A LOUIS-LE-JEUNE , ROI DES FRANÇAIS
Quand Tunivers entier conjuré voudrait me faire attenter & la majesté royale, je demeurerais dans la crainte de Dieu, et je n'oserais jamais m'élever témérairement contre le Roi que Dieu a consacré lui-même. Je sais bien où j'ai lu ces mots : Résister au Pouvoir, &est résister à V ordre de Dieu, Mais je sais aussi combien un chrétien doit éviter le mensonge , et à plus forte raison un homme li^ comme moi à la profession monastique. Je dis donc la vérité , la plus pure vérité; c'est contre mon espérance, contre ma pensée et contre celle des évéques français, que le prieur de Clairvaux a été choisi pour évéque de Langres. Mais Dieu trouve toujours le moyen de vaincre les résistances humaines ; il domine à son gré les volontés les plus rebelles et les asservit à ses desseins. Comment n'aurais-je pas redouté , pour un homme que je chéris comme moi-même , les périls de Tépiscopat que J'ai tant redoutés pour moi ? comment n'aurais-je pas fui avec effroi la société de ceux qui imposent aux autres de graves et insupportables fardeaux qu'ils n'osaient pas eux-mêmes toucher seulement du doigt? Cependant ce qui est fait est fait. Rien contre votre autorité , tout contre moi. Le bâton sur lequel s'appuyait ma faiblesse est brisé; la lumière de mes yeux m'a été dérobée ; mon bras droit m'a été enlevé. Je suis tombé dans un abime et les flots m'ont englouti tout entier. De tous côtés les inimitiés m'environnent , et nulle part la voie ne m'est ouverte pour me soustraire
à leur colère. Où je fuis les charges accablantes , là même je les subis malgré moi et avec amertume ; je résiste en vain au fatal aigoOIon qui me presse. Peut-être vaudra-t-il mieux céder yolontairement , que de m'épuiser dans une volonté rebelle.
Mais je me soumets à celui qui en a autrement ordonné, à celai contre lequel il n'est ni prudent , ni possible à moi , ou même au roi des Français, de lutter en pensée ou en action : car il est quelquefois terrible pour les rois de la terre; et il serait horrible même à tous, 6 Koi , de tomber entre les mains du Dieu vivant. Oh! qu^il m^a été cruel d^apprendre que votre conduite a été si opposée à votre éducation religieuse! Oh! que le chagrin dcTEglise serait amer, si, après s'êtrereposée jusqu'ici avec espérance sur vos qualités heureuses , comme sur un bouclier solide , elle allait être (ce que Dieu éloigne) trompée dans sa confiance ! Déjà , hélas ! Téglise de Reims est veuve et ruinée, et nul ne la relève; Téglise de Langres tombe en ruines, et personne ne lui tend la main. Que la bonté divine détourne de votre cœur et de votre esprit la volonté d'ajouter à notre douleur, et de mettre, par des tristesses nouvelles , le comble à nos tristesses ! Qui me donnera de mourir, pour ne pas voir un jeune Roi de bonne renommée, et de haute espérance , s'efforcer de s'élever contre les desseins de Dieu , irriter contre luimême la colère du Souverain Juge , mouiller les pieds du Père céleste des larmes des orphelins affligés , faire retentir le ciel des cris des malheureux , des prières des saints, et des justes plaintes de la très-chère épouse du Christ , l'Église du Dieu vivant? Non , non : nous gardons un meilleur espoir , nous attendons mieux de vous. Dieu n^oubliera point d'être clément , et sa colère ne retiendra pas le trésor de ses miséricordes; il ne laissera pas contristcr son Église par le Roi qui Ta tant de fois réjouie ; il sauvera , par sa patiente , celui qu'il nous a donné pour souverain dans sa bonté. Si votre sentiment s'éloigne de la bonne route, il vous révélera lui-même votre devoir, et il enseignera la sagesse à votre cœur. Voilà ce que , nuit et jour, nous demandons dans nos prières ; voilà notre pensée sincère , et celle de nos amis. Nous demeurerons fermement aUachés à la vérité divine, mais respectueux aussi envers la dignité royale , et dévoués aux intérêts du royaume.
Nous vous remercions de la réponse favorable et bienveillante que vous avez daigné nous faire. Mais tout retard nous épouvante , nous qui voyons le diocèse en proie à la rapine et à la dévastation. Cette for » '^f *"» v6< ef d^ns sa ruine nous voyons et nous pleurons le
(Jéshouiieur de votre règiie ; et si personne n^y défend Thouneur de la royauté , c'est à nous que vous en avez , avec raison , confié la (?arde. Et en quoi la majesté souveraine recevrait-elle une atteinte dans ce qui s'est passe à l^ngres? I/élection sVst faite selon les lois; un homme fidèle a été élu. Il ne serait pas fidèle , s'il eût, contre votre consentement , tenté d'usurper vos droits. Mais il n'a pas étendu la main sur ce qui vous appartient; il n'est pas entré encore dans votre ville : il ne t'est encore mêlé de quoi que ce soit , malgré l'invitation du clergé et du peuple, malgré l'affliction des opprimés et les vœux ardens des gens de bien. Puisqu'il en est ainsi , il faut , vous le voyez , mettre de la maturité dans votre décision , non moins pour votre honneur que pour nos intérêts. £t si votre sérénité ne renvoie pas, par le même message , une réponse favorable à l'attente d'un peuple qui est votre peuple, vous irriterez contre vous, chose fâcheuse, les cœurs d'une foule de religieux dévoués à votre personne , et vous apporterez , nous le craignons, en ce qui touche l'église de Langres, de graves dommages à vos droits régaliens.
PIERRE A RERNARl).
