AVOCAT GÉNÉRAL A LA COUR DE CASSATION
François Hotman naquit à Paris, le 23 août 1524. Sa famille était originaire de Breslau en Silésie *. Pierre Hotman, son père, remplissait les fonctions de conseiller au Pariement de Paris. Parmi ses frères puînés, Tun devint conseiller au Châtelet, un autre secrétaire du roi; un troisième, Antoine Hotman, fut avocat au Parlement de Paris et avocat [du roi après la journée des barricades '.
A Tâge de quatorze ans, François Hotman alla étudier le droit à rUniversité d'Orléans, où retentissait encore la gloire de Pierre de l'Estoile, que Théodore de Bèze appelle fe pltis aigu jurisconsulte de tous les docteurs de France '. De retour à Paris, avec le titre de docteur, il entra d'abord au barreau -, mais la science pure avait alors pour tous les esprits distingués un attrait irrésistible ; il quitta bientôt le Palais et revint à ses livres. En d546y à l'âge de vingt-deux ans, nous le voyons faire un cours libre de droit romain à TUniversité de Paris, où Ton n'enseignait officiellement d'autre droit que le décret. Un de ses auditeurs fut Etienne Pasquier : c( L'un des plus grands heurs que je pense avoir recueilly en ma jeunesse^ dit ce dernier dans une lettre à
* Je cite une fois pour toutes, comme sources des détails biographiq«es, l^loge d'Hotman , par Scévole de Sainte-Marthe [Elog. , ly, 6) ; la Vie d'Hotman, par P. Nevelet, neveu de Pithou, imprimée en tète de la collection des œuvres d^Hotman, en 3 vol. in-folio, 1599-1601; Tarticle Hotman, dans le Dictionnaire de Bayle, et surtout le recueil intitulé : Hotomannorum epistolœ, Amsterdam, 1700, in-i». Tous les biographes postérieurs à Nevelet le copient sans rien ajouter de nouveau.
* Voy. rindice alphabétique des avocats dans les Opuscules de Loysel» Paris, 1652, in-40, p. 698.
* Théod. de Bèze : Hist. ecclésiasU des SgUses réfoméss du royaume de France» Anvers, 1580, t. i, p. 9.
Antoine Loysel * fut qu'au lendemain de l'Assomption Nostre- Dame, Tan 1546, Hotman et Balduin commencèrent leurs premières lectures de droict aux escholes du Décret, en cette ville de Paris : celuy-là à sept heures du matin, lisant le titre De no-vationibus : cesiiiy-cy, à deux heures de relevée, lisant le titre De publicisjudiciis, en un grand théâtre d'auditeurs. Et ce jour mesme, sous ces deux doctes per^nnages, je commençay d'estudier en droict. a Pasquier ajoute qu'il assista, Tannée suivante., à la première leçon de Cujas, à Toulouse. Cette coïncidence de dates est remarquable ; et si Ton ajoute que Doneau ouvrit sou premier cours à Bourges en 1551 , on voit que nos quatre grands docteurs du seizième siècle sont entrés dans la carrière presque en même temps.
C'était le moment où la ççforme prêchée par Calvin conmiençaît k se répandre en France, malgré les édits du roi et les arrêts des Parlements. Elle faisait surtout des progrès dans les villes^^ parmi les lettrés et les gens de loi, auxquels le libre examen en religion paraissait être la conséquence nécessaire des progrès de la science et de la réaction contre le moyen âge. Peut-être aussi les persécutions dirigées contre les nouveaux réformés contribuèrent à augmenter leur parti. « Tandis que Satan jouait ses tragédies à Paris, dit Bèze *» Dieu besongnoit quasi par tout le royaume, vérifiant ce qui a esté très-bien dit par un ancien, à savoir que le sang des martyrs sert comme de fumier à la vigne du Seigrteur pour la faire tant plus fructifier. » On prétend du moins que la constance des protestants au milieu des bûchers détermina Hotman à se faire protestant lui-même. Il quitta la Oialsoo paternelle et s'enfuit à Lyon , puis auprès de Calvin» à Genève.
Le père d*Hotman, zélé catholique, après avoir vainement essayé de ramener son fils, refusa de lui envoyer aucun secours. Hotman fut réduit à publier, poar vivre, quelques ouvrages (Ui
* Tb. de Bèze , Bitt. êceUiia$t., 1. 1, p. 8.
science ; Qi«^i$ sur la recommandation des calvinistes fiwfKsitis réfugiés à Lausanne, et dont Tiin devint bientôt son beau-père» il ne tarda pas à obtenir une chaire d'humanités à l'Académie protestante récemment établie dans cette ville par les Bernois. Peu de temps après» Théodore de Bèze y fut chargé de renseignement du grec.
Pendant son séjour à Lausanne, Ilotman expliqua les discours à^ Cicéron et quelques ouvrages de Platon, d'Âristote et de Plu* tarque. L'éclat de ses leçons» le succès de ses ouvrages, et sans doute au$si (a toute-puissante protection de Calvin, avec lequel il levait noué d'étroites relations*, lui donnèrent enfin une position plus avaiotageuse et en même temps plus conforme à la direction de ses études. En 1555, le Sénat de Strasbourg lui envoya des lettres de bourgeoisie, et lui confia une chaire de droit civil *:
L'Académie de Strasbourg était alors une des plus florissantes de r Allemagne. Elle comptait parmi ses pr(rfes9eurs VUstorien SleidaU;, le philologue Sturm, le théologien Pierre Martyr; Ban» douin y enseignait le droit romain depuis un an. L'arrivée d'Holman fui, dans cette paisible Académie, comme un brandpa de discorde. Hotman s'était jeté à coips perdu dans le parti de la réforme, pour lequel il avait sacrifié sa fortune ; il avait toute Tâpreté et toute la ferveur d'un nouveau converti. Baudouin,, au contraire, après avoir passé quelque temps à Génère, avait fini par se brouiller avec Calvin et Bèze. D'amis intimes, Hotmaq et Baudouin devinrent d'implacables ennemis, a J'ai reçu des lettres de Calvin et de Bèze, dit HotBoan, dans une lettre à Bûffinger, pasteur de Zurich et successeur de Zwingle, le 8
* V. la lettre de Vrret, pasteur de Lausanne, à Calvin (fO avril 154t): « Saluta domeslicos et reliqoos amieos nostros, meo praB^^erttin riomine 6allasium, Bezam, Ottofuranmim. » — Joan, Calmni «pist. ac respona,^ interjectœ sunt insignkimin eochsia Dei virorwn aUquoi etiam epiOokf. LtKê^ sannœ, 1576, p. 192. Cf. pp. a4»-39i.
* Lettre» (fHottianlBûfffftger (3 kat oct. 1S»&, el tiktL maH. iHê). L«
mai 4586 *. Vous y pourriez voir le témoignage de nos églises sur cet homme qu'elles appellent impie, cruel, impudent, sycophante, apostat manifeste..,. Aujourd'hui, voyant qu'il ne peut détruire ni ma réputation, ni ma position, il en veut à ma vie. » Bèze allait jusqu'à dire que Baudouin avait déjà changé six fois de religion.
Heureusement, Baudouin ne tarda pas à quitter Strasbourg pour Heidelberg, où rappelait Pélecteur palatin. Dès ce^moment, Hotman fut sans rival à Strasbourg, et devint en peu de temps un professeur célèbre. On venait l'entendre de toutes les parties de TAllemagne, et les princes protestants cherchaient tous à l'attirer dans leurs académies. En 1556, le duc de Prusse, Albert de Brandebourg, lui offrit une chaire à Kœnîgsberg avec le titre de conseiller et de grands avantages. En 1559, le landgrave de Hesse voulut l'avoir à Marbourg *. Les princes de Saxe Fappe-
recueîl manuscrit des Lettres d'Holman, dont un grand nombre sont autographes, se trouve à la Bibliothèque nationale , n^ 8586.
* Lettres d'Hotman, 8 mai 1556 : « Litteras accepi a Calvino et Beza... Tideres testimonium illarum ecclesiarum de eo quem impium, crudelem, impudentem, sycophantam, manifeslum apostatam appellant... Quotidie sic pergit ut quum videat se neque existimationem , neque fortunas meas Isdere potuisse, de capite meo, ut audio, consilium ineal. » — 21 mai 1556 : « D. Martyr vobis ostendet Bezae litteras in quibus dicitur (Balduinus) meretrice spurcissima obscœnius sese In Gallia contaminasse et sexies religionem mutasse. 2>
Baudouin ne ménageait pas non plus son adversaire. Yoy. Fr, Baiduini responsio aUera ad Joan. Calvinumf Paris, 1562 (Bibl. Mazar., nO 25546), et Besponsùmes Franc, Baldumi ad Calvinum et Bezamy Paris, 1564 (BibL Mazar., n^ 25286). Ce sont des libelles diffamatoires. Baudouin accuse Hotman d'athéisme. Il lui reproche d'avoir élé excommunié, pour adultère, par Pierre Alexandre, pasteur de Strasbourg. Hotman aurait, dit-il, cherché à le supplanter en produisant un libelle de Duar^n contre lui , et en surprenant la bonne fol du recteur Sturm. Bèze défend assez faiblement Hotman dans ses réponses à Baudouin. Bezœ 0pp., t. ii. — Mais Hubert Languet ne parait pas avoir ajouté foi à ces accusations : « Yidi accusationem Sturmil ad versus Hottomanum», écrit-il le 11 décembre 1561 à rélecteur de Saxe, (cquae si vera est« miseret me Slurmii et pudet alterius; sed talia sunt ut mlhi videantur vix posse venire in mentem erudilo viro. » {Hub, Langueti epistolœ ad principem smm Àugustum, HaioBf 1699, p. 186.)
■ Voy. les lettres du 21 mai 1556 et du 23 nov. 1559.
— filèrent à Leipzig et à Wittenberg, Elisabeth à Oxford ; mais Hot» man ne voulait pas quitter Strasbourg, surtout depuis que la niort de Henri II avait fait concevoir aux protestants français des espérances nouvelles. Il tenait à rester près de Calvin, près de la France.
Genève, où Tautorité de Calvin n'était plus contestée, restait toujours la ville sainte du parti, a Je vous recommande Téglise de Genève, écrit Hotman au pasteur Bûllinger * ; c'est la mère des martyrs de France qui lui rendent témoignage devant Dieu. » Hais par sa position entre la Suisse, la France et les princes protestants d*Âllemagne, Strasbourg, qui avait eu pour pasteurs Calvin, Bucer et Pierre Martyr, était devenu une église importante. L'intérim imposé par Charles-Quint n'y était toléré qu'avec impatience. Sleidan surtout se distinguait par son zèle contre le catholicisme. «Sleidan, Sturm, Dasypodius et d'autres encore sont avec nous», dit ailleurs Hotman * ; et enfin, le 23 novembre 1559, en écrivant à Bûllinger pour lui apprendre les offres du landgrave de Hesse, il ajoute : a Mais je ne veux rien faire qu'à bon escient ; car notre intérim n'existe plus ; et, grâce à Dieu, nous n'avons plus de messe ! » Aussi, la ville de Strasbourg recevait souvent la visite des chefs du parti, Calvin, Bèze, Farel, Budé, fils du célèbre Guillaume Budé, et entretenait avec les princes protestants voisins des relations suivies >. Plusieurs fois Hotman fut chargé de missions moitié politiques, moitié religieuses, surtout auprès de l'électeur palatin et du duc de Wurtemberg. En 1556, il accompagna Calvin au synode de
* Hotom. Epist.y 14 kal. mart. 1556: ctCommendo vobis ecclesiam Gènevensém, quae martyrum in Gallia est mater, et propterea testimonium ha« bet apud Denm. »
* /d., Und, : «Sleidensis, Sturmius, Dasypodkis et alii nonnuUi nobiscom sentiunt. »
> Hotom. EpisLy 28. nov. 1559 : et Landgraffius Hassise me in locum Ferrarii Montani defnncti cupit substituere, oblala conditîone praeclara Marpurgi. Sed, ut spero, nihil nisi bono consilio inslituam, praesertim quum intérim nostrum interierit, nec jam uUa missa celebratur, Dei beneficio.»
Fttincfort, et à son retour, Calvin, pobt lui fait-e Honneur, Util assister à une de ses leçons •.
Tandis qiie les calvinistes et les hithéirîens discutaient dans lies synodes de Francfort et de Wonns fe que^tiort de la piréseneé réelle, la persécution continuait en France contre tous les réformés. Oïl avait espéré que la mort de Henri II la suspendrait , mais les Guise auxquels le faible François il remit lé potivoiir, poussèrent les huguenots à l'extrême. Les réfugiés français, Hotman surtout, suivaient ces événements avec urt întéi'êt fccile à comprendre, et les expliquaient à leurs amîs d'Allemagne oti de Suisse. On formait des plans de conduite, on cherchait à oisganiser le parti, on s'empressait surtout de riecueillîr les réfugiés dont le nombre augmentait de jour en jour : quatre ceiits familles françaises vinrent à la fois chehîher un amie à Strasbourg •.
Hotman prit une part active à totites ces tnanoeuvreâ de son parti. Après la conjuration d'Araboise, dont il avait été l'un de« principaux instigateurs, si toutefois on peut ajouter foi aux accusations passionnées dé son ennemi Baudouin », il écrivit bohtne le cardinal dte Lorraine un libelle intitulé : Fpùtre caressée àû tygre de la France, le plus violent, et jieUt-être aussi lé p!ué éloquent des libelles dont la France étâît alor« inondée.
La mort inattendue de François II mit fin 6 la dbmltiation déi
f HotoiBL. Episu S Mi. ùa, idS5« n sept. iâ&6 . 13 un\ i^T« le mtm
* Hotom. Epist, , 23 nov. 1559 : « ttahuî superioribiis diebus negotiâ complura propter ecclesias Gallicanas. Ejl quibus sex honesli yiri Duper bue venerunt ut sedes qusrerent amplius quadriugentis familiis quae propter ImmiHMli cardiaalis T^thariogiap cradelitsblem cog umiur pairiam de- «•rere. »
' Voy. dans les Responsiones Franc. Bàïduim ad CcUviimm 0t Bwitn, PaffU , IMfc, h lettre énHte mh» le pseudoofiae àe MkM WsiMcw». Il y est dit que Bèze et Hotniao, quelque temps avant la conjuration d'Amboisc* pareooiiinmt U France sous un déguisement , pour prècber la guerre civils < « Adjid«Rdji esi prior ilU tua peregriaatio, dit l'aateur ea d'Adi»s^ santâBèco; 4|iiufa ad excitondam Amboatansiai c<»iiiiratioiiein, (uaiultumqjue IHiiin etottdéifi) perfiMUiam bmuu veate cum tau floCManno diwdrrîMf» »
Guise, et un grand nonibre de réfugiés purent rentrer dans leur pays.
Le roi de Navarre était alors en relations avec les princes protestants d'Allemagne. Hotman, qui connaissait personnellement presque tous ces princes, et qui avait déjà rempli d'importantes missions au nom de la ville impériale de Strasbourg, était plus propre que personne à diriger ces négociations. Le roi de Navarre le rappela en France, lui donna une place dans son conseil et l^envoya en Allemagne avec une mission au nom du roi Charies IX.
Les principaux chefs du parti protestant, en Allemagne, étaient le landgrave de Hesse et l'électeur de Saxe ; Hotman les vit l'un et l'autre et en fut bien reçu *. Le but réel de sa mission était d'assurer au parti protestant l'appui efficace des princes de l'empire pour le cas où viendrait à éclater en France une guerre qui déjh paraissait imminente. Nous ne savons ce que répondit l'étecteur de Saxe ; mais le landgrave de Hesse s'engagea formellement à fournir au besoin un puissant secours. La guerre éclata ett effet quelques mois après. Le massacre de Vassy en fut le signal (l" mars 1562), et le prince de Condé se jeta dans Orléans, qui devint la place d'armes des huguenots. Hotman y suivit le prince ; c'est d'Orléans que, le 17 mai de la même année, il écrivit an landgrave de Hesse *, pour li^i rappeler ses engagements,
1 Au mois d'avril 1567, Hotman écrit à l'électeur de Saxe, en lui dédiant une seconde édition des Institutês : « Septimus jam annus abiit ex quo nostros liosce eosdem In institutiones juris Gommentarios celsiiudinls luse nomine inscriptos evulgavimus. Neque ita multo post ad aalam toam régis nostri Karoli mis»u profecti, perhonoritice abs te excepti, manfficentiuis etiam dimissi sumns* » — Lettre du 10 août 1588 : « Ann! sunt, ut opinor, quinqne et viginii ex quo bis certis de rébus ad illustrissimum parentem tuum missus, dum adsidue nna cum bonis ac litteratis viris aut Lipsise-, aut Dresde , aut Wittebergae versarer, Saxoniae veslrae felicftatetn adinirabar.» — Voy. Joachimi Gamerarii Epistolm familiares , Prancrort, 1583 ^ p. 471 : «Fait bis diebus nobiscum Fr. Hotomanusn, écrit Gamerarius à Je* rôme Woir, «cojtts jampridem admînitus erudUionem et doctrînam, nnnc sos-^ pteioetamobaihanitatematque snaviutem... ». Lipsi»^ n kal. seti. 1561.:
* Holom. EpUt.j 17 mai 1599 (rimprimé porte par «rreartW): «Welnifti
•t le supplier, au nom du prince de Condé et de Tamiral, de barrer le chemin aux troupes allemandes que les catholiques avaient eux-mêmes levées en Allemagne» et qui marchaient déjà vers la frontière de France, sous la conduite du rhingrave. Grâce à Dieu, ajoute-t-il, nous sommes assez forts contre les Français ; faites seulement en sorte que nous soyons délivrés des Allemands. »
Le prince de Condé et les autres chefs, pressés bientôt après par l'armée royale, ne tardèrent pas à comprendre qu'un appui plus énergique leur serait nécessaire. Hotman partit une seconde fois pour l'Allemagne avec Dandelot, frère de l'amiral. Ce dernier ne devait rentrer en France qu'à la tête d'un corps de lans* quenets et de reîtres. Hotman était chargé de justiâer aux yeux des princes de l'empire et de l'empereur lui-même la prise d'armes des huguenots. Il le fit, en lisant à la Diète de Franc-> fort, en présence de l'empereur Ferdinand, la fameuse, lettre que Catherine de Médids avait écrite au prince de Condé, à la nouvelle de l'arrivée du duc de Guise * ; elle priait le prince de ne pas l'abandonner dans le péril où elle se trouvait, de prendre la mère et les enfants sous sa garde, et de veiller au salut de tous ; elle se chargeait de rappeler si bien au roi un tel service, qu'il ne fût jamais oublié.
