‹ Essai Medico-Philosophique no.36Chapitre 3 sur 4 · LA NOSTALGIE OU MAL DU PAYS · texte numérisé non relu

LA NOSTALGIE OU MAL DU PAYS

Considérations générales.

L'aowme, dans l'état de civilisation, parvenu à l'adolescence , éprouve au-dedans de lui-même un tourment jusqu'alors inconnu ; son âme, inquiète, demande de nouvelles sensations, et aspire à quelque chose de grand et d'’infini. Doué ordinairement à cet âge d’un caractère ardent, avide de satisfaire tout ce qui peut piquer la curiosité , et se forgeant un idéal de liberté que son imagination caresse , il désire quelquefois étendre ses regards au-delà de lhorizon natal, et aller dans des pays lointains, soit pour augmenter ses richesses , soit pour agrandir ses connaissances et son savoir , ou pour obéir au besoin de visiter la patrie des hommes qui ont fait l'honneur et la gloire de leur siècle. Mais l’accomplissement de ce désir ne le rend pas toujours heureux ; car l’homme n'est pas destiné: à tout voir, à tout connaître. Plus il s'écarte du lieu que lui a tracé la nature, plus il s'éloigne du repos et du bonheur; bientôt il regrette sur des plages lointaines Je toit qui l’a vu naître et les champs

és à où sa jeunesse s’est écoulée calme et heureuse. S'il ne revient dans son pays, sa santé s’altère, se détériore et languit ; de même qu’une plante privée du contact de Ja lumière se !flétrit j s’étiole ; ét périt au moment où, rendue au sol où elle puisa ses premiers sucs, la nature allait en faire son plus bel ornement.

Tels sont les funestes effets d’unemaladie connue des gens du monde sous le nom de mal du pdÿs, et des médecins sous le nom de nostalgie.

En faisant l’histoire de cette maladie ; je suis bien ‘éloigné de penser que j'ai rempli les obligations qui m'étaient imposées ; car pour atteindre un but, il ne suffit pas de l’entrevoir : une tâche aussi difficile demandait du temps, et surtout une érudition que le zèle seule ne peut suppléer ; mais le souvenir encore récent de l’indulgence qu'ont bien voulu-m'accorder les maîtres célèbres qui vont me juger, l'espoir d'obtenir la même fivèur, peuvent seuls m’encourager, et soutenir mes pas au milieu de tant d’écueil$.

La nostalgie peut être considérée comme une excitation cérébrale causée par un désir violent de revoir son pays. Selon l'illustre Pinél, qui en a fait une ‘variété ‘de la mélancolie, elle a pour caractère propre une lésion des facultés intellectuelles et affectives c’est-à-dire que lé mélancolique est comme possédé pdr une idée exclusive où une série particulière d'idées avec ou sans passion dominante ét éx2 trême, comme un élat habituel de regrets profonds}, etc.

Toutes les maladies dont le ‘siége ést dans le ‘système re peuvent être le résultat dés afféctions ‘tristes’ el long:témps soutenues; de même que, dans certaines circonstances, élles en sont quelquéfois indépendantes, de même aussi on reconnait que la nostalgie n'est pas plus liée à Ja fièvre lente nerveuse, hectique ; qu'aux fièvres adynamiqués | ataxiques, au miliéu desquelles les auteurs l'ont'si souvent signale. Si les désordres qu’elle produit parcourent plüs rapidement leur marche que ceux qu’on obsèrve dans les Vésaniés,

(7) c'est que les chagrins profonds qu’elle détermine anéantissent instantanément:les forces de la vie, au lieu que les affections de l'âme causées par les vésanies ne les épuisent qu’insensiblement. i'}

Dans cette maladie, le dérangement des fonctions est facile à ex: pliquer. Le cerveau et l'estomac sont deux organes qui ont entr'eux une si grande sympathie, que l’un éprouve rarement des sensations sans que l’autre ne s’en ressente. En effet, éprouvons-nous un violent chagrin, un ictère se manifeste aussitôt; nous livrons-nous à l'étude pendant le travail de la digestion, un trouble sur le canal alimentaire se remarque, de même qu'une irritation de cet organe occasionne présque toujours une violente céphalalgie ; enfin sommes-nous plongés dans un délire amoureux, que le besoin dé prendre des alimens ne se fait plus sentir. On peut donc considérer ici le cerveau comme primitivement affecté, et les effets produits par lui sur les différens organes comme symphatiques et causés par la réaction-qu'il détermine , réaction quelquefois si prompte, que tous les deux en sont souvent atteints simultanément.

La nostalgie, du grec »06r0, retour, et 4Xy0c , tristesse, ennui; est une variété de la mélancolie, qui a pour cause un désir violent et insurmontable dé retourner dans son pays ou de revoir ses parens.On a encore donné à cette maladie les dénominations suivantes : nostomania , pathopatidalgia, philopatri domania, nostropatridalgia , nostopatridomania.- |