Je revenais dernièrement du Poitou , lorsque des chanoines de langres arrivèrent au-devant de moi, et m'annoncèrent , sans que j'en eusse le moindre soupçon , qu'ils avaient élu canoniquement et avec accord, pour évêque, un de nos frères de Cluny , du consentement de tout le clergé et du peuple , et d'après les conseils du métropolitain de Lyon qui a confirmé leur choix. ](ls insistèrent de toutes leurs forces auprès de moi ; ils me supplièrent ardemment , en me montrant les ordres et les lettres de l'archevêque de Lyon , pour que je confirmasse moi-même l'élection qu'ils avaient faite d'un moine qui dépendait de moi. J'hésitai quelque temps : car je ne voulais pas priver Cluny d'un utile personnage ; mais je cédai à la fin , vaincu par Timportunité de leurs prières. Quand ils eurent ainsi obtenu de moi ce qu'ils demandaient , ils allèrent , après la fête de la mère de Dieu , trouver au Puy la cour du Roi , où je me rencontrai aussi , non pas volontairement ,
mais par la nécessité de mes affaires : et là, ils demandèrent et obtinrent que le Seigneur roi des Français conûrmât leur élu , en ce qui dépendait de la dignité royale. En apprenant cette élection, et en voyant le candidat qui était alors venu auprès de moi par hasard, le Roi approuva ce que Téglise de I^ngres avait fait, et lui donna, de sa propre main , selon Pusage , Tinvestiture des droits régaliens. Les suffrages du clergé , du peuple , du métropolitain et du prince loi-même , s^étant ainsi réunis sur le même élu , j'appris bientôt que , sur je ne sais quels bruits , Votre volonté avait détourné la volonté de quelques personnages lyonnais, en les irritant contre ce qui s'était accompli. Dès que je découvris votre opposition, je songeai d'abord à conférer avec vous de vive voix sur cette affaire , plutôt que de tcnis conûer ma pensée par correspondance. Mais votre éloignement et le nombre de mes affaires inachevées m'empêchant de vous voir , je fais ce que je puis, parce que je ne peux faire ce que je voudrais.
Certes , je ne m'étonne point , et il n'est pas étonnant, qu'un homme de bien , tel que vous , ait éprouvé un vif déplaisir , quand de mauvaises rumeurs lui sont arrivées : pourtant, il était juste de réfléchir que , si ces bruits pouvaient être vrais , ils pouvaient aussi être faux. Avant d'être éclairé sur la certitude des faits, il ne fallait donc pas les dénoncer aux tribunaux des juges et aux cathédrales des Prélats. Il fallait alors songer ( ce que je dis confidentiellement aux oreilles d'an ami , en le grondant avec familiarité } que l'évéque élu de Langres est moine de votre église de Gluny , et lé fils d'un abbé que vous aimez. Il fallait réfléchir que les personnes de qui vous teniez ce qui tous a ému , ont déclaré et fait la guerre à Gluny depuis quelque temps avec une telle animosité, que leurs langues n'ont pu s'abstenir d'injures, m* leurs mains de sacrilèges. Il fallait enfin faire attention s'il convenait k votre prudence d'ajouter foi aux paroles malveillantes de ceux dont la bouche a parlé avec vanité , en mentant avec impudence , et dont la main s'est montrée la main de Tiniquité , en frappant sans respect des moines innocens. Voilà pourquoi il était indigne de vous , aussi bien que de tout honnête homme , de croire les paroles de nos ennemis si ardens et si manifestes. Croyez plutôt ceux qui sont de votre maison que les étrangers; les hommes connus que les inconnus; les amis sincères que les ennemis malveillans. Croyez à moi , qui suis fier d'être connu de vous , et de prendre le nom de votre familier et de votre ami : croyez h moi , qui puis bien n'être pas affranchi complètement du
mensonge universel , puisque tout homme est menteur , mais qui du moins cherche à m'en garantir toutes les fois que cela m'est possible.
Averti par la rumeur dont j'ai parlé, je suis allé moi-même trouver Févéque élu; je lui ai déclaré tout ce qu'on disait à son sujet; je Fai averti , je Tai prié , je Tai adjuré paternellement de ne point me cacher la vérité; je lui ai dit que je faisais un appel à sa conscience, non conrnie un perfide scrutateur de mystères , mais comme un fidèle gardien du secret qu'il me confierait : que je ne voulais point me jouer des blessures de son ame qu'il m'ouvrirait, mais bien y porter remède. J'ai ajouté tout ce que j'ai pu trouver d'efficace à la découverte de la vérité ; je ne lui ai pas même dissimulé que je cherchais, par mes interrogations perçantes , à sonder jusqu*au fond la muraille, A tout cela , il a répondu qu'il n'avait jamais pour moi couvert ou voulu couvrir son coeur du voile du mensonge ; qu'il savait bien que mentir à moi c'était mentir à Dieu ; qu'il ne doutait point de ma fidélité à garder un secret ; mais qu'il était tellement innocent des choses qu'on répan* dait sur son compte , qu'ilétait prêt , si je le voulais, à se purger sans crainte, par serment, de toutes ces accusations.
Je sais moi-même pourquoi , comment et de quelles personnes sont venues ces paroles qui , grossies et répandues , vous ont si fort scandalisé. S'il m'eût été permis d'avoir avec vous une libre conférence , je vous aurais tout complètement expliqué ; je vous aurais fait voir claire* ment quelle œuvre infernale et ténébreuse a cherché à couvrir des nuages du mensonge la pénétrante clairvoyance de votre esprit. Dès que je le pourrai , je le ferai. En attendant, je vous prie , par l'étroite amitié que je tiens à conserver avec vous , je vous conjure , par les sentimens communs qui nous unissent dans la maison de Dieu , de ne pas vouloir, je dis plus , de ne pas permettre qu'on souille des taches du mensonge la congrégation deCluny : car la honte d'une imputation criminelle ne s'arrêterait point à un seul homme qu'on attaque ; elle rejail- Hrait sur nous tous et sur moi-même. Quand un ieulmembre se plaint, tous les membres se plaignent arec lui ; et lorsqu*un seul membre souffre , tous les autres partagent sa douleur.