Dandelot revint en France avec ses lansquenets par Strasbourg. Hotman s'arrêta sans doute dans son ancienne résidence.
quam liberaliter, quam pie, quam amanter G. Y.mihi anno superiore subsidii aliquid pro nostris ecclesiis promiserit : et quotidie principi Gondensi , AmiraUio et ceteris confirmo C. V. non deserturam esse banc causam. Vix dici potest quantam spem ex C. Y. susceperint. Itaque suppliciter et quoad possum obnixe peto quaesoque, princeps illustrissime , ut illi spei respondeas et tantum effîcias ne a Germanis militlbus invadamur, nam quod ad Galles attinet , satis superque Dei bénéficie parati sumus. »
* De furoribus GalUcis (ouvrage anonyme d*Hotman). Edimburgi, 1573, p. e : « Ea Guysianorum arroganUam ac ferocitatem verita, principi Gondaeo manu sua scripsil (exstant lit(erae et in Germanorum principwn c<m^ ventu FrankforéUano eut Ferdinandus mperator prœerat, decem prope aXhhmc annis proUUœ et redtatœ sunt), vehementerque ab illo postalavit ne se io tantis anguàtiis ac difficultatibus desereretî etc. •
Ou moins, Fépitre dédicatoire de son Dictionnaire des tennes de droit, qu'il publia cette année, épitre adressée au roi des Romains Maximilien, est datée de Strasbourg, au mois d'août
On sait quel fut le résultat de la guerre. Combattus à outrance par le duc de Guise, les huguenots allaient succomber, quand l'assassinat commis par Poltrot de Méré délivra Orléans et amena la paix qui fut conclue à Âmboise, le 19 mars 1563. Condé reparut à la cour. Hotman Ty suivit sans doute ; on peut l'inférer d'une phrase de l'un de ses ouvrages où il parle d'un manuscrit de la Bible traduite en français par Tordre de Charles Y, et qu'il aurait vu à cette époque, dans la bibliothèque du roi, à Fontainebleau*. C'est là qu'Hotman connut Michel de L'Hospital, et Jean de Montluc, évéque de Valence, homme riche et lettré, qu'on accusait de pencher secrètement vers la réforme. Montluc s'occupait alors de relever l'Université de Valence ; il oQrit une chaire à Hotman que la mort du roi de Navarre et l'édit de pacification laissaient Ubre d'accepter.
C'est au milieu de Tannée 1563 qu'Hotman se rendit à Valence ; il y resta jusqu'au mois de décembre de Tannée 1566. En trois ans^ avec Taide du recteur Enimond Bonnefoi {Bonefidiu$)f qui s'était voué à Tétude du droit byzantin, il releva TUniversité. Elle était de briques quand il y vint, dit son biographe Nevelet, elle était de marbre quand il la quitta. Son nom seul attirait les étudiants en foule. Par ses instances auprès du chancelier L'Hospital et de Tévêque Montluc, tout-puissant dans le conseil privé, il obtint la suppression de l'Université de Grenoble, qui faisait à celle de Valence une concurrence redoutable; il s'efforça surtout de ramener à Tétude paisible des lois romaines les étudiants dauphinois qui, durant la dernière guerre, s'étaient plus distingués par leur turbulence que par leur assiduité au travail •.
* Franco-GaXUa , cap. ii : «. . .Eamqtie memini me in regia bibUotheca Fontanebisei, anno 1563, iterumqtie anno 1567 Vidisse. »
* E^U dedtcatorta Joawni Montlueio epUcopo in CommerU, legu/m o^cm*
- le -
A partir du fO décembre 1S66, le nom d'Hotman ne se trouvé plus sur le registre de collation des grades de TUniversité de Valence % et dès le mois d'avril 1567, nous retrouvons Hotman à Bourges, où la protection de L'Hospital et de Marguerite de Savoie, duchesse de Berry, l'avait appelé pour remplacer Cujàs, évoqué à Turin. L'école de droit de Bourges était alors It première de la France. C'est là qu'avaient professé Philippe Dèce, Alciat, Eguinarius Baro, Duarein, Baudouin et Cujas. Hotman y devait avoir pour collègues Hugues Doneau, Roiissard et Antoine Lecomte. Aussi les étudiants étrangers affluaient à Bourges, surtout les Allemands. « De toutes les académies ou se rend la jeunesse allemande, écrit Hotman à l'électeur de Saxe, en lui dédiant une nouvelle édition du Commentaire des Instîtutes (avril 1567) ', et qui sont comme les marchés de là science, iluUe ne peut se vanter d'en attirer un plus grand nombre que notre école de Bourges. » Il ajoute que pour lui, fils adoptif die l'Allemagne, c'a été un puissant motif d'àcceptèt la chaire qu'on lui offrait dans cette ville.
Il n'y était encore que depuis cinq mois , lorsqu'une émeiite éclata contre lui. Peut-être avait-51 trop librement parlé de là religion. L'hôtel de la duchesse Marguerite, où il logeait, iFut assiégé par la foule qui pilla ses meubles et sa bibliothèque. H trouva heureusement le moyen de s'échapper, et se rendit à
résimatvmf idiJ^, april. 1584 ; « Delectaberis, ut ftpero, Commentationibus bisca nostris, ex quibus cujusmodi Valentin» juventutis tuae studia sint, et quantopere jnm ab arinis et gladiis abborreant existimare poterU. »
* Voj. la Vie de CujaSy par M. Berriat Saint-Prix, à la suite de son Hlsiùif^ du DroU romain, Pari^, 1821.
' Voy. la dédicace citée plus baut : a Quum autem aliae multse passim Academiae sunt ad quas Germant adolescentes, tanquam ad bonarum artiom mercatus proficisci soient , tum vero nuUam esse constat que plurl* bus hujus generis ornamentis gloriari possit quam haec nostra Biturigica. ...Qnae me profecto causa commonuit ut eo lubentius banc migralionem et juris interpretandi provinciam mibi ab illustrissima principe nostra Margarita Francisca Sabaudi» duce et sapientissimo Franc!» canceÛario Mleb. Uospitelio iM04«t«in »us^p«rein. »
Wris avec quelques-nns de ses élères et de ses amis *. îl vil à la cotir Cdîgny et le chancelier L'Hospital, qui lui firent donner Ift charge d'historiographe du roi , aux appointements de huit cents écus d*or par an ; mais les troubles qui survinrent l'empêchèrent d'en jouir. Après avoir encore une fois visité la bibliothèque du roi à Fontainebleau, il se rendit à Orléans.
n allait reprendre à Bourges son cours un moment interrompu quand édatala seconde guerre civile (septembre 1567). [H fallut rester à Orléans, toujours occupé par les huguenots. Après ta prise de Blois (janvier 1568), Hotman fut envoyé dans cette tltle en qualité de commissaire du parti. La paix, qui fut conclue au mois de mars, lui permit de revenir un instant à Bourges^ mais cette paix boiteuse et mal assise n'eut elle-même qu'une durée éphémère. La reprise soudaine des hostilités réduisit Hotman à chercher un refuge à Sancerre avec sa femme et ses enfants.
Sancerre, assise sur une colline escarpée au bord de la Loire, était pour les calvinistes une place importante. Déjà maîtres de
ta Charité, sûr l'autre rive du fleuve, ils pouvaient, grâce à cette position, ouvrir ou fermer à leur gré le passage aux auxiliaires allemands que la guerre civile attirait en France. Le gouvernettient s'effo«?a d'enlever à ses eiinemis utt pareil avantage. Les Sancerrois furent sommés d'abattre leurs fortifications et de recevoir garhison. Ils refusèrent et soutinrent contre les gouverneurs de rOrléanais et du Berry un siège de cinq semaines ^. La ville ftlilllt être enlevée par surprise. Un matin, des soldats dêgtlisés et soutenus par une embuscade s'approchèrent des portes et essayèrent de s'en rendre maîtres, mais les huguenots accoururent et repoussèrent l'ennemi. Hotman paya, dit-on, de su personne en cette rencontre. Le souvenir du danger qu'il atdt cotiiru resta profondément gravé dans ^ thémoire. Vingt
* t^Uffi i'flovm» à U^rm%nn de Hasu^févr. td78) ; u Miiii çBrm\^ redit in mentem nostra peregrinatio quam olim ad visendum tieroem nostrum faastellionluni una suscc[)inius, cujus credo et oris et gravilatts et piot>utti êérauNiuiii memwian aotam tud intcal^tii» eM«. »
* La Thaumassi^re^ Histoire du Berry, 1^89, p. 404.
ans après il écrivait ces lignes touchantes ' : « Voici bientôt qua--* rante ans que je ne cesse d'être le jouet de la fortune, agité et ballotté sans repos ; mais je ne me souviens pas d'avoir jamais plus souffert que le jour où, arraché par miracle aux mains sanglantes de mes ennemis, après le pillage de mes meubles et de mes livres, chargé de sept enfants, manquant de tout et comme un naufragé, au moment même où je croyais avoir trouvé une retraite dans une petite ville à peine fortifiée, j'appris que nous ne tarderions pas à y être assiégés. » Il raconte ensuite comment ils faillirent être surpris , comment la bonté de Dieu les délivra, puis il ajoute : « Le même jour, à la même heure, ma femme était restée seule à la maison auprès duberceau.de Tenfant dont elle venait d'accoucher. Frappée de terreur et tout épouvantée, elle tourna soudain les yeux vers lui et le vit expi* rer. ËUe-mêjfne tomba dans une grave et dangereuse maladie dont elle ne guérit qu'à grand' peine et longtemps après. Je songeais en même temps aux maux affreux de la guerre civile qui avait envahi la France entière, ma chère patrie ; cet incendie, je le pressentais dès lors, ne devait s'éteindre que sous les ruines du royaume. »
Au milieu de ces tristes préoccupations, sans autre livre que la Bible et saint Augustin, il écrivit, sous le titre de Consolation, un abrégé de l'histoire sainte depuis la création du monde jusqu'à la captivité de Babylone. Il s'attache surtout à considérer comment le peuple juif, qui est la figure de l'Église, a souffert les persécutions, comment Dieu l'a en divers temps puni, consolé, délivré. A la fin de ce livre, qui ne parut qu'après la mort de l'auteur, on a imprimé la prière latine pleine de résignation et de calme qu'Hotman avait composée et qu'il récitait tous les jours ; le livre lui-même n'est, à bien prendre, que le commentaire de cette prière.
Ramené à Bourges par la paix de Saint-Germain (1570), Hotman, qui n'avait encore professé que le droit romain, se mit à enseigner le droit féodal pour les étudiants allemands. Mais le
* Hotom. Prœfatio in ConsolaUonem e scKuris Scripturit,
calme ne dura que deux ans. A la nouvelle de la blessure de Coligny, Hotman, qui était depuis longtemps une des victimes désignées", quitta Bourges, attendit quelques jours caché dans le voisinage, et trouva ensuite le moyen de s'échapper. Doneau, le collègue et Pami d'Hotman , et protestant comme lui, fut enlevé aux mains des massacreurs par les étudiants allemands qui le mirent en lieu de sûreté *. Hotman se rendit à Genève, Doneau en Allemagne ; Fun et l'autre quittaient la France pour toujours.
Chargé par le Conseil de Genève d'enseigner le droit romain k l'Académie , Hotman refusa d^aller à Marbourg, où l'appelait encore une fois le landgrave de Hesse. Il voulait rester près de la France, et d'ailleurs il retrouvait à Genève un grand nombre de compagnons d'exil , entre autres Bonnefoi , l'ancien recteur de Valence, Denis Godefroy et les Estienne '. Ces derniers imprimaient ses livres et prenaient avec lui une part active à la polémique protestante.
L'exercice du professorat et la composition de nouveaux ouvrages étaient pour Hotman une consolation dans son exil et sa pauvreté. Recueillant les nombreux extraits de ses lectures et les cahiers de ses cours, il les publiait en les dédiant à ses anciens élèves, parmi lesquels on remarque un président de la Chambre impériale et un duc de Brunswick Lûnebourg *. Ce-
1 yoy. àiinsle RecueU de chants historiques français, de M. Leroux de
Lincy, t. II, p. S94 , la chanson de Marcel , prévôt des marchands, composée vers 1570. L^auteur, en parlant des poignards de la milice bourgeoise, ajoute :
Bebray, Hotman, Leschassier, Avec iears cuirasses d'assier,
Yront premier
Les essayer.
' De Thou, Hist.y liv. lu.
• Voy. la lettre d'Hotman à Dutilloy, Genève, nov, 1573 : a Enimundus BoneOdius, quo neminem florere puto jurisconsultum eruditiorem : itaque optimede Academia nostra speramus ». Bonnefoi mourut en 1574; le 7 janvier 1575, Hotman en informe Dutilloy : « Bonefidius habuit florenos hojus iQonetœ 700, ego tanlum 800 habeo, consilii nihil do. »
^ Voy. les Epttres dédicatoires du Commentaire sur le titre de Tusufrait» an Code, et des Epitomata Juris civilis, janvier 1575 et avril 1576.
pendant le souvenir des maux de sa patrie revenait sa^ e^sse assiéger son esprit. Dans ses lettres, il demande à tous ses amis des nouvelles de France, qu'il renvoie ensuite à ses protecteurs le landgrave de Hesse et F électeur palatin du Rhin. Ces dei|x princes joignaient leurs instances à celles de la duchesse de Savoie pour obtenir du roi Charles IX le rappel d'Hotman, ou dv moins la restitution de ses biens; mais Hotraan, quoiqu'il regrettât sincèrement la France, ne voulait plus s'exposer à de nouvelles persécutions •. Frmtra Neptunum accusât iteruti;i qui naufragium fecit , répétait-il souvent. Il hésita pourtant pendant quelques jours , lorsque après Tédit de Beaulieu, en 1576, les chefs du parti lui proposèrent une place de conseiller dans la Cl^ambre de FÉdit ou tribunal protestant qu'on voulait établir |i Montpellier * ; mais il ne put se décider à quitter sa retraite : a Quand je vois le misérable état de mon pays, écrit-il peu de temps après au landgrave de Hesse ', je comprends qu'il me faudra vieillir dans mon exil. » Il resta donc à Genève, où son modeste traitement de professeur et les secours que lui envoyaient ses illustres protecteurs lui assuraient une existence tranquille^ Les Châtillon, Télecteur palatin et le landgrave de Hesse s'étaient chargés de faire élever ses fils *.
* Yoy. entre autres la lettre d'Hotman à Ehedinger, magi&liat de 9c^ lau , 1'^ mars 1575 : « Ac mibî quidem acerbum est, praesertini hac aeiatç fila patria carere, ut LrTios scribît : ExsUmm senibùs esse misérrimum. Jucundum est, ubi natus atque educalus sis, ubi liberos susceperis, ubi sedem ac domiciliuni fortunarum coliocaris, cursum vils conficere. Qui^ negat?... Sed , quod olim Themistoclem suis liberis dixis&e ferunt, dqd minorîs felicitaUs est, si labantem illam domum, si prscipiiantem, si ruinam meditantem aDimadverteris, mature te ab iUa sul^uc&re. » — Voy. les lettres du landgrave de Hesse des 12 mars, 15 mars et 17 mai 1573.
2 Lettre au landgrave de Hesse, t*'' août 1576 : « Quum» sedaUs, ut sperare mihi videor, ssevissimis Galliae tempestatibus, honorificentis^mis t>onorum virorum decrelis a patria mea revocer, et ad éas dignitates evocer qtrîbns snstinendis ingénue me imparem agnosco, npn prius mibi de 4i^ cessa cogrtandnm putavi quam, etc. a
' Lettre an landgrave de Hesse, 24 août 1576 : «Patrîae statum nunc jam fsma rfdemas, ut mihi in hoc exsilio consenescendum esse existimem. »
* Lettre ^ Dutilloy, % mars 1575 : « CastelUonii unum alunt, PalatiC^us altentm , landgravias plares. •
Genève c^Uenaiéme , coatinueUemeni noeuacée par le duc de Savoie , ne lui parut bientôt plus un asile assez sûr. Les larmes de sa femme et de ses filles le décidèrent encore une fois à cbercbeir une nouvelle résidence *. On l'engageait à retourner à Strasbourg^ mais le luthéranisme y triomphait, et Téglise française, réglise calviniste y était persécutée. Le prince d'Orange et les États des Provinces-Unies voulaient l'attirer à Leyde comme premier professeur de droit et lui offraient de grands avantages. Juste Lipse et Douza lui écrivirent pour le déterminer à accepter ^ mais Hotman s'excusa en alléguant la longueur et les dangers du voyage à son âge , avec la nombreuse famille dont il était chargé. II se retira à Bâle , où il trouvait une nombreuse église française et des pasteurs tout dévoués à la cause ca)-> vînîste.
Il y demeura près de six ans, de d578 à 1584. En 1580, le roi de Navarre le nomma conseiller d'Etat avec mission secrète de négocier pour les protestants auprès des cantons suisses, et dé surveiller les démarches de l'ambassadeur du roi de France à Soleure. Ces négociations n'étaient pas sans importance ; la Suisse,
* Ldttra adiesséede Bftle à RodotpfcM» ea»lther ^ Zuricb, a si^t. U7%: < Koa ignoras qiianti& terroribus Gene?a nostra tota fere boc triçnaio af* fecta fuerit, et quemadmodum, uno depulso, celeriter aliud succedebat, quae res mentes nostras , ac praesertim eorirm qui multis Hberis onerstfà erant, magnopere perturbabat. Vidi ssepe uxorem meam et quaiuot fi>iaa tanta formidine affectas ut vix lacrymas tenerent. Itaque tandem aliquando indulgendum afiquid ipsarum desiderfo ac studio putavi. Praesertim qonm atlud Dovtim formidinis genns éx pestilentibus morbis accessisset, qnnm: ei lanclgravius et plure^ amici opcarent me Ârgentoratum migrare , GalUcanae ecclesiae calamilas hoc consiliumimmutavit : qus quum in bac urber senatus auctorftate confirmala esset , dômicilium boe delegî ubî cœtctm et conventum ecclesiasticum habemus, et paslores duos cujusmodi oplabamus. Princeps quidem Ârausius et ordines belgici bonestissimis praîmiis propositis me Lugdunum Batavorum invitabaot, eaque de re diiigenter ad me ipsorum mandato Jitstus Lrpsius vtr doctissimas scripserat. Sed Gbarybdim vitare cupiens m Scyllam committere me aolui. » — Voyez la. let^ tre de Douza (oelobre 1578), et \ft réponse d'Oolmaii à JhsIs Ltpee ( a
comme l'Allemagne, était pour l'un et l'autre parti une pépiniftre de soldats. Douze mille Suisses servaient dans l'armée catholique, plus de vingt mille dans l'armée calviniste.
Une épidémie^ qui survint à Bftle pendant l'été^de 1589, força Hotman d'envoyer sa femme et ses filles à Montbéliard. Il perdit sa femme quelques mois après, et cette perte le décida à retourner à Genève , où il avait un grand nombre de parents et d'amis. L'alné de ses fils était en Angleterre , le second venait de mourir en Guyenne, où il servait comme soldat dans l'armée du roi de Navarre *.
Accablé par tant de malheurs, réduit à la misère par la guerre civile et les saisies, Hotman, devenu vieux et infirme, s'adressa successivement, mais en vain, à tous ses protecteurs. Il demanda à l'électeur palatin une chaire à Heidelberg ; il ne put l'obtenir. Marbourg et Strasbourg étaient en proie aux luthériens et aux ubiquitaires, Francfort voulait bien avoir des professeurs, mais sans leur donner de traitement *. Après bien des efforts inutiles, Hotman se décida à retourner à Bâle où sa place était encore vacante, mais il n'avait même pas de quoi payer les frais de ce nouveau voyage. Cependant il fallait se hâter ; Genève était dépeuplée par une épidémie et serrée de près par les troupes du duc de Savoie. L'électeur de Saxe lui envoya enfin une petite somme. Il se mit en route avec sa fille aînée, au mois de septembre 1589.
A peine arrivé à Bâle, il tomba gravement malade et mourut le 12 février 1590, en présence de ses enfants et de son ami le professeur Amerbach, au moment d'achever la révision de ses nombreux ouvrages. Il fut enterré dans la cathédrale. Les ma-
• Lettre du 17 juillet 1580 à Polet, ambassadeur d'Angleterre.
