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(1) 4)<Lj- ~ — I -HZIZ: selon la nomenclature
& ^Z^gmg-Jii:gg:z=r allemande.
d'une conception supérieure, et qui fait le plus grand honneur à M. Rimskj-Korsakow.
Ce ne sont pas encore là les seules compositions de M. Rimsky-Korsakow, dont la fécondité n'est pas le moindre mérite, cette fécondité, véritable apanage des forts, que M. César Cui blâmait si amèrement chez Rubinstein et chez Tschaïkowskj, et dont — avec raison d'ailleurs ~ il félicite son compagnon et son ami. M. Rimsky-Korsakow a encore écrit un assez grand nombre de romances et mélodies d'un accent très personnel ; une cantate, Switezia7ika,ipouT soprano et ténor, chœur et orchestre ; plusieurs chœurs a cappellaipouT voix d'hommes ou pour voix de femmes ; d'autres chœurs, pour voix mixtes^, avec accompagnement d'orchestre ou de piano ; enfin une sérénade pour violoncelle avec piano, et une Fantaisie de concert pour violon et orchestre sur des thèmes russes. Dans la plupart de ses œuvres, quel qu'en fût le genre, M. Rimsky-Korsakow a mis largement à contribution la mine si riche des chants populaires et des mélodies nationales, qu'il connaissait mieux que personne pour en avoir recueilli luimême un grand nombre, et dont l'abondante variété est presque inépuisable. Et lorsqu'il ne les employait pas directement, il s'inspirait si bien de leur accent, s'imprégnaitsi profondément de leur couleur, que sa musique en prenait une saveur siti generis, un caractère vraiment original et tout à fait particulier. Sous ce rapport il a suivi les traditions de Glinka et est entré vigoureusement dans le sillon creusé par lui
En fait, depuis la mort des deux grands artistes, ses aînés, que la Russie pleure encore, on peut dire de M. Rimsky-Korsakow qu'il se trouve virtuellement à la tête du mouvement musical de son pays, et cela non seulement à cause du nombre et de la valeur de ses travaux, mais aussi par le fait de son enseignement et de la haute situation qu'il occupe comme professeur au Conservatoire de Saint-Pétersbourg-, où il a fêté en 1896 le vingt-cinquième anniversaire de son entrée en fonctions. Il a, durant ce quart de siècle, formé un grand nombre d'élèves, dontquelques-uns, comme MM. Glazounow, Arenskj, Wihtol, Grétchaninow, etc., ont déjà fait parler d'eux (1).
C'est aussi, maintenant que j'ai fait connaître, autant qu'il était en moi, ceux qu'on peut appeler les fondateurs et les premiers chefs de l'école musicale russe, ceux qui, par leurs travaux, par leurs écrits, par leurs exagérations même, ont appelé sur elle l'attention et lui ont donné son importance, c'est de leurs élèves et de leurs successeurs que je vais m'occuper pour terminer ce travail, en essayant de
(1) Auprès du nom de son mari^ je ne veux pas oublier de signaler celui de Mme Rimsky-Korsakow (née Nadejda- Nicolaievna Pourgold). Excellente musicienne elle-même, en sa jeunesse élève de Dargomijsky auquel elle dut une instruction sérieuse, Mme Rimsky-Korsakow s'est produit comme compositeur avec une sonate pour piano et une Fantaisie pour orchestre sur le sujet d'un conte de Nicolas Gogol, la Nuit de la Saint-Jean. On connaît d'elle aussi quelques transcriptions d'orchestre pour piano à quatre mains.
jeter un rapide coup d'œil sur l'état présent de la musique en Russie et de faire saisir aussi exactement que possible l'ensemble de la situation de l'art en ce. pays.
Je m'en voudrais cependant, avant de terminer ce chapitre, de ne pas sig-naler comme il le mérite le nom d'un artiste fort distingué qui, s'il n'est pas Russe de naissance, est établi depuis quarante ans en Russie, où il a rendu d'importants services et où il a pris sa large part du mouvement musical contemporain. Je veux parler de M. Edouard Napravnik, l'excellent chef d'orchestre du théâtre Marie de Saint-Pétersbourg, né le 24 août 1839 à Bejst, près Kœniggrâtz (Bohème), mais qui, après avoir fait d'excellentes études musicales à Prague, est depuis 1861 fixé dans la capitale de la Russie. Organiste habile et surtout chef d'orchestre de premier ordre, M. Napravnik s'est particulièrement distingué par le talent avec lequel il a dirigé, au théâtre impérial, l'exécution de toutes les œuvres des compositeurs russes. Il a donné lui-même à ce théâtre trois ouvrages importants : les Bourgeois de Nijni-Novogorod, Harold et Douhrowsky (dont le livret lui avait été fourni par M. Modeste Tschaïkowsky, le frère de l'artiste si justement regretté) (1). M. Napravnik a écrit encore nombre d'autres œuvres : trois symphonies (dont une intitulée le Démon), un concerto
(1) Il a donné aussi, en décembre 1902, au théâtre du Conservatoire de Saint-Pétersbourg, un quatrième opéra, Francesca da Rimini, qui n'a pas été très heureux.
de piano avec orchestre (en la mineur), une Fan-taisie russe pour piano et orchestre, deux quatuors pour instruments à cordes, une Marche de fête et six Danses nationales pour orchestre, deux Suites pour violoncelle et piano, trois morceaux pour les mêmes instruments, enfin des romances, des chœurs et différentes pièces de piano. Toutefois, et quoiqu'elles soient remarquablement écrites, les compositions de M. Napravnik manquent un peu trop, dit-on, d'élan et de véritable inspiration. C'est surtout comme chef d'orchestre, et par la collaboration intellig-ente €t zélée qu'il n'a cessé de prêter sous ce rapport à ses confrères, que cet excellent artiste s'est fait à Saint-Pétersbourg" une situation hors de pair, due à un dévouement infatig-able et à un incontestable talent.
Depuis ving-t ans toute une génération d'artistes s'est formée, à la suite et à l'exemple de ceux qu'on peut appeler les fondateurs de l'école musicale russe, artistes tout préparés à recueillir la succession de leurs maîtres et devanciers, et disposés à ne pas laisser tomber leur gloire en déshérence. Un peu flottants, un peu hésitants peut-être sur la route à suivre, les uns penchant vers l'intransigeance un peu farouche que certains leur conseillaient, les autres, plus sensés, comprenant que tout en conservant à leur art son caractère national, il était à la fois imprudent et inutile de vouloir briser brutalementavec les saines traditions séculairement établies par Pexpérience de l'art occidental, tous néanmoins travaillaient avec ardeur, parfaitement décidés à ne pas laisser ébranler le mouvement superbe qui faisait tant d'honneur à leur pays et qui avait fixé les regards de l'Europe musicale, attentive et surprise. Parmi ces artistes il en est, et ce ne sont pas les moins jeunes, qui ont déjà fait preuve d'une vigueur singulière et qui ont forcé l'attention par le nombre et la valeur des œuvres présentées par eux au public.
En première lig-ne il faut nommer M. Alexandre Glazounow, l'élève préféré de M. Rimsky-Korsakow (1). Fils d'un libraire de Saint-Pétersbourg', M. Glazounow avait neuf ans lorsqu'il commença l'étude du piano avec un professeur nommé Elenkowsky, qui commença même à le familiariser avec la théorie de Tart. En 1879 il était confié aux soins de M. Rimsky-Korsakow, qui lui fit travailler la fugue et l'instrumentation, et ses progrès furent tels que quatre ans après, en 1883, à peine âgé de dixhuit ans, il se produisait pour la première fois en public en faisant entendre sa première symphonie, dont le succès fut si grand qu'il décida de son avenir et le fît se consacrer sans réserve à la carrière artistique. Il crut cependant devoir refaire l'instrumentation de sa symphonie, et l'année suivante, au cours d'un voyage en Allemagne, il la faisait exécuter de nouveau, à Weimar, dans un des concerts de l'As-^ sociation générale de la musique allemande. Liszt, présent à cette séance, vint serrer vigoureusement les mains du jeune artiste et le féliciter chaleureusement. Celui-ci, encouragé delà sorte, ne resta pas en si beau chemin, et en 1889, aux concerts russes organisés au Trocadéro par les soins de l'éditeur Belaïevv à l'occasion de l'Exposition universelle de Paris, il put faire entendre, en en dirigeant luimême l'exécution, sa seconde symphonie et son
(1) M. Alexandre Glazounow est né à Saint-Pétersbourg le 10 août 1865.
poème sjmphonique intitulé Stenka Razine. En 4892 il était nommé second chef d'orchestre de la Société impériale de musique russe, et pendant tout ce temps il ne cessait de composer et de produire, La fécondité de M. Glazounow n'est pas moins remarquable que ne le fut sa précocité, et à l'heure présente il n'a pas publié moins d'une soixantaine d'œuvres, pour la plupart d'une haute importance: symphonies, poèmes symphoniques, ouvertures, marches pour orchestre, compositions de musique de chambre, morceaux de piano, mélodies, etc. (i).