Que votre sainteté n'aille pas penser que je dis cela pour défendre les honneurs épiscopaux déférés à un de mes moines. Il n'y a rien de nouveau , il n'y a rien d'étonnant pour moi , de voir les moines de Cluny devenir évêques; et vous savez vous-même combien de religieux de mon monastère ont brillé et brillent encore à la tête des églises
chrétiennes. Si donc je parle , c'est qu'un yéritable enfant dlsraêine peut ni diflamer , ni laisser diffamer le nom d'une fille dlsraCl. Que si un grand nombre de clercs séculiers, dont la religion et la science n'avaient rien de remarquable, ont été vus sur le siège épiscopal de Langres, non-seulement avec l'approbation de l'Église, mais avec les louanges de l'Église , qu'y a-t-il d'inconvenant qu'un homme de la religion monastique , un moine savant et lettré , ait été chojsî poor pontife de Langres dans un couvent d'où sont sortis tant d'évèques , d'archevêques , de patriarches , et jusqu'aux prélats suprêmes de l'église romaine apostolique, le sommet de toutes les églises ? Et, pour tous dire enfin toute ma pensée , les moines redoutent les moines , les reUgieox redoutent les religieux , les Cisterciens redoutent les Qonistes : tons se défient précisément le plus de ceux à qui ils devraient se fier davantage. Que ces soupçons disparaissent : et que chacun apprenne de la nature elle-même à aimer son semblable et à s'y attacher de préférence. Si Dieu a mis cet instinct jusque dans les animaux , pourquoi ne le ferait-il pas prévaloir aussi dans les hommes et chez les moines? Si on moine devient évêque de Langres , il devra donc chérir les frères de Citeaux et tous les autres moines : car il gagnera tout k les aimer , et ne pourra que perdre en les haïssant. Et notre moine de Qony n'osera pas fan-e en cela autrement qu'il ne nous verra agir nous-mêmes en nous aimant.
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PIERRE A BERNARD
Il a plu à TOtre sainteté de demander mon hamble avis sur l'élection du frère Henri , TOtre fils , et si tous y deviez donner ou refuser votre consentement. Vous n'avez pas besoin de mes conseils , vous qui êtes plein de Tesprit de prudence et de la crainte de Dieu ; et vous n'avez point à demander à un homme tel que moi ce que , par une grâce divine toute particulière, vous avez coutume de donner à d'autres et à nous-mêmes avec abondance. Si cependant vous voulez savoir ce que je pense , je vous le dirai en peu de mots. S'il s'agit des mérites de l'élu, ils sont grands. Et comment ne le seraient-ils pas, lorsque , de si élevé qu'il était , il s'est fait si petit ; lorsqu'il a foulé aux pieds l'orgueil du sang royal avec une humilité si forte ; lorsqu'il a échangé le luxe et toutes les délices du monde qui abondaient pour lui contre d'in. nombrables tourmens et mille morts corporelles ; lorsqu'il a dédaigné ]e monde qui lui souriait de toutes parts, et que, renonçant à lui-même, et portant sa croix , il a suivi le Christ mourant? Si donc l'élection est unanime ( car on dit qu'il n'y a aucun dissentiment dans tout le clergé et le peuple de Beauvais ) ; si le métropolitain et les suffragans y consentent ; si , comme je l'ai appris , les prières de tous vous sont adressées fréquemment pour que vous confirmiez une opération si sacrée ; si, de plus, m'a-t-on dit, la volonté du pape s'est fait connaître directement à cet égard , dans une lettre à l'évéque de Rheims ; que vous reste-t-il donc à faire , homme vénérable , sinon de joindre votre volonté à la volonté de Dieu qui se révèle par tant de marques, et de ne point laisser plus long-temps l'église de Beauvais dans une attente pénible , et s'épuisant dans d'onéreuses et inutiles dépenses de voyage? Si vous vous déûez de la capacité et de l'expérience de ('élu, songez que Dieu, qui a fait pour lui tant de choses, pourra bien faire plus encore en cette occasion. Ainsi, autant que je puis en juger, il ne faut pas différer, il ne faut rien remettre au lendemain : mais lorsque les graves personnages de votre pays viendront prochainement vous parler de cette affaire , comme on m'a rapporté qu'ils en ont la projet , recevez-les
avec joie , écoutez-les avec bonté , et à cause de celui qui comble de biens les désirs de ceux qui Paiment , exaucez promptement , et selon la justice, le désir qu'ils ont depuis si long-temps, la demande qu'ils ont tant de fois recommencée.
BERNARD A PDSRRB.
Vous n'ignorez pas , j'en suis persuadé , combien il est loin de ma yolonté de faire quelque chose qui puisse tous être désagréable. Cest pourquoi je n'hésite pas à vous demander ce qne je crois bon et vrai. Je désirerais que vous vous conduisissiez , an sojet du monastère de saint Bertin , avec moins d'ardeur que vous ne Pavez fait dans le principe. Vous pourriez sans doute , et sans contestations , persister à Passujettir à Gluny : mais je ne vois point ce que vons y gagneriez; car je ne pense pas que vous soyiez flatté d'un vain honneur qui entraîne pour vous tant de désagrémens. Et puisque vous ne pouvez revendiquer Saint-Bertin sans grands soucis et le conserver sans grands troubles, vous avez aujourd'hui, selon moi, un excellent prétexte de vous tenir en repos , la crainte de soulever mille inquiétudes conten* tieuses.
