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CHAPITRE XII

Eôle littéraire de Pierre-le-Fénérable. — Sei controtenes contre les Juifs, les Afahométans, et contre Phérésie de Pierre Bruys.

Ayant de parcourir plus rapidement les dernières destinées de l'abbaye , arrêtons-nous encore au rôle littéraire qui appartient à Pierre-le- Vénérable dans le mouvement des esprits du 12* siècle.

Pierre-le-Vénérable fut un des controversistes les plus illustres d*un siècle controversiste. Il n*est guère d'opinion importante, discutée en cet âge, à laquelle il n'ait pris une grande part. Toutes les doctrines, toutes les sectes qui s'élevaient contre le catholicisme, trouvaient en lui un adversaire déclaré. Il attaqua successivement les Juifs, les Mahométans, et Tbérésie de Pierre Bruys. Aux Juifs, il prouva, en cinq parties distinctes, que le Christ est le fils de Dieu, que le Christ est Dieu, que le Christ est roi étemel , et non temporel ; que le Christ est venu , et n'est plus à venir ; enfin , que leurs livres doctrinaux contiennent des fables absurdes. Aujourd'hui même , on lit avec intérêt cette discussion dog-

matique. J'y trouve une grande habileté dans les citations des textes, une profonde connaissance des Saintes Écritures , et quelque chose de clair et de net qui peint le caractère de Técrivain. Dans les développemens d'un style un peu diffus, on voit briller tout à coup ces paillettes d'or qui brodent les habits de'nos écrivains modernes. Combien y a- t-il d'argumens , de pensées de nos jours , que Ton ne retrouvât , en les y cherchant soigneusement, dans les sources antiques? Nos grands hommes ont Tair d^nnover; mais, comme Thomme de Platon, ils ne font que se souvenir.

Il faut bien que la religion juive inspirât quelques craintes sérieuses , et préoccupât gravemait le 1 2* siècle , pour qu'un écrivain éminent, comme Pierre, crût nécessaire de la réfuter. Les haines populaires étaient d'ailleurs assez fortes contre ces Juifs, parias et banquiers de l'Eorope, pour que l'esprit religieux aspirât à les convertir en leur démontrant la vanité de leurs croyances fabaleuses* Mais les Juifs gardaient leurs richesses et leurs croyances, malgré les controverses et les persécutions ; toujours ausâ opiniâtres à s'enrichir de nouveau , que l'on se montrait avide à confisquer leurs biens; toujours aussi habiles et aussi souples à se glisser dans toutes les places commerciales de l'Europe , qu'on était ingénieux à les en chasser. Tourmentés pour leur argent , tour h tour, et ménages pour cet argent même; exilés, rappelés, avilis, puissans, race indestructible et tenace, ils devaient demeurer l'étemd argument de la religion du Christ qu'ils maudissaient, et léguer à leurs enfans cette fidélité au culte paternel et cet amour de l'argent des chrétiens qui les distinguent encore entre toutes les nations. Les Croisades, en réchauffant l'ardeur du zèle chrétien , devaient ranimer aussi la

haine contre le peuple Juif. Quand rOccident inondait rOrient pour ravir aux infidèles le sépulcre de Dieu , les cœurs pouvaient-ils rester froids à côté des fils des meurtriers de Jésus-Christ ? Les combattre avec des argumens , les poursuivre avec TÉvangile et les prophètes , sans injustice, sans colère, sans emportement, n'était-ce pas, en ces temps d'ardentes convictions , de mœurs vives et intolérantes , donner à tous un bel exemple de christianisme et de raison ?

Aux esprits sensés le mahométisroe pouvait offrir plus de dangers. Elnvahisseur de TAsie, de TAfrique , et d'une partie de l'Europe , n'allait-il pas menacer de proche en proche toute la civilisation chrétienne , à laquelle il avait *déjà arraché tant de contrées? Qui prévoyait alors que le Coran n'irait pas plus loin, et que Constantinople deviendrait son tombeau? Les Mahométans n'étaient pas, comme les Juifs, une nation unique, sans puissance, errante, dispersée, peu nombreuse, hors d'état d'aspirer aux entreprises du prosélytisme. C'était au contraire une population immense , compacte » enthousiaste , obéissant avec force à la double ferveur de la reUgion et de la conquête , et adorant dans ses souverains absolus la double souveraineté du glaive et de la foi. L'Espagne et le midi de l'Europe n'avaient-ils pas été long-temps en proie à leur fougue téméraire? M'occupaient-ils pas encore une part de la Péninsule Hispanique, tout à côté des croyans d'Afrique, prêts à tendre la main à leurs frères en religion ? L'empire Grec n'était-il pas entouré de toutes parts? Les lieux Saints n'étaient-ib pas profanés , et les pèlerinages menacés de mille périls, de mille avanies?

