CHAPITRE IX
Fondation de la grande basilique de Cluny , par saini Huguee.
Description de Véglise,
Les grandes institutions morales ne commencent point par de grands édifices. Il faut que la religion soit puissante avant qu'on lui élève un beau temple. Partout où les premiers chrétiens n'ont pas fait servir les basiliques païennes à Tadoration de Dieu, les primitives églises ont été modestes. Lorsque les cathédrales magnifiques se sont élevées , gothiques ou romanes , c'est que le culte était fort et les fidèles fcrvens et nombreux. Le temps était venu que l'église de Cluny ne suffisait plus au nombre des moines et à la splendeur du monastère. St. Hugues entreprit, en 1089, l'édifice colossal ; il n'eut pas la joie de voir la solennelle dédicace de l'église entière ; car cette dédicace fut retardée jusqu'en 1131. Mais sa dépouille mortelle y reposa du moins derrière ce maitre-autel qu'il avait fait bénir par le pape Urbain IL
L'origine de l'église de Cluny, comme celle de toutes les basiliques du moyen-âge , est enveloppée de circonstances miraculeuses , qu'il faut aller fouiller dans les chroniques
latines. On dit qu*un moine , nommé Gonzon , malade et paralytique, vit apparaître dans son sommeil les apôtres Pierre et Paul , et St. Etienne , premier martyr. Le moine leur demanda qui ils étaient et ce qu'ils voulaient. Saint Pierre, se nommant lui-même et ses compagnons : Lève-toi sur-le-champ , dit-il , frère , lève-toi , et va porter nos ordres à Hugues , abbé de cette église. Les proportions étroites de notre basilique peuvent a peine contenir la multitude des frères ; nous voulons que Tabbé en bâtisse une plus grande. Et qu'il ne s'inquiète pas de la dépense , nous saurons bien pourvoir à tout ce qui sera nécessaire à cette œuvre. — - Je n'ose pas me charger de porter vos ordres , repartit le moine : car on n'ajouterait nulle foi à mes paroles. — Tu as été choisi entre tous, répliqua Pierre, pour transmettre à Hugues nos commandemens , afin que ta guérison miraculeuse fasse croire à ce que tu diras. Si tu obéis fidèlement , sept années seront ajoutées à ta vie -, et si Hugues diffère d'ezécnter notre volonté, le mal qui te quittera passera dans son corps. — Et, parlant ainsi , Pierre tendait des cordes , et mesurait des dimensions de hauteur et de largeur. Il montrait au moine toutes les proportions et les qualités de l'édifice à bâtir, lui recommandant bien de garder fortement dans sa mémoire le dessin de la basilique.
Le moine , réveillé en sursaut , lui dont tout le couvent attendait que la cloche sonnât les funérailles , courut sain et sauf dans la chambre de l'abbé , et lui répéta ponctuellement ce qu'avait dit et montré l'apôtre. A l'aspect du moine , tout à l'heure mourant , et maintenant guéri toutà-coup par une vision merveilleuse , l'abbé fut bien surpris au milieu de la nuit. Menacé lui-même , s'il différait à commencer l'édifice, d'être afQigé de la paralysie du frère; enrx>uragé par l'idée que le secours céleste était promis à Ten-
treprise , . il crut , obéit , oommença , et , Dieu aidant , éleva, CD vingt années , une demeure divine si grande et si belle , qu'il est difficile de dire qui remporte de sa grandeur ou de sa beauté.
Telle est , continue la pieuse légende , telle est la gloire et la splendeur de cette église, que , s'il est permis de croire que les habitans du ciel puissent se plaire aux demeures humaines , on peut la nommer l'habitation des anges. Les moines désormais, comme échappés d'une prison étouffante, vont respirer librement dans la vaste enceinte de la basilique ^ l'espace étroit du chœur ne les forcera plus de mêler leurs rangs, de confondre leurs stations, ou de se disséminer au dehors. Mais , chaque jour, comme s'ils célébraient la pâque nouvelle, comme s'ils entraient dans la terre promise, ils pourront se réjouir de leur délivrance , et , sans que rien oppresse leur poitrine et retienne les élans de leur prière , se livrer sans tristesse , sous une large voûte , aux délices de la contemplation divine.