(1) En voici la liste à peu près complète : six symphonies (ire^ en mi majeur ; 2e, en fa dièze mineur ; 3e, en ré majeur ; 4e^ en mi h ; 5^ en si b ; 6e, en ut mineur, dédiée à M. Félix Blumenfeld) ; — deux Ouvertures sur des mélodies grecques empruntées au beau recueil de M. Bourgault- Ducoudray (à qui la seconde est dédiée), op. 3 et 6 ; — Ouverture solennelle, op. 73 ; — Carnaval, ouverture pour orchestre et orgue, op. 45 ; — Stenka Razine, poème symphonique (à la mémoire d'Alexandre Borodine), op. 13 ; — Le Kremlin, tableau symphonique en trois parties, op. 30 ; — deux Sérénades pour orchestre, op. 7 et 11 ; — Suite caractéristique pour orchestre, op. 9 ; — Scènes de ballet, suite d'orchestre^ op. 52 ; — Deux morceaux [Idylle ^Rêverie orientale) pour orchestre, op. 14 ; — la Mer, fantaisie (orchestre), op. 28 ; — Fantaisie (id.j, op. 53; — I?itermezzo romantico (id.), op. 69 ; — la Forêt, fantaisie (id.), op. 19; — Des ténèbres à la lu7nière (id.), composition dont l'instrumentation est particulièrement chaude, vivace et colorée ; — Le Printemps , tableau musical (id.), op. 34 ; — A la mémoire d'un héros, élégie (id.), op. 8; — Poème lyrique, andantino (id.), op. 12 ; — Marche de noces (id.), op. 21 ; — Rhapsodie orientale (id.), op. 29 ; — Cortège solennel (id.),op. 50 ; — Chopiniana, suite (id.), op. 46 ; — deux Valses de concert (id.), op 47 et 51 ; — Mazurka (id), op. 18 ; — Marche triomphale pour orchestre et chœurs, écrite à l'occasion de l'Exposition universelle de Chicago en 1893, op. 40 ; — Quintette (en la) pour deux violons, alto et deux violon-
Il y a là-dedans du bon grain et de l'ivraie, et tout*sans doute n'est pas de la mên^^ valeur ; mais, outre que plusieurs de ces compositions sont dig-nes du plus vif intérêt, leur nombre et leur importance donnent la preuve d'un tempérament rare et d'une sing-ulière puissance de conception. Le jeune artiste se fait d'ailleurs remarquer par une extraordinaire habileté de main : on peut dire que le contrepoint n'a pas de secrets pour lui, et il manie l'orchestre avec une sûreté et une aisance prodig-ieuses. Sa musique, d'abord un peu touffue, un peu épaisse, un peu confuse, s'est éclaircie et éclairée par la suite, à mesure que le compositeur a assag-i non seulement ses procédés, mais sa manière de voir et de sentir. Un peu trop enclin, primitivement, à suivre les routes abruptes où il avait vu cheminer MM. Balakirew et César Gui, il se rang-erait plutôt aujourd'hui, sans rien sacrifier de son tempérament essentiellement national, dans le sens suivi par Tschaïkowskj en ses dernières années. Ce qui manque encore à
celles, op. 39, Tune des meilleures œuvres du compositeur ;
— cinq Quatuors pour instruments à cordes, op. 1, 10, 26, 64 et 70 ; — Novelettes (5 morceaux) pour quatuor d'instruments à cordes (op. 15), composition exquise ; — Suite pour instruments à cordes ; ~ Cantate du couronnement, op. 56;
— Cantate pour soli^ chœur de femmes et deux pianos à 8 mains, op 63 ; — Cantate pour5o/^, chœur et orchestre, op. 65 ; — Hymne à Pouschkine, pour chœur de femmes, op. 66 ; — Deux sonates pour piano, op. 74 et 75 ; — enfin, un assez grand nombre de morceaux et études de piano, plusieurs mélodies vocales, et quelques morceaux pour violon, ou pour alto, ou pour violoncelle, ou pour cor, avec accompagnement de piano.
M. Glazounow, c'est la clarté, la simplicité lucide ; il aime trop la complication, et c'est ce qui fait peutêtre que sa musique de piano est inférieure à celle qu'il écritpour l'orchestre parce qu'il veut trop exig'er de l'instrument. Mais il esl^doué d'une imagination vive, d'une inspiration abondante, et l'on peut croire de ce jeune maître qu'il sera l'une des gloires de l'avenir. Avec ses qualités rares et son remarquable tempérament, il y a lieu de s'étonner qu'un tel artiste n'ait pas encore songé à tenter la fortune du théâtre autrement qu'en écrivant de la musique de ballet. On lui doit celle de trois ouvrages de ce genre qui ont été représentés à Saint-Pétersbourg : Raymonde, les Saisons et Ruse d'amour. Il est probable qu'il aura donné dans ces ouvrages des preuves de son étonnante habileté dans le maniement de l'orchestre, habileté que nous avons pu apprécier tout au moins ici dans sa sixième symphonie, et particulièrement dans le final, qui est remarquable sous ce rapport. En regard du nom M. Glazounow il faut placer celui d'un autre jeune, M. Arensky, dont l'avenir ne paraît guère devoir être moins brillant (1). Fils d'un médecin, celui-ci donna dès son enfance l'indice d'une véritable passion pour l'art musical, car on assure qu'à peine âgé de neuf ans, et encore ignorant de toutes règles, il se mit en tête d'écrire un quatuor instrumental. Placé dans un gymnase de
(l) M. Antoine Arensky est né à Nijni-Novogorod le 11 août 1861.
Saint-Pétershourg" pour y faire ses classes, il se fît admettre ensuite au Conservatoire, où il fut élève d'abord de M. Johansen (1), puis de M. Rimsky- Korsakov^, et d'où il sortit en 1882 avec la médaille d*or pour la composition. Il se fît aussitôt connaître par une symphonie et un concerto de piano, exécutés l'un et l'autre avec succès à Saint-Pétersbourg" et à Moscou, et fut nommé professeur de contrepoint au Conservatoire de cette dernière ville (2). Depuislors il a beaucoup écrit, avec des chances diverses, et a conquis une réelle notoriété, particulièrement à Moscou, où il a fait représenter en 1892, non sans succès, un grand opéra, wi Songe sur le Volga (sur un sujet d'Ostrowsky), et en 1894 unouvrag-e moins important, Raphaël, petit drame musical en un acte composé à l'occasion de la réunion du cong-rès artistique. Depuis lors il a donné encore un autre opéra, Nal et Damajariti (1899), ainsi qu'un ballet intitulé Nuit d'Egypte, dont il a tiré une très intéressante suite d'orchestre. Parmi ses autres œuvres je sig-nalerai en première lig'ne un excellent trio pour piano, violon et violoncelle (op. 32), dédié à la mémoire de Charles Davidow, d'un style remarquable, écrit avec une rare habileté et dont le scherzo etl'andante surtout sont exquis ; un quintette, aussi avec
(1) M. Johansen, Danois de naissance, était directeur du Conservatoire de Saint-Pétersbourg, où il a aujourd'hui pour successeur M. Bernard.
(2) Le directeur du Conservatoire de Moscou est M. Safonow, excellent pianiste de l'école classique et chef d'orchestre de premier ordre, dont il sera parlé plus loin.
piano ; puis deux quatuors pour instruments à cordes (op. 11 et 35) ; une Fantaisie sur des chants épiques russes pour piano et orchestre (op. 48) ; la Fontaine de Bachtschissaraï, musique pour le poème de Pouschkine, exécutée à Saint-Pétersbourg-, au Palais de Tauride, en 1899, à l'occasion du jubilé du grand poète (c'est une cantate poursoZi, chœur et orchestre comprenant cinq morceaux reliés entre eux par la lecture du poème) ; une marche intitulée : A la mémoire de Souworoio ; trois suites pour piano à quatre mains (dont une transcrite pour l'orchestre) ; une cantate pour chœur et orchestre ; un concerto de violon (en la mineur) ; enfin quatre pièces pour violon avec piano (1). M. Arenskj, dont la supériorité se manifeste surtout dans la musique de chambre et dans la musique vocale intime, a modéré son élan après quelques écarts dus à la foug-ue de sa jeunesse, et sa manière semble aujourd'hui se rapprocher de celle de Tschaïkowskj, en même temps que l'influence de Schumann se découvre d'une façon sen-
(1) A cela il faut ajouter : 6 Pièces pour piano (op. 5) ; — Etude, Prélude, Mazurka pour piano (op. 19) ; — Silhouettes, pour deux pianos (op. 23) ; — Esquisses pour piano (op. 24) ;
— 4 Pièces pour piano (op. 25) ; — 6 Romances (op. 27) ;
— Essais sur des rythmes oubliés (op. 28), pour piano (1» Logaèdes ; 2" Péans ; 3° Soniques ; 4o Sari; 3° Strophe alcéenne ; 6" Strophe saphique) ; — 3 Pièces pour deux pianos (op. 33); — Scherzo pour piano; — 4 Etudes pour piano (op. 41) ; — 6 Caprices pour piano (op. 43) ; — 6 Romances (op. 44) ; — 2 Duos pour voix de femmes (op. 45);
— Près de la mer, esquisses pour piano (op. 52). Enfin, M. Arensky a publié un recueil de mille exemples pour l'étude pratique de l'harmonio.
sible dans ses compositions pour le piano. Cet artiste très intéressant et très actif avait succédé depuis quelques années à M. Balakirew dans les fonctions de directeur des chantres de la chapelle impériale. Il vient de résig-ner ces fonctions.
M. Wihtol paraît être aussi un artiste de tempérament (1). Gomme son camarade Arensky il a été, au Conservatoire, élève de MM. Johansen et Rimskj- Korsakov^, et il en est sorti en 1886 avec la médaille d^or. Comme lui aussi il a commencé par être touffu, un peu nébuleux, puis a éclairci et allég'é sa manière. Parmi ses compositions pour l'orchestre on cite la Fête Lhigo^ tableau symphonique sur des thèmes populaires lettons, et surtout une Ouverture dramatique qui est une pag-e intéressante. Une de ses compositions importantes est une ballade pour voix, chœur et orchestre, intitulée le Barde de Beiverln. On connaît encore de lui un quatuor pour instruments à cordes et un recueil de 10 chants populaires lettons. Pour le piano il a publié une sonate fort bien faite, douze préludes et un assez grand nombre de morceaux de g-enrCjpuis une douzaine de mélodies sur paroles russes ou allemandes et quelques petites pièces pour violon ou pour violoncelle avec accompag'nement de piano.
