‹ Essai historique sur l'abbaye de ClunyChapitre 51 sur 54 · BERNARD A ROBERT · texte numérisé non relu

BERNARD A ROBERT

Aflseï et trop long-temps j'ai attendu, mon lrè»-cher fib Robert , qoe la miséricorde de Dien daignât visiter ton ame pour te ramener à loi et me ramener i toi ; en t'inspirant , à toi , un salutaire regret, et à moi la joie de ton salut. Mais, puisque jus<iu'ici je suis trompé dans mon espérance , je ne puis plus cacher ma douleur, réprimer mon inquiétude, dissimuler ma tristesse. Voilà pourquoi, contre le droit et la conTenaooe, moi , Toffensé, je suis forcé de revenir le premier vers celui qui m'a offensé ; moi , méprisé , de rechercher Phomme qui m'a méprisé ; moi, profondément blessé , d'offrir satisfaction à celui qui m'a blessé ; de supplier enfin celui qui devait me supplier. Car une douleur excessive ne délibère plus, n'a plus d'orgueil, ne consulte plus la raison, ne redoute plus le sacrifice de sa dignité , n'obéit plus aux règles , n'écoute plus la justice , ignore les bienséances les plus légitimes ; le corar alors est préoccupé seulement de la pensée de se délivrer de ce qui l'alllige, et de recouvrer ce qui lui manque et ce qu'il regrette.

Mais, dis-tu , je n'ai blessé ou méprisé personne ; c'est moi plutôt qui, méprisé et blessé de mille manières, ai seulement fui celui qui me faisait du mal. Qui ai-je offensé , en fuyant les offenses? Ne vaut-il pas mieux céder la place au persécuteur que de lui résister, et fuir celui qui frappe que de lui rendre ses coups ?

Soit , je le veux : car je n'ai point commencé cette lettre pour contester, mais pour terminer toute querelle. Oui, fuir la persécution n'est pas le tort de celui qui fuit, mais le tort du persécuteur ; j'y consens. Je me tais sur ce qui est arrivé ; je ne recherche ni comment , ni pourquoi cela est arrivé ; je ne discute pas les torts, je n'en rappelle point les causes, j'oublie les injures. Des reproches ont coutume d'envenimer et non d'adoucir les brouilleries. Je ne veux parier que de ce qui me tient le plus au cœur : malheureux d'être privé de toi , de ne plus te voir, de vivre sans toi ; mourir pour toi , c'est pour moi la vie ; vivre sans toi , c'est pour moi la mort. Je ne demande donc plus pourquoi tu m'as quitté , mais je me plains que tu ne sois point eneore revenu ; je ne m'informe pas des motifs de ton départ, mais des retards de ton retour.

Viens seulement, et la paix sera faite ; reviens à moi, et je suis satbfait. ReTîens , dis-je , reviens , et joyeux je chanterai : Mon fiU était mort , et il estreutucité; il était ptrâu, et je Vai retrouvé!

Que ce soit donc ma faute si tu m^as fui ; je m^étais montré sévère à ta délicate adolescence ; j'ai traité ton âge tendre avec trop de rigueur. C'était ce reproche même , autant que je m'en souviens , que ta avais coutume de murmurer contre moi , en ma présence , et qo*aii|oiinniiii encore , pendant ton absence , tu ne cesses de m'adresser. la te le pow donne. Je pourrais peut-être, pour m'excuser, dire que je devab ainsi réprimer les mouvcmens désordonnés de l'enfance ; et qa*il faut appliquer, dès le commencement , aux jeunes âmes incultes , une discipUne rude et austère, selon le témoignage de l'Écriture, qui dit : Fhippe fou fils de verges , et tu sauveras son ame de la mort; et ailleurs : Le Seigneur châtie ceux qu'il aime; il flagelle V enfant même qmteten§rmDe auprès de lui; et encore : Les coups d'un ami sont plus uUlee gué ie$ baisers d'un ennemi. Mais , je le répète , que ce soit ma faute si ta et parti. Ne retardons point le repentir en discutant sur le vrai ooupable. Dès à présent, du moins, ton tort commencera, si tu ne pardonnes j^ à mon repentir, si tu n'es pas indulgent à mes aveux : car j'ai pu quelquefois manquer de ménagemens envers toi , jamais de bienveilbnee.

Que si, dans Tavenir, tu te défies encore de mon peu de ménagemens, rassure^toi , je ne suis plus ce que j'étais, parce que je pense qae toimême tu n'es plus ce que tu as été. Changé toi-même , ta me troHvens changé , et tu embrasseras un ami dans celui où tu redoutais antrefois un maître. Ainsi , que tu sois parti par ma faute , comme tn le penses, et comme je l'avoue , ou par la tienne, comme le croient piasienrs, bien que je ne te le reproche pas ; eu bien qu'il y ait dans ton départ, œ qoi me parait plus vrai , de ma faute et de la tienne ; de ce moment , si ta refuses de revenir, toi seul , sans doute , seras inexcusable. Veax-ln n'avoir aucun tort? Reviens. Si tu avoues que tu as eu quelqnes terts , je te pardonne. Pardonne-moi aussi quand j'avoue les miens. Antre* ment, ou tu es trop complaisant envers toi-même , en reconnaissant ta faute et en ne l'avouant pas; ou tu te montres envers moi sans miséricorde , en ne pardonnant point à celui qui t'offre toute satisfacliOB. Si tu refuses encore de revenir, cherche un autre prétexte poor flatter ta conscience ; car désormais tu ne dois plus rien craindre de ma rigidité. Tu ne peux avoir peur que je te sois redoutable, dès que tu seras près de moi , puisque , même en ton absence, je mets à tes pieds toot

cœur, et m'attache à toi du fbod de mes entrailles. Je serai humble et charitable , et tu as peur ! Viiens donc sans crainte où mon humilité rappelle, où ma charité t^attire. Avec de telles garanties, reriens a?ec scVurité. Tu m'as fui cruel , rends^oi à mon indulgence ; ma rigueur t*a chassé , que ma douceur te ramène. Vois , mon fils , combien je désire que tu retournes auprès de moi , non plus dans un esprit de serritude et de crainte , mais dans un esprit d^adoption filiale qui te fasse t'écrier avec confiance : Mon père ! mon père ! Ce n'est point par des menaces, mais par des caresses, que je plaide contre toi la cause de ma si grande douleur : je prie et je n'effraie plus.

Un autre peut-être essaierait autrement de te vaincre ; et certes on autre que moi ne pourrait -il pas insister vivement sur tes torts et te frapper de frayeur ; t'opposer ton vœu monastique, et te soumettre au jdgement ecclésiastique ; te reprocher ta désobéissance , s'indigner de ton apostasie ; te réprimander enfin d'avoir échangé ta tunique pour des fourrures précieuses, ton régime de légumes pour une nourriture délicieuse, ta pauvreté pour les richesses? Mais je connais ton cœur; il cède plus facilement à l'amour qu'à la crainte. Et puis , qu'est-il besoin de redoubler les coups à qui ne résiste plus , d'effrayer encore l'ame déjà trop timide , de couvrir de confusion un front rougissant ; surtout alors que ta raison t'éclaire, que ta conscience te flagelle, et que la loi de la discipline religieuse te couvre d^une honte intérieure ?

Que si l'on s'étonne qu'un enfant pudique , simple , timide > ail osé , contre la volonté de ses frères , le pouvoir de son maître el les décrets monastiques, violer son vœu et abandonner son monastère; qu'on sYtonne aussi de la fragilité de la sainteté de David , des erreurs de la sagesse de Salomon , des faiblesses de la force de Samson. Si l'esprit de mensonge a chassé le premier homme de la patrie de toute félidté , faut-il être surpris qu'il ait abusé un jeune adolescent au milieu d'un horrible désert et d'une profonde solitude? Et ce n'est point la beauté qui l'a séduit comme les vieillards de Babylone ; ni Famour de l'argent , comme Giézi; ni l'ambition des honneurs, comme Julien l'Apostat; il a été séduit par la sainteté , entraîné par la religion, perdu par l'autorité des vieillards. Gomment cela s'est-il fait?

D'abord , un grand-prieur a été envoyé par le chef même des prieurs, en dehors vêtu d'une peau de brebis , au-dedans kwp ravisseur. Ces apparences trompent les gardiens du troupeau ; ils le prennent pour une brebis innocente, et, malheur! malheur! le loup entre seul dans

la bergerie mal surveillée. Le troupeau lui-même abusé ne fuit pas le ravisseur. Que dirai-je? Le séducteur déguisé attire, flatte, caresse; et, prédicateur d^un nouvel évangile, recommande la gourmandise, condamne Tabstinence ; à l'en croire , se faire volontairement pauvre , c'est se rendre misérable ; les jeûnes , les veilles , le silence , le travail des mains, c'est folie; au contraire , l'oisiveté devient méditation; Tin» tempérance d'alimcns et de paroles, la curiosité, les excès de toutes sortes , sagesse. Dieu , dit-il , peut-il jamais se plaire h nos souffrances? Dans quel endroit l'Écriture recommande-t-elle le suidde? Creuser la terre, abattre les forêts, engraisser les champs, de quelle religion est-ce le commandement? Le langage de la vérité divine n*esl-Q pas celui-ci : Je demande la miséricorde et non paê le tacrifu; et puis : Je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu^il se convertisse et qu*il vive; et puis encore : Bienheureux sont les miséricordieux, car ils obtiendront eux-mêmes miséricorde ? Et pourquoi Dieu a-t-il créé les alimens , s'il n'est pas permis de manger? pourquoi nous a-t-ildomié un corps , s'il défend de le nourrir? Enfin : pour qui peut4l être bon celui qui est méchant envers lui-même ? Quel est l'homme raisonnable et sain d'esprit qui prit jamais en haine sa propre chair ?

Par de telles insinuations l'enfant crédule est entouré , séduit; il suit le séducteur, on remmène à Cluny. On soigne ses cheveux, on le rase, on lave son corps; ses vêtcmens rustiques, vieux, malpropres, sont remplacés par des habits précieux , neufs et brillans : c'est ainsi qa*on l'accueille au couvent. Et avec quel honneur, avec quel triomphe , avec quel respect on] lui donne le pas sur tous les jeunes gens de son âge , comme à un vainqueur qui revient du combat; on Padole dans tous les désirs de son ame ; on l'exalte , on lui accorde une place privilégiée , de telle sorte qu'il soit au-dessus d'un grand nombre d'hommes plus âgés : tous les frères le favorisent, le caressent, le félidlent; le monastère entier est dans l'exultation , comme des vainqueurs qui ont fait une riche capture et qui se partagent d'opimes dépouilles. O Jésus! que de soins pernicieux pour perdre une seule jeune ame ! qnel oœor robuste pourrait résister à tant d'amollissantes prévenances? quel oeil intérieur , l'œil même de l'esprit , n'en serait troublé? quelle conscience, au milieu de ces flatteries, serait assez forte pour se réfugier en elle-même? quel homme enfin, parmi toutes ces pompes humaines , pourrait encore reconnaître la vérité , nu demeurer toujours humble?