Les traditions populaires ajoutent que St. Hugues , ne sachant où bâtir précisément l'église , jeta un marteau en l'air, et que le lieu où tomba le marteau fut aussi le lieu qu'il choisit pour y placer le sanctuaire. Avant que toutes les portes de la basilique fussent démolies , on montrait encore au-dessus de l'une d'elles, k Cluny, une énorme pierre que tous les ouvriers et toutes les machines ne pouvaient soulever. St. Hugues, pendant la nuit, par le secours divin, put soulever et placer seul la prodigieuse masses et la main du saint fondateur, et jusqu'à la sueur de cette main, restèrent à jamais empreintes sur la pierre.
La basilique de Cluny était incontestablement une des plus remarquables de son temps ; elle les surpassait toutes par ses dimensions prodigieuses. Aujourd'hui encore Saint-
F^ieire de Rome est seul plus vaste que ne le fut Tégliae Fiourgiiignonne : toutes les autres églises de Tunirers i^taient , sous ce rapport , inférieures.
L*églLsc de Cluny appartenait à ce qu'on est coQveQU d'appeler, de nos jours, en France , architecture romane : c*est-à-dire cette architecture qui, d'un côté, prenant son point de départ au temps de la corruption des arts du Bas-Empire , se prolonge de Tautre jusqu'à l'époque gothique. Il est difficile de ne point s'égarer en divers S3fstèmes sur cette ère architecturale intermédiaire : et c'est à peine aujourd'hui si l'on est d'accord sur ses divisions principales» et sur les caractères saillans qui les séparent l'une de l'autre. Quelques-uns n'y voulaient voir d'abord qu'une dégénération de l'architecture romaine , qu'une héritière infidèle de l'art antique. Mais on lui a attribué, de nos jours, i'honnenr de constituer' un type distinct , un âge artistique à part. Je laisse aux artistes le soin de ramener à un caractère commun et général tous les monumens qui se sont élevés entre la décadence de l'art romain et la naissance du gothique; de comprendre sous le même type le style oriental et byzantin de Ste.-Sophie et de St. -Marc de Venise ^ les masses plus lourdes et plus nues des édifices auxquels l'usage vulgaire donne le nom d'édifices lombards , tels que St.-Michel de Pavie, St.-VitaldeRavenne, et l'abbaye de Toumus; la cathédrale néo-grecque de Pise, et tous ces monumens enfin que l'Allemagne , sous le nom de vieux^lemand , l'Angleterre , sous le nom de style saxon y ont semés , dans les premiers temps du moycn-age , sur les bords du Rhin , dans l'intérieur de la Germanie et de la Grande-Bretagne. Dans une pareille question on peut multiplier à l'infini les nuances ingénieuses, sans arriver jamais à une dénomination tout-à-fait convenue , a une classification exacte et
adoptée par tous ! Et comment en serait-il autrement , lorsqu'on ne sait pas même, de nos jours, quelle est la véritable origine du style gothique ; si l'expression religieuse de la pensée architecturale gothique s'est inspirée d'elle-même \ si elle est née en Allemagne, à en croire les prétentions germaniques ; ou si , au contraire , elle ne fût jamais née sur notre $ol catholique , sans les importations sarrazines , sans s'être inspirée des imaginations arabes ; ou si enfin Fart roman lui-même ne fut pas comme la transition naturelle et nécessaire entre l'art antique et Fère gothique , comme on peut le conjecturer à l'aspect des cathédrales romanes de Poitiers et du portail de Chartres, où l'arc roman commence à s'allonger, et semble déjà aspirer à l'ogive? Ne serait-ce pas que les divers peuples auraient donné divers noms aux variétés du même type , et que ce que les Anglais nomment genre saxon , l'Allemagne vieux-allemand, l'Italie néo-grec, lombard et byzantin , pût être compris néanmoins dans une même époque architecturale , comme des espèces d'un même genre, distinctes seulement par l'usage sobre ou prodigue, la simplicité ou le caprice des ornemens accessoires, et non point par les grands traits qui séparent les différens types i Il en est de cela peut-être comme des genres en littérature, dont les noms sont arbitraires, et les limites plus arbitraires encore. Chaque peuple veut avoir son architecture propre et nationale , qu'il crée et qu'il nomme suivant ses mœurs , ses traditions , son climat , ses relations et son histoire. Toutes les origines sont obscures, toutes les transitions souvent insaisissables , toutes les nuances indécises. Chaque culte , chaque expression sociale prétend à son originalité artistique \ chaque nation a droit à sa force d'expansion et de création indigène : cela n'est guère niable ] mais comment constater quelle part l'imitation , les traditions, les mélanges
de peuples et de civilisations , les transmissions héréditaires, ont laissée à la spontanéité humaine? G)mment saisir les traits exacts qui marquent la variété dans Tunité de l'architecture universelle ? Comment affirmer qu'un peuple ne fût pas arrivé à tel type d'art , et qu'il l'a nécessairement dérobé à un peuple voisin ? Comment tracer une ligne successive et progressive à travers la confusion architectarale 9 l'incertitude des dates et des origines? C'est un proUéme qui lasserait l'intelligence , et dont la solution dépasse les conditions de l'histoire de l'humanité.