Ce noble sentiment nous fait préférer les lieux témoins des jeux de notre enfance aux plus belles contrées de l'univers : La nature, toujours prévoyante et attentive à tout ce qui peut arriver ici bas, pouvait-elle employer des moyens plus sages pour éviter les luttes ét les combats continuels qui seraient résultés des migrations ;’‘les hommes ; dévorés par “ambition et Ja soif insatiable des richesses | n’auraient-ils pas toujours étéen guerre pour conquérir les contrées les plus florissantes et les plus fertiles, qui leur eussent offert des ressources plus grandes pour subvenir avec moins dé peine aux besoins

de leur existence; mais, pour obvier à ces maux, elle a gravé profondément dans le cœur de tous les hommes ce sentiment sublime qui ne peut jamais s’en effacer. En effet, qui peut s'éloigner du lieu où reposent les cendres de ses ancêtres sans éprouver la plus vive douleur; de ce lieu qui nous vit naître, et qui conserve tant de charmes à nos yeux! De plus, les soins tendres et touchans que nous ÿ ayons reçus de nos parens dans notre enfance, le bonheur dont nous jouissions d’être au milieu d'eux, tout ne nous porte-t-il pas à nous atiacher au sol qui nous a vu naître ? Ne soyons donc point étonnés qu'il se retrace sans cesse à notre imagination sous les couleurs les plus agréables et les plus séduisantes. Quelle douce émotion n'éprouve-t-il pas, celui qui, après une longue absence, revoit les lieux chers à son cœur. Hélas! leur image se présentait à lui comme.le seul bien qui pouvait le rendre heureux ; il aurait succombé sous le poids de la douleur, si l'espoir de les revoir. ne fût venu rallumer dans son âme le flambeau de la vie prêt à s'éteindre ; il ne regrettait pas son pays seulement pour lui-même ; mais des affections plus puissantes, la privation d’objets auxquels il portait beaucoupd’attachement faisaient naître dans son‘âme un fond de tristesse proportionnée à ses regrets ! .Ù :

Que de sanglots ! que de larmes ! lorsqu'il faut qu'il s’arrache des bras de son père, de sa mère, celui que des circonstances malheureuses oblige à quitter son pays. Une pensée cruelle vient à chaque instant l’accabler : Hélas ! peut-être jamais plus, dit-il, je ne presserai dans mes bras ces êtres objet de ma tendresse et de mon amour; peut-être jamais plus je ne sentirai leur cœur tressaillir sous ma main; si leurs yeux se ferment à la lumière, leur dernier soupir s'exhalera loin de moi. En s’éloignant il jette continuellement les regards derrière lui comme pour leur dire un dernier adieu, ainsi qu’aux lieux qui lui rappellent de si touchans souvenirs. Ses pleurs, son morne silence expriment assez ce qui se passe au fond de son cœur : tout entier à sa douleur et à ses tristes rêveries , il semble ne rien voir, pe rien entendre. À mesure que les plaines ou les montagnes.de son

pays disparaissent, ses yeux se tournent involontairement vers le ciel, et semblent l’invoquer pour lui demander une nouvelle patrie, puisqu'il a perdu celle qu'il vient de fuir. Maintenant qu’il est séparé de tout ce qu'il aimait , il n’est plus de bonheur pour lui sur la terre; les liens qui l’attachaient à la vie sont rompus, le monde n’est plus pour lui qu’un vaste désert ; il cherche à calmer sa douleur, mais en vain , car tout l’ennuie , l’importune , le tourmente et l’accable.

- L'injustice, l’ingratitude et les persécutions que nous éprouvons de notre pays ne nous le rendent pas moins cher. Ainsi, à l’époque de notre sanglante et désastreuse révolution , d’illustres personnages furent obligés de fuir sur la terre de l'étranger pour échapper à la mort. Dépouillés de feurs rangs , de leurs dignités, de leur fortune, obligés d'abandonner le palais de leurs ancêtres, non-seulement ils eurent à supporter les rigueurs de l'exil, mais encore à déplorer la perte d’un père , d’un frère... . envoyés à l’échafaud. Quelle grandeur d'âme! quel noble courage ces augustes proscrits ont montré daus ces jours de deuil et d’infortune ! Hélas ! amis de la paix et d’une liberté sage et éclairée, leur cœur, profondément afiligé du malheur de la France, chercha dans la solitude, dans la culture des lettres et des sciences le bonheur qu'ils ne trouvaient plus au sein de leur ingrate patrie; ils se consolaient des amertumes du présent par les souvenirs glorieux du passé, et par les douces espérances de l'avenir. Ces espérances s'étant réalisées, le calme ayant succédé à l'orage, leurs désirs les plus ardens furent de revenir dans leur patrie adoptive. Quel bonheur de la revoir après une si longue absence! Ce moment fut pour eux le plus doux et le plus délicieux de leur vie.

Les pays les moins favorisés de la nature semblent être ceux auxquels l’homme s'attache le plus. Ainsi l’habitant voisin du pole languit quand on l’arrache à ses montagnes de glace; l’Africain , transporté sous notre ciel , y regrette ses sables brülans. De même le malheureux que la - misère et l'horreur de la faim chasse de sa cabane

(10) | pour aller dans des pays lointains et plus fortunés chercher les moyens d'assurer et d’adoucir sa pénible existence , à peine a-t-il surmonté sa misère, et est-il parvenu, à force de travail, à se procurer une aisance médiocre, que rien ne peut plus le retenir ni l’arrêter. Soupirant sans cesse après la chaumière et les montagnes de sa patrie, il part aussitôt ; lorsqu'il les aperçoit, des larmes d’attendrissement et de joie mouillent ses paupières. Pendant son absence, il désirait toujours les revoir, et y terminer ses Jours.