Cependant on envoie à Rome une dépuuitjon. Il faut entraîner Tautorité apostolique ; et , pour que le pape ne refuse point d'approuver ce qui s'est fait , on lui suggère qu'autrefois cet enfant a été offert par ses parens au monastère de Cluny. Personne n'est là pour contredire : ( car l'on n'attend point qu'il se présente un contradicteur ) ; on juge sur les allégations de l'une des parties , et les absens sont condamnés. Ceux qui ont tort sont justifiés , ceux dont le droit a été violé perdent leur cause , et le coupable est absous sans réserve. La sentence d'absolution d'excessive indulgence s'appuie sur un privilège fatal , dont la destruction rassurerait l'incertitude qui hésite et rendrait la sécurité aux irrésolus. Et tel est le résumé des lettres d'absolution, le résultat du jugement , et la décision de toute la cause , que ceux qui ont pris sont autorisés à garder, et ceux qui ont perdu condamnés à se taire; cependant qu'une jeune ame , pour qui le Christ est mort , est destinée à périr , parce que cela convient aux Clunistes. Une profession nouvelle s'ente sur une profession ancienne ; un vœu est prononcé , auquel on ne sera pas fidèle ; on promet ce qu'on ne tiendra point : et, en annulant un premier engagement , on redouble la prévarication dans Un second contrat , et l'on ajoute le péché au péché au-delà de toute mesure.

Mais viendra, viendra celui qui rejugera les choses mal jugées, et rejettera les illégalités etles parjures; qui rendra justice à ceux qui ont été lésés , prendra avec intégrité le parti des faibles , et plaidera en équité pour les innocens de la terre. Viendra celui , n'en doutez pas, qui , dans le psaume , nous menace par la voix du prophète : Lorsque les temps rentreront en moi , je jugerai les justices des hommes. Que fera<-il des sentences iniques , lui qui révisera même les justes- sentences? 11 viendra, dis-je, il viendra le jour du jugement, où les cœurs purs prévaudront sur les paroles rusées, et la vertu de la conscience sur les bourses les mieux remplies : car le souverain juge ne sera ni trompé par les mots , ni fléchi par les présens. C'est à ton tribunal que j'appelle , Seigneur Jésus ; c'est à ton jugement que je me réserve , c'est à toi que je confie ma cause , Seigneur Dieu des armées , toi qui décides justement , et sondes les reins et les cœurs ; toi dont l'œil ne peut ni abuser , ni se laisser abuser; toi qui vois ceux qui recherchent les intérêts de ton saint nom , ceux qui réclament leurs droits légitimes. Tu sais combien , du fond de mes entrailles, je n'abandonnai jamais ce précieux enfant au milieu de toutes ses épreuves , de combien de gémissemens sur lui j'ai frappé les oreilles de ta miséricorde,

et quels étaient mon affliction, mon tourment, mon supplice, à chacun (le ses scandales , de ses troubles , de ses ennuis. Et ratintcnaDt je cnina que mes sollicitudes n'aient été vaines : je crains , après tant d'inutiles expériences, que mes remèdes ne demeurent sans force sur un jeune corps qui bouillonne et se révolte d'orgueil, et que mes tentatives pieuses n'échouent sur son esprit opiniâtre. C'est pourquoi , Seigneur Jésus , mon arbitre suprême , que de ton visage descende k jugement, et qu'à tes yeux l'équité se découvre.

Qu'on voie et qu'on juge qui a dû l'emporter du vœu d'un père disposant de sop fils , ou du fils disposant de lui-même , surtout quand le fib a fait des promesses bien plus solennelles. Que ton bienheureux senîteur et notre grand législateur, saint Benoit , décide lequel est k fifais conforme à la règle , ou ce qui a été fait sur un petit enfant qui l'ignorait lui-même , ou ce qu'il a fait depuis lui-même en pleine connais^ sance de cause , alors que son âge lui permettait d'agir et de parler pour son propre compte. Et encore ses parens ^on^ils seulement promis, et non pas véritablement donné *. car la demande, exigée par la règle bénédictine , n'a pas été faite par les parens ; les mains de l^ental n'ont pas été , avec cette demande , enveloppées dans k nappe de Fastcl , afin que l'oblation eût ainsi lieu devant témoins.

Les Clunistes montrent encore la dot territoriak qu'ils disent avoir reçue avec l'enfant et pour l'enfant. Mais, s'ils l'ont reçu avec sa dot, pourquoi ne l'ont-ils pas d*abord gardé avec k dot eUe-mémef Auraient-ils tenu par hasard davantage au présent matMel qa*& l'oblat, et fait plus de cas de la terre que de l'ame? Autrement » que cherchait au milieu du monde l'oblat du monastère? Celui que Dieu devait nourrir, pourquoi était-il exposé aux pièges du démon? La brebis du Christ, pourquoi la laissait-on en proie aux mor^ sures du loup? car, je t'en prends à témoin, Robert, ee n'est pai en sortant de Cluny, c'est du milieu du siècle que tu es TCHià Qteaux. Tu as demandé à entrer parmi nous, tu as sollicité, tu aa frappé à notre porte. Mais, à cause de ta trop grande jeunesse, et malgré toi , nous t'avons renvoyé k deux années. Au bout de ee temps patiemment rempli, sans contrainte morale, tes prières vives et, qu'il t'en souvienne, tes larmes abondantes t'ont mérité k graee par loi si long-temps attendue; et tu as obtenu enfin l'entrée de noire maison que tu avais gagnée par tes longs désirs. Ensuite, après avoir subi , pendant une année entière et en toute patience , les épreuves

régulières; après l'être rotintenu, sans difficultés, dans la persév^'^ rance de ta vocation, tu as fait ta profession volontaire et libre; et, pour la première fois alors, tu as rejeté le vêtement du siècle et revêtu rbabit religieux.

G jeune insensé ! qui donc fa fasciné à ce point que tu veuilles rompre le vœu prononcé par tes lèvres? N'est-ce pas de ta propre boucbe que sortira ta justification ou ta condamnation ? Que t'inquiètestu du vœu paternel, quand tu dédaignes le tien^ quand tu dois être jugé par tes paroles et non par celles de ton père , quand les vcrax de tes propres lèvres, et non des siennes, te revendiquent et te réclament? A quoi bon te laisser flatter de ton absolution apostolique, alors que ta conscience est liée par la sentence divine? Per^ acMifi^ , dit le Seigneur, n*t$i fropre au royaume de Dieu , qui, ofrés etvoir miê la main à ia charrue divine , regarde en arriére. Te persuaderont-ils encore que ce n'est point regarder en arrière, ceox qui t'encouragent dans ta résistance?

Mon fils , dit le saint proverbe , si les pécheurs te bercent de trompeuses paroles , ne te laisse point aller d èenn suggesHoks ; et l'évan^ géliste : A> va pas te fier d tous les esprits. Garde beaucoup Garnis, si iu veujc, tôoiAe l'ecclésiaste , mais qu*un seul enâre mille soit ion conseiller. Donc, plus de vains prétextes; repousse les carènes, ferme l'oreille aux adulations , interroge-toi sur toi-même : car tu te eonnais mieux que nul ne te connaît. Consulte ton cœur, approfondis tes intentions , n'écoute que la vérité. Pourquoi t'en es-tu allé? ponr-^ quoi as-tu quitté l'ordre de Citeaux, tes frères, notre monastère, et moi-même qui te suis attaché par le sang encore moins que par Pesprit? Que ta conscience te réponde. Si c'est pour vivre avec plus de rigueur, plus de droiture, plus de perfection, sois tranquille ï car tu n'as point regardé en arriére, et tu peux te glorifier et t'é^ crier avec l'Apôtre : J'ai oublié les choses que je laisse derrière mai y je n*ai de pensées que pour marcher en avant, et conquérir des paimes victorieuses. Mais si tu as fait prédsémenl tout le contraire, ne tVxalle pas follement. AK! plutôt tu dois trembler : car souffre que je dise tout ce que tu t'es permis de relâchement dans la manière de vivre , de superfluité dans tes vêtemens, de vanité dans tes paroles oiseuses , de dissipation et de curiosité dans tes eourses et dans tes écarts, en comparaison de ce que tu avais promis et observé à

Citeaux ; tout cela, n'en doute point, c'est regarder en arrière , c'est prévariquer, c'est apostasier.

Et je te dis ces choses, mon fils, non pour te confondre, mais pour t'avertir comme l'enfant de ma prédilection. Ta peux a^mr plusieurs maîtres en Jésus-Christ, mais tu n'as en Jésus-Christ qo'im seul Père. C'est moi qui, par ma parole et par mon exemple» t'ai engendré au sein de la religion. C'est moi qui t'ai d^abord nonrri du lait spirituel, seul aliment que pussent recevoir tes premières années; tout prêt à te donner le pain céleste , si tu avais eu b patieace de grandir entre mes mains. Hélas! que tu as été enlevé vite et déplorablement à mes soins nourriciers ! Ce que j'avais réchauffé de bon en toi par mes tendresses , ce que j'avais fortifié par mes exhortiitions , consolidé par mes prières , je crains que tout cela ne soit déjà évanoui , dissipé , perdu , et que je n'aie plus qu'à pleiurer, moins encore sur l'inanité de mes eflbrts que sur l'état misérable d*an fib condamné. Veux-tu donc qu'un étranger s'enorgueillisse de toi, qui ne t'a point entouré de ses soins empressés? U m'est arrivé ce qu'il advint à cette mère, dont parle Salomon, à laquelle son jeune nourrisson fut enlevé clandestinement par une femme qui avait fait mourir le sien. Toi aussi , tu as été enlevé de mon sein et arraché de mes entrailles. Je pleure sur l'enfant qu'on m^a ravi, je redemande celui qu'on m'a violemment dérobé. Je ne puis oublier mes propres entrailles; une moitié de moi-même m'a été retranchée: comment l'autre moitié ne serait-elle point désolée?