Quoi qu'il en puisse être, l'église de Cluny était un rare monument entre tous ceux qui précédèrent l'âge des cathédrales gothiques. Elle fut le plus immense édifice de son époque. Si elle était encore debout aujourd'hui , elle serait une des merveilles de l'art roman, en France 9 où de pareils monumens sont peu nombreux; en Europe même , oii les temples gothiques ont surtout prévalu. Et cependant l'époque dont je parle ne fut pas stérile : elle répara avec zèle les édifices religieux que les Normands, avaient détruits, ou que l'attente, générale alors de la fin du monde, avait laissé périr de vétusté. La rolonde de St.-Bénigne de Dijon, les cathédrales de St.-Màitîn de Tours, de St.-Hilaire de Poitiers, l'église du Mont- St.-Michel et de St.-Martial de Limoges, furent créées» en ce temps , avec un talent d'architecture bien supérieur à celui des siècles précédons , et préparèrent le règne plus pompeux des monumens gothiques. Mais l'église de Cluny fut moins remarquable peut-être par l'élégance des proportions ou la richesse des ornemens, que par l'auatérilé de ses formes simples et la grandeur de ses étonnantes dimensions.
Elle était bàiic, selon l'usage des temples chrétiens »
de l'occident à Torient, au bas de la montagne sur laquelle la ville et Tabbaye étaient construites. On descendait d'abord, par cinq larges degrés circulaires, à un vaste espace vide où s'élevait une baute croix de pierre : mais^ avant d'y parvenir , il fallait traverser un très-beau portique roman , k deux arcbes , placé en face de la basilique , et que Ton voit debout, noirci, obscur, ignoré, dans le lieu même où fut le temple dont il formait comme la première et noble entrée. Deux autres rampes d'escaliers, de 36 pieds de largeur, conduisaient, interrompues par plusieurs plates-formes, jusqu'au portail de l'église, encadré entre deux grandes tours carrées. La tour méridionale était le siège de la justice, la tour septentrionale gardait les arcbives. Ces tours n'avaient que 140 pieds de bauteur et 41 de largeur: mais il était vbible qu'elles n'avaient point été portées à toute l'élévation du plan primitif. On les appelait les tours de Barabans, en mémoire de clocbes énormes qui , selon la tradition , furent fondues , à l'époque des guerres religieuses du 16* siècle, pour fournir du canon à une forteresse voisine du monastère , le cbâteau de Lourdon, appartenant à l'abbaye.
Le portail était haut de 26 pieds et large de 16. Cbacun de ses jambages était orné de 14 colonnes isolées. Les deux premières, de chaque coté, étaient tronquées pour laisser place aux statues en pierre de St. Jean l'évangéliste et de St. Etienne, hautes de six pieds. Une statue de St. Pierre était pareillement dressée sur le fût d'une autre colonne, qiii formait le trumeau du portail , en le partageant par le milieu. Les battans de la porte étaient de bob sculpté , et couverts de 30 figures en relief. Au-dessus du portail on voyait les figures en pierre de la Vierge et de deux anges. Les derniers degrés du grand escalier, l'espace compris
entre les deux lours, au-devant du portail, et le portail lui-même , étaient recouverts d'un lambris peint , qui les défendait des injures de Tair.
Tout rintervalle entre les deux tours, au-dessus du portail et du lambris peint , était rempli par une ^"ande rose romane , de 30 pieds de diamètre , en pierre de grès finement taillée et sculptée. Elle se composait de vingt brandies qui naissaient d'une autre rose plus petite, formant le centre de la première. L'encadrement de la rose et tous les ornemens accessoires étaient romans et à plein cintre. Elle était surmontée de la figure d'un moine bénédictin en aube, Tencensoir à la main.
Par le portail on pénétrait dans une espèce d'immense vestibule. Ce n'était pas pourtant cet atrium fort commun dans les grandes églises primitives, et que l'on voit encore à St.-Ambroisc de Milan , à la cathédrale de Saleme ; cet atrium antique , formé sur un plan quadrilatère , laissait libre et ouvert au ciel l'espace intermédiaire. Le vestibule de l'église de Cluny , entièrement fermé comme un temple ordinaire, était bien plutôt une sorte de première église qu'un véritable vestibule. C'était déjà, en effet, un vaste temple. Il avait 110 pieds de longueur, 81 pieds de largeur, et se divisait en une nef principale et deux collatéraux.