Assez de causes graves, publiques, populaires, religieuses, tournaient donc alors les esprits vers la secte maho-

métane. C'est en Espagne , auprès de son cher fils, Alphonse VI , qui guerroyait sans cesse avec les Sarrazios et leur disputait pied à pied son royaume, que Tabbé de Cluny eut Tidée d'écrire contre le Coran. Mais il fallait auparavant que le Coran fût traduit. Cette traduction fut entreprise , par ordre et sous les auspices de Pierre , qui n'épargna ni soins, ni dépenses. Il choisit, pourcollationner les manuscrits divers, des hommes habiles dans la langue latine et la langue arabe , Pierre de Tolède , Robert de Kcnnet , Anglais de naissance , archidiacre de Pampelone , Hcrman de Dalmatie, auxquels il associa un Sarrazin qui connaissait nécessairement mieux la langue arabe : puis il les plaça tous sous la direction d'un savant homme, Pierre, son secrétaire , que Ton croit être le savant Pierre de l\)iliers.

Cette belle entreprise fut certes la première traduction curopct>nne du Coran , et pour l'époque c'était une merveille. Singulière destinée de cette traduction latine , d^étre \\\\ jour imprimée , au 1 6* siècle , par la grâce de rempereur d^Alleuiagne , cum gratia Cœsareœ Majestads , sons les auspiiTS et avec des préfaces de Luther et de Mélanchthon !

\a\ traduction faite , Pierre engagea saint Bernard à iVrire contre les Mahomélans. L*abbé de Clairvaux ne put ou ne voulut pas. Pierre alors écrivit : mais des cinq livres qu'il composa , deux seulement nous sont parvenus. Dans son exorde , Pierre prend exemple de saint Augustin , fléaa de l'hérésie, le plus grand et le prince des pères latins, qui fut toujours son auteur de prédilection. Puis il défend contre le Coran la venté et l'identité des livres de Tancien et du nouveau Testament; il discute les prétendues falsifications de l'Ecriture-Sainte ; il établit les caractères essentiels du véritable prophète , et combat la mission divine alléguée

par Mahomet , avec une telle autorité de raison « une telle abondance d*accusations ironiques , une telle appréciation des rites mahométans et de la vie du faux prophète , une telle série de preuves , que les théologiens modernes n'auraient qu'à profiter de cette substantielle lecture. Mais ce que je remarque surtout , c'est que Pierre juge de la fausseté du mahométisme et de la vérité du christianisme par cette idée élevée , que Mahomet défend de disputer sur les dogmes de sa religion : // vaut mieux tuer que disputer, ce sont ses paroles ; tandis qu'un des grands disciples de Jésus- Chrbt dit au contraire : Soyez toujours prêts à rendre raison de votre foi et de votre espérance. Connaissez-vous un plus bel hommage rendu à la religion et à l'intelligence humaine ?

Si nous avons perdu trois livres de cette belle controverse, nous avons conservé en revanche la table générale des matières renfermées dans les quatre premiers livres. Le premier livre a sept chapitres, le second huit, le troisième huit, le quatrième cinq -, c'est une curiosité bibliographique à consulter.

La curiosité n'est pas moins attirée par une espèce de préambule , encore existant , oii Pierre parle de l'origine du Coran et de la vie de Mahomet. J'en traduis une partie , pour faire connaître la manière de l'auteur : mes citations d'ailleurs seront nouvelles pour beaucoup de chrétiens.

a L'abrégé de toute l'hérésie, de toute la (raude diabolique de la secte des Sarrazins , ou des Ismaélites , dit Pierre, c'est que, par la plus grande et la plus détestable des erreurs, ils ne croient pas à la Trinité renfermée dans l'unité de Dieu. . . Ils nient que le Dieu créateur puisse être père , parce qu'ils ne conçoivent pas la paternité sans un acte matériel. Ils ne croient donc pas que le Christ soit fib de Dieu , bien qu'ils