Mais dans quel intérêt qui te profite , pour quelle nécessité tioi te soit avantageuse , une telle entreprise a-t-elle été concertée contre nous par de faux amis? Leurs mains sont pleines de mon sang, leor glaive a percé mon cœur, leurs dents m'ont pénétré conmielefer d'une flèche, et leur langue est comme une épée aiguë. Ah! si jamais je les ai oflensés ( et je n'en ai point souvenir) , ils se sont bien vengés. Certes, à mon égard, ils ont dépassé la loi du talion, et ils n'ont jamais souflert de moi ce que, en cette occasion, ils m*ont fait sooffirir : (»r, il faut bien que je l'avoue , ils n'ont pas seulement enlevé Tes de mes os, la chair de ma chair, mais la joie de mon coeur, le frait de mon esprit , la couronne de mon espérance , et , je le sens trop , la moitié de mon ame.

Peut-être dira-t-on qu'ils ont eu pitié de toi , qu'ils ont arraché un jeune aveugle à un aveugle guide , et qu'ils t'ont fait passer de ma

garde sous leur garde , pour ne pas te laisser périr sur ma trace? O charité funeste ! 6 nécessité cruelle ! Ils ne pouvaient donc t'aimer et te sauver qu^en me perdant moi-même ! U fallait donc absolument me sacrifier pour te préserver ! Et plût à Dieu qu'ils te sauvassent en me perdant! Plût à Dieu que ma mort assurât ta vie ! Mais quoi? Le salut est-il donc plutôt dans Topulence des habits et la délicatesse des alimens , que dans une nourritnre sobre et dans des vétemens modestes? Si des fourrures douces et chaudes; si des étoffés fines et précieuses; si de longues manches et d'amples capuchons; si de molles couvertures et des lits plus recherchés, composent une vie sainte , que tardé-je» et d'où vient que je ne te suis point? Mais de telles délicatesses sont bonnes pour caresser les faibles, et non pour armer les forts. Ceuœ qui se têtisêent mollemeni habiteni le palais des rois. Le vin et la fleur de froment , les mets succulens et gras, soutiennent le corps et non point Fesprit. Ce n'est point Tame , mais la chair , qui s'engraisse de viandes apprêtées. De nombreux moines, et pendant de longs Hiècles , ont servi Dieu en Ég>'pte , sans manger de poissons. Le poivre , le gingembre , le cumin , la sauge , et mille autres espèces d*assaisonnemens peuvent flatter le palais, mais ils irritent les passions. Et tu veux que je me repose en ces rafOnemens ! et tu crois que ta jeunesse sera en sûreté au milieu de ces mollesses ! A qui mène une vie prudente et sobre , le sel et l'appétit suffisent pour assaisonnemens : lorsque Tappétit manque , il faut bien alors tirer je ne sais quels mélanges et quelles préparations de sucs étranges, qui réveillent le palais, excitent l'appétit , provoquent la gourmandise.

Mais que faire, diras-tu, quand on ne peut vivre autrement? Soit. Je sais que tu es d'une santé déBcate , et que , maintenant accoutumé à ces douces habitudes > tu ne peux supporter un régime plus sévère. Mais que répondrais-tu , s'il dépendait de toi de te rendre capable de supporter les privations religieuses? Me demandes-tu comment? Lèvetoi ^ prépare-toi , secoue l'oisiveté, exerce tes forces, remue les bras, développe tes mains , livre-toi au travail ; et aussitôt tu te sentiras du goût pour ce qui apaise la faim , et non pour ce qui flatte la bouche. L'exercice rendra aux alimens la saveur que leur ôtait la paresse. Ce que , oisif , tu rejetais avec dégoût , tu le mangeras avec désir après le travail : car l'oisiveté engendre le dégoût, et l'exercice la faim; et la faim rend agréable , d'une façon merveilleuse , ce que le dégoût rend insipide. Les herbes, les fèves, la soupe de légumes , le pain d'avoine

mélë avec Peau , donnent des nausées aux paresseux , mais partissent délicieux à ceux qui travaillent. Désiiabitué, peut-être, des simples tuniques cisterciennes , tu crains de les reprendre , à cause du firoid des hivers et de la chaleur des étés. N'as-tu pas lu ces paroles sahites : La neige tombera sur celui qui redoute le brouillard? Tu redoutes les jeùqesi et le travail des mains : mais ces choses semblent bien légères à qui médite sur les flammes étemelles. La pensée des ténèbres hifernales fait trouver tolérable Thorreur de la solitude. Si ta songes an compte qu'il nous faudra rendre un jour de nos vaines puroles , le silence te semblera moins dur à garder. Les pleurs étemels et les grincemens de dents, si ton esprit te les représente , te rendent tout pareils une natte et un lit de plume. Enfin , si tu te réveilles bien chaque nuit, pour ne pas manquer les chants de psaumes prescrits par la règle , il faudra que ton lit soit bien dur pour que tu ne puisses pas y dormir en paix ; et si , dans la journée , tu te livres au travail des mains autant qae ton voBU l'ordonne , il faudra que tes alimens soient bien secs pour que tu ne les manges point avec satisfaction.

Lève-toi, soldat du Christ, secoue ta poussière, et retoume au diamp de bataille que tu as déserté , prêt à combattre plus courageusement après ta fuite , et à mériter un plus glorieux triomphe. H y a beaucoup d'athlètes chrétiens qui ont commencé la lutte nvec courage , et , fermes pendant tout le combat , ont fini par être vainqueurs ; mais il en est peu qui , se retournant après avoir d'abord fui , et revenus une seconde fois au péril qu'ils avaient évité , aient mis en fuite l'ennemi qui les avait fait fuir. Par cela seul qu'une chose rare devient phis prédeose , je me réjouirai que tu sois de ceux qui apparaissent d'autant plus glorieux , que l'exemple qu'ils donnent est moins vulgaire. Que si tu es on lutteur timide , pourquoi craindre où il n'y a pas lieu à la crainte , et ne pas redouter le péril le plus réel ? Grois-tn que , pour avoir quitté le combat , tu auras échappé aux mains de l'ennemi ? En fuyant devant lui , tu Texcites à te poursuivre bien plus que si tu lui opposais une défense opiniAtre ; et il te presse plus hardiment par derrière que si tu lui résistais en face. Maintenant tu as jeté bas tes armes , et sans souci tu dors tes matinées , sans songer que c'est le matin que le Christ est sorti du tombeau ! Ignores-tu donc que , si tu parais devant lui désarmé et timide , l'ennemi te bravera ? Une multitude armée entoure ta nuison , et tu dors ! elle assiège l'éminence qui te protège , die disperse les palissades , elle se précipite à travers les portes brisées ; serw-tu plus en

sûreté , s'ils te suq>rennent seul , que s'ils te trouvaient au milieu de les compagnons ? Vaut-il mieux être saisi nu et dans ton lit , que sur la champ de bataille et tout armé?

Réveille-toi , prends tes armes , et cours à tes compagnons que tu as laissés en fuyant ; la crainte t'avait séparé d'eui , que la crainte te ramène dans leurs rangs. Pourquoi te soustraire ai; poids et à la rudesse de tes armes, soldat délicat et débile? L'ennemi qui te presse et les traits qui volent autour de toi te feront trouver ton bouclier léger, et tu oe sentiras plus ton casque ni ta cuirasse. Celui qui passe brusquemeot de l'ombre au soleil , du repos au travail , a peine à endurer les conunencemens d'une tâche pénible : mais dès qu'on s'est un peu déshabitué d'une vie molle, et accoutumé aux rayons du jour et au labqur, l'habitude fait disparaître la difficulté , et ce qui d'abord semblait impossible , se trouve presque aisé. Les plus braves euxHoiémes frissonnent d'ordinaire au premier son de la trompette guerrière ; mais, dès qu'ib en sont venus aux mains , l'espérance de la victoire , la peur d'être vaincus , les ont bientôt rendus intrépides.

Mais que trembles-tu ? Tes frères armés te feront de leurs corps un rempart unanime , les Anges seront à tes côtés ; le Christ , dief du combat, marchera devant toi, animant les siens à la victoire, et criant : Fiez-vous en moi, car foi vaincu le nwnde. Si le Christ est pour nous, qui osera combattre contre nous? Tu peux combattre en confianee, puisque tu es sûr de la victoire. Oh ! la lutte est vraiment sûre , quand on combat avec le Christ et pour le Christ ! Dans cette noble bataille , blessé , tombé , foulé aux pieds , tué mille fois même , s'il est possible, la victoire pourtant ne t'échappera point , pourvu seulement que tu veuilles ne pas fuir ; il n'y a que la fuite qui puisse le dérober le triomphe. En fuyant , tu peux te perdre ; tu ne le peux en mourant. Heureux si tu meiurs en combattant : car la mort elle-même te couroonera aoudais de gloire. Mais malheur à toi si , en refusant la bataille, tu perdsà la fois la victoire et la couronne ! Que Dieu détoume de loi ee maHievr, 6 mon fils très^her. Dieu juste qui te condamnera ph» sévèrement ior cette longue lettre même , s'il trouve qu'elle n'a produit sur ton ame ni changement ni repentir.

Page 1 45 et suii^antes.

BERNARD A PIERRE

Kouvez-vous bien plaisanter de la sorte? Voos y mettei sali doute de l'amitié et une intention bienveillante : mais je crains qfoe tous ne poussiez la plaisanterie jusqu'à vous moquer de moi. Que num langaf^ ne vous surprenne point; votre politesse prévenante et subite est faite pour me donner un tel soupçon; car je vous ai écrit dernièrement en gainant votre dignité avec tout le respect convenable, et vous ne m'arei pas répondu un seul mot. Peu c|e temps auparavant je vous avais adressé de Rome une seconde lettre, et je n'ai pas reçn de vous un tofo. Étonnez- vous maintenant que je n'aie pas osé vous envoyer, à votre tour d'Espagne , quelques futiles paroles. Si j'ai eu tort , quel qu' soit le motif, de ne vous avoir point écrit; certes , vous ne serei pis sans tort aussi , non-rseulement de n'avoir pas voulu me répondre , mais d'avoir dédaigné de le fairq.