Ces trois artistes, MM. Glazounow, Arenskv, Wihtol, élevés dans les principes du cénacle, s'en sont jusqu'à un certain point dég'ag'és par la suite, pour
(1) M. Joseph Wihtol est né le 26 juillet 1863.
subir plus ou moins riofluence de Tschaïkowsky, et ont surtout cherché à se former une personnalité. Il est tout un autre groupe, assez nombreux, de compositeurs qui sont restés fidèles à ces principes, ce qui ne veut pas dire qu'ils soient sans talent, mais simplement qu'ils manquent un peu trop d'originalité. Ce g-roupe comprend les noms de MM.Liadow, Stcherbatchew, Sokolow, Alphérakj, Félix et Sig-ismond Blumenfeld, Kopylow, Antipow, Estafiew, Grodski, Grétchaninow, Scriabine, Pétrow et Ewald. M. Anatole Liadow (1) abeaucoup écrit, mais peu d'œuvres de quelque importance : pour l'orchestre un Scherzo et une Mazurka [Scène rustique près de la guinguette), et une scène finale de la Fiancée de Messine, de Schiller, avec chœurs et orchestre ; pour le piano nombre de pièces lég-ères, parmi lesquelles onsig-nale surtout la jolie série des Birioulki (14 morceaux) et celle des Arabesques. On lui doit aussi quelques chœurs, deux recueils de chansons enfantines et plusieurs mélodies. M. Liadovs^, artiste intéressant et vraiment disting-ué, est professeur au Conservatoire de Saint-Pétersbourg-. — M. Nicolas Stcherbatchev^ (2) n'a pas écrit davantag-e pour l'orchestre, et je crois qu'on ne connaît g-uère de lui sous ce rapport qu'une Sérénade et deux Idylles ; mais il a donné aussi de nombreux morceaux de piano, entre autres une série agréable
(1) Né le 12 mai 1855.'
(2) Né le 24 août 1853,
qui porte le titre de Féeries et Pantomimes, et des mélodies russes et allemandes sur des paroles d'Alexis Tolstoï et de Henri Heine. — M. Nicolas Sokolow (1) a écrit la musique de Don Juan, poème dramatique d'Alexis Tolstoï. Son bag-ag-e de compositeur est intéressant et comprend une Elégie pour orchestre, deux Sérénades pour orchestre à cordes, trois quatuors pour deux violons, alto et violoncelle, une Suite pour violoncelle et piano, divers morceaux pour violon et pour violoncelle avec accompagnement de piano, de nombreux chœurs pour différentes voix, soit a cappella, soit avec accompagnement d'orchestre ou de piano, et de nombreuses mélodies. M. Sokolow est aujourd'hui professeur d'harmonie au Conservatoire de Saint-Pétersbourget à la chapelle impériale des chantres. — M. Achille Alphérakj (2) n'a pas écrit de musique instrumentale autre qu'une douzaine de morceaux de piano ; mais il a publié plus de soixante mélodies ou romances composées sur des poésies de Pouschkine, Alexis Tolstoï, Lermontow, Victor Hugo, Alfred de Musset, Gœthe, Henri Heine, etc. Au reste, M. Alphéraky doit être considéré plutôt comme un dilettante, un amateur pratiquant, que comme un artiste de profession. — On doit à M. Alexandre Kopylow (3) une Symphonie (en ut mineur), un Scherzo
(1) Né le 26 mars 1858.
(2) Né le 3 juillet 1846.
(3) Né le 14 juillet 1854.
pour orchestre, deux quatuors pour instruments à cordes, des fug^ues et divers morceaux de piano, enfin plusieurs chœurs, les uns a cappella, les autres avec accompag-nement de piano, et quelques romances. — A part un Alleg'ro symphonique pour orchestre et trois mélodies, M. Constantin Antipow (1) n'a publié que des études et divers morceaux de piano, d'ailleurs en assez g-rand nombre. — M. Estafiew, qui est fort jeune et qui est sorti il y a quelques années seulement du Conservatoire de Saint-Pétersbourg", est l'auteur, entre autres compositions, d'un Poème mélancolique pour orchestre qui a été exécuté à Paris, aux concerts Lamoureux, et qui a été bien accueilli. lia, dit-on, e^n portefeuille, un opéra intitulé le Voïvode. — MM. Sig-ismond et Félix Blumenfeld (2), qui sont tous deux pianistes disting-ués, ont publié, le second surtout, d'assez nombreuses compositions pour le piano, ainsi que plusieurs mélodies vocales. M. Félix Blumenfeld a montré même une certaine fécondité. A ses romances, écrites sur des paroles de Lermontow, Pouschkine, Polonsky, Alexis Tolstoï, Byron, il faut joindre un g-rand Allegro de concert {en la majeur) pour piano et orchestre, un quatuor pour instruments à cordes (en fa), op. 26, deux Suites polonaises pour piano, op. 23 et 31, une Etude de concert, op. 24, 2 Etudes-Fantaisies, op. 25, iO Moments lyriques^ op.
(1) Né le 18 janvier 1859.
(2) M. Sigismond Blumenfeld est né le 27 décembre 1852 ; M. Félix Blumenfeld, le 19 avril 1863.
23i! LA MUSIQUE EN RUSSIE
27, 2 Etudes, op. 29, et divers morceaux de g-enre. Tout cela, quoique non sans valeur, manque un peu de relief et de tempérament. — M. Boleslas Grodski (1) a déjà livré au public plus de cinquante œuvres, au nombre desquelles plusieurs chœurs a cappella, des mélodies, quelques morceaux de piano et des pièces de g'enre pour violon et pour violoncelle avec accompag-nement de piano. — Ancien élève de M. Rimsky-Korsakow au Conservatoire de Saint Pétersbourg-, d'où il est sorti lauréat en 1893, M. Grétchaninovs^ (2) s'est fait connaître par un quatuor (en sol) pour instruments à cordes, divers morceaux de piano, quelques mélodies d'un sentiment très expressif, et surtout des chœurs a cappella d^un heureux caractère. Il a plus d'une affinité avec Schubert.— M. Alexandre Scriabine (3) est un jeune pianiste d'une virtuosité assez habile, que nous avons entendu dans ces dernières années à Paris et qui semble promettre un compositeur. On connaît déjà de lui deux symphonies pour orchestre, dont une avec chœurs, un concerto (en fa dièse mineur) pour piano et orchestre, une Rêverie pour orchestre, puis, pour piano seul, trois sonates, une sonate-fantaisie, un Allegro de concert, une Polonaise, neuf Mazurkas, un recueil de douze Etudes, plusieurs séries formant une cinquantaine de Préludes, etc. — M.Vic-
(1) Né le 29 octobre 1865.
(2) Né le 25 octobre 1864.
(3) Né le 6 janvier 1872.
tor Ewald (1) est l'auteur d'un quatuor (en ut) et d'un quintette pour instruments à cordes, auxquels il faut ajouter trois morceaux de violoncelle avec accompag-nement de piano. — Enfin, je me borne à enreg-istrer les noms de MM. Blaremberg-, Liapounovs^ et Pomazanskj, auteurs de quelques mélodies et compositions peu importantes.
De tous ceux de ces artistes qui ont si rtout écrit pour le piano, — et c'est le plus g"rand nombre — ceux qui me paraissent le mieux doués, dont les compositions ont le plus de réelle valeur, sont MM. Liadow, Antipow, et Félix Blumenfeld. La plupart d'ailleurs, pour ne pas dire tous, semblent s'inspirer directement de Chopin, quelques-uns de Schumann, et c'est vainement que l'on chercherait chez eux Torig-inalité, surtout la véritable saveur russe qu^on rencontre chez les symphonistes ou les musiciens de théâtre. Il faut ajouter que tous ces pianistiques recherchent obstinément l'étrang-eté, le compliqué dans l'harmonie, dans la modulation comme dans le dessein proprement musical. Ils semblent ne pas connaître la simplicité, ne pas apprécier les qualités d'un beau chant, bien calme, bien pur. Et ce qui est à remarquer, chez presque tous, c'est leur manque de mesure, c'est l'absence du sentiment de l'équilibi'e et des proportions ; ils font des morceaux interminables, qu'ils établissent sur une formule unique, dont ils ne sortent plus une fois
(1) Né le 27 novembre 1860.
qu'ils l'ont adoptée. Je sig-nale ces graves défauts, sans vouloir en aucun point contester lé talent et l'habileté technique de tous ces artistes.
Ces réflexions rappellent à mon esprit le jug*ement que j'ai entendu porter au point de vue g"énéral par un de mes confrères, excellent jug-e en la matière et fort instruit, sur l'école russe contemporaine. L'expression de ce jug*ement m'a frappé, par son double caractère de justesse et de justice : — «La plupart des maîtres russes contemporains, disait mon ami, paraissent sous l'influence de Liszt et de Berlioz. Chez eux la préoccupation du pittoresque prime celle de la beauté plastique. Ils en arrivent ainsi à s'attacher même à des effets d'ordre inférieur confinant à ces effets de pure virtuosité qu'on rencontre jusque dans les meilleures pag-es de Liszt. Leurs productions ont souvent quelque chose de lâché, de démesuré dans les proportions, avec de fréquentes redites qui les font ressembler à des improvisations. Mais il y a chez eux de belles qualités. Quand ils auront fait le tour des romantiques, ils viendront aux classiques, à Bach, à Mozart, à Beethoven, à Mendelssohn, et alors ils donneront des chefs-d'œuvre. L'école russe date d'hier. L'adolescent préfère toujours Lucain à Virg-ile. C'est seulement dans la maturité que le lettré sait discerner, sentir et aimer la véritable Beauté. » On ne saurait mieux dire, avec plus d'éloquence et d'élég-ance.