Lorsque nous languissons sur un sol étranger, si un objet de notre pays s'offre à nos yeux, nous éprouvons la joie la plus vive; nous aimons à le contempler, sa vue allége le poids de nos maux et de nos souffrances ; tant il est vrai qu’une partie de notre vie semble attachée à la couche où reposa notre bonheur, où veilla notre infortune, (Châtcaubrillant. ) L'observation suivante vient à l'appui de cette proposition. « Îl y avait à la Louisiane une négresse et une sauvage , esclaves chez deux colons voisins. Ces deux femmes avaient chacune un enfant ; la négresse une fille de deux ans, et l’indienne un garçon du même âge. Celui-ci vint à mourir. Les deux mères étant convenues d’un endroit, au désert, s’y rendirent pendant trois nuits de suite : l’une apportait son enfant mort, l’autre son enfant vivant; l’une son Manitou, l’autre sa Fétiche; elles ne s’étonnaient point de se trouver ainsi la même religion, étant toutes deux misérables. L’indienne faisait l'honneur de la solitude. C’est l'arbre de mon pays, disait-elle à son amie ; assieds-toi pour pleurer. Ensuite, selon l'usage des funérailles chez les sauvages, elles suspendaient leurs enfans aux branches d'un érable ou d’un sassafras, et les balançaient en chantant des airs de leur pays. Ces jeux maternels, qui souvent endormaient l'innocence , ne pouvaient réveiller le mort! Ainsi. se consolaient ces deux femmes, dont l’une avait perdu son enfant et sa liberté, l’autre sa liberté et sa patrie. ( Chateaubrillant. ) »

Tous les êtres ici-bas, depuis les animaux jusqu’à l'homme, éprouvent le besoin irrésistible de retourner au lieu de leur nais-

sance. Voyez un cerf lancé par des chasseurs loin de sa paisible demeure, à peine a-t-il échappé au danger qui le menaçait, qu'il y revient d’un pas rapide. Un enfant qui vient d’être rendu à ses parens par sa nourrice, pleure, se désole quandil l’a voit partir ; ses yeux sont continuellement fixés vers la porte par laquelle elle est sortie ; il ’'appelle sans cesse , refuse tout, et est insensible aux caresses qu’on lui prodigue; c’est la première peine qu'il éprouve, rien ne*peut l’adoucir : cependant la mobilité des impressions du jeune âge, un laps de temps assez court lui font bientôt oublier celle qui a pris soin de lui depuis sa naissance. De même un homme quela soif de l'or tourmente, transporté sous un autre hémisphère pour y satisfaire sa coupable ambition , emploie tous ses momens à grossir sa fortune ; mais à peine a-t-il étanché la soif qui le dévorait, que le besoin de retourner dans son pays se fait sentir: si l'espoir d'y revenir ne peut se réaliser, il périt d’ennui et de tristesse au milieu de ses trésors.

Il est un autre sentiment des belles âmes et des cœurs bien nés qui se rattache à l'amour du pays ; je veux parler de celui de la patrie. Dans tous les temps et chez toutes les nations il fut le mobile d’actions éclatantes et généreuses, fit palpiter le cœur des hommes, et porta leur dévouement jusqu’à tout sacrifier pour elle. À cette époque à jamais mémorable où la valeur française se montra dans tout son éclat et digne d’un peuple libre, quelle autre cause conduisait aux combats les fils de notre belle France; disant un cruel et souvent dernier adieu à leurs parens éplorés , ils les quittaient pour voler à la défense du sol qui les avait vu naître. Au milieu des privations de tout genre , leur noble élan leur faisait concentrer toutes les peines et les misères attachées à cette pénible carrière ; ne pensant qu’à triompher de leurs ennemis et à braver la mort, la gloire seule animait leur courage; oubliant toutes les autres passions pour elle , ils sacrifiaient tout à cette divinité dont ils faisaient leur idole, et bientôt nous vimes ces vaillans guerriers essuyer les pleurs de la révolution avec le drapeau de leurs nombreuses victoires. :

.# Fig)

Aujourd’hui, quelle conduite digne d'admiration nous offrent ces héroïques chrétiens qui combattent en Orient pour la défense de leur belle patrie ! Après deux mille ans, les descendans de ceux qui vainquirent aux Thermopyles nous apparaissent resplendissans, de la gloire

la plus pure. Malheureux et persécutés, ils sont accablés sous le joug du despostisme et de la barbarie ; mais leur antique vertu règne tou-

e 7 . \ 1 Q jours dans leur cœur, elle se réveille à la voix de la liberté comme

l'exilé se ranime aux doux accens de la langue de ses pères.

L'amour de la patrie remue l’homme jusqu’au fond de l’âme, Ce sentiment , le plus noble et le plus généreux, nous a été inspiré par la nature, en ce qu'il est une suite de notre constitution et de notre manière de vivre. Doués de raison et d'intelligence, ce mot nous rappelle le choix de notre cœur , et cette association par laquelle nous avons, semblé dire à un peuple , en venant au monde : Je viens au milieu de vous, je veux y parcourir ma carrière et y mourir , pro-

tégez-moi ; je vous aiderai de toutes mes facultés, nous nous aiderons-

réciproquement, Cet abandon a pour nous d’aulant plus de charmes qu’il nous retrace le souvenir de nos respectables parens, le lieu oùils passèrent leurs jours , et celui,dans lequel nous avons pris naissance. L'amour de la patrie et celui du pays sont essentiellement distincts : l’un consiste dans le désir de jouir des avantages que nous promettent la supériorité, l'indépendance, la gloire de notre pays, et la haine de la honte et des tourmens de la servitude (Rostan, Hygiène), tandis que l’amour.du pays tient aux localités; c’est-à-dire que les habitudes que nous ayons contractées dans notre enfance se sont formées en nous si fortement, que nous nous rappelons toujours les lieux où nous l'avons passée, tandis qu’il ne nous reste qu’une idée confuse des monumens qui se. sont offerts à notre admiration.