BERNARD A PIERRE
J'ai éprouvé une grande joie à recevoir votre lettre, bien que je n'aie eu qu'un instant pour la lire. J'avais alors , ô mon très-aimé père , autant d'occupation que vous le savez , ou que vous pouvez le savoir. Je me suis pourtant dérobé , je me suis arraché aux demander et aux réponses de tous, pour m'enfermer avec le frère Nicolas, si cher à votre cœur. J'ai lu et relu votre lettre , votre excellente lettre, pour moi si remplie de douces paroles. Votre affection qui éclatait dans voire
épitre me touchait profondément. Je regrettais de ne pouvoir vous répondre de suite avec tous les sentimens qui m'aflectaient en cet instant; mais les mille embarras du jour m'en empêchaient. Une foule immense de presque toutes les nations qui sont sous le ciel s'était assemblée à Clteaux. Il me fallait répondre à tous: car, pour mes péchés , je suis venu au monde , destiné à être rongé , dévoré d'une multitude de soucis et d'affaires. Je vous envoie ces quelques lignes, à vous qui êtes mon ame : mais dès que j'aurai le temps , je dicterai avec plus de soin une lettre qui vous fasse mieux connaître ce que je sois pour vous. *- Relativement au testament du baron que vous nous avez envoyé , je tous l'écris en toute Tenté , nous l'avons reçu de tous comme un bienfait , et non conune une chose qui nous fût due. — Je me réjouis de connaître la vérité sur l'élection de Grenoble ; mon cœur s'est échauffé, sachez-le bien, aux paroles que m'a rapportées de votre part notre fils commun , Nicolas. Je suis tout disposé , sans que j'en éprouve aucun embarras , à faire ce que vous désirez , partout où je le pourrai. — Au chapitre général de Qteanx , il a été fait mention de vous , notre maître , notre père , notre ami très-cher , et de tous vos frères, tant vivans que morts. L'évéque élu de Beau vais vous salue en ami , et il l'est en effet.
PIERRE A BERNARD
8*il estpermis de se plaindre d'un ami, et d'un ami tel que vous êtes, je me plains de vous. Je vous adresse le reproche qu'on fit jadis à un autre grand personnage : « Mon père , votre ami vous demandAt-il une chose très-grave , il était certainement de votre devoir de la lui accorder. » A combien plus forte raison deviez-vous être complaisant envers cehii qui, tantôt par lettre, tantôt de vive voix , vous a dit , vous a prié, vous a presque ordonné avec la hardiesse de la familiarité, d'envoyer à Cluny Nicolas , votre secrétaire? J'avoue que c'était exiger de vous un grand sacrifice : mais du moins le voyage n'est pas long. Si vous m'eussiez écrit vous-même seulement une fois de vous adresser tel ou tel de mes frères, ou plusieurs ensemble, qu'eussé-je fait, sinon ce que j'ai
coutume de faire? Yai-je pas Thabitude de céder non-seulement k tos prières , mais d*obéir a votre commandement?
Vous me demandez la raison que je puis avoir de désirer Nieolas. Voir un homme qui vous est cher, n^est-ce pas là une raison suffisante? Vous l^aimez , mais je Paime aussi. Ne tous est-il point agréable que j^aimc ce qui vous appartient? Ne vous est-il point agréable que je donne aussi ma vive affection à celui que vous aimez , entre tous vos amis , je le crois, avec le plus de tendresse? Quelle meilleure preure d'amitié peut-on donner que d'aimer ce qu'aime son ami? Paime donc Totre secrétaire à cause de vous ; mais je lui suis encore attaché pour luimême : à cause de vous , parce qu'il est plein de zèle à votre égard ; fH)ur hii-méme , parce qu'il le mérite par les services qu'il m^a rendus dès le temps de Tévéque de Troyes. Jusqu'ici je n'ai rien reconnu de ce qu'il a fait pour moi , si ce n'est en le chérissant sincèrement. Mais comme chacun aime à rendre complaisance pour complaisance , service pour service , ne paraitrais-je point ingrat outre mesure, si , sans qu'il m'en coûte rien , sans aucun sacrifice personnel , je n'accordais pas à tout le moins ma bienveillance à celui qui m'aime? Et, pour que l'attachement que je lui porte ne se prouve pas seulement en paroles , est-il donc étonnant que je cherche à le voir du moins une fois chaque année, à lui parler, à m'entretenir avec lui dans le Seigneur et avec délices sur les saintes Écritures et sur les livres de philosophie dont il est excellemment rempli? Si parler de Dieu, des choses divines, du souverain bien des amcs , est chose vaine , c'est une chose vaine aussi que l'arrivée de Nicolas auprès de nous. Si c'est chose vaine que de graver dans le cœur de nos frères l'amour de votre personne, rendre précieux à tous nos moines les intérêts de votre Ordre , unir enfin la communauté de Giteaux à celle de Gluny par tous les liens de la charité, Farrivée de Nicolas à Gluny est encore chose vaine. Il n'est pas de jour que Nicolas ne me parle avec ardeur de vous et des vôtres, qu'il ne cherche à faire le bien de votre congrégation , et à obtenir tout ce qui peut contribuer à la paix de Jérusalem : voilà les amuseraens, les occupations frivoles et oiseuses de votre secrétaire auprès de nous. Pourquoi donc, ô mon très-cher ami, ne me l'accordez-vous pas au moins une fois par mois , lorsque je vous ai cédé, non pas pour im moto, mais pour toujours , Pierre et Robert , qui vous étaient attachés par les iiuMids du sang ; (laniier et bien d'autres qui se^sentirent attirés par Irur diïcciion |Kuir vous? Vaincu par vos lettres ou |Nir vos conseils.
que d'abbés, que de moines n'ai-je pas cédés à d'autres Églises, pour De pas dire à des Églises étrangères? Je ne me repens pas d'avoir fait ces sacriûces à un ami à qui je suis prêt à en faire beaucoup d'autres encore. Mais il est juste qu'il me paie de retour, et qu'après avoir tant obtenu de moi , il me concède aussi quelque chose. Et en cela même , votre Ordre trouvera son avantage plus que le nôtre : car, après vous , homme vénérable, est-il un interprète plus eflBcace, un défenseur plus persuasif de vos intérêts? Est-il quelqu'un qui puisse pêcher avec plus de bonheur et plus d'adresse dans la mer ou dans le fleuve de Cluny?