Voilà ce que je pourrais vous dire pour vous donner la justification que vous me demandez : mais j'aime bien mieux aller au-devant de vos bonnes grâces qui me reviennent , que d'en retarder le retour par des excuses inutiles , ou en gardant au fond du cœur une rancune que je n'avouerais point : ce que n'admet pas une amitié véritable. Au reste, puisque la charité n'est point soupçonneuse , que tout soupçon disparaisse entre nous. Je me réjouis que vous ayiez réchauffé et rappelé à votre souvenir notre vieille amitié, et que vous ayiez songé à ramener à vous un ami blessé. Vous me rappelez , je reviens de tout mon eoBur* Heureux d'être rappelé , j'ai déjà oublié tout mon ressentimoit. Me yoilà redevenu , comme auparavant, le serviteur sincère de votre sainteté. Grâces vous soient rendues ! J'ai repris auprès de vous mon ex;cellente place , et, comme vous daignez me l'écrire , je suis rentré dans votre intimité. Si par hasard je me suis refroidi à votre égard, comme vous me le reprochez , vous êtes sûr que mon affection se réchauffiora dans les entrailles de votre charité.

Et maintenant , j'ai reçu avec un vif empressement ce qu'il vous a plu de m'écrire : j'ai lu avidement votre lettre , je la relis avec joie , et je ne me lasse point de la relire. Vos plaisanteries me charment , je

Tavoue ; c'est un délicieux mélange d*agréable esprit et de gravité séTère. Je ne sais comment vous arrangez yos paroles avec assez d'art pour que la plaisanterie ne dégénère jamais en légèreté, et qu'en gardant si bien l'autorité de votre caractère vous ne diminuiez en rien la grâce de votre gaité. Vous conservez sans doute votre dignité, afin qu'on puisse vous appliquer ce mot d'un saint homme : Si parfois Je riais, on ne le croyait pas.

Voilà que je vous ai répondu , et que j'ai acquis des droits , je pense» à une lettre de vous plus longue que vous ne me l'avez promise. H faut que vous sachiez ce que je fais. J'ai résolu de ne plus quitter Qairvaux, si ce n'est une fois par an , pour me rendre au Qiapitre général de Qteaux. C'est à Glairvaux que , soutenu par vos prières et consolé par vos bénédictions , je veux finir le peu de jours qui me restent à combattre sur la terre , et attendre mon grand changement. Que Dieu me soit propice , qu'il accueille ma prière et ne me refuse pas sa miséricorde. Mes forces sont brisées , et j'ai une bien légitime excuse de ne plus faire mes voyages accoutumés. Je m'assiérai et je me tairai , dans l'espoir d'éprouver moi-même ce que dit le saint Prophète avec la plénitude de sa douceur intime : // est bon éPattendre le Seigneur en silence. Et, pour que vous ne paraissiez pas être seul à plaisanter, je pense que désormais vous n'oserez plus me reprocher mon silence , et le nommer, à votre manière, un sommeil : car ce silence est appelé par Isaîe , et fort bien à mon sens , le culte de la justice : et ce même Prophète met ces paroles dans la bouche du Seigneur : f^ous trouverez votre force dans le silence et dans Vespértince. — Recommandez-moi aux prières de la sainte communauté de Cluny, en lui présentant d'abord, si vous le jugez bon, les salutations de l'humble serviteur de tous.

PIERRE A BERNARD

Je réponds tardivement à votre lettre bien amicale , bien agréable et bien gaie, à laquelle j'aurais dû moi-même répondre galment et vile. Votre habile sainteté s'en étonnera peut-être et attribuera , je le crains,

ce retard à la négligence ou au mépris. Mais loin 4e moi Tnn ef Vês^n de ces motifs ! car je ne reçois et je ne lis rien avec autant de plaisir que vos lettres. Le porteur de votre correspondance a été cause en partie du retard. Il arriva à Cluny, ne m'y trouva point; et, quoique je fusse peu éloigné ( car j'étais à Marcigny }, il laissa à Ghmy votre lettre, au lieu de me l'apporter ou de me l'envoyer. Je ne veux point faire de reproche à un honnête homme ; je crois que quelques allaires , ou bien la rigueur de l'hiver, l'ont détourné de venir me trouver. Je suis resté à Marcigny un mois, retenu moi-même par mes affaires ou par les neiges; et je ne suis revenu au monastère qu'au commencement de la Quadragésime, Enûn , le sous-prieur à qui votre épitre avait été donnée me l'a remise. Mon cœur en a été fort touché ; et tout aflediODné que je fusse déjà à votre personne, la chaleur d'affection aveelaqndle vous me parlez n'a point permis qu'il restât la moindre froideur dans mon ame. Je fus si touché que je lis alors ce que je ne me sonviens point d'avoir jamais fait , sinon par respect pour la sainte Écriture.; je baisai votre lettre après l'avoir lue. £t pour exciter à vous aimer, selon ma coutume, le plus de frères qu'il m'était possible, je relus à toos les moines qui m'entouraient votre épîlre que j'avais déjà lue pour moi seul , et je cherchai , selon mes forces , à redoubler leur attachement pour vous. Aussitôt je serrai votre lettre, et je l'enfermai dans l'anmAnière d'argent et d'or que j'ai coutume de porter, suivant iliabitade de mes prédécesseurs , pour la distribution de mes aumônes. Ttà kkia raison d'agir ainsi : car votre bienveillance et votre amitié me sont beancoup plus précieuses que l'or et que l'argent.

Je voulais dès le lendemain vous répondre tout ce que j'avais dain l'ame : mais, empêché par les nécessités de chaque jo«r et une eoBtrainte continuelle , j'ai gardé le silence. Ce dur maitre auquel je ne puis résister, ce soin multiplié d'affaires infinies , m'a forcé de me taire plusieurs jours. Ainsi s'écoulèrent quinze jours, un mois entier, pinsieurs mois , pendant lesquels je m'efforçais de trouver le temps de vous répondre sans le pouvoir jamais. Je me suis enfin dégagé d'une chaîne importune , et , bien qu'avec peine , je me dérobe , pour vous écrire, et comme furtivement, au joug et au commandement du maître impitoyable dont je vous ai parlé.

N'allez point trouver que j'insiste trop longuement sur mon retard à vous écrire : car c'est vous qui m'avez forcé à m'excuser, quand vous m'avez dit : » Je vous ai écrit dernièrement en saluant votre

Spûié afec tout le respect convenable, et tous ne m'avez pas répondv un seul mot. Peu de temps auparavant je vous avais adressé de Rone une seconde lettre, et je n*aî pas reçu de vous on Ma, Étonnetvous maintenant que je n'aie pas osé vous envoyer, à votre retour d'Espagne , quelques futiles paroles. Si j'ai eu tort , quel qu'en mM le motif, de ne vous avoir point écrit; certes, vous ne serez pas sans tort aussi, non-seulement de n'avoir pas voulu me répondre , mais d'avoir dédaigné de le faire. »

Voilà ce que vous dites ; et voilà ce que je réponds : J'avoue que je ne pourrais nier le tort que vous m'imputez , si j'eusse dédaigné de ré* pondre à un ami tel que vous, qui m'eût écrit le premier, et que j'eusse dû vous écrire , si vous m'eussiez fait les avances. Mais, autant qu'il m'en souvienne, lorsque vous séjourniez à Rome , c'est moi qui vous al écrit le premier, et c'est vous qui, ensuite, m'avez répondn. Ce n'était plus à moi de vous répondre , puisc[ue je vous avais d'abord prévenu; mais c'était à vous de me prévenir à votre tour, comme je l'avais fait moi-même. J'aurais pu , sans doute , vous récrire après votre réponse : mais vous répondiez si pleinement et si parfaitement à ma propre lettre, que je devais garder le silence. S'il en est ainsi , le tort, en me quittant , passe de votre côté : car vous avez voulu m'ioH puter une faute que je n'avais pas commise , et charger du fardeau d'autrui , pour ne pas dire du vôtre , les épaules de votre frère innoeent. Vous dites que , déjà , dans une autre circonstance , je me sois conduit de la même manière ; je ne m'en souviens pas et ne puis vous répondre ; mais , si je pouvais le faire , une excuse^sofiisttite , ou bien une humble satisfaction , ne vous manqueraient point. Mais vous ajofitez : « Voilà pourquoi le bon droit est de mon côté. » Et moi je soutiens , par les raisons que je vous ai données , que la justice est pour moi , puisque l'on ne peut touver de fante dans ma conduite t et si Je ne voulais vous épargner, j'aurais pu, ce que tous dites devavanéme, prétendre que Je suis l'ami offensé, et vous demander la Juale réparation de vos torts envers moi. Mais je pardonne , selon ma coutume, et je remets toutes les offenses , sans même qu'on m'en prie. Je , ne me souviens d'aucune injure , pour emprunter vos propres paroles : et moi qui m'efforce , non pas en riant , mais très-sérieusement , d'arracher du cœur de plusieurs des haines trè»-connues ; moi qui vous exdte à m'aider dans cet apaisement de passions , je veux , le premier ,

être indulgent envers les autres , et faire d'abord ce que je déaire tfoe tous fassent.

Vous direz peut-être encore : n Pouycz-yous bien plaisanter de la sorte? » Sans doute, mais avec vous, avec vous seul, et non pas avec d'autres : car, avec d'autres que vous, je craindrais de sortir des limites de la gravité, et de me laisser aller à d'oiseuses paroles. Mais, avec vous, je n'ai pas peur de la vanité , et je cherche toujoun à conserver la charité affectueuse ; c'est ce qui fait qu'il m'est tocyours agréahlo de m'entretenir avec vous, et de maintenir entre nous , par de bonnes paroles, le miel si doux d'une tendre amitié. Je me préserve , autant que possible , d'être de ceux qui haïssaient Joseph au fond de leur cœur, et qui ne pouvaient jamais lui adresser une parole de paix. WA à Dieu , et je ne le dis pas pour en tirer gloire , que nos frères et le^ vôtres suivissent mon exemple, et ne s'éloignassent^ jamais de la ligne de la charité qui , seule , après la foi et le sacrement de baptême » noof rend tous frères , et nous unit par les liens d'une consanguinité spirituelle! Plût à Dieu qu'ils redoutassent ce mot de l'Apôtre : Craignêx les faux firéres ! Plût à Dieu qu'ils fissent tous ainsi , et qu'ils préservassent leur cœur de toute pensée de tromperie, et leur langue , adoo le psaume qu'ils chantent , de toute parole aigué !