* Yoy. la réponse de Reuber, chancelier de rélecteur palatin, à Hotman, 11 janv. 1587. Il parait qu'Hotman , à bout de ressources , se mit alors à diereher la pierre philosophale. Voy. quelques lettres de lui à Télecteur palatin qui donnait dans le même travers, et une lettre de son fils, Jean de Villîers, datée de B&te le 10 février 1593.
gistrats de la ville, les professeurs de rAcadémie, les réfugiés français et un grand concours de peuple suivirent ses funérailles, et Grynseus, président du consistoire , prononça son oraison funèbre «.
Cnjas mourut la même année, Doneau un an après.
a Le siècle de Tan mil cinq cens , dit Etienne Pasquier *, nous apporta une nouvelle estude de loix qui fut de faire un mariage de Testude du droict avec les lettres humaines par un langage latin net et poly ; et trouve trois premiers entrepreneurs de ce nouveau mesnage, Guillaume Budé, François, enfant de Paris, André Alciat, Italien Milanois , Udaric Zaze, Alleman né en la ville de Constance. » L'école des Bartholistes fit place à une nouvelle école qui a gardé le nom d'école française ; après Cujas et Doneau, mais à côté de Baudouin et de Duaren, Hotman a joué un grand rôle dans cette révolution scientifique.
Depuis Irnerius, et pendant près de quatre siècles , on n'avait considéré les Pandectes et le Code que comme une loi promulguée^ar Justinien et encore actuellement en vigueur. La science avait pour mission de servir d'intermédiaire entre cette loi et la pratique. Ce fut le temps des gloses et des formulaires. Il n'était pas question de philosophie ni d'histoire , ni d'intelligence de Tantiquité. L'empereur d'Allemagne était, pour les docteurs de
1 On mit sur son tombeau Tépitaphe suivante : Franciscus Hotmannus, Pétri, senatoris Parisiensis fiUus, ex antiqua et nobili Hotmannorum famiUa apud Silesios et Clivenses Germaniœpopuios oriundus,pius,integerjurisju8'- Uticeque autistes, jus dvUe romanum scriptis iUustravit, Vàlentiœ Cetvarum et Avarici Biturigum annos multos docuit, de summa repvblica consultus sapienter respmdit . legationem Germanicam sub Karoto IX prospère gessit , patriam ob civilia beUa sponte linguens in Germanium ceu patriam aUeram coneessit, principibus ob grcUiam et proibitcUem acceptissimus, BasHeœ Rau^ racorum pubUco damno luctuque placide fato functus anno œtatis LXV et guod excurrit, anno ChrisU MDXC^ idib, fébr.^-Joannes fUmset amki Basi- Uenses posuere,
> Etienne Pasquier, Recherches sur la France^ IX, 39.
Bt4ogtie,le Successeur des Césars, etla loi romaiue se perpétuait avec l'etapire romaitK Peu soucieux de remonter à la source dé chaque doctrine, ils faisaient d'Uipien un contemporain de Cicé* ron, croyaient que Papinien avait été mis à mort par Marc-Antoine , et à côté du mot pontifex écrivaient la glose papa vel episcopus.
La découverte de Timprimerië devait amener une méthode nouvelle. Les légistes commencèrent à lire les auteurs latins et à éi^^tev l'elir ôlyle ; « lîudé, iâil ÏMsquiéi», ouvrit Ife ^às ati Leau latin parseitié de belles Beùrè d'histoires et de senlerices. » A Tëludé du îàtih Oh joignit 'celle du grec; les textes grecs du Dîgés'te et du tôde, les îfîôvéUes, et les scbllastes byiahlins pUrèht dès l'orê élré étudiés él ihisâ profit. La lecturfe dés auteuri àHbieiis donna l^ekpllcâlioh dfe biëtt dès ëtilgmeS, l'a révision critiqué du tëxié ÎUl achevée, fet d'irilnienses fravaujc ptthêreht dtî premier cotf^ la scîéhéè dû drbit rotoain plus lôiii tîW'àùêdli» âîilrê biranchè dé la science de Tantlquifé.
Présqiie tous les professeurs du ISeizlèrilB siècle ont éfcVit tlëS discours sut là méthode à SuiVtê datiS l'étude et l'fehsëièHëiilfent dé lâjiiiisprudencé. C'est là qu'on troiivé l'eiposition là plufe précisé des idées de rëcolè nohvéll'é; fes J)luS neifaarquâbltes sdiil ceux de Dûaren, de Baiidblihl et d'tîotmah.
Duàrën ^ reproché âûi docteurs du hioyeh âge trois gràht& défauts : îlS ipàHéût un làw^à'^é barbare, ils Sont dépourvus d'or^^ drè et de méthode, eilfin Us s'attachent hioins dans leurs lek^lications à trouver la vérité qu'à renverser les opinions des autres, ïl semblé, dit l)uaren, tjue la seule opinion vràife est cfeHe qui n'a encore été soutenue par personne. Ainsi acharnes Tes uns btmtrë les atiti^ès^ ils ont fini par laisser les teltes et par s'attacher exclusiVenàënt àui comihenlàii'es. Bref, de ctsùi qui étudient à pareille école^ on peut dire qu'ils sont docteurs là première âhhée, Ite^tiëiés la sièb'ohde, bacheliers la thnsièmîe. Au bout de quatre ans, ils ne sont plus boh^ à ri'én.
* Fr. Daareni Epistola ad Andr, GuiUartum de ratione doce^SI fttèteflidQM juriSy dans les œuvres dl Dùarèù, P'àn-â, l^ïïb, )ii-)i, p. Ht.
«t PcfUi^ 8»»i« i^ule fiuaren, si on me charge d'apprendre le droilà ub jeune homme, je commencerai par m'assurer qu'il pofiièâe cette teinture des lettres sans laquelle il n'y a ni juris<^ eotosultes ni hommes d'État , mais seulement des chicaneurs. 9 R^etent loin de son élève tous les traités et tous les commeatail'es^ il lui met entre les mains le texte des Institutes. Il lui fait étudier ensuite Tordre des titres du Digeste^ et en même temps les fragments de TEdit cités au début de chacun de ces titres* La lectuf e (Sofdplète du Digeste et du Code termine ce cours d'études. ËUe doit se faire dans Tordre suivi par Tribonien et qui est celui de TEdit^ mais sous chaque titre on fera bien d'ob^ server Tordre logique dans Texplication des divers fragments.
Baudouin va plus loin *. Une seule idée, Tunion de lajuris-r prudence et de Thistoire , parait avoir occupé toute sa vie et rempli tous ses ouvrages. c< €eux qui ont étudié le droit, dit-il^ auraient pu ttx)iiver dans l'histoire la solution de bien des diffî-* etiltés, et ceux qui ont écrit Thistoire auraient mieux fait d'étui dier le développement des lois et des institutions, que des'atta-: diér à passer en revue les armées, à décrire les camps^ à raconter les batailles, à compter les morts. » Pour apprendre le droit roknain historiquement, il faut le décomposer, le ramener à sa fi)ra9eprimitive4 Tribonien a compilé, en les interpolant, les écrits des anciens jurisconsultes romains^ les constitutions des empe^ reurs* Le jaf i$consiilte moderae doit s'efforce de rétablir et de restaurer ces écrits, de replacer dans leur ordre chronoloigique toutes ces coBstitutionsy en un mot de rendre à chacun ce qui lui aj^partient '. « Quoiqu'on dise sur la manière d'étudier ou
* ^. ItaMtiini De însîituthne hisiùriœ vnvhersfB tt i^us cum jufisprudmtM tt»i(/ttnc«w» «pô\*YO!*^vtov W&r« If, Paris, lô61, In-i^. — Lies idées de Baudouitt étaient déjà irès-clai rement exprimées dans ses premiers ouvrages. Vojife* hm^i/Mtatibrtes ih tSbrûs IV HsîitttHonMm «po>t7<Stxeyfc , Pari*s, 4545, ln~i«, et ^i^ffMliiî ^ehcHâ ArgentinensiSy Argentorati, 1555.
* f, i«ê-: a'^ïà igîtur iîeret nisi si ex historia tempoîHm t>rtâ!i!em t>b* se^^eiâik^ ^ ^{ffâD^Hk Vel^H chronoingfam lidgiun teneamusf... Quuta mn^ lis jam atkttitÀ l^dvïilii }Rtm -eornm i^vtm JnstiiHanos notais iftSHqnH ifbro«^' ram (ut vocare soles) ouv«pbYi)v, magis atq^ ima^s sent1i> tioatmlam tilius
d'enseigner le droit, s'écrie Baudouin, on n*aura rien fait tant qu^on n^aura pas achevé ce travail. » Puis, secouant le respect aveugle et superstitieux qu'on avait eu jusqu'à lui pour la loi romaine, il avoue que Tétude du Digeste n^est pas une préparation suffisante pour ceux qui doivent remplir un jour les charges pu» bliques. Il faut retrancher de l'enseignement toutes les subtilités qui ne sont d'aucun usage, et mettre à la place le droit public et politique • .
« Ce n^est pas que je regrette , poursuit Baudouin, les nom* breuses années que j'ai passées à enseigner le droit civil..., mais je demande quelque chose de plus. » Sur ce point, il ne s'explique pas d'une façon bien nette ; on dirait qu'il n'ose pas aller au fond de sa propre pensée ; Hotman va le faire pour lui.
Il est vrai que le livre d'Hotman n'est ni une lettre familière, ni une harangue de collège, ni un livre écrit dans la langue savante et adressé aux gens du métier; Hotman écrit en français, il veut être lu par tout le monde et rendre populaire une grande idée de L'Hospital.
Le chancelier L'Hospital, à qui Baudouin avait dédié le discours dont nous venons de donner l'analyse, projetait de grandes et utiles réformes dans la législation civile et la discipline des universités. Erudit lui-même, mais homme pratique et homme d'Etat avant tout, il voulait ramener à l'unité les coutumes de France , et rédiger un corps de droit français qui fût enseigné dans les écoles.
a Nous voulons une foy, une loy, un roy », disait Jean Quintîn, orateur du clergé, aux Etats généraux d'Orléans ". Toute
ut appellaïur corporis legitimi divdXuaiv historicam in primis utilem fore : et quum muUi inuUa disputent de ratione docendi discendique juris, nihU tamen agi video nisi si fiât quod opto. »
■ P. 150 : <x Quamdiu quidein certe in schoiis nostris tantum texenlur et retexeniur subtiles quseiJam et exiles et prope ioanes theoris, lanquam tenues telae cujusdam otiosi juris in suis apicibus et umbra pendenlis : nihii agimus. Equidem mulios jam annos consumpsi in jure docendo, neque ejus adbuc me laboris pœnitet... sed majus quippiam desidero. »
* Bèze , HisU ecclés,^ t. i, p. 431.
rhistoire de nos institutions se résume dans cette marche vers Tunité. L'unité dans la législation civile a été la plus longue à établir, mais elle était désirée depuis longtemps. Au dire de domines S le roi Louis XI désirait fort a qu'en ce royaume l'on usast d'une coustume, d'un poix et d'une mesure ; et que toutes ces coustumes fussent mises en françois en un beau livre, pour éviter la cautelle et pillerie des chicaneurs qui est si grande en ce royaume que nulle autre n'est semblable , et les nobles d'iceluy la doivent bien cognoistre. » La rédaction officielle dos coutumes, entreprise par Charles YII et continuée dans le cours du seizième siècle , fut un premier pas fait dans cette voie. L'Hospital crut que le moment était venu d'accomplir le projet de Louis XI et de fondre toutes ces coutumes en une seule. L'ordonnance de Moulins, publiée en 1566 et rédigée par ses soins, d'après les vœux des Etats-Généraux d'Orléans , établit d'une manière définitive et uniforme pour toute la France d'importantes règles de droit civil, qui subsistent encore aujourd'hui. Le traité qu'il a laissé sur la réformation de la justice témoigne de sa préoccupation constante pour ce que nous appelons aujourd'hui la codification. L'Ântitribonien , écrit par Hotman , de Cadm de monsieur le chancelier *, fut destiné à combattre par avance les difficultés que l'entreprise devait soulever. « Il serait fort aisé, dit Hotman, et principalement en ce temps qu'il a pieu à Dieu nous prester un Solon en nostre France, qui est ce grand Michel de L'Hospital, d'assembler un nombre de jurisconsultes, ensemble quelques hommes d'Estat et autant des plus notables advocatset praticiens de ce royaume, et à iceux donner charge de rapporter ensemblement ce qu'ils auroient advisé et extrait tant des livres de Justinian (dont ils pourroient choisir le plus beau et le meilleur, qui seroit à vray dire un thrésor inestima-
■ Philippe de Comines, liv. vr, chap. vi.
* UAntitribonian (m Discours de ce grand et renommé Jurisconsulte Fran^ çois Hotman sur Vestude des Loix, Fait par Vadvis de feu Monsieur de VHos~ pit€tl chancelier de France dès Van mdlxvii. Dans le recueil intitulé OpuS'^ cuks françaises des Hotmans. Paris. 1617.
Me ) que des livres de la philosophie ; et tihaiement de l'expérience qu'ifs auroient acquise au maniement dès afikireg ; et^r Ce moyen imiter l'exemple de ce grand Jules César, duquel 6ae^ tône eserit en telle sorte : Jus civile ad certum modum redigere; àtque ex immensa diffusaque legum copia opiima quaque et ne»M< taria inpaueissimos conferre libros •. » On arriverait ainsi à ares» ser « un ou deux beaux volumes en langage vulgaire et intéllÎT gible » ; ce qui couperait court à la chicane, et épargnerait faiea du temps à la jeunesse des universités.
Pour faire connrprendre l'utilité d'une pareille réforme, Hotman entreprend la critique du droit romain, qui alors était avec le droit canonique seul enseigné publiquement en France, à l'exclusion du droit français. Rien n'est plus vif, plus spirituel, «t malgré certaines exagérations plus sensé que cette attaque dirigée par un professeur de droit romain contre la science qu'il enseigne. « Ayant, dit-4i, quelque doute et deffiance de i'exercîceen quoyjevoy une bonne partie de la jeunesse françoise estre nourrie, je ne feray difficulté d'en déclarer mc«i advis, lé pkis sobrement touteefoîset modestement qu'il me sera po8Si|)le : espérant que si mon advis ti'est trouvé bon de tous , je seray nâahtmoiiis excusé par ceux lesquels cogiioi^ront que FaAecition qui m'a induit à ce feire est autant esloignée de mon profit particulier, comme un conseil contraire serviroit tout notoirement à mon honneur, advantage et utilité *. »
Hotman passe tour à tour en revue les dispositions du droit romain relatives au droit public, à ('état de6 personnes, aux choses et aux moyens d'en transférer la propriété^ aux successions, aux obligations, à la procédure. H montre que mv une foule de points ces dispositions ont cessé d'être en vigueur, et n'ont plus d'intérêt pratique ; d'un autre iC6té, le véritable droit romain, celui qu'il serait intéressant et utile d'étudier, celui au'^y^^ient çoipmenté Gaïj^s et Papinien^ jç^e se t^ro^ive pas dans
f L4»^U9ik(mia»9 p. 107.
* VArUitribonian , p. S.
les Hvres de ipstinien, ou s'il s'y trouve ce n'e$t que par ironr fans et lopins découpés au hasard dans les Urreç d^ grsMQ^^ julisconsuhes, et mis bout à bout sans ordre, av^c force interpQ* lations. Le droit canonique et la glose, doux pK^^i^ d^ ^\%^9r Tance du moyen âge, ont rendu plus difficile encore la t&c))g de ceux qui cherchent à retrouver le véritable droit PQH^aiq dans ces informes débris. Loin de remédier au mal, la renaissance dçs lettres a feit naître de nouveaux embarras. Tandis que le ^loyen âge acceptait sans contestation un texte traditionnel, il fallqt désormais consacrer un immense travail à la comparaison des manuscrits, et à la discussion critique des leçons : a On peut juger par ce discours, ajoute-t*ii, si c'est grand' félicité 9Ux I^mr mes de maintenant de consumer la fleur de leur aage en V^stude de ces livres, veu que la plus grand partie d'iceux ou 0§t du tout abolie et hors d'usage, ou enfarcie de contrariété? et an*tinomies, ou est entachée de fautes et erreurs, ou est révoqué^ en doiite et en dispute par les coirections et cbangeQPientP qui s'y font ordinairement. Aussi, pour en parler en conscience et en vérité, chacun void que ce n'est ny ^excellence de l'art, ny le plaisir que Ton y prend qui fait envieillir tant de gens en cet estùde, ainsi comme Ton void communément advenir è^a^it|r€(s arts libéraux, mais la seule espérance du gain et profiit ; comme ¥espasian disoit Todeur du gain estre bon de quelque chose que ce soit 1. >? La réforme de la législation civile est donc absolu^ ment nécessaire, d'abord pour diminuer le nombre des procès, car a c'est merveille qu'es païs où les livres de {ustinian out le plus d'autorité là void on les plaids et procès peupler ^t prpyig&er à foison ' », mais surtout pour rendre l'étf^d^ çle la juris* prudence plus courte et plus facile ; Hotman voudrait que la jeunesse étudiât les bonnes lettres et sciences humaines, et su(!* tout la philosophie morale jusqu'à Tftge de vingt ou vingt-deux ans, puis apprit la loi à j'Univepsité pendant un an ou deux, et
1 VAnUtrikonian^ p. 89.
' VAnmribfynim^ p. 102.
enfin terminftt son éducation en se livrant à la pratique. « Par ce moyen, les jeunes hommes auroient loisir de vaquer par intervalles à quelque autre estude, comme en TEscriture saincte, en la philosophie et aux histoires *. »
La réforme législative que demandait Hotman était peut-être plus désirable que possible. Avant de donner à la France un Code civil, qui fftt comme une transaction entre les principes du droit écrit et ceux du droit coutumier, il fallait d'abord que ces divers principes fussent bien connus et bien étudiés. Grâce aux travaux de nos grands jurisconsultes du seizième siècle, des Cujas, des Dumoulin, des Doneau, et d'Hotman lui-même, le droit romain commençait à devenir une véritable science ; mais le droit coutumier était encore trop négligé. La rédaction des coutumes n'était pas même terminée, et pour se trop hâter, on eût couru le risque de faire une œuvre incomplète et peu durable. La France n*a rien perdu à attendre.
Mais ce que Ton peut approuver sans restriction dans TAntitribonien, c'est la direction nouvelle que Tauteur s'efforce de donner à la science. En recommandant l'étude de l'histoire, des lettres et de la philosophie, Hotman se faisait l'interprète de tous les gens sensés. Avant lui Rabelais avait attaqué, presque dans les mêmes termes, la routine et Tignorance des praticiens. « Dadvantaige, fait-il dire à Pantagruel, veu que les loix sont extirpées du mylieu de philosophie morale et naturelle, comment les entendront cesfolz, qui ont par Dieu moins estudié en philosophie que ma mulle? Au reguard des lettres d'humanité etcongnoissance des anticquitez et hystoires, ilz en estoient chargez comme ung crapault de plumes : dont toutesfoys les droitz sont tout pleins, et sans ce ne peuvent estre entenduz '. » Vingt ans après, la nouvelle école rencontrait encore les mêmes difficultés : « n n'y a, dit Hotman, jeunesse au monde plus ignorante des histoires ou estrangeres ou françoises que celle qui revient des
* L'AnUtribonian, p. ItS.