La- nostalgie s’observe. dans tous les pays, dans toutes les condihons, tous les âges, mais avec des différences que je vais signaler.

(15) Causes prédisposantes.

Les habitans du nord et ceux des montagnes y sont plus sujets que ‘ ceux du midi..Les Bas-Bretons, les Écossais , les Savoyards , les Suisses, en sont particulièrement atteints. Ces hommes, conservant encore la simplicité du premier âge , et plongés dans l'enfance de la civilisation , transportés de leurs foyers, se trouvent tout à coup jetés dans un monde nouveau pour eux , et dont le langage et les mœurs leur sont totalement inconnus. La plupart , tristes jouets du. fanatisme et de la superstition, négligent tout pour n'obéir qu’à leur passion aveugle, même l'agriculture , qui, dans tous les temps et dans toutes les contrées , a toujours précedé l’industrie, dont elle est pour ainsi dire la mère. C’est à la volonté de la divine Providence qu'ils aitribuent une ruine qu'ils ne doivent qu’à leur incurie et à leur paresse. Quoi qu’il en soit, tout le monde sait combien une chanson nationale influe sur le développement de la nostalgie, et quelle sensation produit la cornemuse sur les Bas-Bretons et les Savoyards, le ranz des vaches sur les Suisses. Cette romance nationale exerce un pouvoir si grand chez ces derniers, qu’on fut obligé de défendre de la jouer, en Hollande et en France, devant les soldats de cette nation, parce qu’elle les faisait déserter tous les uns après les autres. Lorsqu'ils lentendaient , on les voyait s’attendrir et tomber dans une douce mélancolie. Ces accens leur retraçait leur pays, la beauté de ses sites, la franchise de ses mœurs , et ce charme pastoral de souvenirs qui rappelle si bien l’Arcadie antique.

Dans les armées , cetle maladie attaque un grand nombre de conscrits, surtout l’habitant de la campagne. Obligé d'abandonner ses travaux paisibles pour mener la vie tumulineuse des camps, profondément aflligé de sa nouvelle situation, il se la représente malheureuse en enyisageant tous les dangers auxquels elle l'expose. Bientôt il regretie.sa première condition , sait apprécier tous les charmes

LE

dont elle était accompagnée et la liberté dont il jouissait. Son attachement pour le lieu de sa naissance est d'autant plus grand et plus vif que le genre de travail auquel il se livre le fixe davantage au sol natal, qui devient en quelque sorte sa propriété ; il y vit dans une heureuse simplicité et content de son sort : tandis que le citadin, dévoré par l'amour de la gloire, et séduit par l'espoir d’un avancemement rapide, ayant d’ailleurs reçu une meilleure éducation, peut alléger ses peines en occupant sa pensée d’un plus brillant avenir.

Cette maladie est moins fréquente chez les femmes que chez les hommes. Ne quittant les douceurs de leur famille que pour en créer une nouvelle, elles ne peuvent être influencées par les souvenirs de leur enfance, à peu près affaiblis ou effacés ; s'ils se réveillent à leur pensée , elles trouvent dans les larmes un soulagement trop souvent refusé à l’homme ; de plus, la grande mobilité de leur caractère, l’amour, vers lequel tendent toutes leurs actions , est chez elles une passion dominante : épouses et mères, elles ne balancent point à quitter le lieu de leur naissance pour suivre l’objet de leur attachement et de leur affection.

L'homme adulte y est moins exposé que les jeunes gens. Maîtrisant plus facilement son imagination , il se rend compte de tout, et par cela même n’est pas aussi susceptible de se faire illusion sur les charmes du pays, que se plaît toujours à embellir un adolescent.

L'adolescence est donc l’époque de la vie où l’homme est le plus ordinairement atteint de cette affection. Les passions alors se développent en lui, deviennent plus impérieuses, et agissent avec plus de force que jamais. Comment n’en seraît-il pas ainsi de celui qui, victime de l'ambition et des grandeurs , est forcé à subir les rigueurs de l'absence loin de celle que son cœur idolâtre ; de celui qui, tendrement aimé de ses parens , est obligé de quitter le toit paternel, de chercher un asile sur un sol étranger pour se soustraire à la fureur

et aux persécutions de ses ennemis? À l’âge où le cœur éprouve le besoin d'aimer , où il commence à goûter le bonheur de l’être, quel déchirement ne doit-il pas éprouver quand il faut qu'il se sépare d’une mère , d’une amante?... Seul au milieu d’un monde inconnu, où il a porté son amour , son chagrin et ses larmes , il contemple en soupirant la pure lumière des cieux qui éclaire les bords fortunés où il reçut la vie. Foulant une terre qu’il n’était point appelé à habiter, tour à tour plongé dans les plus pénibles réflexions et les inquiétudes les plus cruelles, il languit accablé de peines et de souffrances.

Souvenir délicieux de la patrie absente, quels charmes ne procurez-vous pas à ces infortunés proscrits ! toujours empreints dans leur mémoire, vous savez adoucir leur situation en embellissant le présent de tout l'éclat du passé. Les regards fixés vers des bords lointains et chers, ils semblent voir encore la modeste demeure où ils reçurent le jour ; remplis de l’image de leurs parens et de leur amie , ils font sans cesse retentir l'écho de leurs plaintes et de leurs gémissemens ; en vain chercheït-ils, en leur écrivant, à supporter leur martyre : les lettres qu’ils en recoivent ne font qu’augmenter les regrets de leur perte; malheureux par l'éloignement qui les en sépare, plus malheureux encore par l’idée qu’ils ont d’être fixés sans retour sur une terre étrangère , rien ne peut modérer leur douleur. Bientôt une fièvre lente porte dans leurs veines un feu destructeur, et une langueur mortelle les conduit rapidement vers la tombe.