Mais je me souviens que, dernièrement, votre sainteté, séjournant à Cluny , me dit : pourquoi me demandez-vous Nicolas? et que je répondis : je n'en ai pas un grand besoin. Je l'avoue , mon cher ami , pardonnez-moi si j'ai eu tort : mes paroles furent alors plutôt l'expression du mécontentement que de la vérité. Je ne fus pas sincère , je ne sais par quel hasard , mais enfîn , ce qui m'arrive bien rarement , je déguisai complettement ma pensée ce jour-là. Ma langue disait une chose et j'en gardais une autre au fond de mon cœur. Voici sans doute ce que je pensais en secret : n Pourquoi avouerais-tu tant de fois ce que tu désires? Peut-être, après avoir été déjà refusé une première et une seconde fois , subirais-tu un troisième refus. Tu as demandé, et tu n'as pas été exaucé : à quoi bon suppher encore? » J'ai voulu répondre ce que répondit aux Pharisiens l'aveugle de naissance : Je tous ai parlé, et vous m*avez entendu. Que voulez-vous que je vous dise encore ? Cette réponse que j'avais l'intention de vous faire , je ne Fai point faite , je l'avoue; tenez-moi compte de mon aveu. Tenez-moi compte de ce que je n'ai pas couvert la vérité du voile du mensonge. Tenez-moi compte de ce que, pour être fidèle à ce précepte qu'entre amis tout doit être à découvert , j'ai mis à nu devant vous la petite ruse que j'avais recelée au fond de mon ame. Sachez-moi gré de ma franchise. Mais vous demandé-je une part quelconque de l'or et de l'argent de votre trésor, si votre trésor est plein ? Non , je ne vous demande que de m'envoyer Nicolas , et je garderai envers vous , en d'autres occasions , la même réserve qu'aujourd'hui : je prendrai garde de jamais vous rien demander que vous soyiez endroit de me refuser, ou qui puisse être préjudiciable, je ne dis point à moi , mais à vous-même. Faites donc pour moi ce que je sollicite , faites que Nicolas célèbre à Cluny avec nous la Pâque prochaine , et que , après nous avoir apporté,
selon sa coutume , les témoignages de votre cœur , il vous reporte , en retournant à Glairraux , toute Taffection de nos âmes.
PIERRE A BERNARD
Combien il y a de respect et d'amour pour tous dans les replis les plus cachés de mon cœur, vous le savez, vous que je vénère et que j'embrasse. J'étais déjà le même , alors que votre absence m'enviait et me cachait votre personne : car déjà votre renommée, pins rapide que votre corps , représentait aux yeux de mon esprit, aussi bien qu'elle le pouvait, la physionomie de votre ame bienheureuse. Mais depuis que j'ai obtenu ce qui m'avait été si long-temps refusé , et que les illusions de mes rêves se sont évanouies devant la vérité , mon ame s'est attachée k vous et n'a pu dès-lors s'en séparer. Votre affection s'est tellement emparée de moi tout entier dans la suite ; j'ai été tellement ravi par vos vertus et vos mœurs illustres , qu'il ne m'est rien demeuré qui ne fût k vous , et que rien de ce qui vous touche ne m'est resté étranger. Depuis ce temps , cette affection inébranlable ne m'a point quitté : et plaise à Dieu que , vous aussi , vous vous mainteniez dans ces sentimens que la cause du Christ a fait naître entre nous! Car c'est cette affection seule, cette affection impérissable , qui a sauvé nos excellentes relations. Mais si je garde en mon cœur , comme dans le trésor le plus caché , mon attachement pour VOUS; s'il m'est plus cher que tout l'or du monde etqae les pierres le»plus précieuses, je suis étonné de n'avoir pas reçu devons, depuis si long-temps , et autant que je le voudrais , des marques de l'amitié que vous m'avez gardée vous-même. Je dois vous remercier sans doute de ne m'avoir pas tout-à-fait oublié, et de m'avoir souvent fait saluer par diverses personnes ; mais je me plains que josqu'id vons ne m'ayiez pas donné dans vos lettres des preuves plus certaines de votre intimité. Je dis des preuves plus certaines: car ce qui est écrit sur le papier ne change point , tandis que la langue de ceux qui parlent altère souvent la vérité par des additions ou des retranchemens. Je recommande donc avec confiance à votre amitié les messagers que j'envoie au pape : vous êtes un soldat choisi , toujours prêt au jour du combat; vos deux mains sont disposées à défendre l'Église de Dieu dans
ses périls , et les armes de la justice qui vous couvrent tous font mépriser le danger. Vous donc qui soutenei les causes qui vous sont étrangères , vous ne pourrez manquer aux nécessités de vos frères. Dites à mes envoyés, mais surtout écrivez-moi, pour me rendre le repos, l'époque de votre retour, et l'état dans lequel se trouve le pape. Plût à Dieu , comme je l'ai toujours souhaité , que nous fussions affranchi , vous des fatigues de la cour romaine , moi des soucis d'une afiaire chanceuse ; que le même lien nous rassemblât à jamais , que la même charité nous unit , et que le même Dieu nous accueillit dans sa bonté !
PIERRE A BERNARD
Je vous ai écrit dernièrement une longue lettre ; aujourd'hui je vous en adresse une plus brève : celle-ci vous dira peu de chose , parce qu'eUe compte sur la langue de celui qui la porte. Ma lettre n'a donc pas d'autre objet que d'engager celui qui la lira à s'adresser au porteur , et à lui demander ce que mon billet passe sous silence. Quand donc vous aurez pris connaissance de ceci , demandez au porteur de vous dire ce que ne contient pas mon épitre , et apprenez de lui ce que ni moi ni ma lettre ne pouvons vous apprendre. Celui que je vous envoie est Gabuinus, tout-à-fait connu de vous et de moi , et, je le crois , aussi cher à vous qu'à moi-même.