Ces préliminaires semblent vous promettre de grandes choses , et me servir de préparation à l'accomplissement d'un but plus important. Mais , pour qu'on ne m'applique pas ce vers d'Horace : «Qu'est-ee qoe ce prometteur donnera qui réponde à l'emphase de son début? » , je commence par vous avouer que je n'ai aucun motif, ni grand, ni petit , de vous écrire , si vous ne songez qu'à ces choses estimées grandes et très-grandes , par les hommes du siècle , et par lesquelles ils cherchent à se grandir , à s'exhausser. Mais il est un sujet important, le plus important de tous , et qui a mérité d'être nommé par TApôtre : l'affaire par excellence ; et si vous me demandez le nom de cette chose grave , saint Paul la nomme la Charité. Voilà la raison toat entière , et la seule raison , qui me fait vous écrire aujourd'hui.

J'ai la confiance de garder envers vous la charité la plus Intacte , et je ne désespère point que , par votre zèle , nos frères et les vôtres ne la gardent entre eux mieux que de coutume. Quant à celle que je vous réserve depuis long-temps dans le plus caché de mon conir, il me semble, pour parler comme le sacré cantique, que les grandes eauiL ne pourront l'éteindre , ni les fleuves l'ensevelir. J'en ai fait , je crois ,

retpërience en des circonstances graves : car, comment les petits miS' âeaQx de quelques mauvais bruits pourraient -ils éteindre et engloutir les sentimens sincères et brûlansde mon affection pour vous, quand ib n'ont pu être éteints par les grandes eaux des dîmes (1), ni engloutis dans rimpétuosité des fleuves du pays de Langres (2)? Vouscomprenet ce que je veux dire , et je ne le dis ici que pour que votre sagesse , en se rappelant les preuves signalées de mon constant attachement à votre personne, comprenne que je suis capable, en d'autres occasions, de rester inébranlable dans les mêmes sentimens. . . Je vois que plusieurs brebis de mon troupeau et du vôtre se sont juré une guerre acharnée, et que des hommes, qui devaient habiter avec un seul cœur dans la maison de Dieu , se sont écartés des devoirs d'une charité mutueDe. Je vois qu'ils appartiennent à la famille du même Seigneur , à la milice du même Roi -, qu'ils portent le même nom de chrétiens , le même nom de moines. J'aperçois qu'ils ne sont pas unis seulement par le lien d'une foi commune , mais qu'ils sont , en outre , soumis au joug de la même règle monastique ; et qu'ils cultivent tous le champ du Seigneur avec d'abondantes , mais diverses sueurs. £t , lorsque le nom de chrétiens et la profession monastique les unissent , je ne sais quelle pensée secrète de leur esprit et quel coupable dissentiment les séparent et chassent de leurs âmes cette unité sincère qui devrait tous les rassembler.

0 chose pleine de gémissemens, et que ne sauraient assez pleurer des ruisseaux de larmes! L'orgueilleux archange , autrefois tombé du ciel , y est de nouveau remonté ; et lui , qui ne put s'établir du côté de l'aquilon , a pu s'affermir vers le sud , c'est-à-dire dans la partie la plus splendide du ciel. £t il peut bien s'en vanter , lorsqu'il commande en tyran aux âmes de ceux que leur profession rapproche du del , et qui doivent à tous d'éclatans exemples , lorsqu'il chasse de leurs ocBun cet esprit d'amour qui habite les cieux et se complaît dans une pan fraternelle , et non dans des rancunes mutuelles. . . Mais , pourquoi sont -ils ennemis^ pourquoi cherchent-ib à se déchirer, à se détruire les uns les autres? Que l'on déclare donc les points contestés ; et , s'ib <mt réciproquement quelques sujets légitimes de plaintes , que l'équité

(1) AllatioQ aux dtmes que les Cisierciens payaient à Chray, et dont ita tarent affVvncbb par le pape.

2) Alhnion à la grande conlroTerse «ur l'élection de l'é? Aqoe ëe Langrèt.

des arbitres termine toute controverse. 0 moine ! qu'exiges-Ui de ton frère? Et, pour rassembler sous deux noms tous les diasidens, moine de Cluny , que demandes-tu au Cistercien ; et toi , Gstercien , que veux-tu du Cluniste ? Est-ce des villes, des châteaux, des villages , des fonds de terres , des possessions territoriales grandes ou petites? Est-ce de l'argent , de Tor , une somme quelconque? Parle , agis, propose. Il y a des juges d'équité , et non d'iniquité , prêts h prononeer sur de telles prétentions. Il sera facile de rétablir la paix, de guérir les blessures de la charité , dès qu'on saura les véritables causes d'une disscnaîoii déplorable. Mais je vois que chacun de vous a rejeté les biens de h terre, et n'a rien conservé des richesses mondaines : je vois que, ridies d'une pauvreté divine , vous vous êtes proposé de suivre la pauvreté da Christ. Ce n'est donc pas là cette cause de votre querelle que je cherche, mais je ne renoncerai point à la trouver, je ne me lasserai pas, je ne me reposerai pas, que je ne sois arrivé josqu^au fond de la vérité que je poursuis.

Peut-être la diversité de vos coutumes, les observances variées de Tordre monastique, ont-elles causé vos divisions? Mais si c'est là la vraie cause d'un si grand mal, 6 mes très-chers frères , c'est on Motif bien déraisonnable; et, permettez-moi de vous le dire sans tous déplaire , c'est un motif bien puéril et bien insensé.

Ne vous parait-il pas à vous-mêmes plein de déraison , de puérilité et de folie , et indigne de l'approbation de tout homme sage , de tout esprit sain? En effet, si des usages différens, si la variété infinie des affaires diverses, devaient détourner les serviteurs du Christ d^one charité mutuelle , que resterait-il de paix , de couarde , d'unité , de foi chrétienne , je ne dis pas seulement entre le< moines, mais eotre tous les chrétiens? Et cependant le grand Apêtre a dit : « Aides^TOos les uns les autres à porter votre fardeau : c'est ainsi que vous accomplirez la loi du Christ. » Si donc la loi du Christ , je veux dire la charité , doit être abandonnée par tous ceux qui suivent différens usages , il ne faut plus la chercher nulle part , car nulle part on ne pourra la trouver , si on la déclare incompatible avec des mœurs diverses. L'imivers entier, mes très-chers frères , n'est-il pas rempli dès les temps les plus reculés de nombreuses églises? Eh bien! dans ces églises presque innombrables, reposant toutes dans la même foi, servant toutes ic même Dieu avec la même charité , on trouve autant de couiimi^ diverses qu'il y a de lieux divers. Les unes diflihrent dans

lear chiDt, d^aatres dans les livres de liturgie; cel!esH;i dans tout Tofliee ecdësiastique; celles-là dans le costume; plusieurs enfin dans robserfance des jeûnes. Tout cela , selon les temps , les Heux , les nations, les pays, a été établi par les prélats des églises à qui il a été permis, selon TApôlre, de faire prévaloir leur sentiment particulier en de tels établissemens. Toutes ces églises renonceront-elles donc à la charité, parce que leurs coutumes sont changées? Gessera-t-on d'être chrétien parce qu'on diffère par des usages? Le bien suprême, le bien de la paix , périra-t-il entre tous , parce que chacun fait le bien d'une manière différente? Ce n'était pas l'avis de saint Ambroise qui , par sa vie et ses ouvrages, fut un grand docteur de l'Église : car il dit , en parlant du jeûne du samedi qu'il avait vu observer à Rome, et qu'il n'avait pas retrouvé à Milan, quand il en fut évêque : n Lorsque je suis à Milan , je suis la coutume de cette église , et je ne jeûne pas. Lorsque je suis à Rome , j'observe le jeûne ordonné par l'Église romaine. » C'est aussi pourquoi saint Augustin, le père de l'Église , en racontant la dévotion de sa pieuse mère , dit que , ayant voulu faire à Milan ses offrandes , selon la coutume qu'elle avait vu pratiquer en Afrique , et contre l'observance des églises d'Italie , elle en fut empêchée par saint Ambroise.

Mais pourquoi insister là-dessus? il est inutile d'entourer de témoignages et d'exemples une chose si évidente : puisque, surtout, ni chez les anciens la différence d'époque du temps pascal lui-même , ni chez les modernes la différence bien connde du saint sacrifice entre les Grecs et les Latins, n'ont pu ni blesser la charité, ni engendrer aucune espèce de schisme. Les Saints Pères , et les livres approuvés qu'ib ont laissés à l'Église , attestent qu'en Orient et en Occident on célébrait la Flque à des époques diverses , et que cette diversité se rencontrait dans la même Ile entre les Anglais et les Écossais , plus anciennement chrétiens que les Anglais. Nous sommes témoins nous-mêmes que , de nos jours, l'église romaine et l'église latine offrent à Dieu le sacrifice du pain azime ; tandis que l'église grecque et la plus grande partie de 1*0rient, non pas des barbares, mais des nations chrétiennes, sacrifient avec le pain fermenté. S'il en est ainsi , il est dair que les anciens et les modernes ne se sont point écartés d'une charité réciproque à cauw de ces dissemblances si célèbres et si éclatantes; parce qu'ils n'ont rien trouvé là qui offensât la foi et la charité. Et pourquoi vous dis-je tout cela? afin que, ô mes frères, si dos usages différens ont désuni

vos cœurs , si la diversité des coatiunes vous a séparés , si Tesprit de paix et de charité languit parmi vous à cause de telle on telle institatioQ qui vous a été diversement léguée pas vos fondateurs , vous reveniez à Tunité , ramenés par les vénérables exemples de tant de Pères, et que vos esprits, délivrés de cette perte de la charité, la plus redoutable de toutes les maladies , reprennent une pieuse vigueur , à Timitation des Saints qui, se guérissant de leurs infirmités hnmahies, sont devenus forts et courageux pour combattre.