Causes occasionnelles.

La nostalgie se développe principalement chez les personnes d’un tempérament mélancolique et douées d’une grande sensibilité , chez celles que les orages et les passians de la vie n’ont point encore agitées ; elle attaque de préférence celles qui sont faibles. d’une mau-

aise santé, qui sont habituellement tristes et plongées dans des réveries profondes, qui ont un amour malheureux et non satisfait. La

ténacité opiniâtre qué les idées peuvent avoir chez certains individus est, selon l'illustre auteur du Physique sur le moral de l'homme, une cause de cetie maladie ; les veilles prolongées , une éducation molle,

efféminée ; la lecture des romans , une Haine, une jalousie concentrées ; le changement de climat, de pays; le désœuvrement, l'ennui,

l'esclavage , l'ambition , les bouleversemens politiques , les chagrins,

les méditations profondes, un révers subit de fortune, la perspective

d’un avenir malheureux, les promenades dans des lieux tristes, le séjour prolongé dans les hôpitaux , l'abus des plaisirs vénériens et la masturbation , en affaiblissant les facultés de l’entendement; la suppression d’une hémorrhagie , l'omission d’une saignée , la disparition

d'un exanthème , telles sont à peu près les causes de la nostalgie.

Les auteurs ont partagé cette maladie en trois périodes; mais elle est une de celles qui se jouent des divisions arbitraires qu’on a voulu leur imposer : car tantôt elle présente à son début les symptômes de la troisième période , tantôt ceux de la deuxième, etc.; cependant, comme ils sont assez tranchés, je vais, à l'exemple de ceux qui en ont tracé l’histoire , les indiquer , en adoptant cette division.

Symptômes.

Première période. Le cerveau concentre ses forces sur une même idée; le malade est triste, inquiet, plus sombre que de coutume ; il recherche la solitude , qui convient si bien à la teinte de son âme, mais qui lui devient d'autant plus funeste, que ses pensées acquièrent de nouvelles forces par les rêveries tristes dans lesquelles il est continuellement plongé. Le pays s'offre à ses yeux sous les couleurs les plus séduisante; les souvenirs qui lui rappellent son bonheur viennent à chaque instant nourrir sa tristesse et sa mélancolie ; il désire ardemment y retourner, revoir ses parens , ses amis. Cependant ces -désirs ne tourmentent pas le malade au point de ne lui laisser aucun änstant de: tranquillité, Cette première période , assez fréquente , à

(17) inspiré à un célèbre voyageur un morceau d’éloquence que je ne puis m'empêcher de citer ici; cet illustre auteur, dont le génie fécond brille avec tant d'éclat dans la carrière de la littérature et de la politique, parcourant les contrées les plus éloignées et les plus sauvages ‘ du globe, parvenu au sommet du Vésuve , il écrivit sur ses tablettes :

«Quelle providence m'a conduit ici? Par quel hasard les tempêtes de l'océan Américain m'ont-elles jeté aux champs de Lavinie ? Né sur les rochers de l’Armorique, le premier bruit qui a frappé mon oreille en venant au monde est celui de la mer ! Et sur combien de rivages n’ai-je pas vu depuis se briser les mêmes flots que je retrouve ici!

« Qui m'eût dit, il y a quelques années, que j’entendrais gémir au

tombeau de Scipion et de Virgile les vagues qui se déroulaient à mes pieds sur les côtes de l'Angleterre ou sur les grêves du Maryland! Mon nom est dans la cabane du sauvage de la Floride; le voilà sur le livre de l'hermite du Vésuve! Quand déposerai-je à la porte de mes pères le bâton et le manteau de voyageur? O patria ! 6 divoum domus Tlium ! Que j'envie le sort de céux qui n’ont jamais quitté leur patrie, et qui n’ont d'aventures à conter à personne!»

Deuxième période. Les facultés intellectuelles commencent à s’affaiblir , le caractère s’aigrit, devient irrascible; les lèvres on perdu leur coloris vermeil, la face et les extrémités sont pâles ; un froid glacial se répand sur tout le corps ; les pommettes sont saillantes ; la respiration est difficile, entrecoupée ; la voix est faible et tremblante ; l'oppression dans la région précordiale est quelquefois très-marquée ; le malade a une toux fatigante; l'expectoration est souvent difficile, et parfois purulente vers la fin de la maladie. Il y a dégoût pour les alimens, les boissons; les digestions sont pénibles; une maigreur générale s'empare de tout le corps; les yeux , enfoncés dans les orbites , sont fixes, brillans, rouges, humides, gonflés, et laissent échapper à chaque instant uu torrent de larmes interrompu par des sanglots. Je ne puis