BERNARD A PIERRE
Que le Très-Haut vous visite, 6 saint homme ! vous qui êtes venu me visiter sur la terre étrangère , et me consoler dans le lieu de mon exil ; vous avez fait une bonne action , en comprenant et en remplissant le vide de mon ame. Pétais absent, et absent pour de longs jours, et vous vous êtes souvenu de mon nom , grand homme , préoccupé à de grandes choses. Béni soit votre ange qui a suggéré tant de bienveillance
à votre cœur ! béni soit notre Dieu qui a mis en vous cette bonne penr sée ! Oh ! je les tiens dans mes mains vos lettres dont je m'enorgaeillîs auprès des étrangers ; ces lettres où vous avez épanché votre ame dans la mienne. Je me gloriûe d'avoir gardé une place , non-seulement dans votre souvenir, mais dans votre affection; je me glorifie d'être privilégié dans votre amitié , et je suis comblé de la douce effusion de votre cœur pour moi ; je me gloriûe encore , au milieu de mes tribulations , d'avoir été trouvé digne de souffrir pour TÉglise : car voilà ma vraie gloire , et ma joie véritable , le triomphe de l'Eglise. Si nous avons partagé le travail , nous partagerons aussi la consolation. Il fallait bien prendre part aux douleurs et aux peines de notre mère commune , de peur qu'elle ne nous adressât cette plainte : Ceux qtU étaietU prés de moi se sont éloignés, et ceux qui m'aimaient autrefois m*ont maltraitée sans mesure.
Grâces soient rendues à Dieu , qui lui a donné la rictoire , qui l'a honorée dans ses peines, et mis un terme à ses travaux ! Notre tristesse s'est changée en joie , et notre deuil en chants d'allégresse. L'hiver est passé; la saison des pluies a disparu ; les fleurs ont de nouveau jonché la terre; le temps de tailler les arbres est venu. Il faut couper toute branche inutile et pourrie. Celui qui faisait pécher Israël , l'honmie d'iniquité , n'est plus (l'anti-pape Anaclet) : l'enfer l'a dévoré, n avait fait, comme dit le prophète, un pacte avec Ja mort, un contrat avec l'enfer; et c'est pour cela , selon la parole d'Ézéchiel, qu'il a couru à sa perte, et qu'il est mort pour l'éternité. Nous avons encore été délivrés d'un autre de nos ennemis (Gérard, évéque d'Angouléme), le plus dangereux et le pire de tous, peut-être ; c'était un ancien ami de l'Église , mais de ceux dont elle a coutume de se plaindre et de dire : Mes amis et mes proches se sont élevés, et ils ont marché contre moi. Si quelques ennemis nous restent encore , ils auront, j'en ai l'espérance prochaine , le même sort et la même condamnation. Je ne tarderai pas à revenir auprès de mes frères, si ma santé le permet, et je compte passer par Gluny. £n attendant je me recommande à vos saintes prières. Nous saluons votre camérier, le frère Hugues, et toute la multitude pieuse qui vous entoure.
BERNARD A PIERRE
A la lecture de votre lettre , je me suis réjoui qu'un homme aussi éminent que vous ait pris la peine de prévenir un pauvre frère par ses douces bénédictions. Mais , puisque vous daignez trouver bon de nous voir et de causer ensemble , quand rencontrerons-nous un temps, un lieu , une occasion convenable? En attendant, je ne rends que peu de paroles à vos paroles brèves ; bien disposé à vous en écrire davantage , quand je saurai que mes longues lettres ne vous importuneront point. Et conunent encore Toserai-je , moi si petit devant vous, si votre humilité ne daigne rapprocher de votre grandeur ma petitesse?
PIERRE A BERNARD
Si cela m'eût été permis , si les desseins de Dieu n'en eussent autrement ordonné , si Thomme était le maître de choisir sa voie , j'eusse aimé mieux m'unir par des liens indissolubles à votre très-chère béatitude, que de commander ailleurs et même de régner parmi les hommes. Quoi donc ! habiter avec vous , dont les saintes relations ne sont pas seulement agréables aux hommes, mais aux anges mêmes , n'est-ce point préférable à toutes les royautés terrestres? Si je vous nomme le concitoyen des anges , bien que cette divine espérance ne soit point réalisée encore , c'est que je suis sûr que la miséricorde de Dieu ne me donnera point un démenti. S'il m'eût été donné de demeurer près de vous ici-bas jusqu'à ma dernière heure, peut-être il m'eût été donné aussi d'être avec vous à jamais là où vous serez dans l'éternité. Vers qui m'empresserais-je , sinon vers vous , attiré que je me sens par les parfums de vos vertus? Et, si je ne puis toujours jouir de votre présence, oh ! plaise à Dieu que j'en puisse souvent jouir ! Et, puisqu'enfin cela même ne m'est pas accordé, plaise à Dieu du moins que je voie souvent les messagers que vous m'envoyez ! Mais vous m'adressez encore de trop rares messages ; je veux donc que votre sainteté me visite prochainement , par l'intermédiaire de Nicolas , votre secrétaire , et qu'il
demeure avec moi jusqu'à Foctave du Seigneur. En lui est une paît de votre esprit ; en lui mon esprit tout entier repose. Je vous verrai en lui , ô saint frère : je vous entendrai par lui ; et par lui je vous manderai les secrets que je veux confier à votre sagesse. A votre ame sainte et à tous ceux qui servent Dieu tout-puissant sous votre commandement, je me recommande, ainsi que tout mon monastère , avec la piété la plus profonde et les supplications les plus ardentes.