Les artistes dont je viens de citer les noms et d'énumérer les œuvres forment un g-roupe très com-
pact, très ardent, entreprenant et désireux avant tout d'affirmer la personnalité du jeune art russe. Avec parfois un dédain un peu naïf à l'ég'ard de ce qui s'est fait avant eux (le dédain de l'enfant pour les conseils d'une expérience dont il se rit, parce qu'il ig-nore les dang-ers de la vie), ils sont réunis par un ensemble d'idées, de théories, de préceptes communs à tous, qui les animent ég-alement et les entraînent vers le but entrevu. C'est là leur force, et c'est précisément cet ensemble de théories, d'idées et de préceptes dont ils sont imbus qui constitue en art ce qu'on peut appeler proprement une école. Que quelques-uns se montrent excessifs dans l'application, qu'ils s'égarent parfois dans la route à suivre, qu'ils exag-èrent certains principes, c'est inévitable. Mais on peut dire que tous ont la flamme, que tous ont foi dans le résultat, et c'est cette foi ardente, inébranlable, qui assure le succès final de leurs «fforts. On en verra sans doute plus d'un rester en chemin,
Traînant l'aile et tirant le pied,
les facultés n'étant pas ég-ales pour tous, et les moins bien doués se voyant naturellement dépassés par les plus robustes. Mais le travail collectif portera ses fruits, et dès aujourd'hui l'école musicale russe, vaillante et courag-euse, nous donne le spectacle et l'avant-g-oût de ce que lui réserve l'avenir. Il faut ajouter qu'elle a pour elle toutes les chances et tous
les bonheurs. A côté de l'encouragement moral qui ne lui a jamais fait défaut, elle a trouvé une aide effective et sing-ulièrement efficace dans la personne d'un commerçant opulent qui s'est constitué son mécène et à qui rien n'a coûté pour la mettre en. lumière. C'est ainsi qu'un puissant éditeur de musique, M. Bélaïew, qui s'est fait son protecteur, n'a reculé devant aucun sacrifice pour faire connaître ses œuvres, les répandre et les produire dans les meilleures conditions. Depuis quinze ans M. Bélaïew a publié, avec un luxe du meilleur g'oût, plus de 900 compositions dues aux membres de la jeune école, depuis quinze ans il adonné à ses frais environ cinquante concerts, pour la plupart symphoniques, dans lesquels ces compositions ont été exécutées, et c'est enfin lui qui a fait aussi les frais des concerts russes donnés à Paris, dans la salle du Trocadéro, à l'occasion de l'Exposition universelle de 1889. N'avais-je pas raison de dire que la jeune école a tous les bonheurs ?
Néanmoins, il est juste de déclarer que l'art russe n'est pas tout entier confiné dans le g-roupe que j'ai fait connaître. Il existe en Russie un certain nombre d'autres compositeurs qui ont droit à ne pas voir leurs noms rester dans l'oubli, et l'on en peut rappeler aussi certains autres qui les ont devancés. Donnons d'abord un souvenir à tous ces grands seigneurs, dilettantes distingués qui étaient souvent des musiciens pratiquants, et qui ont tant fait pour l'avancement et les progrès de l'art dans leur pays :
le comte Razoïimovskj (l'ami de Beethoven), les
princes Nicolas et Georg-es Galitzine, le prince Yous-
soupow, les deux comtes Michel et Mathieu Wiel-
• horskijle prince Odoewskj, le prince Grégoire Wol-
konskj, etc. Il en est qui écrivirent même et firent représenter quelques opéras(telle baron Vieting-hofF, qui s'est produit ainsi sous le pseudonyme de Boris Scheel et dont il est question plus loin). On peut citer aussi quelques amateurs non titrés qui se mêlent au mouvement et cultivent l'art pour leur satisfaction personnelle : MM. Laskowskj, d'Asantschev^sky, Alexandre Tanéïevs^, Ladyjensky, et d'autres que j'oublie sans doute.
Ce n'était plus un dilettante que ce Villebois, qui fit représenter à Saint-Pétersbourg-, en 1863, d'ailleurs avec peu de succès, un opéra intitulé Nataschka ', descendant d'une ancienne famille dont le chef, soldat courag-eux, fut, dit-on, l'un des compag-noiis de Pierre le Grand,ilapublié un recueil intéressant de chants populaires russes. Dans le même temps on rencontre les noms de quelques musiciens qui se sont produits au théâtre : Kaschpérow, qui, après avoir donné en Italie deux ouvragées importants, Maria Tudor et Rienzi, rentra dans sa patrie, fit représenter en 1867 à Saint-Pétersbourgun opéra intitulé la Tempête et devint professeur au Conservatoire de Moscou, où il mourut en 1894 ; de Santis, pianiste disting-ué, qui avait été élève de Henselt, et à qui l'on doit un opéra en quatre actes intitulé Jermak^ qui fut représenté à Saint-Péters-
bourg" en 1874 ; Alexandre Famintzine^ artiste fort instruit, lui-môme élève de De Santis, compositeur doublé d'un critique, professeur d'histoire de la musique au Conservatoire de Saint-Pétersbourg-, qui donna en cette ville deux g-rands ouvrag-es, Sardanapale, en 1875, et Uriel Acosta, en 1883 (1), et qui s'est fait connaître encore comme auteur d'une Rhapsodie russe pour violon et orchestre, de deux quatuors pour instruments à cordes, et, à l'exemple de son maître, comme éditeur de chants populaires russes (2). Le grand violoncelliste Charles Davidow, à qui son superbe talent de virtuose valut une renommée européenne (3), ne s'est pas produit au théâtre, mais il a beaucoup écrit, et en dehors de ses nombreuses compositions pour son instrument, on lui doit des suites d'orchestre, plusieurs quatuors et quintettes pour piano et instruments à cordes, quelques .morceaux de piano et surtout nombre de mélodies et de lieder d'une expression pénétrante, qui ont conservé leur g-rand succès au salon et au concert. On sait que Davidow, qui fut successivement, au Conservatoire, professeur d'histoire de la musique, puis professeur de violoncelle, puis enfin directeur
(1) Mme Valentine Sérow, la veuve du grand compositeur, musicienne instruite elle-même, écrivit aussi un opéra sur le sujet et sous ce même titre à'Uriel Acosta. Cet ouvrage fut représenté avec un certain succès, sur le théâtre impérial de Moscou, au mois d'avril 1885.
(2) Né à Kaluga le 5 novembre 1841, Famintzine mourut à Saint-Pétersbourg le 24 juin 1896. .
(3) Il était né à Goldingen le 15 mars 1838 ; il est mort à Moscou le 26 février 1889.
(sa direction fut très brillante), qui fut aussi directeur de la Société impériale de musique de Saint- Pétersbourg", et qui déploya encore de rares et remarquables qualités comme chef d'orchestre, obtint aussi des succès retentissants en donnant, avec le violoniste Auer et le pianiste Leschetitzky, des séances de musique de chambre qui pendant plusieurs années attirèrent tous les amateurs. M. Théodore Leschetitzkj, dont je viens d'écrire le nom, n'est point Russe, mais, né à Vienne en 1831 , de parents Polonais, il a vécu près de trente ans à Saint-Pétersbourg", où il a pris une part personnelle importante au mouvement musical, non seulement comme virtuose et comme compositeur, mais aussi comme professeur, en formant de nombreux élèves, dont la plus remarquable est assurément M^^ Annette Essipow, dont la renommée s'est répandue par toute TEuropeetqui est devenue professeur au Conservatoire de Saint- Pétersbourg". Bien qu'il soit, depuis une quinzaine d'années déjà, retourné à Vienne, où il s'est fixé définitivement et où il a formé, entre autres élèves, l'un des plus fameux pianistes de ce temps, M. Paderewski, dont on peut dire que la fortune a été prodig"ieuse, M. Leschetitzky a laissé en Russie le souvenir d'un artiste très actif et fort disting"ué.
Parmi les compositeurs qui se sont produits au théâtre en ces dernières années je trouve d'abord le nom de M. Soloview, professeur de théorie et d'histoire de la musique au Conservatoire de Saint- Pétersbourg" et critique musical d'un des journaux
les plus importants de cette ville (1). Nag-uère élève de Zaremba à ce même Conservatoire, d'où il sortit avec le g-rand prix de composition pour une cantate intitulée la Mort de Samson, il se fit connaître d'abord par une Ouverture sur un thème national et par un poème symphonique, Russes et Mongols. Il écrivit ensuite deux opéras: Vakoula et une Maisonnette du quartier de Colomna, qu'il ne put faire représenter, mais en fit jouer un troisième, Cor délia (novembre 1885), dont le livret avait été tiré par M. Bronnikow^ du beau drame de M. Sardou, la Haine. L'œuvre, bien faite, mais sans personnalité, n'obtint qu'un succès d'estime. M. Solovievs^ a publié un certain nombre de romances expressives et caractéristiques. Je ne dois pas oublier de mentionner que c'est lui qui, sur la prière même de Sérow, qui l'aimait beaucoup, termina et mit au point, pour sa mise à la scène, la partition du dernier opéra de ce maître, la Force maligne, que la mort l'avait empêché d'achever. — M. Serg-e Tanéïew, pianiste remarquable et musicien instruit, qui fut élève de Nicolas Rubinstein à Moscou, où depuis longtemps il est fixé et où il a été un instant directeur du Conservatoire, s'est produit en premier lieu comme virtuose et n'a cessé d'obtenir sous ce rapport de brillants succès. Comme compositeur il s'est fait connaître d'abord par une série de six quatuors
(1) M. Nicolas Soloview est né à Petrosavodsk (Nord de la Russie), le 27 avril 1846.
