depuis s^en est bien repenti peut-être , ne remissent systématiquement la terre et toutes ses puissances aux pieds de la cour de Rome ; oubliant , par une réaction inévitable , et dans leurs préoccupations étranges , combien les temps étaient changés. Il est aussi difficile aujourd'hui de réveiller de sa tombe l'universelle suprématie de la Tiare sur les autorités hamaines, qu'il serait puéril de méconnaître la grandeur des victoires pontificales du 11* siècle.

Car alors ce n'était pas notre civilisation adoucie et correcte , avec son niveau uniforme. C'était encore la violence féodale , avec toutes ses inégalités , ses aspérités barbares. Avant que se levât l'ordre social moderne , il y avait lutte profonde entre les dépositaires des lumières antiques et les maîtres du pouvoir territorial. Cette lutte entre l'intelligence et la matière , entre les idées religieuses et les intérêts temporels, durera jusqu'à la fin du monde, sans que jamais aucune charte puisse être le symbole d'aucune paix ou d'aucune victoire décisive. Pourtant faut-il s'étonner qu'au cœur du moyen-âge , dans la ferveur du zèle chrétien , les opinions des peuples donnassent la prépondérance morale aux gigantesques prétentions de la cour de Rome? Les papes ne combattaient pas avec leurs forces territoriales -, ils n'étaient pas le sommet de l'autorité féodale et mili-

Qu'on pardonne surtout à Grégoire son triomphe, en se rappelant que, si Tempereur mourut tristement et, comme Louis-le-Débonnaire , trahi par ses enfans , le pape aussi mourut en exil à Salerne , sous la garde des princes Normands , en s'ëcriant avec amertume : Dilexi justitiam , odiv^i iniquitatem '^ pr opter ea morior in exilio. Quelquesuns ajoutent qu'un cardinal, pour consoler les derniers momens de Grégoire , lui dit : Très-saint Père , le grand pontife catholique ne peut mourir en exil ; car Tunivers entier est sa patrie. Le pape ne répondit rien , se retourna sur sa couche , et expira.

Son courage avait déjà été mis à de vives épreuves le jour que , célébrant la messe de minuit à Saint-Jean-de- Latran , il fut tout-à-coup enlevé par une faction des seigneurs romains. Le peuple s'émut , menaça , courut délivrer le pontife de la main de ses ennemis qui l'avaient caché et renfermé dans une tour. Le pontife délivré pardonna à ces ravisseurs , les sauva de la fureur populaire , et revint paisiblement à l'église achever le saint sacrifice interrompu.

Ces scènes sublimes peignent Tépoque et la trempe d^esprit de l'homme qui le premier disputa glorieusement à la maison impériale l'indépendance spirituelle du pontificat romain. L'abbé de Cluny sut rester fidèle à toutes ses affections ; il conjura plus d'une fois la tempête que Grégoire avait soulevée contre lui-même *, mais il défendit aussi l'empereur Henri IV jusqu'à sa mort, contre l'ingratitude de son fils, et ménagea , en 1077, par son crédit auprès de la fameuse comtesse Mathilde , la réconciliation de l'empereur avec Grégoire. C'est à Hugues que l'empereur détrôné et fugitif écrivait avec douleur les détails de la révolte d'Henri V : et l'abbé de Cluny ne méconnut point les bienfaits qu'il avait reçus de la famille impériale.

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