* Rabelais, Pantagruei , liv. ii, chap. i.
uniyersitez. Que Ton leur demande Testât des quatre monarchies , ils nous respondront des quartes Trebellianes ; que Ton leur demande du droit des consuls romains, ils nous respondront qu'un consul seul et sans compaignon pouvoit bien don«* ner liberté à un serf; mais si premièrement la cause estoit audiencée par devant son compaignon, en ce cas il ne pouvoit passer outre •. » La réforme de l'enseignement, qui devait mener plus tard à la réforme législative, était donc un besoin du temps^ et nul n'en a plus fortement et plus spirituellement montré te nécessité qu'Hotman dans son Antitribonien.
Dans tous les ouvrages des jurisconsultes du seizième siècle, on retrouve l'application de cette méthode historique si bien décrite par Baudouin et par Hotman ; mais cette méthode commune ne les empêche pas de garder chacun leur tournure d'esf^rit particulière. Cujas est le commentateur par excellence ; il analyse les textes, réunit des observations de détail, et s'attache à reconstruire les grands ouvrages de Paul et de Papinien. Baudouin, dont le premier ouvrage est une histoire du droit romain, est plus historien que commentateur; ses travaux sur les lois de a République et les constitutions des empereurs peuvent donner une idée de l'immense travail qu'il méditait sur le droit romain tout entier. Pour Hotman, il est surtout philologue et antiquaire. Ses travaux de critique et ses recherches sur les antiquités romaines sont ses principaux titres à la reconnaissance des savants.
« On nous reproche de nous vouer à la critique des textes, dit Hotman dans la préface de ses observations ' ; mais pouvonsnous faire autrement quand nous trouvons dans nos textes une si infinie multiplicité de leçons? Prenez les Florentines, la Vul^ gâte et Tédition d'Haloandre, vous ne trouverez pas dix lignes de suite sur lesquelles ces trois textes soient d'accord ; où l'un
^ VAnUtribonian, p. li.
* Hotom. Epst, dedicatoria Lud. Grempio reip. Argent, consUiario in aUgttot ObsêrvaUonêt^ v kal. aug. 1556. — Voy. le cbap. xv de VAntUriibonkm»
^PB^, V%vAffi ni^ ; Ym attribue à Titius oe que l'autre deuue I 3jpnprQaiu$ ; l'un parle de sub$Mtution oii les autres écrivent ùfii^fitution. Ausçi, ppur éts^blir ce qu'un jurisconsulte a répondu, n^U^ faut-il autan! 4^ pçiiUfî que pour résoudra la question nou^ oa4rnes. p. («qs premiers puvrages d'Hotuian soqt des ouvrées 4^ pritique. {Ip i^57, il coptribua h Tédifion du Corps (k^oit, pu|>)i^e ^ Juypu par Hugues de la Pprte; en iô^Q, ildopuaunç ^ition nouvelle des Ir\$tityi,te^ avec UP cquinoentaire ; il av4it y^vu \^ texte sur deux nianuscrits. dont Tun, fort ancien^ lui avait été envoyé de Znricb p^r sou ami le pas^epr 3û|lingpp *. {Hp^n, spp Recueil d'ob$er\iat^ms^, qu'il augmentait presque çhaqu^ Mn40 d'un nouveau liyue, çuontre assez qu'il resta pE^qcîT fiup^ tQulp sa vie de la nécessité d^ semblables tr^lfaux.
Qaq§ sei ^qtiqujté^ rpmaiues, put)lip^s sous ^\wr:^ t\\î^. ^^ |i yiifiCéreqfes époqueç, Hotinaq a donné de^ tabler alp)^;^ii)^tiqii^ de$ lois et des spnatusconsulte^ fipnt i) ppus rpste eupor^ ^^ &m^m^ W ïpénaQ seul^piept le iitF§, un p^sai de restitutipn f!# ){^ loi d^$ Uiouiçç TaàMf avec les fragments d^s qommpi^tfûrg^ 4^i:it$ sur cettQ loi célèbre p^r Ifis anciens jurisconsultes rpinainst ^ius Sextus, \j' Apili^s, 4ntistius }jabeo ^t Gaïus, upe di§7 «ert^tipp #ur les mpnpaies romaines, spjet déjà trajt^ par pui}7 liiurne B}idé, et enfin des recherches étendues sur )§ constitutif dfi h République rprn^iU!^, rorgaumtiop des pqpvpirs RHWi(?S §i i;^dnaiuistratiop flqs proyjpces. tes trayapj^ et les décpuypct^ de la science moderne ont ajouté peu de chose auif. ré§plMttf flR'ftotWn »yait pbtenps ?.
« Fr. Hûtomani Commentarius in IV libros Institutionum Juris civHis. Basile», ISISO /Dans cette édition, Hotman Change la distribution de's livres: i) fait cç^iQinQQQer i§ troisiètpe au \\\ve De QpligatU^ni^, et |e qua(ri<^|;i»«
Îi^ titçç De AçiipnUm. La Biblipthè()ue nationale possède un manuscpt pu e cours d*dolman sur les'lnstitules se trouve rédigé, sans doute par un de ses élèves (no 4701).
* Par exemple, il donne une idée assez exacte du Jim itfiiiotWkt Qui a été SQuxftftt si jagl Ç»«ppris ; « Cq1qoj« ^u($q» Jiaijçjipîiif^^qfiir. qn\^^ jus ItilifiRW (iS»LC^!)i9 ^W' Jlis yçro i^lçu^ poft fnodg 4§^t l«9«MoR«f
- A l'étude des livres de Justiûien, les professeurs de droit romain joignaient alors I- étude du droit féodal. La compilation connue sous le nom de libri feudorum était considérée comme un appendice du corps de droit civil. Cette circonstance avait, il finit le dire, amené bien des méprises. Ignorant la langue allemande, et plus versés dans l'histoire romaine que dans celle du moyen âge, les romanistes étaient peu propres à l'explication des coutumes germaniques. L'un d'eux, Eguinarius Baro, pro* fesseur distingué de Fécole de Bourges, disait de la loi salique, qu'elle avait été solennellement votée par le peuple français assemblé en curies, ou plutôt en centuries, la troisième année du règne deFaramund '. Frappés des analogies qui se présentaient A tèur esprit, la plupart des commentateurs du droit féodal voulurent à loute forcé en trouver l'origine dans le droit romaine Ainsi Budé, ^se et d'autres encore; voyaient dans le seigneur féodal un patron, dans le vassal un client ; Torelli et Lecomte Voyaient le germe de ia féodalité dans les assignations de terres 6ur les frontières, faites par les empereurs romains aux soldats ; d'autres assimilaient le lien féodal au rapport qui existait entre le colon du Bas-Empire et le propriétaire foncier. François Con- -tmï S'était peut-être plus rapproché de 2a vérité en conq)arant aux institutions féodales Ja clientèle gauloise décrite par César. ■AV^ »lW fte ^ps bis|,ori(iui5 pt ^ux^e ei\if4^Jj,Qn plus sj^re, pô^an jraaiène ia féodalité à son origine gerixianique. C'est dans l'histoire du moyen âge et dans les lois barbares qu'il va puiser le f^puffn^pj^i^ Xjp .sj9p tçxl^ ; guelquçs passage? de 'jTa.çjte l^i*
censitionis si colonia non sitimmanis, sed etsi sit immunis, facit ût in reliquis eodem jure sit ejos colonise respublica quo ipsa Italia, puta in iradilionibus nexi , ip usùcapionibus, in annali escepHione. » Ant. Bom.l lib. H , cap. XV (Hotom. Opp., 1. 111, p. 366). '
} Eguin. Barmis. Juriscons. clariss. opéra omnia, a Fr. Bcdduino coUecta, Lv^tiœ, 1562, in-fol., p. 54 : «Lex salica lata fuii populo curiatim vel cçDturiatim p^ptius conyocat^ et çulTragia ^er^iite siib jprijno Franco ^ese
montrent le lien féodal sous sa première forme s et la langue allemande lui indique la composition et le sens de tous les termes des libri feudorum.
L'étude du droit canonique, cette autre source de notre droit moderne, ne lui était pas non plus étrangère ; mais en sa double qualité d'érudit et de protestant, Hotman n'a jamais parlé du droit canonique que pour le combattre à outrance. Il ne pouvait pardonner aux décrétales d'être écrites dans un latin barbare et d'avoir les papes pour auteurs. Dans son premier ouvrage, une thèse sur les degrés de parenté et d'affinité , publiée par lui à l'âge de vingt-deux ans, en i547 », il attaque déjà les canonistes et cherche à prouver que leur manière de compter les degrés d'un seul côté vient uniquement d'un contre-sens fait par eux (dans l'interprétsttion des lois romaines. Quarante ans plus tard, en 1587, on le voit se mettre à l'œuvre pour composer un nouvel ouvrage , où il veut montrer que de tout temps la papauté a marché par la ruse et le crime à la domination spirituelle et temporelle, a J'ai sur le droit canonique une foule de notés» écrit-il le 8 mai 1587 *; j'y fais voir l'ignorance de l' Antichrist de
I p. 807 : « Qaod si cui altius vasallicaram clientelaram originem repetere placet , mihi non inconcinnum videtur eam ad militares priscorum Germanorum comltatus referre, de quibus Tacitus, etc. d
^ De Gradibus cognaUonis et affinitatis Ubri duo Fr. Hotomaniy in quibus de cognatorumet affinium nupHiscopiosedisseriturf Paris, 1547 (Bibl.iMazar., n« 13,804). La question des degrés de parenté et celle du prêt à intérêt étaient alors les deux questions les plus controversées entre les canonistes et les civiilstes. Dans deux dissertations, De fcenore et usuris, publiées en 15S1, et dédiées ad magnificum consulem senatumque Bernensem^ Hotman soutient la légitimité de la stipulation d'intérêts, non pas, il est vrai, d'une manière absolue , mais du moins pour tous les cas où le prêt est fait dans rintérêt du débiteur et non dans llntérêt du créancier.
s Lettre d'Sotman à Daniel Tossan , prédicateur de Télecteur palatin , à Heidelberg, 8 mai 1587 : « Habeo contra jus canonicum notas înnumerabiles, quibus Antichristi Romani parlim stnporem in civilis jurisscientia, partim imposturas, fraudes, faisitates incredibiles patefeci. Concilia grseca et latina recentiora cnm illa Gratiani farragine contuli. Dici non potest quantas imposturas animadverterim... Opus intra biennium facile Deoadi^vanl^B potest confie! , sed mibi Msecenate est opus. » —Lettre dn f6 fé-
Rome àms la science du droit civil, et en même temps ses imeposlures, ses fraudes, ses incroyables faussetés. J'ai conféré les conciles grecs et latins avec la compilation de Gratien ; je ne saurais dire combien j'ai découvert d'impostures. » Il ajoute que depuis longtemps il a conçu le plan de ce livre, et veut lui donner le titre suivant, qu'il serait difScile de traduire en français : Searaàeus Antichristi Romani^ id est patefactio corruptelarum, fakitatum et imposturarum jurts decretalistici. Deux ans devaient suflSre pour achever ce travail, mais il lui fallait un Mécène, c'est-à-dire l'assurance d'une existence c^alme et tranquille. Il fut empêché par le malheur des temps et prévenu par la mort.
Le treizième chapitre de TAntitribonien peut nous donner une idée de ce qu'aurait été un [pareil ouvrage. Hotman commence par expliquer en peu de mots Torigine du droit canonique et du décret de Gratien. a Mais du depuis, ajoute-t-il % il survint d'autres papes, lesquels (comme on disoit le temps passé ) y adjoustèrent des ailes et firent des décrétalles, et peu à peu un corps de droit canon, pour tenir contrecarre au droit civil de Justinian. » La cour de Rome favorisa de tout son pouvoir renseignement de ce nouveau droit dans les universités, et arriva ainsi à corrompre le droit romain ; « et diray pour conclusion, dit Hotman en terminant*, qu'il est bien vray que de tout temps les petits enfants se sont mocqués de Tasnerie des canonistes, dont est venu le proverbe : magnus carumista, magnus asinista , et aujourd'huy il n'y a canoniste , sinon qu'il soit du tout stupideet abesty (gomme tousjours il se trouve des asnes en forme d'hommes qui prennent goust aux chardons) qui n'ait honte de sa profession. »
Hotman oubliait les services que les papes avaient rendus à la
vrier 15S8 : a Jusculum ejus canonisticum ita coadire cogito, al et ipsi ai Ipsius assecUs cerebrum cominotum reddam. »
« VAnUtrUmian^ p. 73.
< L'Antitribmian , p. 76
seeiété en substituant à certaines règles du droit nmm des règles nouvelles plus conformes aux principes du éhristianisme ; mais un disciple de Bèze et de Calvin pouvait^il être plus juste et moins partial à Tégard de la cour de Rome ?
On a reproché à nos légistes du seizième siècle, et ce repro^ che tombe surtout sur Hotman> d'avoir été plutôt des érudits et des philologues que des jurisconsultes et des philojsophes. Je âê saurais souscrire à cette accusation.
Sans doute la critique des textes et Tinterprétation de détail ne constituent pas à elles seules la jurisprudence tout entièrei tl ftut aller plus loin et pénétrer jusqu'à la théorie % qu'envetopMpent souvent des voiles épais ; mais si Texégèse n'est pas h science, elle en est au moins l'indispensable préparation; il n'est pas vrai d'ailleurs que Fécole française s'y soit exclusivement et systématiquement renfermée : dès le seizième siéete Connan , et surtout Doneau , ont rédigé sur les divelrses parties du droit romain des traités synthétiques. Mais l'analyse était venue la première ; c'est avec les explications de €ujas et de Du* moulin que Domat et Pothier ont écrit plus tard leurs grands ouvrages de doctrine et fait en quelque sorte l'inventaire géiléral des travaux isolés de leurs prédécesseurs.
Si l'on veut dire que Técole française s'est tenue trop|Nrès des textes et de la tradition , et que pour étudier un droit qm ap** partient à l'histoire elle a trop négligé la philosophie et la«pécu4 lation, je crois qu'on méconnaît à la fois lerôledujuriscmisulle et celui du législateur.
Sans doute la science du droit, comnjp toute autre science , a des principes rationnels^ en un mot une philosophie ; mais l'étude de ces principes n'est pas la science et ne saurait eli iseak lieii. Elle n'en tient pas lieu pour le jurisconsulte, sim^e ti^rprète delà coutume ou de la loi; elle n'en tient pas lieu non plus pour le législateur qui, s'il veut faire une œuvre durable, âoit respecter les habitudes, les traditions, les idées et mémesi dans une certaine mesure, les préjugés du |)euple fK9U!^4e4tteI il fait des lois. Le droit est une science d'obsèi*vàtt5& *ét ll'Btpïé-
rkmce, et c'est peine perdue que dé le eherehet* dans ta spéeulation. Reconnaissons donc que l'école française, en restant fidèle à la hiéthbde histbrique dont elle avait trâeé leâ règles , a {llus fait peur les pk'ogrès de là civilisation et de la science que Si WSé eût éteré d'éphémères systèmes de droit naturel.
Avant de passer à Texamén des écrits politiques d Hotmah , ii me reste à le carabtériser en peu de mots, comme philologue et comme théologien.
La plupart des jurisconsulles du seizième siècle n'ont considéré la philologie et Tétude de l'antiquité que comme une préparation à l'étude du droit romain. Hotman a compris mieux que tout autre quel secours l'étude du droit romain pouvait fournir pour l'intelligencfe de là littérature latine. Ses travaux sur Asconius et sur les aiscours de ûcèron niériient à cet égara une attention toute particulière.
Les discours de Cicéron sont les seuls plaidoyers civils qui hoti^
restent de toute l'antiquité romaine. ïls nous nibntrént l'ancien
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droit romain mis en action, la pratique des formules, la procédure des interdits et des envois en possession. Aussi Holmân avait-il raison de dire qu'on ne peut Vntëndré ni lès discours dé tîcérôîi sans le secours des lois rornàihes, ni ihême lés fëîs romaîBê's sans l'aide des discours de Cicéron*. Avant îùî, il né s'êtàïi pas encore rencontré dé jurisconsulte phîblôgiiè ^our entreprendre un pareil travail, il osa frayer la route. A Lausanne , il prit surtout Cicéron pour sujet de ses leçons , et après sa mort, bti trouva encore dans ses papiere une fbtilè de notes nouvelles. Avant d'admettre des élèves à son cours de droit.
* Nevelet , Vita Hotmanni : « Neque Ciceronis orationes sine legum ro* Budtarttia sttbsfiiioA 9^ue iUas admodam siue Gieer<Hiis adni^ieulo perfecte intëUigi posse dictitans. »
il les interrogeait sur les Verrines , le 'pro Cœcina et le pro Quinctio *.
Dans la préface de son Commentaire sur les Verrines (mai 1553), il explique nettement ce qu'il a voulu faire". Avant lui, on n'a lu Cicéron que pour y remarquer des figures de rhétorique ; pour lui , il s'est uniquement attaché d'abord à fixer le texte par la comparaison des bonnes éditions et d'un manuscrit, et ensuite à donner le sens des passages difficiles, a On croit avoir tout fait, dit-il , quand en quelques endroits on a indiqué le nom grec de la figure employée par Cicérou. Comme si la plus grande partie de ces discours pouvait être entendue par des gens qui n'ont jamais étudié le droit civil ! Par exemple, dans la cause de Q. Roscius, la question est celle-ci: un esclave commun a été tué ; Tun des associés a reçu de l'autre mandat de poursuivre la réparation du donunage ; entre lui et' l'auteur du donmiage Faction est engagée par la litis contesta^ tio ; l'autre, sans mandat, obtient de l'auteur du dommage une somme d'argent à titre de transaction ; cette somme d'argent appartient-elle en commun aux deux associés ? Dans la cause de Caecina il s'agit de savoir si celui qui ne possède point peut être dejectus, et si l'héritier d'une usufruitière possède les fonds loués par cette dernière à un fermier. Dans cette dernière affiaire, est-il un seul de nos interprètes qui se soit jamais avisé de soupçonner ce que j'ai démontré, à savoir, que Cicéron défendait une mauvaise cause? »
Il est à regretter qu'avec son excellent esprit et son érudition Hotman se soit borné à de simples notes sur les passages difficiles. Chacun des plaidoyers qu'il a commentés méritait une
^ Franc. Hotomani Partitiones juris, éd. S, Basileae, 1561 : « C'est un dialo^e entre le maître et Télève. L* élève commence ainsi : ce Peto abs te ut mihi juris elementa ordine et perspicua quadam ratione exponas, quod te post tam multas Giceronis orationes explicatas, et mediocrem dialectic£, grsecaelinguaeetantiquitatum romanarum cognitionem, facturum promisistî. »
3 HotomJJSÎp»^ deàkatoria ad Joannem Lucankim in CiaronU oratio^ MSf idib. maii 1553.
introduction étendue destinée à exposer l'ensemble de Taffaire, rhistoire du procès, les prétentions des deux parties (autant du moins qu'on peut les déterminer par conjecture, car nous n'a-vous pas les plaidoyers des adversaires de Cicéron), enfin le point de fait et le point de droit. Un travail de ce genre est encore aujourd'hui d'une diflSculté extrême; il l'était bien davantage au seizième siècle, alors que les textes du droit antérieur à Justinien manquaient presque complètement ; mais s'il a été accompli, ou du moins essayé de nos jours, c'est à Hotman qu'appartient Fhonneur d'avoir montré le chemin.