L'intérieur de ce vestibule , ou, pour mieux parler, de cette avant-nef, était orné de trois étages d'architecture. Le premier se composait d'un arc ogi\fe supporté par des pilastres cannelés qui décoraient les quatre cotés de huit piliers énormes. Du chapiteau des pilastres montait un faisceau de quatre colonnes légères qui s'arrêtaient à une large frise , un peu plus haut que la pointe de l'ogive. De cette frise, jus(|u'ii la naissance de la voûte, on voyait s'éluu-
Hque , il a fort bien pu arriver qu'à certaines époques, par exemple dans le temps des chapitres généraux, des visites de papes ou de rois, Téglise ne suffit plus aux empressemens de la foule , et qu'on eût ainsi voulu donner un nouvel espace au zèle ou à la curiosité des catholiques qui surpassaient encore les colossales dimensioiis de rédifîce.
Mais voici la supposition qui me semblerait la plus naturelle. Dans les temps anciens, il arrivait quelquefois, surtout à répoque du carême , qu'il n'était pas permis aox pénitens de pénétrer trop avant dans l'intérieur de l'^^lûe, et de s'approcher du sanctuaire. Dans une pareille circonstance, l'usage de l'église de Rouen était de rapprocher la chaire du prédicateur le plus possible du portail , pour donner aux fidèles repentis la facilité d'entendre la parole de Dieu, sans entrer trop profondément dans le temple. Quelquefois même on construisait des autels dans le vestibule , pour que les pénitens pussent assister au saint sacrifice. Un autel de cette espèce se voyait autrefois dans la cathédrale de Noyon. Enfin, dans l'ancien pontifical de Ghàlons-sur-Saône , si voisin de Cluny , on lisait : ôi quïbusdam ecclesiis sacerdos in aliquo altari foribus proxi^ miori célébrât missam , jussu episcopiy pœnitentibus anie fores ecclesiœ constitutis. « Dans quelques églises, le prêtre, (( par ordre de l'évêque , célèbre la messe sur un autel « très-rapproché des portes du temple , pour les pénitens (( placés devant le portail de l'église. » La destination da vestibule de Cluny ne serait-elle point indiquée dans ces paroles? Au 18*" siècle, on ne voyait plus, il est vrai, dans l'avant-nef de Cluny, d'autel et de chaire à prêcher; mais les temps étaient bien changés: cet autel et cette chaire temporaires avaient pu disparaître, parce
qu'ils n'étaient plus nécessités par les nouveaux usages. Il y avait seulement, k gauche de la porte d'entrée, une table de pierre , de quatre pieds de long sur deux pieds et demi de large, conservant assez la forme d'un petit autel : son emploi paraissait ignoré. Seulement les mères et les nourrices avaient conservé la superstitieuse habitude d*y apporter leurs enfans, afin de les empêcher de pleurer. Elles nommaient cette table la table de St.-Criardy et tous les eflbrts du monastère n'avaient pu déraciner cette crédulité populaire.
Au fond du vestibule se présentait le portail véritable et primitif de la basilique : ce portail , devenu intérieur, avait 20 pieds de hauteur et 1 6 de largeur. Ses jambages étaient décorés de huit colonnes, quatre de chaque câté, dont les intervalles étaient remplis par des ornemens riches et variés: trois étaient d'un seul bloc. La première était taillée en réseau, la deuxième en vis, la troisième chargée de rosaces placées dans les cannelures, la quatrième nue et sans ornemens. Les battans de la porte avaient été recouverts de peintures. C'est au-dessus de cette porte qu'était placée cette énorme pierre , que St. Hugues avait pu seul soulever et placer mystérieusement pendant la nuit.
Cette fameuse pierre servait d'imposte à tout le portail ; elle était d'un seul bloc de trois pieds d'épaisseur : 23 figures y avaient été taillées en relief. Les ouvriers qui construisaient l'église avaient remarqué au milieu d'eux un homme merveilleux qui les surveillait sanA^esse, travaillait avec eux, et ne partageait jamais leur nourriture; ils ne doutaient pas que ce fût un ange qui présidait à l'édification de la maison de Dieu ; mais d'autres croyaient y reconnaître St. Hugues lui-même , qui ne quittait les ouvriers qu'à rheuredes repas, ou bien pour les exercices du chœur.