«comparer , dit M. Boisseau (Encyclopédie méthodique), l'œil du nostalgique qu’à celui d’une tendre mère qui a perdu depuis peu un fils

pe ( 18 } chéri, et qui supporte cette perte en silence, mais non sans éprouver une douleur déchirante. Le malade voudrait cacher aux autres et à. lui-même la cause de sa maladie; mais ses traits languissans et abat-! tus la décèlent bientôt. Lorsqu'on l’entretient de l’objet de ses regrets, il écoute avec avidité et en parle avec plaisir. Ce malheureux , dévoré: par la douleur , fuit le monde , et s'enfonce dans la solitude pour y penser plus à son aise. Toutes les fonctions sont dérangées, la peau: est sèche , froide, rude au tact ; le visage jaunâtre , terreux ; la trans= piration insensible, arrêtée où diminuée, On observe souvent des symptômes gastriques , de cardialgie, de céphalalgie , de fièvres ady-

namiques , ataxiques , etc.; le ventre est quelquefois tendu , endolori;

ily a constipation, parfois diarrhée; la maigreur augmente chaque jour, la prostration des forces s'accroît rapidement , et devient totale en peu de temps; uné lassitude extrême se fait sentir dans tous les membres, et il y a impossibilité de quitter le lit. Le cœur bat d'une manière irrégulière , et palpite à la plus légère impression ; il ya de fréquentes lypothimies; le pouls est fréquent, imégal, le plus ordinairement petit, serré. La susceptibilité du système ‘nerveux ‘prend un accroissement considérable; les souvenirs se présentent à l’imagination avec plus de force que jamais , et poursuivent le malade jusqué dans son sommeil; les songes lui procurent d’abord le bonheur , puisqu'ils suspendent ses maux en le reportant au sein de'sa famille’; il voit ses parens ; ses amis, leur parle... il presse sur son cœur Ja main de celle à qui il a juré un amour éternel... Mais qu'il est cruel l'instant, du réveil! car ces douces illusions viennent bientôt s’éva-

nouir, et plonger dans un vide affreux cet infortuné , auquel ilme

reste plus que. des larmes à dévorer.

Troisième période. Dans cette période, tous.les symptômes énumérés sont portés au plus haut degré ; il y a délire, assoupissement , langueur, faiblesse, diarrhée colliquative. La fièvre, allumée depuis long-temps, et qui n'avait été que légère ; prend de plus en plus un caractère alarmant ; l’amaigrissement fait! toujours des progrès , les

(ro)

tempes se cavent, les orbites se creusent les muscles :s’atrophient, un marasme effrayant sarvient, et va en augmentant jusqu’au moment de la mort. Près d'arriver au terme de cette lutte cruelle, on voit alors l'influence qu "exerce sur le physique une dernière exaltation du sentiment : fandis que l'économie toute entière 58 ’écroule, s’anéantit , la douleur disparaît; certains objets viennent imposer Has àF itéitabilité organique , et imprimer au moral une dernière commotion. Le nostalgique, trop ému pour éprouver les sensations douloureuses qu'entretient peut-être encore un reste de vitalité, ne voit que son père, sa mère, ses parens .... Mais bientôt son âme , cruellement détrompée, se trouble et s’agite avec force. Accablé par le désespoir, ses paupières se gonflent de larmes ; en vain il cherche à dissimuler la douleur dont son cœur est déchiré, et à faire un dermier effort pour se consoler de l'absence de ceux qui lui sont si chers ; car la faculté de sentir. vivement ébranlée par des souvenirs qui lui causent de si cruels tourmens, ne permet plus à la douleur physique de se développer ; tout paraît calme à l'extérieur, lors même que tous les ressorts se brisent, et que sa bouche mourante articule pour la dernière fois un pénible et cruel adieu,

La nostalgie simulée se reconnaît à la promptitude avec laquelle le malade dit en avoir été atteint; les symptômes indiqués ne s’observent pas tous : ainsi l'altération de la face est peu marquée, le pouls, au lieu d’être petit et serré, a de la force, est égal'; il y a ordinairement régularité de toutes les fonctions. Au reste, une diète sévère, l'administration de médicamens dont l'odeur est très-désagréable, un traitement fatigant , font bieutôt découvrir la supercherie et la fausseté de la maladie,

On trouve dans les auteurs beaucoup d’observations sur la nostalgie, surtout dans Æarderus qui a eu occasion de l’observer un grand nombre de fois; je m’abstiendrai de les rapporter ici, car elles sont connues de tout le monde ; je me contenterai seulement de citer un

| a ( 20 ) exemple, dont je puis constater la véracité, qui prouvera les suites funestes de cette maladie lorsqu'elle vient en compliquer une autre. : *

B....., demeurant dans un village près de Verneuil, était, depuis: deux ans environ, paralysé d’un bras; ses parens., après avoir inutilement consulté plusieurs médecins, et désespérés de le voir dans un état qui l'empéchait de se livrer à ses travaux, l’envoyèrent à Paris, dans un hôpital, pour y être traité. Il y avait à peu près deux mois qu'il y était entré, quand un de ses amis, que des affaires avaient conduit dans cette capitale, vint l'y voir : à peine l’eut-il aperçu , qu’il manifesta la joie la plus vive; il s'informa avec empressement de ses parens, de ses amis, lui demanda des nouvelles sur son pays, et témoigna le désir qu'il avait d’y retourner. Pendant l'entretien qu'il.

eut avec son compatriote , il paraissait content et heureux; mais lorsqu'il fallut se séparer, et que celui-ci voulut lui faire ses adieux, la scène changea tout à coup : aussitôt il poussa’des cris, des gémissemens, versa des pleurs en abondance, et supplia son ami, par les prières et par les larmes, de l'emmener avec lui; celui-ci, ne pouvant satisfaire son désir, chercha à le consoler et à lui faire espérer que bientôt il pourrait revenir au sein de la famille. Mais ce fut en vain, car le désespoir s’empart de lui et le plongea dans un chagrin mortel ; en effet, depuis cet instant , le délire ne le quitta plus, il présenta tous les symptômes de la fièvre ataxique, et ce malheureux jeune homme mourut au bout de huit jours, en proie aux tourmens les plus affreux , et en ne cessant d'appeler sa mère.