Son édition du savant scoliaste de Cicéron, Âsconius, a joui longtemps d'une grande réputationi*. Un critique sévère lui a cependant reproché d'avoir introduit dans le texte des corrections arbitraires et d'avoir complété des lacunes sans en avertir. Le reproche n'est pas sans fondement, mais il pourrait s'adresser à presque tous les philologues du smième siècle.
Les travaux d'Hotman sur César se rattachent aux études qu'il avait entreprises sur Thistoire de France et le moyen âge , et qui aboutirent au traité Des fiefs et au Franco-Gallia,
Les auteurs grecs avaient pour un jurisconsulte moins d'intérêt que les latins. Hotman ne les a pourtant pas négligés. 11 s'attacha surtout à la Logique d'Âristote et aux Dialogues de Platon. Il avait même fait une traduction de la Logique d'Âristote, dont l'étude lui paraissait une préparation indispensable à la profession de jurisconsulte ; cette traduction ne s'est pas conservée , mais deux petits traités sur l'interprétation et la dialectique témoignent de l'universalité des travaux de leur auteur •.
^ LugdurU, 1551. Voy.Madvig. : Disput<Uio critica de Q. AsconU Pediani et dUorum veterum interpretum in Ciceronis orcUiones CommentarHs^ flauniœ, 1828. — Ctc. schoUastœ, edd. Orelli et Baiter, Turiciy 1833, p. 10.
' \oy. JurisconstUtus y sivede optimo génère juris interpretandif eilnsH-' tutionum dicUecticarum fo'&rt IV. — Holom. , Epist, ad PhiUppum Ludovkvm conUtem in Hanaw et Rinek, kal. aug. 1573 : « Anni sunt fere quatuor et Yiginti ex quo tantum in arte dialectica praesidium ad juris civilis cogai-
Hotman ^vait expliqué à Lausanne plusieurs ouvrages de Platon- Une nous reste de ces études qu'une traduction françaine de TÂpoIogie de Socrate» Comme Hotman n'a pas écrit en fran* çais plus de deux cents pages, je m'arrêterai davantage &w( cette traduction, qui est fort peu connue et mérite de Têtre •.
Le titre ne porte pas de nom d'auteur, mais dès la seconde page on trouve une dédicace adressée par François Hotman au $çignmr Guillaume Irye, son bon frère et singulier amy, L'é* pitre est datée de Venise, ce douziesme cCaoust 1548* Hotmaa était-il bien réellement en Italie ? N'était-ce pas plutôt une ruse pour échapper aux recherches? Le silence des biographes autoriserait du moins cette dernière version. Quoi qu'il en soit, Hotman écrit k son ami de Trye pour lui envoyer sa traduction ; a Vous savez, dit-il, à combien plus ardue et difficile estude sont dédiez mes labeurs. » L'étude du Digeste ne l'a cependant pav empêché de traduire Platon pour son ami , et peut-être auaai pour le public ; a Si vostre plaisir, £goule-t-il, est de le faire voir à plusieurs, comme bien le sujet et matière le méritent f roua en pourrez laisser faite au seigneur Grypbius, homme docte et excellent en son art. » •
Le style vigoureux et ferme de cette traduction fait déjà pressentir Fauteur de YAntitribonien] surtout le langage naïf du seizième siècle se prête à merveille à rendre en français la bonhomie spirituelle de Socrate ; tandis qu'Amyot a refait Plutarque, Hotman a traduit Platon.
c( Si hay plus de soixante et dix ans sur la teste, dit Socrate *» et c'est pourquoy je suys en ce stile et manière de parler estranger et nouveau. » Et ailleurs : c< Je prends Dieu entesmoin que
tionem esse animadverli, ut ex eo terapore nunquain fere destiterim qu9 ad iUias artis usum pertinere arbitrabar privato mihi studio notare atque seponere. Quin eiiam omnes fere Aristotells de arte illa libres in laUoum sermonem exercendi excolendique iogenii roei caussa converti. »
* V Apologie de Socrates esoritte premièrement en Grœc par PUito «t as nouveau tr^duitte en français ^ Lyon, 1549 (Bibl. Mazar., n^ t7,4àl),
* V Apologie de Socrates, p. 6.
Ypu& u'orrez paroles ny enrichies ny goi^iassées comme les leurs dô verbes et de noms, ains des propos imprœmeditez , tissus de telles paroles comme elles se rencontreront à Tavanture. » Cette humble préciiutioa oratoire n'empêche pas Socrate de s'élever p^r degrés jusqu'à la plus haute éloquence. Il commence par confesser simplement son ignorance : « L'on voyt bien que nous ne savons ny l'un ny l'autre chose qui soyt, que belle que bonne « Hais luy cuide savoyr quelque chose où il ne sait rien* Et moy, co9)me je ne say riens, aussi n'hay je pas opinion de rien savoyr \ » Il questionne ensuite Melitus et force le beau $irê à répondre, quoiqu'il se fasse tirer Faureille, Quand il ^ convaincu Melitus ie nonchalance * , il justifie sa conduite et proteste qu'il obéira toujours à la voix de sa conscience a voire estant ma vie ep grant bransle et flottant au danger de la mort •. »
Le français faiblit un peu vers la fin du discours, et rend moins heureusement la sublime simplicité des dernières paroles de Socrate. Je citerai cependant encore un passage : le peuple demande les têtes des dix capitaines qui, après la victoire des Arginuses, ont négligé de faire enterrer les morts : « Sur quoy» dit Socrate * , je seul d'entre ceux qui estoient du jugement^ vous resistay en barbe, et m'opposay à ce que chose ne fust faitte contrevenante aux lois et statuts. Et y resistay par mon suffrage, déclairant mon opinion tout au contraire ; et lorsque les rhéteurs estoient en termes de m'accuser et me mettre en procès (comme aussi vous huyans et crians le commandiez) , j'estimay que plustôt il me falloit encourir tout danger pour maintenir les loix et la droitture, que de donner aveq vous jugement inique , pour crainte que jeusse ou des prisons ou de la mort. »
En traduisant l'Apologie de Socrate , Hotman avait«*ii au totki
1 l* Apologie d9 Socrates, p. U.
« lUd., p. 21, 1», 27.
« im.y p. 3t.
* /Nrf., p. 3S. C'est le châp, xi.
— aède sa pensée quelque allusion à ces protestants dont le courage au milieu des supplices avait déterminé sa conversion ? La date du livre et une note où le traducteur, pour donner une idée du tribunal installé par les Trente au Tholus, le compare à la Tournelle criminelle du Parlement de Paris , justifieraient peut-être cette conjecture. Ce qu'il y a de certain , c'est que dix ans plus tard on retrouve les principaux traits de TApologie dans le dernier discours d* Anne Dubourg à ses juges ; c'est à Técole de Socrate que Dubourg apprend à « se porter envers la mort vertueusement et avec magnanimité de cueur '. »
Je ne dirai qu'un mot des ouvrages théologiques d'Hotman. En 1552 , Dumoulin avait publié son commentaire latin sur TEdit des petites dates , avec un long appendice contenant les édits et les arrêts rendus en France par les Parlements contre les abus de pouvoir de la cour de Rome. Ultramontains et gallicans s'étaient emparés de cet ouvrage pour le combattre ou pour le défendre. Une réfutation fort étendue venait d'être publiée sous le nom de Remundus Ru fus (Raymond Leroux), avocat au Parlement de Paris ; Hotman se chargea de la réplique. Elle parut en 1554; dans la ville Sainte (Hierapoli), c'est-à-dire à Genève *. C'est une histoire du gouvernement de l'Eglise chrétienne , tendant à prouver que d'après l'Ecriture Jésus-Christ est répoux et le chef unique de l'Eglise , et que la suprématie de TEglise romaine n'a jamais été reconnue dans les premiers siècles. La thèse gallicane soutenue par Dumoulin est devenue une thèse calviniste sous la plume d'Etotman.
Dans un petit ouvrage publié en 1565 sur le sacrement de la
* l'Apologie^ p. 43. — Voy. la relation da procès d'Anne Dubourg dans le 1er volume des Mémoires de Condé.
* Fr. Yilierîî , De statu ptimitivœ Eccîesiœ ^jusque sacerdotOs.-'De pon- Uficis romani potestate atque ampUtudine, — De réUgione poipuli romani ex Numœ instituto, ad Remundum Rufum defensorem pontifiais romani adversus Carot. MoUncsum ICtum. Hierapoli ap, Jos, Crispmum, 1W4. — Héimprimé dans le t. iy des Œuvres de DumouUn. — Villiers était tt&e terre appartenant à la famille d'Hotman.
Cène ', Hotman expose et s'efforce d'appuyer sur des preuves la confession calviniste. La question de la présence réelle séparait, comme on le sait, les calvinistes et les luthériens. Une réunion des deux confessions fiit proposée quelques années après sur la base de concessions réciproques; mais Hotman, dont la correspondance atteste presqu'à chaque page la ferveur calviniste, et qui détestait autant les luthériens que les catholiques , contribua pour sa part à faire avorter cette tentative de conciliation. En deux jours et demi il rédigea, sous le nom de Jokannes Pai^ meriuSy une protestation de nullité contre la formule de concorde publiée sous le patronage de Félecteur de Saxe *. U soutint que les calvinistes ne pouvaient être condamnés sans avoir été entendus ni même appelés, et se répandit en invectives contre les luthériens. André Pouchen , surintendant de Lùbeck , répondit au nom de son église. Hotman répliqua sous le nom bizarre d'Aspastes Sabmtu >.
11 ne fout pas s'étonner de voir un jurisconsulte se mêler ainsi à la controverse religieuse. Les deux partis mettaient toutes leurs forces en ligne, soit pour attaquer, soit pour défendre , et Térudition donnait aux combattants une grande autorité. Hotman n'est pas le seul légiste qui ait pris part à la lutte. A c6té
^ De SacramentQ comœ Christianœ modesta disfulaUo, V. G. Franc. Hotmani JurisconstUti , anno 1565 primum édita, Hagm ComiUs^ 1635 (Bibl. Mazar., n» 25,Sii).
* NidHtatis protestaUones adversus formiUam concordiœ orthodooMruim «cclesiarum nuper institiUam a quibusdam doctoribus uUquitarus, auctore /. Palmerio, 1579. ~ Voy. la lettre d'Hotman à Rodolphe Gualther, pasteur à Zurich (Genève, 28 févr. 1578) : « Scripsi superiorîbus diebus nescio quid quod amici sperant ad refutandam ubiquitariorum proterriam pertinere posse. Testor me biduum et dimidiatum diem tantum huic protestation! tribuisse... Nomen amicus quidam Jo. Palmerius adscripsit, propterea quod in Germaniam mihi proficiscendum video, et landgravius nolletSaxo* nem a me offendi. »
3 In vimlentam pUmeque sophisticam Andreœ PouchenU, superintendetUis iMbecensis crmUnationem quam adversus Jo, PàlmerU justas ac necessariat protestatkmes conscripsit , pro eodem Palmerio vera atç^ modesta defensio, Authore Jo, Francisco Aspaste Salasso, Genevas^ 1580, In-lS (Bibl. Mazar., n^ 26,168).
de ses libelles, souvent pleins d'âpreté et de violence, en dépit du titre, ilfaut lire YAdvis de Baudouin sur le faict de la réfor^ mation de t Eglise '. Baudouin , qui en définitive était resté catholique, oppose aux amis d'Hotman l'esprit de tolérance et de conciliation.
La controverse théologique était d'ailleurs pour l'esprit , et surtout pour l'esprit d'un Jurisconsulte , un salutaire exercice. Leibnitz^ qui s'y connaissait *, fait remarquer qu'il y a une étroite affinité entre le droit et la théologie, et suivant lui, c'est grâce à l'étude de la jurisprudence que Socln et Grotius sont devenus de grands écrivains théologiques.
J'arrive enfin aux écrits politiques d'Hotman ; rftpproôhés des événements qui les ont inspirés et des idées qai avaient cours au •eizième siècte, ces écrits peuvent nousfiiire mieux comprendre l'histoire de nos guerres de religion.
Ou'Hotman, ^vant et jurisconsulte avant tout, ait été en même temps homme de parti et écrivain politique, il ne faut pas s'en étonner, pas plus que de le voir théologien et controver- 0Î8te. Au temps où il vivait, temps de troubles civils et de guerres religieuses, toutes ces diverses études se tenaient étroitement l'une l'autre, et il n'était pas facile de se plonger assez avant dans le passé pour rester spectateur impassible du présent, Gufas avait beau dire à ceux qui le pressaient de se prononcer : Quid hoc ad edtctum prœtoris ? il ne put rester toujours étranger à ce qui se passait autour de lui. Il en fut de même des autres ;
* Àdvis de Fr, Balduin, jurisconsulte ^ s%tr le faict de la réformaUên de VÉgUse^ et Response à un prédicant calomniateur lequel, sous un faux nom et titre d'un prince de France, s'ogposa à l'adws susdict^ Van 1564 (fiU)l. Mazar., n* 85,643).
' Leibnitz, Nova Methodus discendœ docendœque jurisprudentioSf pars ii, $ 5 [LeibnitzH opp,^ éd. Dutens, t. iv, pare m, p. 181).
et il n'est pes sens iotérét d'apprécier la part que nofc grands lé« gistee ont prise à la lotte, led services qu'ils ont rendus aux divers parfii.
, Sous les règnes de François I*' et d'Henri II, Iffi huguenots ne formaient pas encore, à proprement parler, un parti. Ils sd trouvaient itop peu nombreux et trop faibles danè un pays ou le plus grand nombre était catholique, ùù le gouvernement était fort et respecté. Aussi ne demandaient^ils que de la tolérance, déclarant se soumettre sans restriètion à l'autorité royale. Un sy^ nbde de toutes les Eglises réformées, tenu à Paris dans les der« niers jours du mois de mai 1559, dressa une confession de foi en quarante articles, dont les deux derniers sont ainsi conçus * :
K AkT. 39. Nous croyons que Dieu veut que le mondé soit gouverné par loix et pollôes, afin qu'il y ait queltjués brides pour réprimerles appétits désordonnés du monde : et ainsi, qu'il a es« tatriy les rôyaiimes, républiques et toutes autres sortes de priii-^ cipautés, soyt héréditaires ou autrement, et tout ce qui apparu tient à Testât de justice, et en reut estre recognu autheur« A Geste cduse, a mis )e glaive en la main des magistrats pour répr^ mer les péchés Commis non'^seulement contre la seconde table des Gonimandemens de Dieu, mais aussi contré la première^ H faut donc à cause de luy que non-seulement on endure que les supérieurs dominent^ mais aussi qu'on les honore et prise en toute révérence, les tenant pour ses lieutenant et officie» qu'il a commis pour exercer une charge légitime et saincte.
« Aar; éO. Nous tenons doncques qu'il fout obéir à leo» lotx et statuts, payer tributs, imposts et autres devoirs, et porter le joug de subjection d'une bonne et franche Volonté , eticôres qu'ils fussent infidèles, moyennant que l'empire souve^ rain de Dieu demeure en son entier. Par ainsi « nous détestons ceux qui voudroyent rejetter les supériorités, mettre communauté et confusion de biens et renverser l'ordre de justice* »
Rien de plus humble et de {4us soumis qu'un pareil langage,
* Th. de Bèze, Histoire ecclésiàstiqtief t. f . p. 18S.
— cornais on ne tarda pas à devenir plus hautain et plus exigeant. Au mois de juillet de la même année, Henri II mourut, et un roi de quinze ans monta sur le trône. On crut qu'on aurait meilleur marché du faible François II que de son père. Dès ce moment, les huguenots devinrent une faction, un parti politique. Une nouvelle persécution et la haine des princes lorrains furent la cause prochaine d^un soulèvement.
On essaya d'abord d'entraîner le roi de Navarre, mais on ne put y réussir. « Le Navarrois a misérablement trompé l'attente de tout le monde, écrit Hotman * ; si vous saviez combien on Ta pressé, quelles conditions on lui a faites, quels secQurs on lui a promis, et combien négligemment il a tout refusé, vous n'en reviendriez pas. » Cependant le mécontentement allait croissant, surtout parmi la noblesse. Le résultat fut une coalition entre ceux qui voulaient l'abaissement des Guise et ceux qui demandaient la liberté de conscience. Les auteurs protestants ne nous laissent aucun doute sur ce point.
a Ces façons de faire, ouvertement tyranniques, disent-ils', les menaces desquelles à cette occasion on usoit envers les plus grans du royaume, le reculement des princes et grans seigneurs, le mespris des Estais du royaume, la corruption des principaux de la justice rangée à la dévotion des nouveaux gouverneurs, les finances du royaume départies par leur commandement et à qui bon leur sembloit, comme aussi tous les offices et bénéfices, bref leur gouvernement violent et de soi-même illégitime esmeut de merveilleuses haines contre eux et fit que plusieurs seigneurs
■ Lettre d*Hotman à BiiUinger, a sept. 1559 : « Omnium mortalium spem Navarrus miserrime fefellit. Si scires quam acriter sit admonitus, quae conditiones illi oblatse sint , quanta subsidia delata, quanta taraen inertia omnia despexerit , yehementer mirareris. j>
* Régnier de La Planche , Histoire de V Estât de France f tant de la répu^ hlique que de la religion , sous le règne de François II. 1576, p. 125. — Bèze le copie mot pour mot dans son Histoire ecclésiastique, 1. 1, p. 249. — On trouve aussi à peu près les mêmes expressions dans de La Place. Com^ mentaires de l'estat de la religion et réptMque sotibs les rois Henry et Fran» çois seconds et Charles nei^iesme, 1565, p. 42.
se resveillèreiit comme d'mi profond sommeil... •• Ghascundonc fut contraint de penser à son particulier, et comencèrent plusieurs à se ralier ensemble pour regarder à quelque juste défense pour remettre sus l'ancien et légitime gouvernement du royaume. Cela estant proposé aux jurisconsultes et gens de renom de France et d'ÀIemagne, comme aussi aux plus doctes théologiens, il se trouva qu'on se pouvait légitimement opposer au gouvernement usurpé par ceux de Guise et prendre les armes à un besoin pour repousser leur yioience, pourveu que les princes du sang, qui sont nais en tel cas légitimes magistrats, ou Tun d'eux, le voulust entreprendre, surtout à la requeste des Estats de France ou de la plus saine part d'iceux... Ceci arrétéd'un commun consentement, il se trouva trois sortes de gens à manier cette affaire : les uns meus d'un droit zèle de servir à Dieu* à leur prince et patrie ; autres meus d'ambition et convoiteux de changement ; et autres encore éguillonnés d'appétit de vengeance pour les outrages receus de ceux de Guise, tant en leurs personnes que de leurs parents et alliés. De sorte qu'il ne se faut point esmerveiller s'il y eut de la confusion et si l'issue en fut tragique. »
J'ai cru qu'il était nécessaire de citer ce passage, qu'on pourrait appeler à juste titre le premier manifeste politique du parti protestant. Tout s'y réduit à deux points : chasser les Guise et arrêter la persécution contre les réformés. Du reste, on se défendait de vouloir attenter aucune chose contre la majesté du roi, ni les princes de son sang, ni l'état du royaume. Mais ce qu'on ne disait pas, c'est que la chute des Guise, en amenant au pouvoir les princes du sang, faisait arriver avec eux tout le parti huguenot, et il est douteux que ce parti, devenu le maître, eût été plus tolérant que le parti catholique.