Au-dessus de la pierre miraculeuse, et dans le tympan du porlail, dominait une majestueuse figure assise, tenant un livre de la main gauche, et de la droite donnant sa bénédiction. A ses côtés étaient représentées les figures symboliques des quatre évangélistes , et quatre] anges , portés sur des nuages, embrassant et comme supportant le médaillon ovale dans lequel le trône du Christ était enfermé. La première archivolte qui couronnait le basrelief se composait d'une suite de petits cintres, sous chacun desquels étaient des anges en adoration, hors dans celui du milieu qu'occupait le Père Éternel. Deux autres archivoltes concentriques à la précédente présentaient, la première, des feuillages, et la seconde, des médaillons d'oii sortaient des têtes toutes variées d'expression.
Plus haut régnait une suite d'arcades légères, supportées par des pilastres. Celle du milieu servait à éclairer une chapelle de St. Michel , placée derrière , et suspendue dans la grande nef, comme les orgues de nos jours ; les deux voisines présentaient des niches vides ; le fond des huit autres était rempli de figures peintes d'abbés et de saints personnages. Sur la muraille, comprise entre cette galerie supérieure et les cintres du portail, on avait sculpté en bas-relief quatre statues d'apôtres, d'environ cinq pieds de grandeur.
En franchissant le portail intérieur, on était enfin dans le temple principal : on avait descendu ^10 degrés. Mais les précautions 'des architectes avaient* habilement écarté toute humidité par la distribution de longs canaux souterrains qui allaient se décharger, à l'orient, dans les beaux jardins de l'abbaye.
Au-dessus de la porte d'entrée, dans l'intérieur de la basilique, on ne remarquait pas sans une vive curiosité
cette chapelle de St. Michel dont nous venons de parler , renfermée , en grande partie , dans Tintérieur de la muraille massive qui séparait Tavant-nef de la nef principale, mais débordant de six pieds, et se terminant en cukl&lampe dans Téglise. Par un double escalier en escargot cacbé dans la muraille ^ on montait à cette chapelle dont l'autel regardait Torient.
La grande basilique avait plus de 410 pieds de long. Bâtie en forme de croix archiépiscopale , elle avait ainsi deux croisées; la première, longue de près de 200 pieds, large de 30 ; la deuxième, longue de 1 10 pieds, et plus large que la première. La largeur moyenne de Téglise était de 110 pieds. Elle se partageait en cinq nefs.
Trente-<leux piliers massifs , de'sept pieds et demi de diamètre , portaient la voûte principale , plus élevée encore que celle du vestibule. Ces piliers étaient flanqués, de trois cotés, de colonnes engagées qui ne montaient pas plus haut que la naissance des voûtes des collatéraux ; et du coté de la grande nef, c'étaient des pilastres au lieu de colonnes. Cependant on remarquait une disposition différente dans les croisées , où les colonnes s'élançaient d'un jet jusqu'à la grande voûte, avec les piliers eux-mêmes qu'elles entouraient. Sur 28 autres piliers de la même dimension que ceux de la nef du milieu , s'appuyaient deux autres nefs de 55 pieds d'élévation , et les bas-câtés hauts seulement de 37. L'édifice entier reposait donc sur 60 piliers , sans parler du vestibule , et sur 68 , en y comprenant le vestibule. Si Ton ajoute la longueur de cette avantnef à celle de l'église , jusqu'à l'extrémité du chœur, on trouve 520 pieds , et 555 , en calculant l'espace contenu entre les deux tours de l'entrée. St.-PierredeRomc n'a que 575 pieds de longueur, suivant les uns, et que 555 suivant
les autres. Toutes les basiliques du monde sont infiniment éloignées d'atteindre à ces dimensions. On en voit la taille , pour ainsi dire , marquée et chiffrée sur le pavé de St.-Pierre; et St.-Paul de Londres, la plus grande basilique après la métropole chrétienne , n'a que 500 pieds.
Un nombre prodigieux de plus de 300 fenêtres cintrées, étroites , élevées , éclairaient Téglise, mais y laissaient tomber de haut une lumière douteuse qui n'empêchait point cette religieuse obscurité qu'on demanda, plus tard, aax vitraux de couleur, après qu'on eut agrandi les fenêtres des cathédrales.