Ici Plerre-Ie-Vénérable entre dans une grande diacusrion que je passe , moins à cause de sa longueur, que parce que j'ai dcmné , dans le texte de cet £'5501 , Tanalyse des pcûnts capitaux de la controverse et les principaux traits d'uiie si belle lutte. Puis il conclut ainsi :

Enfin, je reviens à vous, mon très-cher ami, à qui cette lettre est adressée , pour mettre fin à mon importune prolixité, par où j'ai commencé. Ce qui m'a porté à vous écrire , je vous Pai déclaré plus haut, du fond de ma conscience , c'est la seule charité. Je me suis efforcé de la réchauffer entre nous, autant que cela peut dépendre de nous deux, de ranimer notre attachement accoutumé , et de le rendre plus grand encore. C'est à vous , que la suprême Providence a choisi pour être la pure et forte colonne sur laquelle repose l'édifice monastique ; c'est à vous, que Dieu a fait briller de nos jours, comme un astre éclatant, pour servir, par vos exemples et vos paroles, de brillant flambeau anx moines et à toute l'Église latine ; c'est à vous de donner tout ce que vous pourrez à l'accomplissement de cette œuvre divine, et de ne pas souffrir plus long-temps de fatales dissidences entre les plus renommées congrégations du même nom et du même Ordre. J'ai tâché toujours de maintenir la bonne harmonie entre mes frères et les vôtres, et, s'il était possible , de confondre ensemble tous les cœurs dans une charité parfaite. En public , en particulier, dans nos grandes assemblées conventuelles , je n'ai cessé de travailler à ce but et à effacer cette rouille de jalousie et d'animosité qui ronge secrètement nos entrailles. Joignes

▼os efforts aui miens, avec toute la grâce que Dieu a mise en vous, pour cultiver lé champ commun ; et si nul de nos contemporains n*y a plus que TOUS jeté de bonnes semences , que nul aussi n'ait employé plus de soin et plus de zèle à y déraciner les plantes funestes. Par votre éloquence sublime et enflammée , que Tesprit de Dieu inspire , chasses de leurs cœurs , pour ne pas parler plus sévèrement , cette jalousie puérile; de leurs langues, ces sourds murmures; et , en dépit d'euxmêmes , remplacez ces faiblesses , au fond de leurs âmes , par une affection fraternelle. Que la variété des couleurs et la diversité des usages ne séparent plus désormais votre troupeau du nôtre , et qu'une charité universelle , émanée de l'Unité suprême , réforme ce qui est corrompu , rassemble ce qui est brisé , réunisse ce qui est divisé. Ne convient-il pas que ceux qui ont le même Dieu , la même foi , le même baptême , que la même Eglise renferme , et qu'attend la même vie étemelle et bienheureuse, n'aient aussi, suivant TEcriture , qu'un Sftul coeur et qu'une seule ame ?

PIERRE A BERNARD

Les jours de l'homme sont courts : ils fuient et ne reviennent plus-, et ne laissent aucune trace derrière eux ; avec eux, Thomme misérable ' passe comme Feau qui coule , et se précipite vers un but qu'il ignore. Toflà pourquoi il faut se liAter et ne pas se tromper soi-même. Il est dangereux de rien remettre au lendemain* car nous ne sommes pas libres de retarder, et TEcriture nous crie : L'homme na aotlpcu ce qu'amènera le jour à venir. Obéissons-lui donc , lorsqu'elle nous dit encore ailleurs : Fais de suite tout ce que ta main peut faire.

A quoi bon ce langage? mon très-cher et très-vénérable frère, je ne ^le point ainsi pour stimuler votre activité , comme si vous étiez oisif, vous, dont je connais, avec le monde entier, les nombreuses et saintes ceuvres. Je ne parle point ainsi pour vous reprocher quelque négligence , à vous qui vous nâtez avec tant de sueurs vers les choses célestes et étemelles. Cest ane folie de dire : courez ! à ceux qui cou- ^nt dans le stade. Mais ce n'est point folie de leur dire : courez , de

façon h atteindre le but. Ayec Faidedu Seigneur, tous avei josqu'id fait bien de glorieuses courses; mais il ne faut pas toos arrêter, vmnâ que TOUS n'osiez vous dire à yous-méme avec confianoe : J*ëi eomsommé ma course, et fai gardé ma foi au Seignmr. Je sais biaa que fai l'air, comme on dit, d'enseigner Biinerre; mais je n^M pas du tout cette intention : seulement je prétoMis Tom «yertir de toutes mes forces de mettre vos soins à achever ce que vws vrez dans l'esprit. Et pour ne plus différer, et ne vous pas tenir plut longtemps en suspens , écoutez où je veux en venir.

Je m'afflige , et depuis long-temps je me suis aflfa'gé, Mfûc me tyoK pathie profonde, du triste spectacle que donnml aa monde» an hommes comme aux anges, une foule de chrétiens imparfaits. Faibles, misérables et insensés qu'ils sont à l'égard du Qnîsl! jusqu'à eette heure ils supportent la faim et la soif, ils souffrent la nudité et le tra- Tail des mains , et peu s'en faut qu'ils n'accomplissent dans knr entier les commandemens de saint Paul : ce qui est pesant, ils le font; ce q[à est léger, ils ne veulent pas le faire. Nous avons entendu, disait le ditciple bien-aimé , les commandemens de noire madré, et ils ne mmipoê lourds pour nous.

Vous observez les commandemens sévères du Christ, lorsque tous jeûnez , que vous veillez , que vous travaillez , que vous vous fatiguez ; et vous ne voulez pas garder le plus doux des préceptes, celui de l'amour. A cause des paroles du Seigneur, vous vous maintenez dans les voies ardues , vous les gravissez avec courage ; et vous n'écoutei pat ees mêmes paroles , quand il s'agit de marcher dans une voie douce et d'y avancer en paix et en repos. Vous châtiez votre corps , vous le somneltez à la servitude pour ne pas être réprouvé : et vous ne redoutez fo d'être repoussé de Dieu , pour avoir refusé de vous nourrir et de fortifier avec le lait et le miel de la charité ? A quoi bon vous dans les macérations , si tous ces supplices corporels sont rendis kmtiles par l'absence de charité ? A ce grand péril de vos frères , à eette dangereuse maladie des âmes , vous pouvez apporter remède, 6 trèscher Bernard , si vous savez , avec un art digne d'éloges , unir à notre communauté la congrégation de Clairvaux , ces brebis du Quist qui se reposent entièrement sur vous, et pour qui, après Dieu, vous êtes ee qu'il y a de mieux dans l'univers. Vous vous étonnez peut-être que je me sois servi de cette expression : avec un art. Mais n'«ii soyez pas surpris : j'emploie une locution accoutumée. Le gouvernement des

unes est l'art par excellence ; et cet art vous est nécessaire , si vous voulez mener à fin une œuvre si louable, si salutaire, si agréable à Dieo. Quel est cet art , me direz-vous? votre sagesse n'ignore pas que le nombre des insensés est infini , et que celui des hommes sages est petit et limité. Vous n'ignorez pas qu'il y a un œil de l'esprit aussi bien qu'on œil de la chair. Vous tous souvenez qu'il est écrit : Vhomme animal n'a pai la pereepUon de ce qui appartient d l'esprit de Dieu. Or, voUà où tendent mes paroles. Des couleurs différentes , des habitations diverses, des coutumes dissemblables s'opposent k Tamour et sont eootraires k l'unité. Le moine blanc Jette les yeux sur le moine noir et le rcgaide^Mmime une chose monstrueuse. Le moine noir regarde le moine bknc et le tient pour un informe prodige. Les nouveautés fanilent un esprit enraciné à d'autres habitudes; il est difficile quil approuve ce qu'il n'a pas coutume de voir. Telle est l'impression qu'éprouvent ceux qui s'attachent aux choses extérieures , et qui ne font pas attention à ce qui se passe au fond des amcs. Mais Pœil de la raison, l'œil de l'esprit ne voit pas de la même manière : il aperçoit, il reconnaît, il comprend que la diversité des couleurs, des usages, des habitations, n'est de rien parmi les serviteurs de Dieu, puisque , suivant l'Apôtre , f7 ne s'agit plue de circoncision et de prépuce, mais du renouvellement de la créature, et qu'il n'y a plus de Juif ou de Grec, de mâle ou de femelle, de barbare et de Scythe , ffeseUne et é^homme libre, et que le Christ est tout et dans tout. Voilà ce que les hommes de l'esprit voient , reconnaissent et comprennent clairement ; mais tous ne sont pas ainsi : il est peu d'hommes à qui soit donnée cette vue intellectuelle. Il faut , à mon avis , se mettre a« niveau des inférieurs , et se conduire avec eux avec une sorte de précautions distributives , selon celui qui a dit : Je me suis fait tout à tous, afin de les gagner tous. Je ne dis pas cela pour que les couleurs se confondent en une seule , c'est-à-dire, que l'on passe du blanc au noir , ou du noir au blanc. Je ne dis pas cela pour que les vieux usages s'échangent avec les usages nouveaux, ou les nouveaux avec les anciens; je ne dis rien de tout cela , bien qu'assurément je pusse le dire en grande partie avec beaucoup de raison. Mais je crains que , si je disais, à cet égard , tout ce que je pense , je n'irritasse mes adversaires , que je répandisse mes paroles dans le vide ; et , qu'au lieu de calmer réciproquement les deux partis, je ne fisse que les aigrir par de désagréables paroles. Que rhacnn donc conscr^-e la couleur qifil a choisie ,

et les coutumes auxquelles il s'est voué avec foi et charité; que les maisons, du moins, soient unies, et que la variété des coaleurSy des usages, des habitations, devienne indifférente; que, paimilesservîteim de Dieu , la charité soit ainsi excitée et nourrie , et que Finjastioe , n contraire àla charité, soit réprouvée et bannie. Cette amélioration pourrait avoir lieu, sinon entièrement, au moins en grande partie , selon moi, si, lorsque les moines de l'ordre ancien viennent dans les monastères et dans les demeures des moines nouveaux , ils n'étaient pas exclus de l'Église , du cloître , du dortoir , du réfectoire , et du reste des appvtemens conventuels. Si le moine qui arrive recevait un logement el liiospitalité dans l'habitation commune de ses hôtes , le scandale serait enlevé de son cœur, et sa bouche n'aurait plus sujet de se plaindre etde médire, n ne pourrait plus répéter ce qu'on a coutume de l'entendre dire tons les jours : est-ce que je suis un juif? Je me croyais chrétien , et l'on me traite comme un paycn; je me croyais un moine, et l'on me rejette comme un publicain ; je me croyais un concitoyen , et je sais exclus comme un Samaritain. Certes, je reconnais bien à présent que les juifs ne vivent pas avec les Samaritains.

Et qui pourrait rappeler toutes les plaintes médisantes , semblables à celles-ci , et excitées par les mêmes causes ? Que la charité donc , telle que je la conçois , ferme la bouche de ceux qui éclatent en ces discours mécontens , pour ne pas dire injustes : songeons aux infirmes dont le Christ s'est nommé le médecin. Préservons du scandale les petits ; redoutons la meule de moulin , tournée par un pauvre âne , qui jette dans le mer les passans qui n'y prennent garde.