pour piano et instruments à cordes, et une symphonie pour orchestre. Il a fait ensuite représenter à Saint-Pétersbourg" (1895) une trilog'ie musicale en huit tableaux, VOrestie, œuvre très sincère et très honorable, écrite dans un style élevé, mais lourde de forme, et à laquelle on reproche aussi le manque de personnalité. Il a donné depuis (1899) un petit opéra en un acte intitulera Vengeance de Cwpidon. — M. Ippolitow-Ivanow^ est un artiste distingué, à qui l'on doit quelques compositions symphoniques, entre autres une ag^réableSmte Caucasienne et une Suite caractéristique pour chœurs et orchestre, plus deux opéras : Ruth et Asra, ce dernier représenté à Tiflis en 1890. M. Ippolitov^-Ivanovs^, qui paraît subir un peu l'influence de la seconde manière de Tschaïkow^sky, est, comme M. Serge Tanéïevs^, ce qu'on appelle là-bas un occidentaliste, c'est-à-dire que sa musique ne recherche pas absolument le caractère national. Aujourd'hui professeur au Conservatoire de Moscou, c'est lui qui fut chargé d'écrire la cantate officielle exécutée en grande pompe au Dôme de cette ville pour la cérémonie du couronnement du tsar Nicolas II. Il a publié des morceaux de piano, ainsi que quelques romances. — M. Michel ïvanow(l), son homonyme, qui néanmoins n'est point son parent, est, en même temps que compositeur, critique musical du journal le Nouveau Temps, car les musiciens russes ont, comme les nôtres, la déman-
(1) Né à Moscou en 1850.
g-eaison d'écrire et l'irrésistible désir de faire de la critique. M. Michel Ivanow a beaucoup produit. Outre un ballet en trois actes, la Vestale, et deux opéras, la Princesse Zahava et la Fête de Potiomkme, tous deux représentés à Saint-Pétersbourg, on connaît de lui la Nuit de Mai, symphonie, Savonarole, prologue sjmphonique, une Ouverture triomphale, une Suite champêtre eiune Suite orientale pour orchestre, une musique pour Médée (ouverture, entr'actes et chœurs), un concerto pour violon et orchestre, une messe de Requiem, un Ave Maria, la musique d'un poème de Polonsky : le Grillon musicien, pour chant et piano, enfin des chansons, des romances, etc. C'est aussi M. Michel Ivanovv^ qui a été chargé par la municipalité de Saint-Pétersbourg d'écrire la cantate qui a été exécutée aux récentes fêtes du double centenaire de la capitale russe. — M. Boris Scheel de son vrai nom Vietinghoff) est un amateur pratiquant, très actif comme compositeur et qui s'efforce de faire parler de lui, mais dont les œuvres, quoique nombreuses, ne sortent pas, je crois, de Fordinaire, et ne s'élèvent pas au-dessus d'une honnête médiocrité. Il a fait représenter en 1885 un opéra en quatre actes, le Démon, en 1886 un autre opéra, Tamara, en 1887 un ballet, la Tulipe de Harlem, suivi, en 1890, d'un second ouvrage du même genre, Zolouschka (Cendrillon). Il a encore composé un autre opéra, Judith, non joué jusqu'à ce jour, Jean Damascène, oratorio, la Fontaine de Bachtschissardi, poème sjmphoni-
que, la Russe, scène populaire, une Suite fantastique, etc. (1). — M. Jules Bleichmann est aussi un amateur, de qui l'on connaît, entre autres compositions, une symphonie, une Suite de ballet pour orchestre (Ouverture — Danse des bouffons — Danse orientale — Danse des feux-follets — Vision — Valse), et un assez grand nombre de romances et de morceaux de piano. Il a fait exécuter sous sa direction, en 1896, une œuvre plus importante, Saint-Sébastien, lég^ende religieuse en trois parties pour voix seules, chœur et orchestre, pour laquelle la critique a montré quelque sévérité, et il a donné à Moscou, en 1900, un opéra intitulé la Princesse lointaine, dont il est superflu de dire que le livret est tiré de la jolie comédie de notre compatriote M. Edmond Rostand. — Plus intéressant et plus sérieux aussi est M. Georg-es Kasatschenko (2), ancien élève de MM. Johansen et Rimskj-Korsakov^ au Conservatoire de Saint-Pétersbourg-, qui a déjà beaucoup écrit : une symphonie, une Suite arménienne pour orchestre, une Fantaisie sur des thèmes russes pour alto solo avec orchestre, la Roussalka, cantate pour soprano solo, chœur et orchestre, des chœurs et des morceaux de chant, et enfin un opéra, le Prince Sérébrény, représenté en 1892 à Saint-Pétersbourg-. M. Kasatschenko est aussi l'auteur de la Cantate de
(1) J'apprends que Boris Scheel, qui avait encore fait représenter au théâtre Marie de Saint-Pétersbourg un opéra intitulé Don Juan, est mort en 1902.
(2) Né le 21 août 1858.
réception exécutée en cette ville pour les fêtes données en l'honneur du Président de la République française en 1897, cantate dans laquelle, dit-o'n, il a su employer avec habileté le chant de l'Hymne russe, Dieu protège le Tsar^ et celui de la Marseillaise. — Deux artistes disting"ués, MM. Gonus et Rakhmaninow, tous deux de l'école de Tschaïkowskj, . tous deux fixés à Moscou, se sont fait connaître, le premier par un ballet, Dalta, représenté en cette ville en 1896, un concerto de violon^ des lieder et diverses compositions élégantes pour le piano, le second par un charmant opéra en deux actes, A^efeo, écrit sur le sujet de Tsiganes, de Pouschkine, et exécuté au cercle dramatique et musical de Saint- Pétersbourg", une Fantaisie pour orchestre, deux ^ concertos pour piano et orchestre, une sonate pour violoncelle et piano et plusieurs pièces de piano seul. — M. Schenck est un jeune compositeur à l'inspiration facile et fraîche, à qui l'on doit une symphonie, les Fantômes, l'agréable musique d'un ballet, Barhe-Bleiie, représenté en 1896 à Saint- Pétersbourg, et deux opérettes intitulées Phryné et Hadji-Mourad. — M. Krotkovs^ a fait représenter au mois de février 1886 un opéra italien, Fiore fatale, et en avril 1892, à Saint-Pétersbourg, un autre opéra, en un acte, intitulé le Poète. — M. Korestchenko, auteur d'une Symphonie lyrique, s'est produit aussi avec deux opéras, tous deux en un acte, la Maison de glace, jouée à Moscou en décembre 1900, et la Fête pendant la peste, d'après un poème de Pous-
chkine, aussi au théâtre impérial de Moscou, en janvier 1902. — M^i^ Kaschpérow, nièce de l'artiste dont j'ai parlé plus haut, est une jeune pianiste habile, qui ne manque de tempérament ni comme virtuose ni comnie compositeur, et qui a écrit pour le chant et pour le piano plusieurs œuvres fort intéressantes. — ^ Un "Arménien devenu Russe, Génari Karganow, professeur de piano à l'Ecole de musique de Tiflis, mort jeune en 1890, s'était fait connaître par de nombreuses compositions pour le piano et par une série de romances russes qui, si elles péchaient un peu par le style, ne manquaient ni de saveur ni de caractère. — Un autre artiste mort jeune aussi, en 1888, Grég"oireLischine, élève de MM. Solovievs^ et Rimsky-Korsakow, avait fait représenter trois opéras d'une valeur assez ordinaire, les Tziganes, le Comte Nouline et Don César de Bazan, et avait écrit quelques pièces symphoniques, ainsi que les paroles et la musique de plusieurs romances. — Et je ne saurais oublier un compositeur mort encore à la fleur de l'âge (janvier 1901), Basile Serg-uiévitch Kalinnikovs^, alors qu'il donnait les plus brillantes espérances et qu'il montrait la plus heureuse activité. Auteur de deux symphonies, dont une, en sol mineur, extrêmement remarquable, fut exécutée au Trocadéro, lors de notre Exposition universelle de 1900, sous la direction de M. Winogradsky, il a écrit encore une suite d'orchestre, deux « Tableaux symphoniques, » dont l'un intitulé les Nyynphes, l'autre le Cèdre et le Pahnier, une musique pour
un drame d'Alexis Tolstoï : Tsar Boris, enfin des mélodies vocales et quelques morceaux de piano. Il s^'apprêtait à aborder la scène avec un opéra, l'Année 1812, que la mort ne lui a pas permis de terminer.
Quelques compositeurs dont les noms sont encore peu connus ont aussi fait représenter quelques opéras : M. Hardenwald la Puissance de V amour, d'après un récit de Tourgueniev^- (Kharkow, 1895) ; M. Puchalski, directeur du Conservatoire de Kiew, Valérie d'après un autre récit du même écrivain (Kiew, 1896) ; le prince Trouhetskoï Mélusine (Moscou, 1895) ; M. Blaremberg", que j'ai déjà cité, Touschinzy, sur un texte d'Ostrowskj (Moscou, 1895) ; M. GsirteYelâer Amour triomphaîit (Moscou, 1895) ; M. Alexandre Fédorow la Fontaine des Fleurs, tiré d'une fable dePouschkine (Ekaterinoslaw, 1896) ; M. Sokalsky le Siège de Doubno ; M. Alexandre Tanéiew, que ses g-raves fonctions de directeur de la Chancellerie impériale n'empêchent pas de se livrer à la pratique de l'art, la Vengeance de Vamour, petit ouvrag-e qui a été représenté en mars 1902 devant la cour, au théâtre de l'Ermitage....