avouent qu*il est conçu du Saint-Esprit ; ils nient qu'il soit Dieu , mais ils le reconnaissent pour un prophète bon , véridique , exempt de tout mensonge et de tout* péché , fib de Marie , engendré sans père , jamais mort , parce qu'il n'a pas mérité de mourir. A les croire , les Juifs ont bien voulu le tuer ; mais il s'est échappé de leurs mains pour monter dans les cieux. C'est là qu'il doit vivre corporellement , en présence du Créateur , jusqu'à la venue de l'Antéchrist. Quand celui-ci viendra, le Christ le tuera avec le glaive de sa vertu , et convertira à sa propre loi le reste des Juifs. Quant aux chrétiens , qui ont perdu depuis long-temps sa loi et son évangile , à cause de la di^paritioD du Christ et de la mort de ses apôtres et de ses disciples , le Christ leur enseignera sa loi d'une manière parfidte. En elle tous les chrétiens seront sauvés avec les premiers disciples. Puis , avec eux et avec toutes les créatures , au son de la trompette de l'archange Séraphim , le Christ luimême mourra : mais pour ressusciter avec tous , pour les conduire , les défendre au jugement dernier, et non pour les juger , car Dieu seul jugera \ et les prophètes et les envoyés de Dieu ne seront , au jour solennel , avec leurs disciples et pour leurs disciples , que des protecteurs et des intercesseurs.

(c C'est ainsi que l'impie et misérable Mahomet a ens^-* gné les Sarrazins , rejetant tous les sacremens de la piété chrétienne , niant tout ce qui sauve les hommes , et livrant le tiers du genre humain , je ne sais par quel décret de Dieu , au démon et à la mort éternelle , à travers les (aUes les plus inouïes et les plus délirantes. »

(( Quelques-uns , continue Pierre , ont pu confondre la secte sarrazine avec la secte des Nicolaïtes , qui est attaquée 'lans l'apocalypse de Jean. Plusieurs , sans nulle curiosité

pour la lecture , ignorant le passé , rêvent à cet égard toutes sortes d^autres faussetés. Voici la vérité :

« Mahomet est né avant Tan ô50, du temps de Tempereur Héraclius , peu d*années après Tépoque du souverain et saint pontife Grégoire-le-Grand , comme le dit expressément la chronique traduite du grec en latin par Anastasius, bibliothécaire de Téglise romaine. Arabe de nation , obscur de naissance , d'abord livré au culte de Tantique idolâtrie , comme les Arabes de son temps ; illétré , ignorant , mais souple et habile , adroit et rusé ^ de pauvre et vil qu'il était , il devint illustre et riche. A mesure que sa fortune s'accroissait insensiblement , il tendait des pièges à ses parens , à tous ses proches, envahissait leurs domaines et s'enrichissait de leurs dépouilles ; tantôt les tuant en secret , tantôt les mettant à mort publiquement et audacieusement , il se fit craindre de tous. Presque toujours vainqueur dans des rencontres armées , il aspira enfin à régner sur son pays. On lui résistait de tous côtés , on méprisait sa naissance basse ^ voyant donc que c'était là un obstacle à ses immenses espérances , ce qu'il ne put faire par la force du glaive , il voulut le tenter sous le voile de la religion , et se faire roi sous le nom d'un prophète de Dieu. Et comme il vivait bar^ bare entre des barbares , idolâtre entre des idolâtres , et qu'il les connaissait plus faciles à séduire , plus ignorans de la loi divine et humaine qu'aucun autre peuple de la terre , il commença l'exécution de ses desseins. Ayant entendu dire que les prophètes de Dieu avaient été de grands hommes , il se nomma prophète , et voulut tirer les Arabes de l'idolâtrie , non pas tant pour les ramener à un seul Dieu , que pour les attirer dans le parti fallacieux de l'hérésie qu'il prétendait engendrer. Dieu voulut que cette tromperie, mêlée de quelques bonnes choses, réussit \ Dieu,