Et qu'on ne redoute pas ce que je me suis entendu dernièrement objecter , à Oairvaux , par quelques frères avec qui j'en conférais; ils prétendaient qu'il était à craindre que , s'ils accueillaient , dans l'imérieur de leurs cloîtres, les moines étrangers, ceux-ci, elErayés de la rigueur de la règle et de l'insolite sévérité des alimens , prissent en haine une hospitalité aussi dure , et aimassent mieux , désormais , ne pas entrer dans de tels cloîtres , que de s'assujettir à de telles coutumes. A cela je réponds encore ce que j'ai déjà répondu : qu'on supprime seulement le scandale de refuser l'entrée des cloîtres, mais que l'hospitalité accordée reste conforme à votre règle; que votre demeure soit partagée par les moines étrangers , et que vos services leur soient offerts comme on les pratique parmi vous ; que ceux qui voudront entrer au milieu de vous se contentent des coutumes qu'ils y trouve-

ront établies , et suiyent , en cela même , l'usage des apôtres , Tusage des disciples du Christ , à qui leur maître a dit : Buvez et mangez ce fut sera prés de vous. S'ils ne veulent pas se conformer à cette loi , il ne leur restera rien à objecter ou à dire ; ils ne pourront plus, désormais , se plaindre que des moines soient chassés des cloîtres des moines ; ils ne pourront plus déplorer la charité blessée et le schisme des moines, tandis que les cloîtres devraient rester ouverts à tous, et leurs maisons prêtes sans cesse à recevoir leurs hôtes.

Et, quand j'admets que ceux qui sont reçus dans vos cloîtres doivent se conformer , selon la règle , à la coutume du lieu , c*est que j« veux bien oublier, et je suppose que vous ne l'avez pas oublié vousmême , ô mon révérend frère , ce que dit la règle sur la réception des hôtes : car , après avoir prévu ce qui concerne l'adoration , la prière , la lecture, cette règle ajoute : En autre, qu'on témoigne aux hâtes toute rkumanité possible. A mon sens , ces paroles commandent de montrer plus d'humanité encore envers l'hôte qu'envers l'habitant de la maison , envers l'étranger 'qu'envers l'indigène , envers le pèlerin qu'envers Thommc du sol ; et cependant la règle ne se borne pas il recommander , avec moi , seulement plus d'humanité, mais toute humanité. Cette dernière , à mon sens , ne consiste pas à donner le superflu , mais le nécessaire ; et aussi ne se bome-t-elle point à ne faire que ce qui se fait chaque jour pour les gens de la même maison , mais elle se conduit généreusement et presque extraordinairement, comme on a coutume d'agir en pratiquant , envers les étrangers , le devoir de l'hospitalité. Il me semble donc que toute sorte d'humanité doit être montrée telle que je rentends , non-seulement aux clercs et aux laïques du dehors , mais aux moines mêmes qui pénètrent dans l'intérieur de vos cloîtres. Et, que dis-je, aux moines mêmes? C'est surtout aux moines que vous devez de pareils égards , bien plus même qu'aux clercs et aux laïques. Si , en effet , ce précepte est juste : Faisons le bien envers tous, et surtout envers les serviteurs de la foi , il faut faire le bien à tous les clercs et à tous les laïques , et surtout aux serviteurs du même ordre monastique. L'Apôtre , dans les paroles que je viens de citer , préfère les serviteurs de la foi , c'est-à-dire les chrétiens aux juifs et aux payens : et moi , par analogie , je mets les moines avant les autres chrétiens. Donc , les moines , pour remplir les préceptes d'humanité , ne doivent pas faire , dans l'intérieur de leurs cloîtres , au moine , leur hôte , une réception moins douce et moins complaisante

qu'au clerc et au laïque , reçus par eux hors des doltres. llab je ne yeux pas insister là-dessus ; que seulement les moines , tant qulb demeureront vos hôtes , partagent vos cloîtres ; qu'ils se contentent , fi c'est votre désir , de votre nourriture quotidienne , de vos réglemens, de votre institut. S'ils veulent entrer près de tous, qulb sapportent, comme je l'ai dit , ce que vous faites , ce qui se pratique parmi vons ; par, s'ils refusent d'entrer , ils oesseront du moins de se plaindre; que si leurs plaintes continuaient, le tort serait de lenr côté, el la duurité du vôtre.

Et ce que Je dis id , Je me dois cette justice, j'ai comufloeé par le pratiquer : et j'ai prêché d'exemple avant de prêcher en pirdic». n y a plus de qninxe ans qne j'ai admis et que j'ai ordonné d'admettre tous les frères de votre Ordre dans les dottrei de ma dépendance , excepté à Gluny. Malgré mille instances contraires qui m'ont été faites, je n'ai eu nul souci des couleurs blanches et noires mêlées ensemble dans nos couvens. Je vous avertis donc, en toute assurance, de faire ce que j'ai fait, et d'ouvrir à nos frères, sans exception, vos habitations conventuelles, comme j'ai ouvert à vos frères tons nos monastères, hors un seul. Si vous agissez ainsi, je lèverai même l'exception que j'ai faite de mon principal cloître , et j'ordonnerai qnll vous soit accessible comme tous les autres. Que les frères de nos deux ordres apprennent peu à peu par la fréquence de leur co-halntatioD, mieux qqe par nos discours , qu'il est puéril de distinguer les coulears, et qu'entre moines que la même foi et la même charité doimit rendre de vériMibles frères , il ne faut pas se séparer pour des variétés de coutumes.

Je vous écris cela à la hâte , ô mon très-cher, afin de pouvoir vous l'envoyer plus promptement, et avant le jour indiqué, m'a-t-oa dit, à la Toussaint prochaine , pour une réunion d'abbés de votre Ordre. Entre autres choses qui se traiteront dans votre chapitre, soometteileur ma proposition et amenez-les à partager ma pensée qui, je le crois, est aussi la vôtre. Mettez-la de suite en pratique parmi tous les frères de Giteaux } que partout elle soit promulguée et exécutée. Glez-leur les paroles de Dieu : Vmt ce que voui voulez que le$ hommes voue faeeent, faites-le-leur vaue-même. S'ils veulent entrer dans nos doitres, qu'ils ne nous ferment point les leurs. S'ils exigent des autres les services que prescrit la charité , qu'ils rendent la pareille , à l'exemple de celui qui ôii: Je ne suis pas tenu pour Hrt

servi, mais pour servir. S'ils veulent qu'où les serve à leur tour, qu'Us servent aussi leurs frères , c'est-À-dire les membres du Christ , afin de remplir ce précepte : Que la charité vous porte à vous servir muiuellemeni. Que tout soit commun à tous, nourriture et habitation. Cest ainsi que des coeurs d'abord séparés pourront se réunir, et que, voyant qu'il n'y a plus entre eux aucune distinction , de désunis, pour ne pas dire d'ennemis qu'ils étaient, ils apprendront , par Pin^iration de celui qui inspire ce qii'U vent, à ne plus former ensemble qu'im seul cœur.

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BERNARD A INNOCENT U

Tandis que j'étais à Rome , j'y vis arriver aussi FarcfaeTéque de Lyon , et bientôt après, le doyen de l'église de Langres, Robert, et le chanoine Olric , demandant pour eux et pour le chapitre de Langres la permission d'élire un évéque ; car le pape leur avait écrit de ne point procéder à cette élection sans le conseil des hommes religieux. Ils désirèrent et sollicitèrent mon entretien pour réussir dans cette négociation : Je ne consens à vous aider, leur dis-je , que si je sais, que si je suis sûr que votre intention est de choisir un homme probe et digne. Ils me répondirent qu'ils s'en remettaient à ma volonté sur le but et le résultat de Taffaire, et qu'ils ne feraient rien sans mes conseils. Us m'en donnèrent leur promesse formelle. Mais , comme je n'avais pas en leur parole assez de confiance, l'archevêque se joignit à eux pour me persuader, et prit le même engagement. Il ajouta que, si le clergé de Langres entreprenait d'agir autrement, quoi qu'il fit, il n'obtiendrait pas la ratification archiépiscopale. Le chancelier de l'archevêque fut appelé en témoignage. Ces précautions ne nous suffirent pas. Nous nous présentâmes devant le pape , pour que nos conventions fussent confirmées par sa bienveillance et son autorité. Mais auparavant nous nous étions longtemps entretenus ensemble de l'élection à faire , nous avions indiqué plusieurs personnes, et, dans le nombre, deux enfin à l'égard desquelles nul d'entre nous ne manifesta de répulsion , quelle que dût être celle que préférerait Téleclion. Le pape ordonna l'exécution immuable de notre accord. L'archevêque et les clercs de Langres sanctionnèrent l'arrangement. Us partirent, je demeurai à Rome quelques jours de plus^et dès que je pus obtenir du Saint-Père la permission de partir moi-même, je me mis en route pour Clair vaux.

Après avoir traversé les Alpes , j'appris que le jour était proche oùl'on devait solenniser le sacre de Tëlu au siège de langres. Plût à Dieu que nous eussions recueilli sur son compte de meilleures choses et de plus dignes renseignemens ! Je ne veux pas répéter ce que j'appris malgré moi. Que dirai-je? Quelques hommes pieux, qui étaient venus à ma rencontre pour me saluer , me persuadèrent de passer par

LyoD, si cela m^était possible, aûn d'empêcher, par ma présence, Taccomplissement d'une chose funeste. Malade et fati^é , je n'avais pas dessein d'alonger ma route par ce détour; d'autant plus que je n'ajoutais pas , je l'avoue , une foi entière aux bruits qui couraient. Qui pouvait croire, en effet, qu'un honune aussi éminent qu'un archevêque pût agir avec assez de légèreté , pour imposer les mains à une personne entachée, au mépris de sa propre promesse et d'un ordre pontifical? Je me rendis cependant aux sollicitations pieuses, et me dirigeai vers Lyon. L4, tout ce que j'avais entendu dire, je le vis. On apprêtait, je ne dirai pas la fête, mais la fatale cérémonie. Et cependant, le doyen, et , si je ne me trompe , la plus grande partie du chafrftre de Langres réclamaient ouvertement et avec persévérance : des rumeurs honteuses et déplorables s'élevaient de tous côtés , s'accroissaient sans cesse et remplissaient la ville.