A signaler aussi un jeune pianiste fort distingué, M. Léopold Godowsky (1), dont les succès ont été grands à Paris et en Amérique, et qui a écrit pour son instrument un certain nombre de compositions intéressantes ; M. Hermann Laroche, le critique
(1) Né à Wilna le 13 février 1870.
bien connu, à qui l'on doit, avec quelques romances, une musique symphonique assez inégale, mais non absolument sans valeur, pour la Carmosine d'Alfred de Musset; un jeune amateur bien doué, M. Serge Youférow^, auteur de plusieurs recueils de romances sur paroles russes ou françaises et de jolis morceaux de piano [Novelettes, les Soupirs, Théâtre des Marionnettes, petite suite fantastique), d'un caractère intime et délicat ; M. Hlavatch, chef d'orchestre des concerts d'été à Saint-Pétersbourg-, qui a fait entendre quelques compositions symphoniques légères ; un pianiste élégant, M. Sapelnikow, qui a publié diverses pièces agréables pour son instrument. Enfin je citerai encore et j'inscrirai pêle-mêle ici, avec le regret de ne pouvoir donner sur eux aucuns renseignerrients, les noms de MM. Touchmalovs^, Dloussky (ex-élève du Conservatoire de Saint-Pétersbourg, auteur de plusieurs romances et, en société avec M. Werani, d'une opérette intitulée Madame Sans- Gêne), G. de Bach, Lissenko, Kapry, Kousnétzov^^, Nicolas Artsibouchew (auteur de quelques compositions légères pour le piano et pour l'orchestre), Schtchurowsky (qui a écrit un opéra intitulé Bogdan-KJunelnltzky , lequel, je crois, n'a pas été représenté), M, Kadletz, à qui l'on doit la musique d'un ballet intitulé Acis et Galathée, donné récemment à Saint-Pétersbourg, M. Nicolas Amani, qui a publié un trio pour instruments à cordes et d'assez nombreux morceaux de piano ; puis encore MM. C. Starzov^, D. Slolypine, S. Zybine, Donaourow,
Miklachewsky, Alénew, Akimenko, Zolotarew, G. Démidow, M. Kolatchevskj, Tschérépnine, auteurs de romances et de mélodies vocales, qui, tous, sont de simples amateurs. C'est aussi et précisément parmi ces derniers qu'il faut ranger deux compositeurs morts récemment, Adolphe Bariansky en 1900, et le baron Basile de Wrang-el en 1901. Bariansky, que sa situation de g-rand industriel n'empêchait pas d'être un pianiste fort habile, s'est fait connaître par plusieurs œuvres de musique de chambre et un certain nombre de pièces de piano ; le baron de Wrang-el, à qui l'on doit aussi divers morceaux de piano ainsi que des mélodies vocales, a écrit la musique d'un ballet, la Fille du Mikado, représenté à Saint-Pétersbourg, et celle d'un petit opéra en un acte intitulé le Mariage interrompu.
Par tout ce qui précède, on a pu voir quelle est l'intensité du mouvement musical de la Russie actuelle, et que, comme je le disais au début de cette étude, ce pays est le seul aujourd'hui qui, avec la France, possède une véritable école nationale. Le mouvement n'a pas été seulement pratique, il a été aussi théorique et raisonné, g^râceà la publication de nombreux travaux, tant critiques qu^historiques, souvent importants et intéressants. Ces travaux, malheureusement un peu épars, sans cohésion entre eux, et dont la réunion ne saurait donner une idée g-énérale de l'état actuel de l'art musical en Russie, non plus que de son orig-ine et de ses développements, n'accusent pas moins, surtout en ces dernières années, une activité méritoire et digne d'encourag-ement. Parmi les nombreux ouvrag-es ainsi publiés, je citerai particulièrement ceux du R. P. Dmitri Razoumov^sky {Le chant d'église en Russie) ; de Youry Arnold (Mémoires et écrits divers); du prince Nicolas Youssoupow (Histoire de la musique en Russie, Luthomonographie historique et raisonnée) ; de Pérépé-
litzine (Dictionnaire musical, Histoire illustrée de la musique en Russie, Album historico-musical illustré) ; d'Alexandre Famintzine [De la structure et de la mélodie dans les chants populaires russes, la Saison musicale, V Ancienne gamme de Vlndo- Chiney les Bouffons populaires en Russie, etc.); d'Alexandre Oulibichew (Vies de Mozart et de Beethoven) ; de W. de Lenz [Beethoven et ses trois styles) ; de Platon de Waxel, qui ne s'est pas borné à être pendant dix-sept ans l'excellent critique musical du Journal (français) de Saint-Pétersbourg-, mais qui a publié, outre une biog-raphiè de Glinka, plusieurs travaux importants sur la musique russe et la musique portugaise ; d'Alexandre Roubets (Dictionnaire biographique des m,usiciens russes, dont il a été fait deux éditions) ; de Michel Pétoukhow (Catalogue systématique du Musée iyistrumental du Conservatoire de Saint-Pétersbourg , Instruments russes populaires du Musée du Conservatoire) ; de César Gui [La musique en Russie, Essai du développement de la romance russe) ; de Sacchetti [Histoire de la musique, Du domaine de Vesthétique et de la musique, Chrestomathie historique et musicale, Manuel de théorie musicale) ; de P. Weimarn (Biographie de Glinka) ; de Wladimir Mikhnévitcb (Aperçu de Vhistoire de la musique en Russie) ; de Miropolskj (L'instruction musicale populaire en Russie et dans V Europe occidentale) ; de Wladimir Stassow (Biographies d' Alexandre Borodine et de Michel Glinka)', de P. A. ^oûch.a.M (Étude spéciale
sur le chant d'église); de Gabrilovitch (Almanach musical, dont il a paru plusieurs années) ; de Nicolas Findeisen (Vie de Glinka) ; enfin les ouvrag-es divers de Sérow, du prince Odoewsky, de Sokalsky, Dourow, Razmadzé, Hermann Laroche, Tchéschihine, Trifonow, Khalutine, M^^^ Touvyg;"uine, etc. (1); Quant aux ouvrag-es théoriques, ils sont nombreux, et je me bornerai à mentionner, après ceux de Huncke, de Yourj Arnold et de Zaremba, ceux, plus récents, de Tschaikowsky, de MM. Rimsky-Korsakow, Arensky, G. Gonus, M"^® Spassky.
Mais si le mouvement musical russe est remarquable au point de vue de la création des œuvres, il ne l'est pas aussi complètement en ce qui concerne leur interprétation, du moins pour ce qui a rapport au théâtre. Un de mes amis de Saint-Pétersbourg-, dont je ne saurais récuser le jug-ement parce que je connais sa compétence, m'écrivait récemment à ce sujet : — (( Nous avons eu chez nous très peu de bons chanteurs, M'"^ Mainvielle-Fodor a débuté à l'Opéra russe sous Alexandre P^ (2) ; M""^ Schoberlechner était une Russe ; vous savez ce qu'était le
(1) Le comte Orlow a publié naguère un piètre Essai sur l'histoire de la musique en Italie (en français). Plus tard M. Belikow, inspecteur de la chapelle impériale, a traduit en russe deux ouvrages de Fétis : Curiosités historiques de la musique et La musique à la portée de tout le monde.
(2) Joséphine Fodor n'était pas Russe. D'origine hollandaise, elle était née à Paris et, élevée à Saint-Pétersbourg, où elle avait été emmenée par son père dès l'âge de quinze mois, elle y épousa un acteur français nommé Mainvielle.
ténor Ivanow. M"^® Vorobieva-Pelrova, le contralto, créatrice du rôle de Vania dans la Yie'pour le Tsar^ avait une voix phénoménale, tout comme plus tard M^*^ Lavrovsky. M*"® Léonova avait surtout du tem-^ pérament. La basse Pétrow était un artiste accompli ; le baryton Melnikow, voix prodig'ieuse, mais peu de goût, tout comme le ténor Nikolsky ; Korsow et Stravinsky, bons acteurs, avaient plus de style que de méthode. M. Fig-ner, Je ténor actuel, a plus de goût que de voix, et il en est de même des barytons Prianischnikow et Tartakovs^. En réalité, on ne chante bien chez nous qu'à TOpéra italien, supprimé comme scène impériale en 1885, mais rétabli depuis comme théâtre non subventionné. La cantatrice russe qui a acquis dans le répertoire italien une certaine notoriété est M™® Boulytchew^. M}^^ Litvinne, vous le savez comme nous puisque vous l'avez entendue à Paris, est devenue tout à fait remarquable dans le répertoire wag-nérien. Le ténor Sobinow est doué d'une voix charmante. La basse Schaliapine a mis du temps pour se former, mais aujourd'hui son nom peut prendre place auprès de ceux des plus g-rands artistes, lyriques du dernier siècle, tant comme jeu que comme chant. Son double triomphe est surtout le rôle de Méphisto dans les deux opéras de Gounod et de Boito. » On voit ce qu^il en est. Je me bornerai donc à rappeler simplement ici les noms d'un certain nombre de chanteurs qui ont occupé ou occupent à l'Opéra russe une situation plus ou moins importante. Ce sont, pour les ténors, Sétov^,
Orlow, Ende, Komissarjevsky, Mikhaïlow, Préobrajenskj, Yerschow ; pour les barytons, Artémovsky, Khoklow, Yakovlew ; pour' les basses, Vassiliew, Koriakine, Tchernow, Sariotti ; et du côté féminin ]y[mes Séménova, Mravina, Sionitzky, Platonova, Pavlovsky, Raab, Leschetitzky-Friedebourg", Kotchétova, Bitchourine, Kartsew-Panaïew, Slawina, Gorlenko-Dolina, Kroutikova, Adélaïde Bolska, Zviag-uina, etc. etc. (1). Constatons en passant que l'on compte en Russie trois théâtres impériaux d'opéra : à Saint-Pétersbourg", Moscou, et Varsovie.