On sait quel fut le résultat de la conjuration d'Àmboise. Les Guise la déjouèrent , se vengèrent cruellement et devinrent plus forts que jamais. Pour achever d'abattre le parti huguenot, ils essayèrent de le discréditer dans l'opinion publique, s'effor«*
cant de fetre croire : « que c'estoit m roy et à ses frères qii'oià éh vouloit et non à eux, d'autant qu'ils n'avoient, ce disoientils, offensé personne en leur privé, et que ce prétexte étoit pris par les hérétiques pour plus à Taise abolir toute authorité royale, réduire le royaume en cantons et républiques, tuer tonte la noblesse de Prance, à Texemple des Suisses, pour vivre en commun *. » Les huguenots, à leur tour, se voyant traités de brigands et de pillards, décimés par les supplices^ menacés par les édits, traqués partout, ne gardèrent plus aucune mesure. Ils répandirent partout que le projet bien arrêté des Guise était de réduire h France à ta façon de vivre du Turc *, et que pour arriver à leur but ils étaient résolus « de rendre toutes choses tellement conftises, qu*on en vînst, au pis aller, h une sédition populaire en laquelle ils s'asseuroyent de faire mourir tant de gens que le champ leur demeureroit asseuré •. »
La France fut alors Inondée de libelles où là haine et la colère arrivent parfois jusqu'à la véritable éloquence *. Tous ces libelles iont conçus presque dans les mêmes termes ; ce sont des accumulations de griefs contre les Guise. IJn d'eux cependant, le plus violent et le plus éloquent de tous, mérite toute notre attention, c'est \Epistre envoyée au tigre de ta France, que de irèsfortes présomptions permettent d'attribuer à Hotman.
De thou, Brantôme et Régnier de La Planche ont raconté là curieuse histoire de ce libelle ». Transporté de colère, le cardltiâl
" * Régnier de La Planche, HisU de VE$tat de France, p. 189 ; cf. p. 159. ■ Ibid.y p. 751.
* JfKd., p. 51i.
* Voy. entre autres la Brève exposUion des lettres du cardinal ds Lorraine et la Complainte au peuple français dans les Mémoires de Condé, 1743, 1. 1 , pp. 352, iOi.
* De tbo^ , t. ti,«p. 9 ; Brantôme, U il, p. iéT ; Régnier de La Planâie , p. 385. — Voy. Bajle, à Tart. Hotman ; la noUce de M. Gh. Nodier» dans le IkOetin du Bibliophile de 1834 (cf. les n^ de déc. 1841 et mai 1848); celle de M. Bftitket dafis te Manua du Ubraké, t. n, p. 19S; enfin l^ànàlyse dé Ml GéirtMez t mst. de V4l$qfàm» fran^akê dm> XiV'^ X¥» «i XVl* sUcM^ 1837, t. II, p. 309.
fit en vain chercher Fauteur et Téditeur ; a Si le galant auteur eût été appréhendé, dit Brantôme, quand il eût eu cent mille vies, il les eût toutes perdues. » Le libraire Martin Lhommet, chez lequel on trouva quelques exemplaires de Yépistre^ paya pour les autres. Tandis qu'il marchait au supplice, la multitude furieuse voulut Tarracher des mains du bourreau et le mettre en pièces. Un passant qui, pour apaiser la fureur populaire, s'était écrié : «Eh ! mes amis, n'est-ce pas assez qu'il meure ? laissez faire le bourreau ! » fut lui-même poursuivi et pendu pour ce seul fait. Un seul exemplaire de ce libelle est parvenu jusqu'à nous*. « Tigre enragé, vipère venimeuse, sépulcre d'abominations, spectacle de malheur! jusques à quand sera-ce que tu abuseras de la jeunesse de nostre roy ? ne métras-tu jamais fin à ton ambition démesurée, à tes impostures, à tes larcins? t> Ainsi com^ mençait cette catilinaire nouvelle ; puis, sous la forme d'une ac^ cumulation rapide, elle rappelait les principaux traits de Ift vie du cardinal de Lorraine, et tous les crimes que l'esprit de parti lui avait imputés, a Tu fais profession de prescher de saincteté, poursuivaît-elle, toy qui ne connoîs Dieu que de parolle, qui ne tieûs la religion chrestienne que Comme un masque pour te deiH guiser, qui fkîs ordinaire trafique, banque et marchandise d'éveschez et de bénéfices, qui ne vois rien de sainct que tu ne souilles, rien de chaste que tu ne violles, rien de bon que tu ne gastes *. L*honheur de ta sœur ne se peut gatentîf d'avec toy. Tu laisses la
* Je dois la communication de cet exemplaire à la bienveillance de m, Bronet. Une paraphrase du Tigf^, en S71 vers français, dont il existe plusieurs manuscrits, a été récemment imprimée à Douai et tirée à 85 exemplaires. Voici les premiers vers :
■édiàat diabto sehamé, sépulcre abomiDable, Spectacle de malheur, vipère épouvantable, MotMtre, tigre earagé, JuMpiea * <|u«iid par %ùf VerroD8-Dous abuser le jeune âge du roy ?
* C'est le mouvement de la phrase cicéronienne : a Nihil esse tam sanctum quod non viotan , nihïl tam munitum quOd fièfi e^tpugnaiH pecunia posait. • Cic, m Vwf,, act. ii, cap. S.
robe, tu prends Fespée pour l'aller voir. Le mary ne peut estre si vigilant que tu ne deçoyves sa femme. » Et plus loin : a Quand je te diray que pour avoir diminué la France de ses forces, tu as fait perdre au feu roy une bataille et la ville de Saint-Quen-^ tin ; quand je te diray que pour rompre la force de la justice de France, et pour avoir les juges corrompus et semblables à toy, tu as introduict un semestre à la Cour du Parlement ; quand je te diray que tu as faict venir le feu roy pour te servir de ministre à ta meschanceté et impiété ; quand je te diray que les fautes des finances de France ne viennent que de tes larcins ; quand je te diray qu'un mary est plus continent avec sa femme que tu n'es avec tes propres parentes ; si je te dis encore que tu t'es emparé du gouvernement de la France, et as desrobé cet honneur aux princes du sang pour mettre la couronne en ta maison, que pourras-tu répondre ? Si tu confesses cela, il te faut pendre et estrangler ; si tu le nies, je te convaincrai *. » Pour conclure, Fauteur somme fièrement le cardinal d'abandonner le pouvoir aux princes du sang.
Le grand défaut de la prose du seizième siècle est d'être en général lourde et traînante. On savait trouver des mots heureux , des expressions piquantes, mais on n'entendait guère Tart de faire des phrases et de composer des discours. Au contraire, quoi de plus vif et de plus serré que l'apostrophe précédente? C!hangez-en l'orthographe, et elle vous paraîtra écrite d'hier. Tous les mots sont comptés et portent coup, et l'intérêt va toujours croissant jusqu'au moment où Fauteur, s*arrêtant brusquement, termine par ce mot admirable : «Je connois taxeunesse si envieillie en son obstination, et tes mœurs si dépravées, que le récit de tes vices ne te saurait esmouvoir. »
En même temps, c'est, de tous les libelles publiés à cette époque, le plus net et le plus concluant. Tout ce qu'ont pensé, tout
• Voy. Cic, in CatU., i,.4 : «Num negare audes? Quid Uces? Convincam si negas. »
ce qu'oDt voulu les protestants sous le règne de François II, se retrouve dans r^/}ti/re au Tigre.
Quel en était Fauteur? On ne le saura jamais avec certitude, mais Baudouin nomme Hotman *, et quelque suspect que puisse être pour nous un pareil témoignage, toutes les vraisemblances se réunissent pour nous le faire accepter. Ainsi VEpistre au Tigre est imprimée en caractères écrasés et presque gothiques, tels que ceux dont on se servait à Strasbourg ou à Bàle ; et il semble que les mêmes caractères ont servi à imprimer la seconde édition des Partitùmes juris d'Hotman, publiée à Bftle en 1561 ", Il paraît aussi qu'au commencement de Tannée 1562, le duc de Guise se rendit à Saverne, auprès de Tévêque de Strasbourg, dans l'intention de faire un procès à François Hotman à cause de certains libelles diffamatoires*. Enfin, ajoutons avec M. Charles Nodier, que François Hotman, le grand cicéronien (c'était le nom que ses ennemis eux-mêmes lui donnaient), était seul capable alors de s'élever dans notre langue aux hauteurs de cette véhémente éloquence.
La mort de François II, arrivée le 5 décembre 1560, sembla
* Fr. Balduini Responsio altéra ad J. Calvinum, Paris, 1562, p. 148 (Bibl. Mazar., n<^ 25,546) : a Nonne ille est quem Sturmius ostendit Galliae principibus plus quam prodilorie maledicere, cujusque lingua nuHum veneâcium magis yeneûcum esse ait et probat? Nonne ille est qui snperioribus annîs in Germania pinxit si?e suum sive tuum tumultum Ambosianum , et Ttgrim peperit^ et ejus generis formulas quotidie concipit, novus magister Ubellorum non ut jactabas supplicum, sed famosorum ? Denique non est illeTcnebrio qui ad me aliquando scripsit SxcTtoTsov «v -rû vûv xpovio? — ^Cf* Responmnes Fr. Balduini ad Calvinum et Bezam, Paris, 1564, sub fin. : « Qui non modo canes sed etiam Tigres yocare alios soletis » , dit Baudouin , en s'adressant à Bèze et Hotman.
* Fr. Hotomanni, Partitiones juris, éd. 8, BasUeœ, apud Nicolaum JS'ptscopium juniorem^ 1561 (Bibl. Mazar., n« 27,135).
> Hub. Langueti Epistolœ {Halœ, 1699), p. 197 (83 janvier 1562): «Dui Guisius profectus est Tabemas ad episcopum Argentoratensem, nescio eujus rei gratia. Inteniavit quidem Htem ArgentoraU Fr. Hotomanno ob libelles famosos de se sparsos ; sed baec mibi videtur levior causa quam ut propter earo velit illuc proflciscl, quamvis hoc multi dicant. »
d'abord donner aux protestants tout ce qu'ils avaient denoandé. Les États généraux étaient réunis, le concile convoqué, surtout les Guise étaient tombés» et le roi de Navarre avait pris le pouvoir. Les huguenots se crurent d'abord vainqueurs, mais ils ne tardèrent pas à se désabuser. ^ Le roi de Navarre, écrit Hotman '. ne nous satisfait pas encore ; il a cependant été au-dessus de ce qu'on attendait de lui. Il garde son pouvoir et son rang et résiste àritalienne, qui se montre transportée d'une rage indicible contre les chrétiens. Aussi a-t-elle voulu forcer le roi de Navarre à lui promettre, par serment, que le roi Charles ne quitterait pas la religion de son père et de son aïeul... Les Guise demandent avec instances à Tltalienne et au Navarrois la permission de quitter la cour et de s'en aller à Rome on en Lorraine. L'amiral et son trère D'Andelot travaillent fidèlement pour le Navarrois, mais Tamiral surtout est porté aux nues pour un beau discours qu'il a prononcé devant le Navarrois et les autres grands. C'est Dieu, disait-il, qui a fait périr misérablement le dernier roi, à cause de sa cruauté envers ses sujets. Le prince de Condé se montre plus ferme dans sa prison que lorsqu'il était libre... L'EIcossaise est à Fontainebleau avec un de ses oncles ; elle s'agite étrangement... Quant à l'assemblée des troisEtats; je n'en saurais rien dire. On assure qu'ils ont été ouverts, puis prorogés. Cette nouvelle m'a fait grand plaisir, car il y avait tout à craindre de cette assemblée toute dévouée aux Guise. »
Ainsi le jour même où ils obtenaient toutes leurs demandes, les huguenots éprouvaient de grands mécomptes. A l'ouverture ai impatiemment attendue des Etats généraux, il se trouva que la grande majorité des députés, tout en sollicitant la réforme des abus dans TEglise comme dans l'Etat, ne se montrait nullement disposée à sacrifier la religion catholique *• On commença en
« Lettre d'Hotmaa à BûlUnger, 8 janvier 1$61«
> Aussi les huguenots reprocbaient-iU au gouvernement d'avoir us^ de son influence pour les empêcher d'arriver dans les élections, Voy. Begnier de La Planche, p. 045 : « Ceux de la maison 4a Guise avaient donné ordre^
«lômç teipps à ne plus eapérer beaucoup du concile qui allait se réunir. Et quant à la régence, elle échappait encore au parti« I^a reine-mère, que les buj^ueuots auraient sans doute ménagée davantage si elle avait voulu s'allier avec eux, tut reconnue comme régente, et le roi de Navarre se contenta du titre de lieutenant général du royaume. À cette nouvelle, il n'y eut qu'un cri dans tout le parti, c'était une brèche aux anciennes et inviolables lois de la monarchie française^. Le triomphe que Ton avait espéré se trouvait ajourné une fois encore, et il fallait se résigner à reprendri^ les moyens et les arguments qu'on avait 4éjà employés Tannée précédente. Le meilleur consistait à taxer d'illégalité tous les actes du gouvernement, « Le diable, écrit Hotman ', s'est avisé d'un insigne stratagème. L'assemblée générale des Etats qui, dans les diverses provinces, s'étaient opposés à l'ambition et à la tyrannie de la Sémiramis, est renvoyée au 1*' août. On a décidé en môme temps que le roi serait conduit à Reims pour y être sacré par son cardinal, quoique d'après tous les anciens usages du royaume, les rois ne doivent pas être sacrés avant d'avoir accompli leur quatorzième année. J'espère cependant que cette mesure n'arrêtera pas les progrès de l'Evangile ; toutes nos Eglises sont florissantes ; la reine de Navarre se distingue par son dévouement k notre parti. »
Le gouvernement ne tarda pa$ k s'apercevoir que les hugue-^ nots ne se contenteraient pas d'être tolérés et qu'ils voudraient être les maîtres. Il se rejeta dans les bras des Guise, et la guerre
en envoyant lei oommlsaions particulière! pour rassemblée desdft^ Htats, d'ad venir tous leurs amis de s*y trouver, et aux juges d'empescher qu9 rien n'y fust proposé contre leur authorité et celle de TEglise, et surtout que nui ne fust député pour aller aux Estats généraux duquel ils n'eussent bon et asseuré tesmoignage de sa religion catholique romaine... Notamluent, ils vQuloyent que ceux de leur faction feussent préférez, et que Ton prist bien garde que nul de ces séditieux et rebelles huguenots ne fust I escouté , a6n que le repos public n'en feust troublé. »
I * Bèze, Hist. ecclés., t. i, p. 404.
* Lettre d'Hotman à BûUinger, li avril 1561.
ëclata. C'est le lieu de montrer de quels éléments se composait le parti protestant, ce qu'il pouvait, ce qu'il voulait faire.
Dans sa requête présentée au roi pour obtenir la liberté de conscience, Coligny évaluait le nombre des protestants français à deux millions, celui des Eglises réformées à plus de deux mille. C'était à peu près la huitième partie de la population du royaume. Hais la proportion variait suivant les ^ays, le plus grand nombre dans chaque ville faisant la loi au plus petit. Elle variait aussi suivant les classes. C'étaient surtout la jeune noblesse et les lettrés qui avaient embrassé la réforme '. Les nobles y trouvaient un moyen de se rendre redoutables au gouvernement; les lettrés voyaient dans la révolution religieuse la conséquence nécessaire du retour à l'antiquité et de la réaction contre le moyen âge. La plus gittnde partie de la bourgeoisie et presque tout le bas peuple restaient catholiques. Toutefois, même dans ces deux classes, les huguenots avaient aussi leurs partisans : « Par ce nom de huguenots, écrivait en 1569 l'ambassadeur vénitien Jean Correro ', on désigne trois classes de personnes ; les grands, les bourgeois, les gens du peuple. Les grands se sont mis dans la secte, poussés qu'ils étaient par Tenvie de supplanter leurs ennemis ; les bourgeois, alléchés par les douceurs de la liberté et par l'espoir de s'enrichir, surtout des biens de l'église ; les gens du peuple enfin, entraînés par de fausses opinions. Ainsi, l'on peut dire que dans les premiers c'était ambition ; dans les seconds» cupidité ; dans les derniers, ignorance. »
Ce n'est pas à cette dernière classe qu'il faut demander un but et des idées bien arrêtées en fait de politique. Chez les paysans de France, comme chez ceux de la Forêt-Noire, comme chez les anabaptistes de Westphalie, on trouve les mêmes passions brutales, la haine des nobles et des riches et le besoin érigé en droit. A Châlons, disent les mémoires du temps *, dans un sédi-
1 Jean Michiel (Relations des ambassadeurs vénitiens^ 1. 1, p. il3), en 1561.
* Jean Correro, 1569 (ReiaUons des ambass, vénitiens^ t» ii, p. 113).
* Mémoires de Condé, t. iv, p. 3SS.
tieux conventicule, il fut parlé de jeter hors de la république les trois vermines que Ton disait être les moines, la noblesse, et les gens de robe longue servant à la justice du roi. x> A Mftcon, on s'exprimait plus nettement encore * : « Il s'éleva un boYi nombre de menu peuple qui commença à murmurer que le gros de la ville était trop riche, et que TEvangile ne permettait en l'Eglise réformée telle inégalité. En Guyenne, les mêmes idées avaient cours : « Les ministres, dit Hontluc ', prêchaient partout que ceux qui se mettraient de leur religion ne payeraient aucun devoir aux gentilshommes, ni au roi aucunes tailles que ce qui leur serait ordonné par eux ; que les rois n'avaient aucune puissance que celle qui plairait au peuple ; que la noblesse était de même pâte qu'eux. De sorte que quand les procureurs des gentilshommes leur demandaient leurs rentes, ils leur répondaient qu'ils leur montrassent cela en la Bible, et que si leurs prédécesseurs avaient été sots et bêtes, ils ne le voulaient pas être. » Et quand on leur parlait du roi : « Quel roi? disaient-ils, nous sommes les rois. Celui-là dont vous parlez est un petit royat de rien. Nous lui baillerons les verges et lui donnerons mestier pour apprendre à gagner sa vie comme les autres '. » Aussi les conversions se multipliaient-elles d'une manière effrayante, a Si la reine, ajoute Montluc, eût encore plus tardé à m'envoyer seulemeat trois mois, tout le peuple était contraint de se mettre de cette religion-là, ou ils étaient morts; car chacun était tant intimidé de la justice qui se faisait contre les catholiques, qu'ils n'avaient d'autre remède que d'abandonner leurs maisons, ou mourir, ou se mettre de leur parti. » La noblesse elle-même était obligée de céder : ce Quelques uns de la noblesse commençaient à se laisser aller de telle sorte qu'ils entraient en composition avec eux, les priant de les laisser vivi*e en sûreté en leurs maisons avec leurs labourages, et quant aux rentes et fiefe ils ne leur en demandaient rien. x>
* Mémoires de Condé^ t. iv, p. 391,
< Mémoires de MonUuCy liv. v, édtt. de 1789, t. lit, p. ili. h,
» iW., p. S06.
Il semit injuste de rendre le parti tout entier responsable île ces excès de la foule. Celle-ci se montrait, lors des guerres de religion, ce qu'elle a été dans tous les temps et dans tous les partis, obéissant moins à des idées qu'à je ne sais quel instinct aveugle et brutal. Nous devons donc nous occuper surtout des chefs, de ceux qui pouvaient comprendre et vouloir.
Gardons-nous aussi de prendre à la lettre tous les reproches que les écrivains catholiques ont adressés à leurs adversaires. Presque tous s'accordent à dire que les huguenots voulaient fonder en France une société démocratique et un gouvernement républicain et fédératif, sur le modèle des cantons suisses ^ Examinons la valeur de l'une et l'autre accusation.