Que faire? Je vais trouver l'archevêque, je lui rappelle avec respect et la promesse qu'il a faite et l'ordre pontifical qu'il a reçu. Il ne nie rien, il rejette la cause de cette prévarication sur le fils du duc de Bourgogne , et m'assure que , s'il n'a pas tenu la parole donnée , c'est en contemplation de la paix , et pour ne pas irriter le prince Bourguignon. Enfin , il proteste que désormais il ne se conduira que selon ma volonté. Je le remercie alors ; non , lui dis-je , que ce ne soit pas ma volonté qui prévale , mais bien celle de Dieu. Pour que la volonté divine soit connue , exposez l'affaire dans le conseil des évêques et des antres ecclésiastiques qui , sur votre convocation personnelle, sont déjà à Lyon ou vont y venir pour solenniser le sacre. Si , après avoir invoqué TEsprit-Saint, l'assemblée est unanime pour achever ce que vous avez commencé, continuez et accomplissez le sacre ; s'il y a dissidence, suspendez la cérémonie , selon le conseil de l'Apêtre : Ne touê hâtez jamais d'imposer les mains à qui que ce soit

Mon conseil parut bon à suivre. Cependant on annonce l'arrivée de l'élu; il descend dans une hôtellerie , et non au palais archiépiscopal. U arrive le jeudi soir, il repart le samedi matin. Ce n'est pas à moi de dire pourquoi il ne s'est pas présenté à l'archevêché , but évident de son long voyage. On aurait pu croire d'abord que c'était par humilité monastique, et par mépris pour les honneurs, si la suite n'eût démenti ces présomptions favorables. Et, en effet , quels ne durent pas être mes soupçons, quand rarchevéque, au retour d'une entrevue aver

lui , protesu publiquement qu'il ne consentait à rien, et résittait directement à toute conciliation ?

Enfin l'archevêque, par l'intermédiaire de quelques chanoines de Langres qui se trouvaient alors à Lyon , et par des lettres qui exifteot encore, ordonna de recommencer l'élection. Ces lettres sont présentées et lues au chapitre de Langres ; puis immédiatement, 6 honte! on. donne lecture d'autres lettres de tout point contraires aux précédentes , assurant que la consécration est seulement différée , et non p<rint rétractée , assignant le lieu et le jour à la décision de Ydùàn dont les autres lettres annonçaient la conclusion. On aurait cru que œs lettres étaient non-seulement de personnes différentes, mais de personnes parlant et discutant l'une contre l'autre ; si la même image empreinte sur la dre du cachet , et le même nom signé au bas des lettres, n'eossent clairement appris à tous que ce qu'elles contenaient de bon oo de fatal émanait de la même source. On tient entre ses mains les lettres contradictoires : quelle que soit la lettre à laquelle on obéira, on sent qu'on sera forcément rebelle. Car, si vous admettez la prendtee lettre, la seconde vous condamne. Si vous vous conformeE & la der^ nière , la première s'élève contre vous. Et plût à Dien qoe la seeonde lettre, comme elle a pu détruire la première, pût elleHBième se défendre contre une troisième! Mais voilà lettres contre lettres, ordre et contre-ordre ; de sorte qu'il ne faut plus dire avec Isale i Ordotme eiperriite, mais ordonne et rétracterai.

Dans ces entrefaites, celui qui avait fui Ja consécration, et refusé Félection nouvelle, court en hâte auprès du roi. U obtient, on sait par quels moyens, l'investiture royale. Bientôt par des lettres directes en change le lieu indiqué, on devance le jour, afin que, en leur enlevant la convenance de jour et de lieu , on enlève aux contradieteors la liberté d'agir, et qu'on escamote, pour ainsi dire , le Joor de la consécration aux appelans futurs.

Au reste , il n'y a point de dessein qui puisse prévaloir contre le dessein de Dieu , qui a décrété, dans sa providence , qu'il ne manquerait, dans cette grave circonstance, ni contradicteurs, ni appelans. L'appel a été tranché par Falcon , doyen de l'église de Lyon ; par Pontius, archi-diacre de Langres; par Bonami, prêtre et chmoine de l'église de Langres , et enfin par nos frères Brunon et Geoffroy ; tous ignorant certes de qui vient la prédisposition de leur cceur, mab intervenant, sans aucun doute, par la prévoyante volonté de Dieu. Car

le délai fut si court, qu'à peine, en apprenant le jour fixé, ai-je eu quatre jours pour dépêcher un message et tâcher de prérenir, non le sacre, mais le sacrilège. Mon messager lui-même a protesté, etdté celui qu'on allait consacrer et le consécrateur lui-même au tribunal pontifical. Le messager était encore un chanoine de Langres. Voilà la vérité, je ne mens sur rien. Je ne dis rien en haine de personne; fe dépose de. iMt avec franchise et par l'amour seul de la vérité que j'atteste.

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Je crie encore vers vous, je frappe encore aux saintes portes romaines, sinon avec des paroles retentissantes, du moins avec des pleurs et des gémissemens. L'injustice opiniâtre des hommes perdus qui persistent dans leur iniquité me force à renouveler mes cris. Ds se sont rassurés eux-mêmes en commettant prévarication sur prévarication, iniquité sur iniquité, et leur orgueil UMmte toujours. Leur fureur n'a fait que grandir, et la honte et la crainte de Dieu se sont évanouies. Celui qu'ils n'ont pas craint d'élire , contre votre disposition prudente et sage, ô très-Saint-Père , ils ont osé le consacrer malgré notre appel à Rome. Et cette coupable audace a été partagée par l'archevêque de Lyon, Tévêque d'Autun, l'évêque de Mâoon et leurs amis les Qunistes ! Hélas ! quelle multitude d'hommes pieux seront désolés, slb sont condamnés à subir un pareil joug et si effrontément imposé! ce sera pour tous un supplice égal à celui d'être forcés de courber les genoux devant Baal , ou, pour parler avec le prophète , de faire un pacte avec la mort et de contracter une alliance avec l'enfer. Que deviennent, je le demande, le droit, la loi, l'autorité des saints canons et le respect de la majesté catholique? L'appel qui profite au plus humble des opprimés, l'appel lui-même ne m'a servi de rien. Où l'or commandait , l'argent rendait la sentence. I^es lois et les canons restaient muets, la raison et l'équité hors de saison, et, ce qui est plus insupportable encore, les mêmes traits menacent d'assiéger la citadelle apostolique. Menace ridicule! car elle a été fondée sur la pierre solide.

Mais que fai»je? mon affliction m'emporte hon des bornes, je Fa voue. 11 ne m'appartient pas d'accuser ou de reprendre qui que ce soit; il me suffit de montrer ma douleur. Lorsqu'il plut enfin & TOtre sérénité de me permettre de revenir au milieu de mes frères , après de longs délais et de nombreux travaux supportés an service de l'Église romaine ; bien que mes forces fussent abattues, c(Mnme si J'eusse fait le mal , cependant , joyeux de rapporter dans mes mains Pétendard de la paix , je suis rentré heureusement dans mon monastère. I*ai cru que je passais du labeur au repos , et qu'il m'était permis enfin de réparer ce que mes voyages ont interrompu de mes études spirituelles et de mon repos pieux : et voilà que les tribulations et les angoisses reviennent encore me trouver ; voilà que , étendu sur mon lit, une douleur d'ame, plus forte que celle du corps, vient m'assaiUir i car ce n'est point un ennui temporel que je déplore. D s'agit du saint de mon ame , et ce salut est dans mes mains. Voulez-vous qne je confie mon ame à l'homme qui a perdu la sienne ? Je sais que vous ne le voudrez pas. Eh bien! je vous l'ai dit, il vaut mieux, pour mon salut étemel , que je fuie le diocèse de Langres , que de consumer le reste de mes jours dans la tristesse , et de risquer encore ma mine spirituelle. Mais que plutôt Dieu vous inspire un parti meilleur ! Souvenez-vous, je vous en supplie, de ce que j'ai fait pour vous: jetez les yeux de votre miséricorde sur votre enfant, voyez son affliction, et délivrez-le de ses angoisses. Ah ! n'oubliez pas tout ce que Dieo a fait pour vous et pour sa gloire , et , comme par reconnaissance de ces dons, anéantissez tout le mal que je déplore.

BERNARD A INNOCENT U

Très-miséricordieux Saint-Père, n'avez-vous pas ordonné qu'on élût pour chef de l'église de Langres un homme religieux et capable, et, de l'avis de votre humble fils , l'archevêque de Lyon n'a-t-il pas lui-même en personne recueilli cet ordre de votre bouche apostolique et promis de l'exécuter fidèlement? Cette promesse n'a-t-elle pas été confirmée et réitérée de la manière la plus solennelle? N'a-t-il pas engagé

sa parole? comment a-t-il dune osé ehanger ce qui a été arrêté devant TOUS avec maturité de conseil et pour le bien de la religion? Comment a-t-il été assez présomptueux que d'entreprendre une chose inconvenante , au mépris de votre majesté , au scandale de votre faible serviteur? Comment un homme de bien n'a-t-il pas rougi de dire oui et non dans la même affaire , et d'essayer d'imposer un joug indigne à one multitude d'hommes religieux et de fidèles enfans de l'Église romaine, contre votre saint décret et sa promesse personnelle? Informezvous, très-Saint-Père, informez-vous de quelle réputation est entouré, auprès des étrangers comme auprès de ceux avec lesquels il vit , cet homme que l'archevêque se hâte de consacrer? car la pudeur me défend de dire ce que la renommée répète sur lui , ce que la diflamatlon la plus retentissante a révélé à tous. Que vous dirai-je? mon ame est triste jusqu'à fuir. Et déjà j'aurais fui , si je n'eusse été retenu par l'espérance des consolations que j'attends de vos miséricordieuses entrailles. Je voulais vous faire dans ses lamentables développemens le récit de nos misères : mais ma main se sèche de tristesse , ma pensée s'obscurcit, ma langue a horreur de raconter l'odieuse fraude, les manœuvres , la témérité , l'infidélité , la perfidie dont nous sommes victimes. Qu'est-il besoin de parler davantage? votre fils, l'archidiacre Pontius, qui, dans cette affaire, s'est toujours conduit avec autant de fidélité que de constance , vous racontera, très-Saint^Père , et tout le mal consommé que nous déplorons , et tout ce que nous vous supplions de faire à l'avenir. Croyez en lui conune en moimême. Quant à moi, je ne puis que vous adresser ces dernières el seules paroles : si une si criminelle et si entreprenante audace n'est point vaincue, je n'aurai plus, je le sens bien, qu'à terminer ma vie dans la douleur, et ce qui me reste d'années dans les gémissemens.

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