. Si la Russie n'a produit que peu de bons chanteurs, elle prend sa revanche du côté des virtuoses instrumentistes, et sous ce rapport ne laisse rien à
(1) La grande cantatrice Mme Darya Mikhaïlovna Léonova, morte au mois de février 1896 et pour laquelle Meyerbeer avait une profonde admiration, fut la créatrice du rôle de Rognéda dans le célèbre opéra de Sérow. Mlle Elisabeth Lavrovsky, qui jouit d'une renommée presque égale, quitta, je crois, le théâtre à la suite de son mariage avec le prince Tsertelew ; elle était, ainsi que M^e Raab et Mme Bitchourine (morte en mars 1888), élève de Mme Nissen-Saloman, la superbe cantatrice suédoise qui fît, il y a un demi-siècle, les beaux jours de l'Opéra italien de Saint- Pétersbourg. Le fameux chanteur Ossim Pétrow, l'inoubliable Soussanine de la Vie pour le Tsar^ est mort le 11 mars 1878. Une des cantatrices aujourd'hui les plus remarquables, les plus intéressantes et les plus justement renommées de l'Opéra russe est cette toute charmante M^e Marie de Gorlenko-Dolina, dont nous avons pu appréciera Paris, à diverses reprises, la voix superbe et le talent de premier ordre. La France a contracté une dette de reconnaissance envers Mme Dolina, qui depuis plusieurs années met ce talent hors de pair au service de nos compositeurs et ne néglige aucun effort pour répandre et faire connaître leurs œuvres dans son pays.
désirer. Il serait superflu de rappeler les exploits, que j'ai suffisamment fait connaître, de l'admirable pianiste que fut Antoine Rubinstein; son frère Nicolas ne lui cédait guère à cet égard, et nos artistes n'ont pas oublié l'effet foudroyant qu'il produisit lorsqu'il se fit entendre en 1878, aux concerts russes du Trocadéro, où son talent si plein tout ensemble de vigueur et d'élégance fut une révélation. L'école russe de piano est en ce moment très remarquable et comprend les noms de MM. Safonow (élève de Brassin), Serge Tanéïw (élève de Nicolas Rubinstein), Sapelnikov^, Alexandre Siloti (élève de Liszt), Bentsch, Holliday, Igoumnow^, Lavrovv^, Alexandre Scriabine, Doubassow (le premier lauréat du concours Rubinstein), Joseph Lhévinne (élève du Conservatoire de Moscou, l'un des vainqueurs aussi de ce même concours), et de M™^^ Annette Essipov^, Timanow (élève de Tausig), Bertenson-Voronetz, Benois-Ephron (élève de M. Leschétitzkj), Posnanskj, Yakimovs^sky et Drucker (toutes trois élèves d'Antoine Rubinstein), et ]yj;iies Kaschpérowet Terminsky. Pour les violonistes, après avoir rappelé le souvenir du général Lvovs^, qui fut un virtuose extrêmement distingué, il faut nommer M. Léopold Auer, l'excellent et très brillant violon-solo du Théâtre Impérial de Saint-Pétersbourg (1), et ensuite MM. Brodsky, Alexandre
(1) Hongrois et israélite de naissance, M. Léopold Auer est naturalisé Russe et converti à l'orthodoxie.
Petschnikow (élève de Joachim), dont la femme est aussi violoniste, Kolakowsky, Greg-orovitch, ainsi que M. Barcievs^icz (lauréat du Conservatoire de Moscou), que nous avons entendu à Paris à diverses reprises. Le célèbre violoncelliste Davidow, mort trop jeune, n'en a pas moins laissé une renommée européenne, et Ton prodig-ue aujourd'hui les élog-es au talent de M. Verjbilovitch, son meilleur élève, qui continue avec M. Auer les séances de quafuors de la Société musicale russe, dont le succès ne s'est jamais démenti. On ne saurait oublier de signaler aussi le nom de M. Zabel, harpiste fort distingué qui est en même temps compositeur pour son instrument. Les deux frères Rubinstein,run et l'autre chefs d'orchestre de premier ordre, n'ont pas été remplacés sous ce rapport, et il ne paraît pas, malgré leurs désirs et leurs efforts en ce sens, que MM. Rimsky- Korsakow, Glazounow, Jean Davidow (neveu du violoncelliste) et Krouschevsky soient appelés à . hériter de leur habileté. Seul, M. Safonow possède les vraies qualités du chef d'orchestre, bien supérieur en cela à M. Winogradsky ; nous avons pu apprécier à Paris l'un et Tautre, et la supériorité du premier nous paraît de tout point démontrée. Il manie le bâton avec une parfaite intelligence du style et du sens delà musique qu'il interprète, ayant le vrai sentiment des mouvements justes ; il joint la force à la clarté, la souplesse aux nuances les plus fines, et dans sa façon de diriger l'impression d'ensemble est d'une complète homogénéité. Je n'ai pas
à revenir sur le compte de M. Napravnik, dont j'ai eu l'occasion de parler précédemment et qui justifie pleinement sa haute renommée. Je citerai seulement encore les noms de MM. Galkine et Erdmansdœrfer, qui se sont produits aussi comme chefs d'orchestre. Enfin, en dehors de M. Arensky, tout récemment encore directeur du fameux chœur des chantres de la chapelle impériale, ce chœur dont un critique disait il y a peu : « J'ose à peine parler de ce chœur incomparable, unique au monde : il est sublime, il est surhumain, il a toute la g-randeur et toutes les nuances, » il faut citer les noms de MM, Théodore Becker et Arkang^helskj, qui se sont faits comme chefs de chœur une réputation méritée; on les considère en leur pays comme supérieurs encore à M. Dimitri Slaviansky d'Ag-rénew, qui néanmoins a parcouru l'Europe avec succès (nous l'avons entendu il y a quelques années à Paris) à la tête de son personnel très habile et très exercé (1).
(1) Ce succès était dû à la couleur délicieuse de la musique entendue, à l'habileté et aux heureux détails de son exécution, et aussi à ce fait que M. d'Agrenew et ses chanteurs se présentaient dans les curieux et pittoresques costumes russes du xvi® siècle. Je trouve à ce sujet, dans l'Indépendance belge (1887), une note qu'il ne me semble pas sans intérêt de reproduire ici : — « Vous n'avez pas oublié la chapelle chorale russe, aux pittoresques costumes, au pianissimo si habilement amené, qui donna des concerts à l'Eden et à la Monnaie, sous la direction de M. Dimitri Slaviansky d'Agréneff. Son chef célébrera le mois prochain ses noces d'argent musicales, et des fêtes auront lieu à cette occasion à Moscou, du 7 au 9 mai, dans la salle de l'Assemblée de la Noblesse, à laquelle appartient le jubilaire. Une
Ceci m'amène à aborder la question de l'enseignement musical, qui occupe en Russie la place qu'il mérite, bien que l'Etat s'en occupe officiellement fort peu et que presque tout, dans cet ordre d'idées, soit dû à l'initiative privée. Les deux g-rands Conservatoires de Saint-Pétersbourg* et de Moscou ont été fondés par les deux frères Rubinstein, le premier par Antoine, le second par Nicolas. Tous deux, aujourd'hui florissants, sont des modèles en leur genre, celui de Saint-Pétersbourg dirigé par M. A. Bernard, professeur excellent, auteur d'ouvrages théoriques fort estimés, qui a succédé à
communication que nous recevons du comité organisateur contient (inintéressants renseignements sur le héros de ces fêtes. D'abord étudiant à l'Université de Moscou, puis militaire, elle nous montre M. Slaviansky pris d'une irrésistible vocation artistique, quittant le service, faisant ses études musicales en France et en Italie, nommé chanteur de la Cour de Naples, puis engagé à Berlin, où il chante dans V Africaine, et ensuite à Saint-Pétersbourg. La musique slave l'attirait. Il renonce au théâtre pour en rechercher les trésors, voyageant dans tous les pays slaves et recueillant, ainsi un millier de poésies et de mélodies russes etslavonnes^ dont une centaine de chants épiques sur les héros primitifs des peuples slaves. Publier ces chants populaires, les harmoniser en respectant leur caractère, les introduire dans le monde, les faire exécuter en public, former un chœur capable de les propager à l'étranger, tel fut son œuvre, réellement national et en même temps très artiste, car il s'agissait de retrouver les origines de la musique russe et d'ouvrir à l'école moderne les sources auxquelles il importe qu'elle puise pour se retremper et constituer sa personnalité. On comprend que cette œuvre ait valu à M. Slaviansky les sympathies de ses compatriotes, et l'étranger même, pour peu qu'il se rende compte du rôle de la nationalité dans l'art, ne peut manquer de joindre ses félicitations à celles qui attendent le jubilaire dans sa patrie. »
M. Johansen (1), celui de Moscou par M. Safonow, dont j'ai eu déjà l'occasion de citer le nom comme pianiste et comme chef d'orchestre. Ils sont loin d'être les seuls ; il en existe d'autres à Kiew (directeur, M. Puchalzki), à Odessa, à Tiflis, à Helsing-fors, à Kharkow, à Riga, etc., en tout, je crois, ving't-six. Pour donner une idée de ce qu'est l'enseignement dans un de ces grands établissements et de quelle façon s'y exerce la direction, je m'adresserai à un de nos compatriotes qui sait voir et comprendre, à mon vieil ami Ch.M. Widor, professeur de composition au Conservatoire de Paris, qui, dans un de nos journaux, rendait compte en ces termes, il j a trois ans, d'une visite qu'il avait faite récemment au Conservatoire de Moscou pendant un voyage en Russie :
Permettez-moi de vous parler du Conservatoire de Moscou, que je visitais la semaine dernière, Tun des plus pratiquement réglementés et des plus florissants qui soient.