On sait que l'organisation démocratique et fédérative était le principal caractère des Eglises calvinistes. Tous les ministres étaient égaux entre eux et ne reconnaissaient au-dessus d'eux d'autre autorité que celle des synodes provinciaux ou généraux. Dès que la guerre fut déclarée, les Eglises protestantes
> Aux passages de Régnier de La Planche déjà cités plus haut, on peut jorndre les suivants : Jean QuinUn , orateur du clergé aux Etats d*0rléans« disait des huguenots : a Gomme ils procèdent du païs d*où les séditieux viennent et où ils s'enfuyent , ils ne prétendent qu'à une anarchie, c'egtrè* dire à vivre sans prince et sans roi , et ne chercboient que de vivre acéphales ou sans chefs.» Bèze, Hist. ecclés., t. i, p. 431. — En 1561, Michel Ikinano écrivait au sénat de Venise : cf C'est par là que Ton marche vers un gouvernement semblable à celui de la Suisse et vers la ruine de la cioii<« stilulion monarchique et du royaume. » Relat. des amb. vén.^ 1. 1, p. 537), '--> « Qui primam quam Deo debebant Ûdem irritam fecissent, dit De Thou, qua semel vioiata minime dubitaverint regem ipsum petere quo regnum everterent et confusis onlinibus in reipublicaB formam Helvetiorum ^KOflt plo rédigèrent. » De Thou , Hist, lib. xxy.— En6n, on retrouv(^ les mêmo^ idées dans le livre intitulé : Dejusta reip, christianœ in reges impios authoritatey attribué à Guiliaume Bose, Paria, 1590, in-8^ : p. 5B1. B s «Honiie iilic plebeii cum nobiiibus eadem omuino aequalitate confunduntur, noiuM coloni xque ac barones comitesve ad praefecturas et oiBcia publica assuinuntiii^?»*^P. 613, B : « Haec est idea quam mentibus suis concipiunt ad jpsam popularis Helvetiorum reip. normam expressa. » Bemarquons, «ti passant, que tous les auteurs catholiques se copient entre eux ; on peut en dire autant des auteurs protestants.
eurent 4es intérêts temporels communs ; elles sentirent la n^ cessité d'agir de concert et de se gouverner elles-mêmes en de- ))ars de Taction du gouvernement central, contre lequel elles s'insurgeaient. L'organisation religieuse prit alors un caractère politique, et les synodes devinrent les assemblées délibérantes du parti. Dana une pièce du temps intitulée : 40 articles pour (e règlement des affaires de guerre., on trouve décrite avec détail (a forme de gouvernement provisoire que toute ville ou communauté protestante devra se donner pendant les hostilités *• On y trouve un maire investi du pouvoir exécutif, un grand Ck)nseil da cent membres investi du pouvoir législatif, un Ck)nseil privé de vingt-cinq membres pris dans le sein du grand Conseil ; tous ces pouvoirs sont électifs et annuels. Une sorte de jury de douze membres s'adjoint aux juges ; les maires et les Conseils des diverses villes se réunissent pour élire un chef général et cinq lieutenants, le tout, « en attendant qu'il plaise à Dieu, qui a les cœurs des rois en sa main, de changer celui de leur roi et restituer l'Etat de France en bon ordre, ou susciter un prince voisin qui soit manifesté (par sa vertu et marques insignes) être libérateur de ce pauvre peuple affligé. »
En même temps, l'intention plus ou moins avouée, mais générale de tous les nobles qui s'étaient jetés avec empressement dans le parti de la réforme, était de se rendre indépendants ^t souverains dans leurs châteaux et leurs gouvernements *. En voyant le gros du parti se livrer à tous les excès à la faveur des troubles, les Eglises s'imposer elles-mêmes, mettre leurs contributions dans une caisse commune et fournir leur contingent à l'armée protestante, et les chefs se cantoner dans les places fortes, au mépris de l'autorité royale; les catholiques ont pu
^ V. les Mémoires de Vestat de France sous Charles IX, t. ii, p. 38. Cf. rorganisaifon des gouvernements protesianis de Nîmes et de Montauban dlii» ta Mmgiicdoc, ïM., p. t5$.
* y. dans d'Âubigné, Hist, tmtt;., t. m, p. 670, les menées du tiers parti, c*est-à-dîre des grands, qui demandaient à Henri IV de leur abandonner leurs gouvernements en soiuverainetés IrOmUthres.
croh'e à un projet de société démocratique et de république fédérative, qui ne fut jamais un projet arrêté du parti, et dont les instincts du pays n'auraient d'ailleurs pas permis la réalisation.
Un reproche plus vrai et plus mérité était celui que L'Hospital feisait aux huguenots, de youloir planter leur religion avec espées et pistolets. C'était là, surtout, ce qui leur mettait les armes à la main. Au temps de Louis XIV, les réformés s'efforcèrent en vain de montrer que les guerres civiles de la fin du seizième siècle avaient été purement politiques. « Ces vains discours, dit Bossuet •, ne méritent pas d'être réfutés, puisque, pour voirie dessein de toutes ces guerres, il n'y a seulement qu'à lire les traités de paix et les édits de pacification dont le fond était toujours la liberté de conscience et quelques autres privilèges pour les prétendus réformés. » Le besoin de simples réformes politiques telles qu'onles pouvait concevoir au seizième siècle n'étaitniassez général , ni assez profond pour diviser en deux camps ennemis toutes les classes de la nation, et le nom de guerres de religion, qui est resté à ces guerres, rend toute autre explication inutile.
Mais le jour où une secte religieuse prend les armes contre le gouvernement , elle devient nécessairement un parti politique. Cela était surtout vrai au seizième siècle, où l'Etat et la religion étaient étroitement unis. On se vit ainsi conduit à invoquer la liberté politique à laquelle on ne songeait guère, et on l'invoqua des deux côtés '.
n ne faut donc pas s'étonner si les huguenots n'ont jamais eu en politique des idées bien arrêtées et généralement acceptées. Leurs requêtes et leurs déclarations sont toujours conçues en termes très-vagues ; ils demandent le rétablissement de l'ancienne constitution du royaume, le soulagement du peuple et la réforme des abus ; mais ils ne disent guère et ils se trouvaient fort embarrassés de dire quelle était l'ancienne constitution du
^ Bossuet, Hist des variaiUm, liv. x, ch. xli. * V. les Mémoires de CasMnau, liv. i, ch. vu.
royaume et par quelles mesures il Mait sauver l'Etat. Ce qu'ils voulaient avant tout c'était d'arriver au pouvoir, et les thé(»nes politiques qu'ils ont soutenues ont toujours été celles qui paraissaient le plus utiles au parti. J'ai déjà montré comment, après avoir prêché l'obéissance en 1559, ils n'avaient pas hésité, en 1560, à soutenir le droit d'insurrection. Quand Henri de Navarre fut devenu roi de France, ils abandonnèrent leur thèse et traitèrent à leur tour les ligueurs d'anarchistes et de factieux. Les Etats généraux eux-mêmes, dont ils demandaient la convocation avec tant d'insistance, n'étaient acceptés par eux que sous bénéfice d'inventaire ; et Cujas en montre très-bien la raison dans le discours qu'il fait tenir par l'évêque de Valence à Coligny et aux nobles protestants : a Vous parlez de convoquer les Etats, dit Montluc, de diminuer les impôts, de faire des réformes. Que voulez-vous donc ? Remarquez bien que si les Etats étaient convoqués, les catholiques l'emporteraient &cilement sur vous, parce qu'ils sont en bien plus grand nombre dans le^ pays. Quant aux impôts, dont vous êtes exempts, qui vous a donné mandat de réclamer ' ? »
Mais si le parti ne savait pas trop bien ce qu'il voulait, il comprenait du moins la nécessité de vouloir quelque chose, et, plus que tous les autres, les jurisconsultes protestants étaient tour* mentes de cette pensée. Voilà pourquoi leurs écrits politiques méritent d'être lus et étudiés, sinon pour leur valeur absolue, au moins pour leur valeur relative. L'ouvrage publié par Hotman, sous le titre de Franco^-Gallia^ quelque temps après la Saint-Bar*
* Montluc, ambassadeur en Pologne, avait publié, en 1573, un écrit intitulé : Defensiopro Ukutrissimo Andium duce adversus cahimnias guorumdam. — Doneau répondit sous le nom de Zacharias Fumesterus. Alia adversus hujus ipshis defensUmis ccUumnias Zachariœ Fumesteri defensio pro innocente tôt miOium animarum sanffuine in GcUUam effuso, Y. les Mémoires de restât de France sous Charles IX, t. ii. Cujas répliqua pour Montluc. V. PrcsscripHo pro Montlucio episcopo Valentino adversus libeUum editum subfalso nomine Fumesteri. (Cujac. opp., Paris, 1658, t. iv, part.ii, p. 1260.)Doneau répliqua. V. de Thou, Hist., lib. un, et Bayle, Dict,, à Tart. Donem.
thèlômy, en 1573, peut être considéré comtne le manifeste po- Ittiqtie des huguenots.
«En ces derniers teihps, écrit Hotmatt à l'électeur pàlâtitt •, ne pbuvatit écarter de mon esprit le souvenir de tant d*horreuré, i'àî lu les anciens historiens de notre France et j*aî décrit d'après leur témoignage la constitution qui a gouverné notre Etat plus de mille ans. On ne saurait dire combien la sagesse de nos pères éclate dans cette constitution, et il n'est pas douteux, pour moi, que là doit se trouvek» le plus sûr remède de tant de maux. » Les guerres civiles n*ont été que le commencement de ces maux. Il en faut chercher la cause plus haut, dans Toubli de ranciehne Constitution du royaume, ouvertement violée depuis ûù siècle; « et de même que, ^our guérît lés lésions du corps humain, il ïkut d'abord rétablir chaque membre en son liëuet place , de même les blessures de la république he poùrrontêtre guéries que quand elle sera rétablie, avec Tatde de Dieu, ddns Éôn ancien état. »
La forme de cet ouvrage est celle d'une thèse d'histoire, el i\ en devait être ainsi. Ce n'était pas, en effet, au nom des idées, dé la raison et de là philosopWe, que i*on sMnsurgeâît au seizième siècle. Chacun des detix partis entendait së battre poU)^ le roi et la constitution, seulement la constitution n'était pas êerite ; elle n'avait jamais été votée. C'était un simple fait, saïià acceptation expresse, sans autre sanction que celle du temps. Aussi Tùn et l'autre parti l'interprétait facilement à sa guise, et trouvait des précédents à Tappul dëèonihterprétation. Ajoutons qu'une pente irrésistible entraînait le siècle vers l'érudition, l'étude historique du passé. La réforme religieuse se donnait «lleméme pour un retour aux anciennes pratiques de l'Eglise primitive, la réforme politique pouvait-elle se présenter autrement?
La Gaule franque est donc l'utopie du passé ; c'est à ce titre qu'elle mérite d'être étudiée. On a déjà montré • à quellèà eN
^ Lettre d'Hotman à Télecteur palaUn (xn kat. sept. 1573). * Aujç. Thierry, Cûmidéfâtiàtis sur l'Histoire àê francè, cb. l.
tedtè, à quelles confusions inadmissibles dujourdlitli, Veàptii dé éystèrtie et leé arHèfè-pensées politiques avaient entraîné Hotman ; èi cependant, avec tontes ses erreurs, ce livre est encore rémarcfaable par la netteté de Téradition et la justesse de quelques aperçus. Nous ne Texaminerons donc point comme un litre (fhîStolre, màfe nous le prendrons pour ce qu'il est, c'est-à-dîfe pont un écrit politique •, et un des meilleurs que le seizième siièclé ait produits.
Le point de départ d'Hotman * est Tétat de la Gaule au nioment de ta conquête romaine. Soixante^uatre peuplés se partageaient alors le territoire situé entre le Rhin, )ês Alpes, léa Pyrénées et la mer. Les uns avaient des gouvernements afl^ tt)Cfat}ques et se donnaient le nom de peuples libres, le» atitre^ (ib^ssaleiit à des rois. Au-dessus de totis était l'Assemblée gé^ nërale des dépotés de toute la (îanle, le commune tôtiuê QalUm' c&ncitium, dont César parle eh plusieurs endroits. En otftre. de^ liens de clieittële et en quelque sorte de vasselage rattachaient tes peuples les plus faibles aux plus rtehes et aux plus puls^ sants. Les peuples libres avaient des magistrats élus ordmaifê^ ment pour un m ; les ms, là où il s'en trouvait encore où temps deCésar^ n'étaient guère que des magistrats à vie« La monarchie n'était pas héréditaire^ mais élective) et e\\e ne conférait au roi sur sed siqets qu'on pouvoir extrèniemient limité* L'atltorité royale tnouraîk dans léa nobtes et les ë,m du peuple ce frein aa« Itttabe doivt porte Platon, et sans lequel eile dégénère en ty^ rannie.
La lai^^ que partaient tes Gaulois n'était m le gréo^ ht l'ai*' lemandt mais une langue à part, voisine de la langue br£rtonhe^ et
* Hotm. Franca^GaUktf cap. i : « Gu^tantl mihi de Frxoeo-GafHae noscrae institutis, quantum ad usum reip. nostrae, et borum temporum opportuoitatem satis esse videbitur, conscribere, etc. »
* Franets<ïf HoComafinl. ICti ceîéberrvmi Praûco-Gaîlia, Pi^ncofrrftf, apud Georg. Fickwlrt, 1605. Le texte priroUif, sans tes a<)dSttoas, ^ traive dans la U'aduction fraoçaise insérée dans les Mémoires <l6 V estai 40 France sous Chartes IX, i. ii.
dont on trouve encore des vestiges dans la Bretagne bretonnante. Quant à la langue française, elle s'est formée du mélange de plusieurs autres dans des proportions inégales. Le latin, introduit par les Romains vainqueurs, longtemps la langue de la justice, aujourd'hui encore celle de la religion et de la science, entre pour moitié dans la composition du français; un sixième se rattache à l'ancienne langue gauloise ; un sixième à Tallemand que parlaient les Francs et les Germains; un sixième enfin, au grec que parlaient les anciens habitants de Marseille.
Après une lutte longue et glorieuse, les Gaulois finirent par succomber; à Texception de quelques peuples qui obtinrent les titres de libres et d'alliés, tous subirent le sort commun des peuples conquis par Rome ; il leur fallut ouvrir leurs villes aux garnisons romaines, payer de lourds tributs, et n'avoir d'autres juges que les gouverneurs romains, d'autres lois que les lois romaines, La Gaule ne subit ce joug qu'en frémissant, et prouva par ses fréquentes révoltes combien elle détestait ses oppresseurs. Enfin, désespérant de réussir par ses seuls efforts, elle appela les Germains à son secours.
Les Germains qui entreprirent la délivrance des Gaulois s'appelaient les Francs. Ils habitaient les côtes de la mer du Nord entrje le Rhin et l'Elbe. Hotman détruit en passant Fopinion de Tumèbe, qui faisait venir les Francs de la Scandinavie, et il rejette parmi les fables la tradition qui faisait remonter l'origine de la monarchie française à Francien, fils de* Priam. Franck est un mot allemand qui veut dire libre. Les Francs sont les tribus dunord de l'Allemagne, qui, un instant soumises par les Romains, secouèrent de bonne heure le joug étranger, a Acceptons cet augure, ajoute Hotman, ceux-là sont véritablement Francs, qui, après avoir renversé la tyrannie, ont su conserver leur liberté, même sous l'autorité royale ; car obéir à un roi n'est pas être esclave ; ceux-là seuls sont dignes du vil nom d'esclaves, qui se soumettent à la violence des tyrans, aux brigands et aux bourreaux, comme des troupeaux aux bouchers. Aussi les France
ont toujours eu des rois, même lorsqu'ils déclaraient prendre en main la cause de la liberté, et en établissant des rois, ils ne se donnaient ni des tyrans, ni des bourreaux, mais des chefs, des gardiens et des défenseurs. »
C'est sous Gallien, en 260 après J.^C, que nous voyons les Francs paraître pour la première fois dans l'histoire. Pendant deux siècles ils combattirent presque sans relâche et avec des fortunes diverses pour la délivrance des Gaules. Enfin, en 450, . Childéric, fils de Mérovée, fut élu roi par les Gaulois et par les Francs, élevé sur le pavois, porté autour du peuple assemblé aux acclamations de tous ; les Gaulois et les Francs se confondirent désormais pour ne plus former qu'un seul peuple, et les successeurs de Childéric prirent le nom de rois des Gallofrancs» reges Francogallorum.
Cette monarchie gallofranque, dont Childéric fut lefondateur, n'était pas héréditaire, mais élective. L'élection des rois par le peuple, c'est-à-<dire par les ordres ou, pour parler le langage du seizième siècle, par les Etats, a été en quelque sorte le droit commun de TEurope au moyen âge ; on la trouve chez les andens Germains, et, au temps d'Hotman, elle se rencontrait encore en Allemagne, en Pologne, en Suède, en Danemarck. D'ordinaire l'élection porte au trône le fils du roi défunt, mais il n'est pas sans exemple que des étrangers aient été préférés. Hotman relève, avec une admiration quelque peu naïve» la profonde sagesse de cette institution.
On ne voit pas dans l'histoire qu'il ait jamais existé de règles fixes pour les apanages des fils de roi, qui ne succédaient pas à la couronne. Souvent les Etats partagèrent le royaume, mais cette coutume fiit ensuite abandonnée, et on se contenta d^assigner aux puînés de la maison royale des revenus et des domaines suffisants pour l'entretien de leur Etat.
La question de savoir si dans les premiers temps de la monarchie la royauté était héréditaire ou élective, conduit naturellement Hotman à l'examen de la loi salique^ C'est au nom de cette
Mi que le Pntletûêni de Paris avdit repoiissé les prétentiotiâ d'Edouard, roi d'Angleterre, à là couronne de France. La déci- Aoû était bonne, mais mal motivée. Quoi qu'en aient dit le Parlement de Paris et, d'après lui, tous les historiens et tous les légistes français, la loi saliqne, dans son fameux titre deatodis, ne règle qtie la succession privée, et, par ierm mlica, il ne faut ptô entendre la dôuronne de France ; la véritable raison de décider en faveor de Philippe de Valois était Tusage oonuant de la tiatiotl française , qui avait toujours écarté les femmes du trône. Que si on vonlatt absolument s'appuyer sur des textes de droit, on pouvait dter les règles du droit féodal, d'après lesquelles les flefs se trafasmettent héréditairement de mâle en mâle, en ligne dlrefete d'afaM^, et à son défaut dans la ligne collatérale la plus prdehëi
L'usage de porter les cheveux longs était commun aux Gaulois et aux Pranes ; on se rappelle la QnUia ûornata des Histwiens latins, et les erinigêri Chayei de Lucain ; après que les deux peuples se furent confondus en un seul, ils abandonnèrent eette céutume ; mais les rois la gardèrent, et ce fut comme un synw bole de l'uiiion des deux races.