La nostalgie règne quelquefois épidémiquement dans les armées. On sait qu elle compliqua Ja peste d'Orient ,: ainsi que le typhus de Mayence (1813), et qu’elle attaqua l’armée du Rhin en l'an 2, lors que la dysenterie vint se joindre à la fièvre qui ravageait les camps,

Ouverture cadavérique.

On ne trouve. quelquefois aucune lésion, -cependant ces! cas sont

rares. M. Percy a trouvé une inflammation du poumon et des intes-

HV ER tins. M. Broussais, tout récemment, a eu occasion de faire l'ouverture d'un militaire qui a succombé à la nostalgie, et a trouvé les lésions suivantes : injection considérable dans le cerveau, avec durcissement du tissu; pas de sérosité dans les ventricules , pas de suppuration ; l'estomac brunâtre par zone, une tache noirâtre existait vers le basfond de l’organé. Le foie était gros, le duodénum d’un brun foncé. les rides de la membranes muqueuses très-saillantes, quelques inyaginations, pas d’ulcération dans le gros intestin , il était dans l’état normal ; la poitrine était saine.

D'après M. Boisseau (Encyclopédie méthodique}, les méninges sont opaques, rouges, épaisses sur la portion de leur étendue qui recou-vre la partie antérieure des hémisphères cérébraux. Souvent cette lésion est la seule que l’on trouve; ainsi, ajoute le même auteur, lorsque la maladie détermine la mort, ce n’est pas parce qu’elle se complique d'une autre maladie, car elle suffit trop souvent pour l'occasionner ; mais le plus ordinairement parce que le cerveau, douloureusement affecté sans interruption, réagit sur les viscères, dont l’un s’affecte à son tour ; c'est surtout l'estomac ou les poumons qui en ressentent la première atteinte. Ce dernier viscère s’affecte de préférence, pour peu que les circonstances soient favorables au développement des péripneumonies , pleuresies ; l'estomac est presque toujours lésé après le cerveau ; il y a une puissante influence de l'encéphale sur la digestion dans les chagrins, l'étude , etc. £

D'après ce qui précède, on peut conclure que le siége de cette maladie n’est pas encore connu , puisqu'on n'est pas parvenu à trouver les mêmes résultats. Quoi qu'ilen soit de l'observation de M. Broussais , il est bien démontré qu'il réside primitivement dans l’encéphale et non dans l'estomac ; mais dans quelle partie, c’est ce qu’on ignore? On ne peut pas dire qu'il soit dans le poumon ou dans l'estomac; car une pneumonie ou une gastrite ne peut pas donner lieu à l’amour dü pays ou de la patrie ; ce sentiment d’ailleurs est la source d'actions trop nobles et trop élevées pour ne pas prendre naissance dans l’organe qui préside à la pensée, à l’entendement?

Ne pourrait-on pas soupconner aussi qué dans cetté maladie le Cœur et les gros vaisseaux sont consécutivement Île siége de lésions organiques? En effet, la difficulté de la respiration, l'oppression vers les régions pécordiales , les lipotymies fréquentés, les soupirs entrecoupés doivent apporter un embarras réel dans les fonctions du cœur, engorger ce viscère , le distendre. Ces réflexions sont d'autant plus fondées que l'état du pouls du malade est fhégal } souvent irrégu: lier; d’ailleurs, une longue expérience a démontré au célèbre Corvi sart que les lésions organiques du cœur et de l'aorte sont souvent l'effet de vives et profondes affections de l'âme.

Au reste, le flambeau de l'anatomie pathologique viendra peutêtre un jour jeter quelques lumières sur une maladie dont les suites sont si funestes, et dont le siége s’est dérobé jusqu’à présent aux recherches les plus exactes et aux moyens d’investigation des ob: servateurs les plus distingués,

Prognostic.

Si le malade ne peut pas retourner dans son pays, où que les affections qui compliquent la nostalgie soient graves, le prognostic est alors fâcheux. Chez les femmes cette maladie peut produire la chlorose , les convulsions, l’hystérie, etc.

Traitement.

Les médecins savent combien l'espoir que l’on fonde sur le secours des médicamens pharmaceutiques dans la nostalgie est trompeur , tandis qu'une infinité d’autres moyens, surtout les moyens moraux, obtiennent de grands succès. Le traitement doit donc être plutôt moral que pharmacologique. La première indication à remplir est de renvoyer le nostalgique dans son pays, et de lui procurer la vue, Ja possession des objets qu'il désire si ardemment. Si l'éloignement est trop considérable, ou que des circonstances particulières l'empé-