BERNARD A PIERRE
Que faites-vous , ô saint homme ! Vous louez un pécheur, vous béatifiez un misérable. 11 ne vous reste plus qu'à prier Dieu qu'il me préserve d'un tel aveuglement . Que , charmé pas vos excessives louanges, je commence à me méconnaître moi-même , et me voilà aveuglé. Et peu s'en est fallu que je succombasse à cette faiblesse , à la lecture de votre lettre où votre béatitude me béatifie. Oh ! que je serais à présent bienheureux, s'il suffisait pour cela de vos paroles! Et, cependant, j'aime à me dire bienheureux , non de vos louanges , mais de votre bienveillance : bienheureux d'être aimé de vous , et de vous aimer moi-même ! Et encore n'osé-je pas me livrer pleinement à cette douce pensée. Pourquoi ? dites-vous avec étonncment. Cest que je ne vois rien en moi qui mérite une si grande affection , surtout de la part d'an homme si émincnt? Je sais qu'il n'est pas juste de vouloir être aimé plus qu'on n'en est digne. Qui me donnera la force d'imiter , autant que je l'admire , votre remarquable humilité? qui me donnera de jouir de votre sainte et désirée présence , non point toujours , non pas même souvent, mais seulement une fois chaque année ? Ah ! je ne reviendrais jamais vide de vos pieux entretiens. Je ne contemplerait pas en vain un modèle de vertu, l'abrégé de la discipline monastique, un miroir de sainteté ; et ce que j'avoue n'avoir point encore appris asseï à l'école du Christ, je l'apprendrais de vous, en voyant de mes propres yeux combien vous êtes doux et humble de cœur. Mais si je continue à vous louer, moi qui me plains d'être loué par vous, bien que je vous parle en toute sincérité , je ne scr^i point cependant d'accord avez ce divin précepte : Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriex
pas qui vous fût fait à vous-même. Je viens doue à la petite demande qui termine votre lettre. Celui que vous m'ordonnez de vous envoyer n'est pas à Glairvanx , mais auprès de Tévéque d'Auxerre , et si malade qu'on assure qu'il ne peut même venir jusqu'ici sans inconvénient grave.
BERNARD A PIERRE
Votre fils, le frère Gaucher, est devenu notre fils , suivant ce précepte : Tout ce qui m'appartient est à toi, et tout ce qui f appartient est à moi. De ce qu'il devient commun entre nous , ne l'aimons pas moins pour cela : mais, au contraire , qu'il devienne, s'il est possible, et plus précieux et plus cher à mes yeux , parce qu'il est à vous , et aux vôtres , parce qu'il est à moi.
BERNARD A PIERRE
Oh ! plût à Dieu que je pusse vous envoyer mon ame comme je vous envoie cette lettre! Vous liriez clairement alors tout ce que le doigt de Dieu a écrit d'amour pour vous dans mon cœur , a gravé dfe tendresse pour vous jusqu'au fond de mes entrailles. Mais à quoi bon me recommander encore à votre affection? Dès long-temps mon ame est liée fortement à la vôtre ; et l'égalité de notre attachement mutuel a fait de nous un seul cœur en deux personnes. Qu'eût été mon humilité à côté de votre grandeur , si vous n'eussiez daigné vous abaisser jusqu'à moi ? Aussi s'est-il fait entre nous un mélange de ma bassesse avec votre grandeur, si bien que je ne puis être humble sans vous; ni vous, être grand sans moi. Je vous dis cela, parce que Nicolas, mon fils et le vôtre, m'a tout ému, en m'assurant lui-même , avec émotion , qu'il avait vu une de mes lettres directement à votre adresse , et renfermant d'amères paroles. Croyez-en un homme qui vous aime : ce n'est pas dans mon cœur qu'a pu naître , ce n'est pas de ma bouche qu'a pu sortir ce qui a blessé vos bienheureuses oreilles. Accusez-en la multitude de mes affaires; accusez-en mes secrétaires qui ne retiennent pas toujours
parfaitement le sens de mes paroles , aiguisent leur style outre mesure , sans que je puisse re?oir ce que j'ai ordonné d'écrire» Que cette excuse m'obtienne mon pardon. Désormais, quoi qu^il en puisse être, je relirai moi-même mes lettres à votre adresse , et je n'en croirai qu'à mes propres yeux et à mes propres oreilles. Notre très-cher fils Nicolas vous dira de vive voix , mieux et plus pleinement , ce qui me reste à vous dire. Vous l'écouterez comme moi-même : car il vous aime , non en paroles et en vaines apparences , ma^s en'ceuvres et en vérité. Saluez pour nous la multitude sainte que vous gouvernez , et recommandez-moi , comme un de leurs en(ans , à leurs prières.
PIERRE A BERNARD
Que vous dirais-je? moi qui d'ordinaire trouve sans peine mes expressions , je demeure maintenant muet. Pourquoi? C'est que vos lettres , qui devraient m' inspirer d'abondantes paroles , m'ont rendu muet : car elles renferment tant de choses en peu de mots, que , si je m'efforçais de répondre avec développcmens , j'aurais plutôt encore Pair d'être trop court que de trop parler. Mais je m'adresse à un homme grave et religieux. Il faut donc procéder selon la gravité de la circonstance , et comme le demande l'Ordre auquel vous appartenez , bien qu'il ne soit pas le mien. En vérité , je le répète , votre lettre est brève , mais elle prête à ma répense une ample matière. Si Je dis des choses inconvenantes , supportez , je vous prie , ma déraison : car l'amitié véritable doit non-seulement accueillir les discours raisonnables d'un ami , mais encore adoucir et tolérer ses injustes paroles.