dont les conseils sur les fils des hommes sont impénétrables et terribles , et qui sauve ou condamne , selon qu'il lui platt. Le démon propagea Terreur, envoya dans ces pays d* Arabie le moine Sergius , chassé de TÉglise , comme fauteur de rhérétique Nestorius , et joignit ainsi un moine hérétique a un faux prophète. Ainsi Sergius , réuni à Mahomet , suppléa à ce qui manquait à celui-ci ; et, lui expliquant les saintes écritures tant de Tancien quedu nouveau Testament, tantôt selon l'interprétation de son maître Nestorius, qui niait la divinité de Jésus-Christ , tantôt selon ses propres conjectures , et mêlant tout cela de fables apocryphes , il fit de rimposteur arabe un chrétien nestorien. Et , pour que rien ne manquât à la plénitude de l'iniquité , à la perte de Mahomet et de ses partisans , des Juifs encore s'associèrent à l'hérétique. De peur que Mahomet devint un chrétien véritable , ces Juifs insinuèrent perfidement à cet homme avide des choses nouvelles , non pas la pureté des Écritures, mais les propres fables dont les Juifs les ont surchargées , et qui ont ainsi passé dans le Coran. Ainsi enseigné par des docteurs juifs et hérétiques , Mahomet fit son livre , et composa sa coupable doctrine d'un mélange barbare de fid>les juives et d'erreurs hérésiarques. Il afQrma mensongèrement que son livre lui avait été apporté , en fragmens détachés , par Gabriel , dont il avait appris le nom dans rÉcriture \ il enivra d'une boisson mortelle son peuple qui ignorait Dieu , frottant de miel les bords de la coupe , pour mieux tuer les âmes et les corps avec ce breuvage empoisonné. C'est ainsi que l'impie loua la religion juive et la religion -chrétienne , tout en déclarant que ni l'une ni l'autre ne

levait être suivie Il décrit les tourmens de l'enfer,

comme il lui plait , et tels que put les imaginer un grand mix)sleur. Pour lui, le paradis n'est pas la société des anges,

la vue de Dieu , ce souverain bien que Toeil n'a pas vu , que roreiile n'a pas entendu , que le cœur même ne peut atteindre ; mais il est bien tel que la cbair et le sang , et la plus grossière concupiscence de la chair et du sang , ont pu le désirer et Tinveiiter. Il y promet à ses sectateurs des mets succulens , des fruits de toutes sortes , des ruisseaux (}e lait et de miel, des eaux brillantes et jaillissantes , et les embrassemens des plus belles filles et des plus belles femmes, ornées encore de tous les attraits du luxe. Voilà son paradis : remuant en tout cela la lie de presque toutes les hérésies antiques , dont le démon Tavait pénétré ; rejetant la Trinité avec Sabellius ; niant la divinité du Christ avec son maître Nestorius , la mort du Seigneur avec Manichœus , tout en ne niant pas que le Christ soit retourné dans les cieux. Pour mieux détourner à jamais ses peuples du vrai Dieu et de rÉvangile, il ferme Taccès de leurs cœurs avec la porte de fer de Timpiété. Il conserve la circoncision, comme empruntée à Ismaêl, le père de leur nation -, et, pour mieux s'attirer les esprits charnels de ces hommes matériels , il lâche les renés à tous leurs appétits , il se donne dix-huit femmes à la fois, il prend les femmes d'autrui, il commet des adultères qu'il fait légitimer par le ciel , entraînant ainsi dans la perdition tous ceux qu'il séduit par son exemple prétendu prophétique. Et , pour que sa doctrine eût quelque chose d'honncte et de spécieux , il recommande l'aumône , la charité et la prière ; joignant ainsi , comme dit le poète , à un corps humain une tête de cheval et des plumes d'oiseau. <( Par les conseils du moine Sergius et des docteurs juifs> il quitta l'idolâtrie , et la fit quitter à tous ceux qu'il put convaincre ; il prêcha un seul Dieu , rejeta le polythéisme, et parut ainsi annoncer des choses toutes nouvelles à des hommes agrestes et ignorans. Et , comme cette prédication

s^accordait avec leur faible raison , ils le crurent d*abord prophète ; puis , par les progrès du temps et de Terrear , ils lui donnèrent la royauté qu'il ambitionnait depuis si long-temps. Ainsi , mêlant le bien avec le mal, le vrai avec le faux , il propagea les semences de Terrenr, et produisit , tant lie son temps qu'après lui, une détestable moisson digne d'être brûlée par les feux éternels. Car, TEmpire romain languissant, ou, pour mieux dire,* s'écroulant, et , par la permission de celui par qui les rois régnent , le règne des Sarrazins et des Arabes se levant , ils purent envahir , à force armée , la plus grande partie de l'Asie , toute l'Afrique , une partie de l'Espagne , étendant leur erreur parmi les peuples, en même temps que leur empire. Et, bien que je les nomme hérétiques , parce qu'ils ont quelques croyances communes avec les nôtres , cependant ils diffèrent de nous en tant de choses , que je ferais peut-être mieux de les nommer des païens. »

Je ne sais si l'intérêt de cette citation en fera excuser la longueur : mais c'était la meilleure manière de (aire apprécier le style de l'abbé de Cluny, et l'état des espiHIts et des lumières au 1 2** siècle. Je me suis laissé aller avec d'antaot moins de scrupule à cette longue traduction , qu'on n*a point jusqu'ici , à mon sens , suffisamment pénétré dans les causes morales et historiques qui ont préparé la venue du Mahométisme , cette doctrine de conquête et de volupté , dont la destinée fut de faire prévaloir l'unité de Dieu sar l'idolâtrie dans les déserts arabes et dans le monde oriental.