Sur la croisée principale s'élevaient trois clochers. Au midi, le clocher de Veau bénite-^ au nord le clocher des Bisons ou de Ste. Catherine ^ au milieu du sanctuaire, le clocher du chœur. Les deux premiers clochers, de forme octogone, contenaient chacun quatre grosses cloches; le troisième , plus grand que les deux autres, et de forme quadrangulaire, en renfermait dix-huit, dont huit seulement subsistaient au 18* siècle. Ces clochers offraient un aspect magnifique. Us appartenaient tous à la plus él^;ante architecture romane. Leurs divers étages de fenêtres cintrées, tantôt simples , tantôt accouplées, mais toujours encadrées ou séparées par de légères colonnes à chapiteaux variés ; les frises , les cordons , les ornemens de ces étages inégaux , peuvent se juger et s'admirer encore dans le clocher méridional, le seul qu'on voie aujourd'hui. Le milieu de la deuxième croisée était surmonté d'un autre clocher appelé le clocher des lampes. Ils étaient tous couverts en ardoises ; et la chronique latine du monastère mentionne les grandes réparations qu'y fit faire Jean de Bourbon, 47* abbé de Cluny , au 15* siècle, et les ardoises qui arrivèrent, par la Loire, de Bretagne jusqu'à Digoin.
Les colonnes de Téglise étaient ornées de chapiteaux romans, dont quelques-uns, conservés encore, présentent toute rhabileté et toute la variété des sculptures de cet âge. Dans chaque travée, deux rangs de petites arcades ouvertes au-dessus de la grande, difierant de celles du vestibule par leur nombre et leur disposition, conservaient toutefois le style roman le plus pur, aussi bien que celles du vestibule, et k plus forte raison, puisqu'elles avaient été construites plus d'un siècle auparavant. Les trois arcades du rang inférieur étaient supportées par des pilastres, les trois supérieures par de petites colonnes. Mais on remarquait encore, dans cette construction toute à plein cintre, la forme ogivale de la grande arche ouverte sur les collatéraux, forme plus remarquable même ici que dans le vestibule , à cause de Tantériorité de la date. Cette bizarrerie n'empêche point que Ton n'assigne k l'église le caractère architectural que nous lui avons donné. L'ogive que l'on reconnaît dans quelques monumens de celte époque n'étak qu'un accident. Elle n'était point encore l'expression d'un système ; le style gothique n'existait pas.
A l'entrée du chœur, on voyait adossées au dixième pilier de la grande nef quatre grandes statues de bois peint; elles représentaient saint Maieul , une tiare à ses pieds ; saint Hugues , tenant l'abbaye dans sa main droite ; saint Odon , un livre à la main ; saint Odilon , portant une crosse. Ces attributs allégoriques étaient accompagnés des armoiries de chacun des quatre abbés.
Le chœur comprenait environ le tiers de la grande nef. Au milieu du chœur il y avait deux jubés ; mais on y admirait principalement le sanctuaire, hardiment porté par huit colonnes de marbre, de 30- pieds d'élévation. Six surtout étaient précieuses : trois de cipolin d'Afrique , trois de
marbre grec de Pentélie veiné de bleu. Saint Hugues les avait fait amener d'Italie par la Duranceet le Rhône. Leurs chapiteaux surtout étaient sculptés avec une rare magnificence , et avec toute la variété infinie de Fart roman.
Il y avait au chœur 225 stalles pour les religieux , toutes d'un travail remai*quable , mais bien postérieur à la fondation de réglise : car, pendant la durée des siècles, le chœur changea plus d'une fois de proportions et de dbtribution. Au 15' siècle , Jean de Bourbon avait fait entourer le sanctuaire de tapisseries magnifiques , nommées tapisseries de la passion y lesquelles représentaient les scènes de la vie et de la mort de Jésus-Christ , et d'autres sujets pieux, tirés quelquefois de la vie des saints abbés de Cluny. Nul vestige n'est demeuré de ces tapisseries regrettables.
Ce qui est bien plus regrettable encore, c'est la belle peinture qui remplissait la voûte de l'abside (1). Elle représentait la figure du Père Éternel, de dix pieds de hauteur, porté sur des nuages , une main levée , l'autre posée sur l'Apocalypse fermé des sept sceaux. A ses pieds reposait l'agneau sans tache. Cette composition gigantesque était accompagnée des figures ailées de l'homme , du lion , de l'aigle et du bœuf. Toute cette peinture se détachait sur un fond d'or orné de losanges , en forme de mosaïque.