(25) chent d'y retourner, il faut se contenter du traitement palliatif. « Le médecin , dit M. Albert , doit s'introduire dans le cœur humain, pour y voir les désirs, les passions, les besoins , les sollicitudes . les chagrins, les attachemens , les espérances , pour y agir sur les sensations et les idées, pour examiner enfin ce que peuvent sur l'économie animale tous les genres de sentimens et de pensées, Surprenant alors , en quelque sorte, ke secret du malade , et déployant les avantages d’un esprit cultivé et d’une bonne éducation, il emploiera les raisonnemens capables d'améliorer sa triste situation , il lui donnera l'espoir de retourner das son pays. Qu'il se garde bien cependant de lui faire des promesses qu'il ne pourrait réaliser, car une mélancolie plus sombre viendrait bientôt en augmenter le danger. l lui peindra des maux plus terribles que les siens; feindra de les partager , et, loin de blämer ses pleurs et ses regrets, il s’attendrira avec lui. Au lieu d’éloigner sa pensée des souvenirs délicieux qui lui sont chers, il lui en parlera continuellement pour affxiblir ces impressions, et faire naître des sentimens nouveaux et opposés.» Tissot fait observer que les maladies de langueur qui avaient résisté à tous les remèdes , ont souvent «disparu par le sentiment de l'amour. «Les remèdes dit-il, n’augmentent point l'action des vaisseaux, et ne réussissent pas , par cela même , dans les maladies qui dépendent de la faibiesse de cette action, aussi bien qu’un sentiment vif, doux et soutenu. » Un homme était dans un état désespéré; il inspira, par sa douceur et son honnéteté, de la pitié à une femme charmante et aimable, qui se faisait un plaisir de lui donner des marques de l'intérêt qu'elle prenait à son sort. Quelque malade qu'il fût , son cœur était encore capable de sentiment ; il aima bientôt ; et, à mesure que ce sentiment augmentait , la maladie diminuait ; la pitié qu'il avait inspirée devint un sentiment plustendre , et l'amour satisfait lui rendit bientôt la santé ; des bords du tombeau , il passa au lit nuptial sans le secours d'aucun -autre remède quel'influence de la passion. Le médecie , ayant acquis la «confiance du malade par le grand intérêt qu'il lui a témoigné, nourrira sa pensée des mots Jes plus consolans , et fera renaître dans son cœur

cette douce quiétude qui fait le bonheur de l'homme. Devenant alors. son Dieu tutélaire , et dépositaire de ses secrets, il profitera de l’as-. cendant qu'il a sur lui pour éloigner toute idée capable de réveiller sa douleur ; il ne laissera pénétrer dans son âme que des passions douces et généreuses , et ne lui fera fréquenter que des personness. enjouées. 11 lui recommandera le spectacle , les bals, la promenade ; Ja chasse, la pêche , le séjour à la campagne , l'équitation , les armes, la musique, en un mot tous les exercices propres à distraire et à fixer son attention. La musique, surtont , est un des moyens les plus efficaces qu’on puisse mettre en usage : elle procure à l’homme les jouissances les plus pures, et exerce sur l’âme une action puissante pour l’émouvoir et y produire toutes sortes d’impressions. Que de fois, dans les rigueurs de l'exil et de la captivité, seul avec lui-même, n’a-t-il pas mouillé des larmes de la reconnaissance le luth consolateur qui allégeait le poids de ses maux? Il chantait Ja liberté perdue ou la patrie absente, et soudain les douces illusions de l’avenir venaient le consoler. Heureuse prévoyance de la Divinité , qui, à tous tant que nous sommes, fait oublier, par un instant de plaisir, plusieurs années passées dans la douleur et dans la peine ! C’est ainsi que nous arrivons au terme de notre existelice. Si nous jetons un coup-d’œil rapide sur le passé , nous l’envisageons comme un point dans l’espace , et cherchant à découvrir l'avenir , nous espérons encore...

Le médecin,autant que possible,procurera à son malade de fréquens entretiens avec des compatriotes ; il le soumettra à l’usage d’alimens légers, d’une digestion facile, de café , de thé, de liqueurs alcoholiques en quantité suffisante pour bannir les noirs chagrins et la mélancolie. Si cette maladie est compliquée d’inflammation, il la combattra par les antiphlogistiques et les adoucissans ; aussitôt après sa disparition, il rétablira les forces du malade par les toniques , le vin généreux. Si elle est accompagnée de fièvre adynamique, ataxique , etc., il faut, - selon l’âge, le tempérament de l'individu , qu'il fasse usage du traitement propre à chacune de ces fièvres. S'il se trouve qu'il ait affaire à des militaires atteints de nostalgie , que des circonstances empêchent

de renvoyer dans leurs foyers, il employera les armes de la raison; leur montrerala-carrière:qu’ils ont à parcourir brillante de gloire et de fortune, et leur donnera les plus heureuses espérances pour Favenir. ae

. Mais, lorsque ia te est au lice période, que le marasme

est porté au plus haut degré et que toutes les ressources de l'art, tant morales que pharmaceutiques, ont été épuisées, et qu ‘il ne reste plus aucun espoir de renvoyer le malade dans son pays, c'est alors qu'il faut porter la consolation dans son cœur, lui parler sans cesse

des objets qu'il affectionne le plus, et semer quelques fleurs sur les

bords de Ja tombe qui s'ouvre devant lui; tâcher d'adoucir les derniers momens de cet infortuné, et de répandre autour de lui un calme trompeur pour lui rendre moins déchirantes les horreurs du irépas. On peut, dans cette circonstance , administrer l’'opium avec beaucoup d'avantage : car, comme l'a écrit Féloquent professeur que jai cité

plus haut, il jouit d’une propriété qui nous console; sil : ne guérit pas toujours les souffrances qui sont inséparables des infirmités humaines,

il endort du moins les douleurs qui les accompagnent, et rend ainsi plus supportables les angoisses cruelles qui sn ge a notre triste, mais inévitable destruction. #,

FIN. | Be

7 RATIS APHORISMI ad Die

LA] : … Melancholicis et nephriticis, hemorrhoïdes supervenientes, bo-

num. Sect. 6, aph. 11 IT.

Si metus et tristitia multo tempore PENSE Yet, melon nel hoc ipsum. Zbid., aph. 23.

Deliria , cum risu quidem accedentia, secunda ; cum studio verù , periculosiora. Ibid. , aph. 55. 1

IV. +: SM Ubi somaus delirium sedat, bonum. Sect. 2, aph. 2. Be

Cüm morbus in vigore fuerit, tunc vel tenuissimo victu uti necesse est. Sect. 1, aph. 8.

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