Les livres de Pierrc-le-Vénérable contre la doctrine hérétique de Pierre Bruys ne sont pas d'une moindre importance. Le sectaire soutenait que le baptême des enfans est inutile , qu'il n'est pas besoin d'églises et d'autels , que c*est chose vaine et fausse d'adorer et de vénérer la croix , que

le sacrifice de la messe n a aucune efficacité , et qu'enfin les prières et les aumônes des vivans ne profitent pas aux morts, non plus que les chants qu'on adresse à Dieu. A ces divers points doctrinaux, Pierre répond avec force, et adresse sa réponse aux évéques d^Arles , de Gap , d'Embrun, dans tous les lieux, en un mot, où Thérésie avait éclaté. Je n'ai pas besoin de remarquer les frappantes analogies de rhérésie du 12* nècle avec la grande réformation religieuse du 16*.

On trouve encore dans les œuvres de Pierre-le-Vénérable deux livres sur les miracles contemporains-, quatre sermons, Tun sur la transfiguration , l'autre sur le saint sépulcre , le troisième sur saint Marcel , le dernier sur les reliques. Si Ton y joint une épitre remarquable , dans laquelle il établit que Jésus se déclare expressément Dieu dans l'Évangile, et enfin des hymnes en vers latins et des proses rhythmées , on saura toutes les principales productions de l'abbé de Cluny qui nous soient parvenues , sans y comprendre ses lettres qui méritent d'être analysées à part.

Toujours est-il que nos paroles doivent avoir prouvé que la plume de Pierre-le-Vénérable a écrit sur les matières les plus dignes d'exercer en tout temps l'intelligence humaine par leur importance et leur grandeur , et surtout sur les sujets qui intéressaient le plus vivement l'époque dissertante et belliqueuse des hérésies et des croisades. Je n'ai pas besoin de conclure que de tels travaux supposent à l'abbaye de Cluny une bibliothèque avancée et des ressources littéraires bien rares ailleurs , en ce temps. Cela n'éclatc-t-il pas , mieux que je ne le pourrais exprimer , dans ces paroles que l'illustre Pierre de Poitiers adressait à Pierrc-le-Vénérablc lui-même , dans un style admiratif qui |)eint son siècle ? « Platon écrivit-il jamais avec plus de subtilité ,

Âristote avec une argumentation plus habile , Cicéron avec plus d^ éclat et d'abondance ! Quel grammairien fut plus pur, quel rhéteur plus orné , quel dialecticien plus fort , quel mathématicien plus serré , quel géomètre mieux réglé , quel musicien plus harmonieux , quel astronome plus pénétrant ! Et , si j*osais parler des saints Pères , je dirais encore que vous avez emprunté quelques-unes de vos grandes qualités aux quatre Jleusfes du Paradis y qui , après les saints Évangélistes , arrosent et fécondent tout Tunivers : car vous êtes rapide comme saint Jérôme, abondant comme saint Augustin, profond comme saint Ambroise, clair comme saint Grégoire. »

Mais le recueil des lettres de Pierre-le-Vénérable offre peut-être plus d'intérêt encore que ses autres ouvrages. On peut s'étonner à bon droit que le livre qui les contient soit si rare et si peu consulté : on peut s'étonner même qu^un traducteur habile n'en ait pas popularisé parmi nous le remarquable mérité. Le style latin de Tabbé du Cluny esc si pur , si élevé ; il a une telle prééminence au milieu de la plupart des autres écrits du 12« siècle , qu*il eût bien mérité les honneurs d'une version française , si souvent accordés aux médiocres productions d'un auteur médiocre. Pour moi , tout en regrettant qu'une réserve naturelle et les proportions de mon plan ne me permettent point de m'arréter, tout à mon aise et en détail , à cette importante correspondance d'un grand homme, j'y veux du moins encore consacrer quelques pages.

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