Là-bas, il y a séparation entre l'École et l'État. Ni à Saint-Pétersbourg, ni à Moscou, ni à Varsovie, ni à Kiew vous ne pourrez lire en lettres d'or sur fond de marbre vert : Conservatoire impérial de musique^ ni voir flotter au-dessus du portique le drapeau national. Rien d'officiel comme à Paris, où directeur, administrateurs, profes-
(1) M. Bernard fut d'abord professeur d'harmonie et de fugue au Conservatoire, puis inspecteur de l'école. Lorsque la direction devint vacante, il fut élu directeur parle conseil des professeurs. C'est sur ses traductions qu'on joue en Allemagne plusieurs opéras de Tschaïkowsky et de M. Rimsky-Korsakow, Il a peu composé.
seurs et employés sont en réalité de véritables fonctionnaires, nommés par ordonnance ministérieil e et émargeant au budget. Mais il y a, placé sous le haut patronage d'un grand-duc ou d'une grande-duchesse et siégeant à Saint- Pétersbourg, une Société impériale de musique, laquelle se charge de défendre les intérêts de l'art sur toute l'étendue du territoire, et subventionne les écoles des grands centres : de Saint-Pétersbourg et de Moscou, de Varsovie, Kiev, Helsingfors, Tiflis, etc. ; institutions vraiment libres, gardant pleine et entière leur personnalité civile, disposant comme il leur plait de leurs revenus, se gouvernant, se perpétuant elles-mêmes.
C'est ainsi que le Conservatoire de Moscou, subventionné à la fois par la ville et par la Société impériale, empruntait récemment une très forte somme pour achever les nouveaux bâtiments où il doit s'installer l'an prochain, superbe construction entreprise et presque terminée, sans souci d'une intervention officielle quelconque (1). Avant dix ans l'emprunt sera remboursé, grâce aux ressources delà maison, rentes, donations, recettes des concerts, produits de la pension des quatre cent soixante élèves qui fréquentent les cours, et qui payent tous.
« Il n'est pas de pays d'Europe, me disait l'an dernier le professeur Johansen, directeur du Conservatoire de Saint-Pétersbourg, où l'initiative privée puisse se manifester plus librement qu'en Russie. » Le Conservatoire de Moscou en est un exemple frappant. Combien nous faudra-t-il de temps en France pour que les conclusions de M. Georges Berger, dans son rapport du budget des beaux-arts, reçoivent une solution ? Quand sera-t-il ac-
(1) Le Conservatoire de Moscou a été inauguré en 1901. Pour sa construction le tsar Alexandre III avait donné 400,000 roubles, un riche commerçant, M. Solodownikow, 200,000^ un banquier, M. Van der Wies, avait offert un orgue superbe de Cavaillé-Coll... '
cepté que notre bibliothèque ne peut plus conserver ses livres, notre musée ses instruments, que, dans nos classes délabrées et étroites, les professeurs se trouvent régulièrement forcés de s'interrompre pour faire ouvrir les fenêtres, risquant la bronchite plutôt que d'être asphyxiés?
A Moscou le directeur, M. Safonow, s'aperçoit un beau jour que l'accroissement constant des élèves rend inhabitables les salles d'études ; que la classe de trombone, laquelle s'entend au loin, ne permet pas de dédoubler les cours d'harmonie devenus insuffisants ; que les professeurs de chant menacent de démissionner, exaspérés par les exercices de trompettes leurs voisines... Sans se plaindre mais sans hésiter, il s'en va trouver un architecte et discuter terrain, plans et devis. Six mois plus tard les maçons sont à l'œuvre, et moins de deux ans après, on inaugure une magnifique construction avec salle de concert capable d'abriter deux mille auditeurs. Cette vaste salle, qui sera ornée d'un grand orgue français — on vient de le commander à Cavaillé-Coll — n'a pas moins de57mètres de long, sur 20 de large et 16 de haut.
Moins nombreux que le nôtre, le corps enseignant de Moscoune dépasse guère une quarantaine de professeurs, le cumul, là-bas, n'étant point interdit. Au lieu de se faire concurrence, comme chez nous, les trois classes de composition, affectées à l'étude de trois spécialités différentes, se trouvent ou successivement ou simultanément fréquentées par les mêmes élèves : contrepoint, instrumentation, composition libre. J'ai constaté sept classes élémentaires de piano et quatre supérieures : trois classes de violon et trois de chant. Parmi les instruments étudiés figurent les timbales, le glockenspiel, le tambour, etc. C'est le même professeur qui enseigne tout ce qui concerne la percussion. A signaler tout particulièrement, à côté de l'enseignement musical pur, tout un système d'instruction générale : histoire, géogra-
phie, calcul, grammaire, littérature, langues étrangères.
Ici je touche au point le plus intéressant du plan d'études, les cours d'ensemble. C'est l'éminent directeur qui en a assumé l'entière responsabilité et pris toute la charge : orchestre, chœurs, musique de chambre, M. Safonow fait lui-même ces trois cours, chacun de deux séances par semaine. « Les lundis et les jeudis, me disait-il, je réunis mon orchestre d'élèves, soit pour travailler le répertoire ancien et moderne, que tous doivent connaître, soit pourpermettre à nos jeunes compositeurs de s'entendre et de constater par eux-mêmes leurs progrès ou leurs fautes, soit encore pour accompagner des solistes, chanteurs ou instrumentistes. De plus, je cède de temps en temps mon bâton aux jeunes gens les mieux doués et je laisse ces aspirants chefs d'orchestre s'essayer à conduire. »
S'entendre ! s'essayer ! Voilà ce que, à cor et à cris» depuis des années, réclament les étudiants du faubourg Poissonnière. C'est par raisonnement, par comparaison, par persuasion qu'on enseigne à ces malheureux, sur le papier, l'art impalpable et subtil de combiner les sons. Ce n'est qu'avec les yeux qu'il leur est donné d'analyser le système des sensations auditives. Telles des leçons d'aquarelle à l'Institution des jeunes aveugles.
Les classes d'ensemble : orchestre, choeurs, musique, de chambre, vrais cours d'application des hautes études,, sont d'une absolue nécessité pour quiconque veut savoirson métier, soit de compositeur, soit de chef d'orchestre. A Moscou, à Berlin, à Vienne, à Leipzig, à Bruxelles, elles existent partout. Dans tous les conservatoires du monde, chaque fois qu'un élève de la classe de composition produit un morceau symphonique jugé suffisant par le professeur, le temps de le recopier et l'orchestre le joue. Est-il une meilleure leçon que celle de l'expérience ? M. Safonow me faisait entendre, l'autre jour, un devoir de simple contrepoint et une fugue convenable*
ment conduite que travaillaient ses 'chœurs: c'était la récompense décernée aux deux « premiers » delà classe. Autre article intéressant du règlement de Moscou : «. Chaque année, les élèves de la classe d'opéra doivent apprendre au moins trois opéras en entier. Une fois par an, spectacle public avec costumes et décors. » Et voici quelques-uns de ces spectacles : Fidelio^ Cosî fan tulie, Malrimonio segrelo, le Nozze di Figaro, Freischûiz, Iphigénie en Tauride, Waffen Schmidt (de Lortzing), Onéguine (de Tschaïkov^^sky), Ruth (d'Ipolitow Ivanow), Raphaël (d'Arensky). Les séances publiques ont eu lieu jusqu'ici dans l'immense salle de l'Opéra impérial. Quand la grande salle du Conservatoire sera terminée, c'est là qu'elles se tiendront. Et c'est là encore, et non plus comme aujourd'hui dans l'élégante salle du Cercle de la noblesse, que se donneront les beaux concerts de quinzaine de la Société impériale de musique, concerts dirigés, eux aussi, par M. Safonov^ avec un profond sentiment artistique et une autorité superbe
Peut-être est-ce à cet enseig-nement vraiment pratique que les jeunes compositeurs russes doivent leur amour de l'orchestre et leur habileté précoce à en manier les éléments. Lorsqu'ils se présentent devant le public ils ont déjà, grâce àces excellents procédés, malheureusement inconnus chez nous, acquis une sorte d'expérience symphonique, ils connaissent la nature des timbres, leur diversité, leur emploi, ils ne marchent plus à l'aveugle et savent déjà ce qu'ils font sous ce rapport.
Toutefois, si la musique symphonique est en grand honneur en Russie, comme on a pu le voir par ce que j'ai fait connaître, la musique de chambre,
c'est-à-dire le quatuor et ce qui en dérive, n'y est pas cultivée avec moins d'ardeur, de sorte qu'avec l'opéra ce pays possède les trois g"randes formes par lesquelles la musique se manifeste dans l'ordre le plus éle.vé. En résumé le mouvement est complet, les compositeurs l'entretiennent avec une étonnante ardeur et une activité rare, les interprètes ne leur manquent plus (les Conservatoires de Saint-Pétersbourg* et de Moscou leur formant chaque jour de solides exécutants), enfin le public s'instruit et s'initie aux beautés les plus nobles et les plus sévères de l'art. Si bien que l'école russe, mettant à profit les trois cents ans de travaux préliminaires des trois écoles occidentales qui l'ont précédée, n'ayant pas à perdre son temps en essais inutiles et parfois décourag-eants, ayant d'autre part à sa disposition, g-râce à sa musique populaire, d'un caractère si original et dont elle se sert avec tant d'habileté, un élément nouveau et d'une grande puissance à introduire dans l'art, l'école russe, dis-je, aujourd'hui en pleine efflorescence, semble appelée à un avenir vraiment glorieux, et qui sait? peut-être à renouveler les formes de cet art si mobile, et à prendre un jour victorieusement la tête du grand mouvement musical européen.