J'ai reçu de votre part des lettres bien remarquables, des lettres qui me témoignent plus d'amitié et d'honneur que je n'en mérite.Vousme nommez irés-vénérable; vous m'appelez votre père , voire très-cher ami : mais, tout en honorant Tesprit de vérité , qui , du Christ, a passé dans vous , permettez-moi de contester les deux premiers noms que vous me donnez , et de ne reconnaître que le troisième. J'ignore que je sois vénérable : je nie que, par rapport à vous, je sois digne du nom de père ; mais que je sois votre ami , et votre ami très-cher ,
ma bouche le proclame avec joie , et mon cœur est d'accord avec elle. Mais je ne veux rien dire de ces litres de trés-vénérable et de fretcher ami, dont je rejette Tun, et dont j'accepte Tautre. Laissez-moi seulement vous citer , à propos du nom de père , ce que mVcrivait autrefois un moine bien illustr.e en son temps , la fleur éclatante de h
religion, Guigue, prieur des chartreux. Je lui écrivais fréquemment : nous avions ensemble de nombreux entretiens, sa correspondance familière me charmait, et dans mes lettres je le nommais mon père. 11 supporta cela d'abord, persuadé que cela ne durerait point : mais quand il vit que je persistais à lui donner on tel tiure , et à le répéter dans des lettres géminées , le saint homme éclata enfin dans une lettre qui , entre autres choses , contenait ce qui suit :
« Par cette afTection qui échauffe vos entrailles pour nous qui n'eu sommes pas digne , nous vous supplions , lorsque votre sérénité daignera écrire à notre petitesse, de songer assez à votre propre édification , pour ne point enfler notre faiblesse d*un périllemt orgueil. Nous vous supplions, pardessus toutes choses, et les genoux attachés à la terre , de ne plus estimer notre bassesse digne de recevoir le nom de Père. C'est bien assez , et plus que je ne vaux , si vous appelez votre frère, votre ami, votre fils, celui qui n'est pas même digne de se nommer votre serviteur. »
Ce que le chartreux m'écrivait, je vous l'écris moi-même. C'est bien assez, c'est trop peut-être, si je m'honore en vous donnant et en recevant de vous le titre de frère , d'ami et d'ami très-cher, ou tel autre nom pareil que je puisse convenablement vous adresser ou ac* cueillir.
Mais, après vous avoir dit ma pensée sur le titre dont vous me saluez , que dirai-je des paroles suivantes de votre lettre : «i Oh ! plût à Dieu que je pusse vous envoyer mon ame comme je vous envoie cette lettre ! Vous liriez clairement alors tout ce que le doigt de Dieu i écrit d'amour pour vous dans mon cœur, a gravé de tendresse pour vous au fond de mes entrailles?» Ah I je l'avouerai, sans que je veuille profaner les paroles consacrées d'un plus grand mystère , ces paroles ont coulé sur ma tête comme les parfums qui, de la barbe d'Aaron, ont coulé sur sa tunique , et comme la rosée d'Uermon , descendant sur la sainte montagne de Sion : jamais des flots plus doux n'ont baigné une montagne ; jamais le lait et le miel n'ont abieuvé plus délicieusement une colline.
Ne vous étonnez pas que j'attache tant de prix à vos paroles , et que je les retienne si religieusement ; car je sais qu'elles ne sont pas sorties d'une bouche ordinaire , mais de la bouche de celui qui' n*a jamait su parler que du fond d'un cœur pur, d'une conscience sans fadie et d'une affection sincère. Je sais , et le monde entier le sait comme moi , que vous n'êtes pas de ceux dont parle le psaume : 11* onf adressé à
leur voisin de vaines paroles; je sais que tous n'êtes pas de ceux qii> ont l'air de parler du cœur, quand ils ne parlent qu'«yec de trompeuses lèvres. Aussi , toutes les fois qu'il plait à votre sainteté de m*écrire, je ne lis pas vos lettres avec négligence et comme en passant : je les prends , je les lis, je les embrasse <grec empressement, avec affection. Et qui ne lirait point, qui n'embrasser^t point avec astant de zèle que de tendresse, vos paroles que j'ai citées tout-à-l'heure, et oalles-ci encore : a Dès long-temps mon ame est liée fortement k la vôtre : et l'égalité de notre attachement mutuel a fait de nous un seul cœur en deux personnes. Qu'eût été mon humilité à côté de votre grandeur , si vous n'eussiez daigné vous abaisser jusqu'à moi? Aussi s'est -il fait entre nous un mélange de ma bassesse avec votre grandeur; si bien que je ne puis être humble sans vous , ni vous être grand sans moi. »
Peut-on lire négligemment de pareilles choses? ne sont>elles pas faites pour fixer les regards, ravir le cœur, emporter l'affection de celui à qui elles s'adressent? Vous seul , mon très-cher, vous seul qui les avez écrites , vous pouvez connaître le sens que vous y attachez. Pour moi , je n'en puis comprendre que le sens littéral , que ce qui a été exprimé par un homme si grand, si véridique et si saint. Et d'ailleurs, comme vous me le dites en parlant de vous-même , ce n'est pas d*aujourd'hui que je conunence à me recommander à votre affection. Tout jeunes encore , nous avons commencé à nous aimer dans le Christ : est-ce lorsque nous sommes déjà vieux, ou presque vieux , que nous douterons d'un attachement si long et si sacré? Non, croyez-en celui qui vous aime , non ( pour me servir de vos expressions ) , ce n'est pas dans mon cœur que pourra naître , ce n'est pas de ma bouche que sortira jamais le moindre doute sur vos protestations si amicales et si sérieuses. J'embrasse donc et je garde en mon ame ce que vos lettres m'expriment. On m'enlèverait plutôt mille talens d'or que de m'arracher du cœur ce qu'elles contiennent.
Assez sur ce point. Voici maintenant à quel propos votre prudence a pu penser que j'étais indisposé contre vous. Dans une affaire qui vous
à moins qu'avant de mourir il ne se décidât à le reprendre. PonrMrt, je n'ai pas voulu user de ce privilège ; et cela même que Je croyais m'appartenir , au dire des mêmes témoins , je Tai abandonné k vous et à vos frères.
rai confié à votre fidèle et à mon très-cher Nicolas, pour qu'il vous le révèle soigneusement, ce que je pense de Télection de Tévéque de Grenoble contre laquelle s'élèvent nos frères les Ghartreox. Écooterle, et croyez, sans la moindre hésitation , à ce qu'il vous rapportera de ma part. Si j'ai oublié quelque chose d'utile à vous apprendre, je l'écrirai , quand cela me reviendra à l'esprit, à mon très-cher ami dans le Christ. Je finis, en vous priant, en vous suppliant, connne je tous l'ai déjà mandé par quelques frères de votre Ordre , de vous souvenir de moi au milieu de la grande assemblée capitulaire des saints personnages qui se sont réunis à Citeaux, et de recommander instamment & lenn prières moi et le corps entier de la congrégation de Quny.