Ce bel ouvrage , qui décorait la coupole de Cluny, avait conservé jusqu'au 19* siècle tout l'éclat et toute la fraîcheur de ses couleurs primitives. Il serait aujourd'hui une chose bien rare en Europe; mais le fondateur du musée des
(1 ) M. Lenoir eu a donné un dessin et uuc description dans son Musée tUê monumens français; mais ce dessin et cette description , aussi inlidêles l'un que l'autre , u'aUestent que trop le peu d'intelligence que Ton avait du style roman k IVpoque où M. Lenoir a <^crit son livre.
lequel il voulut expirer, au milieu du chœur, entouré de toute la communauté, et désignant Guy pour son successeur. Il u^avait pas eu besoin d'accorder des bulles d'affranchissement au monastère ; déjà , à la date de Capoue , il avait , à l'exemple de ses prédécesseurs , privilégié les Clunistes.
Quand l'archevêque de Vienne arriva , il trouva les cardinaux en délibération , et presque aussitôt II fut élu pape, sous le nom de Gillixte II. Il était le plus jeune des cinq fils de Guillaume , comte de Bourgogne , et de Gertrude de Mâcon. Plein de lumières et de bonne renommée , il régissait depuis trente-six ans l'église de Vienne \ il avait présidé aux conciles de Dijon et de Tournus , et à bien d'autres assemblées ecclésiastiques. Il y avait long-temps aussi qu'il se montrait l'adversaire déclaré des prétentions de l'autorité impériale sur le trône de St.-Pierre. Il avait plus d'une fois reproché à Pascal II , comme une faiblesse , les concessions transactionnelles imposées par le besoin de la paix, et n'avait pas craint d'opposer à la transaction papale les décrets contraires d'un concile provincial tenu à Vienne dans sa propre résidence. Cette énergie de caractère , sa haute naissance , les nobles alliances de sa famille avec les rois de l'Europe , recommandaient suffisamment , en ces temps-là , l'archevêque de Vienne au choix des électeurs , au nombre desquels fut Ponlius ; car, pour lutter efficacement contre la suprématie impériale , l'Église avait besoin d'un chef puissant.
Le nouveau pape ne voulut pas cependant se vêtir de la chlamyde de pourpre , et accepter officiellement le pontificat, avant que son élection fût confirmée à Rome. Ua moine du Mont-Cassin , le cardinal Rocimanne , qui se trouvait à Cluny, courut à Rome , fit approuver le pontife par les autres cardinaux et par tout le clergé ] et dès-lors Callixte II n'hésita plus à se rendre à tous les devoirs de la papauté. Le
pape Gélne eot Mn tonbeau «kms^ la grande basîUqiMe y ë eôcé de la grande porte du chœur, touti auprès de Tautelqiri fol dédié plus tard à Sl Thomas de Caailod[>éry. Uappav* tement qu'il occupa dans Tabbaye retint k nom de palais du pape Gébae ; tandis que GiUixte sortak de Cluoy, povar gouverner le monde chrétien, el lenir le concile de Rheims , annoncé pat Gélase.
Avant la réunion de ce concile , avait eu lieu la célèbre assemblée de Tibur, oit -l'élection de CaDixte fut solennelle-^ ment reconnue. Toutes les églises chrétiennes y a;vaient en* voyé leurs députés , et Pontius y figurait , avec le célèbre Guillaume de Champeaux , évéque de Châlons-sur-Mame, en qualité de député des églises d'Allemagne.
Au retoi:ff du concile où nous a:vons vu figurer Pôotius , CaUixte revint à Cluny, dans toute la pompe de soi» cortège pontificat Là , entouré de cardinaux , d'évéques , de la no^ blesse de Bourgogne et des splendeurs de la cour romaine-, il voulut y avant de partir, fortifier encore , s'il était possible , les franchises et les honneurs du lieu où loi étaient aidvenus les droits du pontificat universel. Il se dépouilla de SOB propre anneau , et le passa an doigt de Pontius , en déclarant solennellement que désormais , toujours et partout , Tabbé de Cltiny remplirait les fonctions de cardinal romain. Puis imposant, plus fortement que jamais, à tout l'épisco^ pat , Tobligation de respecter les immunités des Ckinîstes , il leur permit de célébrer les saints mystères , les porfes fermées, alors même qu'un interdit pèserait swt tout le pays. Il accorda des faveurs aux paroisses clunisoisesy et décréta que le St.-Siége se chargeait directement de pourvoir aux besoins spirituels du monastère, en cas de mauvais vouloir des évéqnes voisins.
CaUixte II, de retour à Rome, célébra sa victoire dans un
concile de Latran , condamna , poursuivit , fit prisonnier h Sutri l'anti-pape Bourdin , que Ton vit , devant le char triomphal du pontife , marcher vêtu d'une peau de chèvre ensanglantée , monté à rehours sur un chameau , dont il tenait la queue en guise de bride , et livré à toutes les insultes de la populace. La forteresse de Gencius Frangipane fut détruite, les seigneurs réduits, et Tempereur lui-même plus d'une fois excommunié et sérieusement menacé dans son pouvoir temporel. Le cœur de Callixte fut porté plus tard à Giteaux , dont les commencemens austères avaient séduit le pontife , qui en approuva les statuts et en favorisa Tagrandissement.
Pontius n'avait pas cessé d'être , entre le pape et Tempereur, l'organe et l'intermédiaire de ces transactions , si souvent renouvelées et si souvent rompues , qui signalèrent la guerre des investitures. Mais il semblait digne encore de tant de grâces. Il favorisait à Gluny les études et la science des manuscrits. L'histoire a gardé les noms de trois habiles copistes de cette époque , Albert , Opizon et Duranne , tous trois moines de Cluny, et se livrant avec ardeur, sous la direction de Pontius , à écrire des manuscrits corrects et magnifiques , en les comparant avec d'autres exemplaires. On vantait surtout une admirable bible , remarquable également par la grandeur du format , sa précieuse couverture , la beauté et la correction de ses caractères, et par l'éclat et la valeur des pierres précieuses qui la couvraient.
Mais une humeur inquiète et orgueilleuse devait faire perdre à Pontius tous les fruits d'un si beau commencement. Il avait disputé à J'abbé du Mont-Gassin. la première place, et ne se contentait déjà plus de tenir le second rang entre tous les abbés de la chrétienté \ il ambitionnait le titre ai abbé des abbés, porté par le chef du monastère italien. Il succomba
ment nouveau , par la menace , la crainte et les tourmens » aux moines qui n*aTaient pas fui. Ceux qui refusent le serment sont chassés ou emprisonnés. Les envahisseurs osent porter une main sacrilège sur les choses saintes , les croix d'or, les tableaux dorés , les candélabres d^or, les enoenoirs d'or, et tous les vases de métaux précieux. Les calices euxmêmes , les châsses d'or ou d'argent qui oontîenneaC les reliques des saints et des martyrs , rien n'est épargné. De toutes ces choses inestimables , Pontius se compose des lingots d^or et d'argent qui lui servent à tenter l'avarice des uns , à payer les terribles services des autres , et à grossir son armée. Les villages et les lieux fortifiés qui entourent le monastère sont envahis ; il force y comme un barbare, les endroits que la religion devait (aire le mieux respecter, détruisant tout sans ménagement par le fer et par le feu. Avec des soldats gorgés d*or et de butin sacré , il ne se refuse à aucune des calamités de la guerre , ni au pillage, ni au meurtre. Près de trois mois se passent , sans intermptioii , à cette abominable guerre. Pendant ce temps-là , le pauvre prieur, les religieux en grand nombre , s'étaient réfîigiéi où ils avaient pu , dans les lieux les plus surs , partout ou ils pouvaient se défendre des attaques de l'ennemi.
Cependant les ^malheurs de Cluny étaient arrivés aux oreilles du successeur de Gdlixte II , Honorius. Le pape envoie à la hâte son légat , Pierre Damien , qui , se joignant à l'archevêque de Lyon, frappe d'un terrible anatheme Pontius et les Pontiens. Des lettres apostoliques évoqufsnt à Rome cette grande cause, et assignent un jour au jugement. Une partie des partisans de Pontius obéit et cède aux menaces spirituelles. Pontius assigné ne veut pas satisfaire d'abord aux liens de l'excommunication qui l'a frappé, il ne veut rien réparer, et répond aux envoyés du pape, que nul
son éminent et inclulgeat successeur lui fit élever un tombeau dans la grande basilique. Seulement , pour montrer que Pontius était mort excommunié , on avait figuré sur le tombeau un homme , les pieds liés , une main coupée , et tenant de Tautre une crosse brisée.
Il était réservé à la vertueuse intelligence de Pierre Maurice de Moniboissier de faire disparaître et oublier les traces de tant de convulsions. Si les détails que nous venons de raconter ont pu donner la mesure du mal , ils signalent aussi à quel état de magnificence les richesses acquises au couvent , jointes à la munificence des souverains et des autres donateurs , avaient dû élever le trésor monastique que les partisans de Pontius dévastèrent.
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