Lès anciens reconnaissaient la tyi*annie à trois signes. Celui-tà était un tyran qui régnait contre le vœu de ses sujets, (fxi s'entourait de satellites étrangers, et qui dans son administration ne cherchait pas à faire le bonheur de son peuple, rm\i à sâtisfkire soh intérêt personnel. L'histoire ne nous montre rien de trf ett France ; le roi ne pouvait régner malgré son peuple, puisque lé pleuple pouvait déposer le roi ; le roi n'avait pas de sateffltes étrangers, il n'avait môme pas de gardes; enfin, il ne pouvait pas vouloir autre chose qUe le bien de son peuple ; car toutes les mesurés d'intérêt général ne pouvaient être pi'îses que du consentement de la nation représentée par les trois ordres, à savoir les nobles, les juges et les marchands, les artisans et les labou*reurs. Cette définition des trois ordres, qui ne laisse aucuhe plaee à l'église n'est pas, comme on le pourrait croire au preitiîer abord, [une machihe de guerre dti parti protestant ; Bot*^
ifkân Tft empruntée à Claude de Se^el , et il suffit de life le discours de Tôt^tedr du tieirs aux Etats d'Orléans, pour voir qUé l'bpinîon générale tendait alors à enlever tout pouvoir politique au clergé.
En théorie, eetté forme de gouvernement est la meilleure ; elle réalise Tidéal des anciens philosophes qui se sont efforcés de construire un gouvernement également mélangé de monarchie, d'aristocratie et de démocratie -^ en fait> elle a été le droit commun de TEurope au moyen âge ; on la retrouve en Allemagne, m Angle lerre, en Espagne ; elle a même existé chez les Gaulois et chez les Germains, et même dans la Gaule romaine, dont Honorios oonvoqua les Etats généraux à Arles. En un mot^ elle ettistè partout, excepté chez les Turcs oti il n'y a qu'un maître et des esclaves* Sans elle, pas de liberté possible; ceux qui cfaerchentft la détruire violent le droit des gens et doivent être niia au ban de la société.
La compétence des trois ordres assemblés s*étendait à toutes les affaires dEtat. C'est ainsi qu'ils faisaient et défeisAient les roiSk donnaient la régence, votaient les lois, nommaient aux gbndés charges , s'interposaient comme arbitres dans les qu0« fêlles des grands ei connaissaient des accusations criminelles hitentées contre les princes. Le roi promulguait les déeisiond douveraines de l'assemblée par cette formule : qum taU eH nuâtrum plaùitu^ ; ce qui veut dire : car aUm ta voulu notre Par^ kmentj et non : car tel est notre bon plaisir.
Après avoir ainsi expliqué les principes de la constitution française, il restait à montrer comment ces principes s'étaieni maintenus sous les rois ide la seconde et de la troisième race, et comment les Carlovingiens et les Capétiens étaient eux-mêmes Arrivés à la couronne. Les Carlovingiens étaient issus des mai^ res du palais d'Ostrasie. Le maire du palais était, après le roi, le premier personnage du royaume ; il M nommé roi par Ai nation, le jour oA elle déposa le dernier roi ikinéant. Lëê papes^ ÉÊm un intérêt facile à comprendre, ont pPétendU que te chant
gemenl de dynastie était leur ouvrage , mais il n'en est rien. La nation, régulièrement assemblée, a seule en France le droit de déposer le roi, et il n*y a pas d'exemple que le pape ait jamais exercé un semblable pouvoir.
La charge de maire du palais disparut sous les rois de la seconde race ; elle fut remplacée par celles de connétable et de maréchal. Quant à la pairie, c'est une erreur de croire qu'elle ait été instituée par Chariemagne. Elle a été créée à une épo* que incertaine , probablement par Hugues Capet ; c'a été une concession faite aux grands, qui se voyaient avec peine soumis à la juridiction criminelle des Etats.
Du reste, les Etats restèrent, sous la seconde race, ce qu'itfii avaient été sous la première. « Le pouvoir suprême, dit Hotman, n'était pas attribué à tel ou tel homme, à Pépin, à Charles ou à Louis, mais à I9 majesté royale, dont le véritable et unique siège était l'Assemblée générale de la nation. x> Cette assemblée générale est donc quelque chose d'analogue au Parlement anglais. Le roi en est partie intégrante
Hugues Gapet|arriva au trône comme y était arrivé Pépin, par le vœu de la nation. Mais pour se ménager l'appui des grands dont il avait besoin, il fut obligé de leur conférer les privilèges de la pairie et la possession héréditaire des charges publiques dont ils se trouvaient détenteurs* On voit que le seisdème siècle ne se faisait pas une idée bien juste des causes du démembrement féodal.
Ces concessions faites aux grands diminuaient d'autant la prérogative des Etats ; néanmoins, l'Assemblée nationale conserva» sous la troisième race, l'exercice exclusif de la souveraineté* Les rois réunirent peu à peu à la couronne tout le territoire de la France ; mais avant de se soumettre, chaque province eut soin de stipuler le maintien de ses privilèges et de ses droits. Au premier rang de ces privilèges était celui de ne payer aucune imposition qui n*eût été consentie par les Etats. Les tenues d'Etats les plus importantes par les questions qui y furent agitées sontceUés
de 1328, de 1356, de 1375, de 1392, de 1426, de 1468 et de 1484. ce Ainsi, dit Hotaian, sous la trœsième coaune sous la seconde race, la constitution françuse reposa toujours sur le fameux pTincipe salm populi iuprema kx esto; et depuis la création du monde, je ne sache pas d'empire si tyrannique, hormis celui des Turcs, où les citoyens aient été regardés comme des bétes brutes et non comme des hommes. » Et il se raille, en passant, des prétendus jurisconsultes qui, appliquant à tort et à travers les textes du droit romain à la constitution française, soutiennent qu'en vertu de la loi Begia dont il est parlé au Digeste, le peuple a remis toute sa puissance entre les mains du chef de l'Etat, désormais investi d'une autorité absolue.
Parmi les précédents qui établissent de la manière la plus incontestable la compétence souveraine des Etats, Hotman en relève deux. En 1302, c'est sur les Etats que le roi Philippe le Bel s'appuya pour résister aux prétentions du pape Boniface VIII. En 1467 la ligue du Bien public n'eut pas d'autre but que la convocation des trois ordres. Ainsi le droit de la souveraineté nationale fut énergiquement maintenu contre le pape et (*.ontre le roi. A ce sujet, Hotman se répand en de violentes invectives contre \a,papimanie de son temps. Ailleurs, voici en quels termes il établit le droit d'insurrection à propos de la ligue du Bien public : « On voit par là, dit-il, combien est vrai ce mot de Marc Antoine : toutes séditions sont fâcheuses; cependant, il y en a de justes, je dirai presque de nécessaires. Mais, si jamais elles sont justes et nécessaires, n'est-ce pas quand le peuple, opprimé par un tyran cruel, cherche un secours dans une Assemblée nationale confoiv mément à la constitution? Eh quoi I la condition des citoyens serait-elle donc pire que celle des esclaves qui, d'après le droit rcHnain, pouvaient chercher auprès du préfet de la ville un re» cours contre la cruauté de leurs maîtres ? d
Dans les deux derniers chapitres de son ouvrage, Hotman traite deux points fort importants de notre ancien droit public français, la régence et les Parlements.
La régtnoi, dans lé cas de minorité . du iti^ at>parlléDt-etle eux femmm ? Non, répond Hotman; o'eat à TAssembléd nationale que le droit de déférer la r^enoe appartient exclusivement, puisque c'est elle qui défère la royauté* L'Assemblée peut^llè, du moins, déférer la régence à une femme? Non, répond encore Hqtman, car s'il est incontestable que les femmes ne peuvent être appelées à la royauté, par la même raison elles doivent ôire exclues de la régence. Il n'est pas sans exemple, il est vrai, que la régence ait été confiée à des femmes, mais les grands et la nation ont toujours protesté par les armes. Pepuis Frédégonde et Brunehaut jusqu'à Isabeau de Bavière, les reines régentes oit fait le malheur du pays. Hotman n'épargne pas mârae Blanche de Castille, qui souleva contre elle une insurrection formidable et força ses ennemis à demander du secours wx Anglais.
Hotman ne déteste pas moins les Parlements que les légenlce. D prétend que les rois Capétiens, afin de se soustraire à la sûtiveraineté nationale, imaginèrent de conférer à leur Cour de justice des attributions politiques tràs-4tendues, dont les trois plus importantes sont l'enregistrement des lois et des édita, rinstallation des fonctionnaires publics et le droit de juger en dernier ressort* Le Conseil, composé d'hommes nommés par le roi et dévoués à ses v(4onté8, usurpa les droits de l'Assemblée nationale, qui cessa d'être régulièrement ccmvoquée. En même temps, et comme pour détourner leurs sujets de toute préoccupation politique, les rois cherchèrent, par tous les moyens en leur pouvoir, à multiplier la chicane et les procès, de même que les Pharaons occupaient les Egyptiens à construire des pyramides. <x II n'y avait d'abord qu'un Parlement, aujourd'hui il y en a huit, sans compter les sièges préaidiaux ; et dans toutes les villes de Parlement le tiers de la population vit de la chicane et des procès. » Mais, ce qui soulève le plus Tindignalion d'Hotman, ç« qu'il regarde ccnnme la honte de la France» c'est la vénalité 4es charges, a Un boucher, dit-ili achète an bœuf sur piedi )s dépèce et en vend les mor^^ux au niavché ; de iQ^me. 1# JHIB
achète «a charge en bloc^ et vend la justice en détail *. » Et poui^ tant, tout juge, h son entrée en charge, jure solennellement qu'il n'a rien donné ni promis pour obtenir cette charge, ni directe^» ^ent ni par personnes inte^osées.
Dans cet ouvrage, dont on vient de tire l'analyse fidèto, Fran^ çois Hotman avait reproduit les prétentions élevées en diverses circonstances par le parti protestant. Il est facile de s'en con«^ vaincre si Fon compare le Franco-Gallia aux deux autres écrits publiés par Hotman à la même époque, le Jlécit des nmsacreê de France, et la Vie de t amiral de Coligny^ Un mot d'abord sut ces deux livres.
te premier *, publié sous le pseudonyme iîErrmtm Fora^ mundus, est un récit de la Saint-Barthélémy, précédé d'un préois des troubles de France depuis la mort d'Henri H, et suivi d'uii grand nombre de pièces justificatives qui ont toutes été repro» duites dans les Mémoires de f'JS^at de France sous Charlei /X L'ouvrage, lui-môn^e, a été traduit en beaucoup d'endroits pa» le compilateur de ces Mémoires, a II serait sans doute à déairevi dit Hotman, dès la première p^e, que l'on pût mettre en oobU les massacres de ces derniers temps* » Mais» puisque de vils flat» teurs, dea bourreaux et des tyrans ont osé calomnier les victimes^ c'est qn devoir pour ceux qui ont vu ces horreurs d'en rendis témoignage à la postérité» La Vie de CoHgny ^ parut deux anâ
* Celait un des thèmes favoris des protestants et de tous ceux qui voui^ Iftieat des réformes. Voy. dans Régnier de La Planche, p. 670, le discours de Grimiiudat, député du tiers État aux électeur» assemblés à Angers: «Leur ministère, juridiction ou distribution de justice, nVst autre chose qu'une boutique où se détaillent par le menu leurs ofGccs, qu'ils ont achetés aa gros. »
' De furorihus GalUciSy horrenda et indigna AmiraUH CastilUonei, noUlium atque illustrium virorum cœde, sceleraia ac inaudita piorum strage pofsim édita per complures Galliœ civit-ates sine tUlo discrimine generis^ seccus^ CBtatif et eonditionis hominum vera et simplex narratio^ Ernbsto Varavundq Fribid auttore, avec cette épigraphe : Vis consUi expers mole mit «t^. Edimburgi, anno sahttis humanœ 1573 (Biblioth. Mazar., n» 32,847).
' Gaspar, CoHnU CasttUionii magni quondam Françiœ ÀmiralU^ vUck^ ^WM dèfnum o6 dêfeetwn eocemplariwn in gratiam et umn christiamrum t^rinciV
après, en 1575, sans nom d'auteur. Les magistrats de Genève, par prudence, n^avaient pas voulu qu'elle fût imprimée dans leur viDe*.
Ces livres ont été attribués quelquefois à Jean de Serres, à Théodore de Bèze et à Jean de Villiers , fils aîné de François Hotman. On ne saurait douter aujourd'hui qu'ils ne soient réellement d'Hotman. Ce dernier parle de la Vie de F Amiral comme d'un livre écrit par lui", et les deux ouvrages sont incontesta- Mement de la même main. Ainsi, la Vie de t Amiral renvoie à chaque instant au Réeit des massacres ; on y trouve le même style, les mêmes idées et, çà et là, certaines expressions qui trahissent
le jurisconsulte. Voyez, par exemple, les réflexions que l'auteur ûnHécit des massacres met dans la bouche de quelques hommes
paisibles et savants : les uns comparaient la Saint - Barthélémy au massacre des Romains en Asie par ordre de Mithridate , ou aux Vêpres Siciliennes' : « Les autres mettoyent en avant une loy des Douze-Tables : Si le patron ou défenseur fait quelque choseaudonmiage de celuy qui s'est mis sous sa protection, il est loisible de luy courir sus comme à un meschant et exécrable. Ils disputoyent aussi que le seigneur doit une mesme fidélité à son vassal que le vassal à son seigneur, et que les causes et felonnies. pour lesquelles le vassal pert son fief, pour les mesmes causes le seigneur pert son droit de vasselage. La main dextre estoit appelée par les anciens le gage de la foy des roys : si le roy faisoit au contraire, il n'y avoit plus de communion de droict avec luy : et ne devoit estre estimé roy ny de ses sujets ni des estran-
fwm, poUtkorum, auHcorurHy miUtum récusa, ad eœemplar anni 1579. Ultrajecti, 1644.
1 Lettre d'Hotman à Dutilloy, 9 mars 1575 : « Quod vicinum meum (Bstienne?) ais sutim nomen in altero illo titulo novo celasse, confirmo libi hoc illum propter hune magistratum nostrum fecisse, qui ne vitam quidem AmiraUii edi passus est^ sapîentia miranda et nova, et multlis non pro* bâta. Itaque libellus ille hic editus non est. »
* Voy. la lettre d'Holman à Dutilloy, 24 sept. 1575.
* Defuroribus GàUicis, p. 69. Tout ce passage est traduit dans les Mér moires de Vestat de France sùus Charles /X, t. i, p. S34.
— es —
gérs... Les roys ont voirement puissance de vie et de mort sur leurs sujets, mais avec cognoissance de cause et informations vallables, et non autrement, » De violentes sorties contre la vénalité des charges et la corruption de la cour semblent des réminiscences de rAn^tYrt^ontan et de la Gauk franque; «Bref, conclut Hotman, tout Tunivers semble se plaindre d'une si longue patience et douceur de Dieu, et n'est pas possible que la France puisse plus soustenir ces monstres-là. »
Hotman déclare tenir les détails qu'il donne sur la Saint-Bartbélemy d'un témoin oculaire écbappé par miracle aux mains des assassins. C'est probablement le ministre Merlin, qui avait assisté à la maladie et aux derniers moments de l'amiral. Hotman avait du reste personnellement connu Coligny , comme tous les che£s de marque du parti protestant. C'est d'après son récit que les scènes dont Merlin avait été le témoin ont été reproduites par les historiens du temps.
Mais Hotman n'a pas seulement voulu écrire une histoire. Il a prétendu faire la justification du parti protestant. Et c'est à ce titre qu'il est curieux et utile de comparer le Récit des Massaères et la Vie de Coligny à la Gaule franque. Voyez, par exemple, comme il parle de la régence de Catherine de Médicis : « Bien que d'après les lois de la nation française les femmes soient exclues de la succession au trône et de l'administration du royaume , cependant Antoine , roi de Navarre, à qui la régence appartenait , laissa , par sa faiblesse , la reine-mère partager le pouvoir avec lui *. » Et ailleurs : a II se rencontra un grand nombre de gens amis de leur pays qui s'élevèrent avec force contre cette illégalité *. Ils prouvaient , l'histoire en main , que jamais les reines-mères, surtout les étrangères, n'avaient pris la régence sans que l'Etat en souffrît , et que ç'avmt été pour la France une cause constante de ruine et de guerres civiles. x> Les protestants ne pouvaient pardonner au roi de Navarre, qui leur
* Voy. De furoribus GaUiciSf p. 6.
« Vitu AmiraUii, p. 69.
avait fait perdre Toceasion d'arriver sans coup férir au |K)uvoir* Ce système d'exclusion contre les reines^in^s n'était sans doute qu'une opinion de drôonstance ; on le retrouve cependant même à d'autres époques chez tous les écrivains i^roteetants ; d' Aubigné iinvoqua en iOlO contre la régence da Marie de Médicis^
Ce que les protestants avaient réclamé avec le plus d'iiisian<ces, ce qu'Hotman a surtout en vue dans la Gauk franque^ e*aat la convocation des Etats généraux. « Quelques-uns pensèrent, dit l'auteur de la Fté cfe CoUgny^^ que le meilleur moyen de r^ médier au mal était de convoquer l'assemblée des Etats. Mariir lac, archevêque de Vienne, et le chancdier de France, Michel de L'Hospital prouvèrent que cette assemblée était une des aorciennes institutions de tout temps pratiquées en France* Les mensonges des courtisans avaient seuls pu la &îre mettre en OHbli pendant quatre-vingt-^sept ans. »
Je citerai enfin un passage où Hotman déduit les motife de la prise d'armes du prince de Condé en të&i, « Condé alléguait la défense de l'édit de janvier, édit nécessaire au salut de l'Etat et dont l'abrogation devait amener très- certainement la ruine de la nation française et la destruction de la noblesse* En effet, le nombre était incroyable de ceux qui embrassaient tous les jours la nouvelle religion ; et ceux d'entre eux qui se distinguaient le phis par leur naissance, leur crédit, leur rang et leurs richesses, ne pouvaient supporter les supplices et les traitements cruels que Ton avait coutume d'infliger à ceux de la religion. En même temps ils voyaient avec peine Guise, un nouveau venu, un étranger, à peine arrivé en France du fond de la Lorraine, montrer tant d'cargueil et s'arroger le gouvernement et le pouvoir K » Ce passage montre ce que je crois avoir déjà prouvé, que les
1 Ménmm4» 4a ^ 4e TUod, Affrippa d'AiàHgnéf écrits par lui-nêipe. Amsterdam, i?3i, p. 165.
» VUa Coitmï, p. 67.
» DefuroribiM Gallicis, p. 7.
gtierines 4# religion ont été bien nommée^. Les bugu^pot^ or^t, il e^t vmî, Mt de l'opposition à certainas personnes, ils pnt demandé certaines réfoi^inçs, mais lour politique a été snrtout une politique de circonstance ; ce n'ast pas elle qui leur a mis 1^ armes à la main»
Précisément paii^c qu'elle prétait beaucoup au commentaire kl Gaule franque, écrite d'ailleurs ftvec une érudition peu com«mune et dans un latin très^pur, eut un succès prodigieux,. « Qb livre resv^illa merveilleusement les François, dit le compilateur ^ Mémoires dk Ciiarle$ IX \ et de divers endroits le docteur UoUmma liit remercié du bien qu'il avait fait, ayant esclairci par bons et suffisant tesmoignages ce qui estoit demeuré comme enseveli par la malice de certains garnemens abusans de la facilité des roy$ et s$ servans de leur authorité pour asservir l#s François d'une £açon misérable. Aussi les flateurs courtisans et ceu3^ qui depuis quelques années brouillent l'Estat, comme on le void, se sentant piquer jusques au cœur en ce discours et ne pouvant porter une ^i libre et saincte vérité, fremissoyent et c^rcboyent tous moyens d'y pourvoir. » Trois éditions furent enlevées en un an, ainsi qu'una traduction française par Simon Ooulard. Les prohibitions même dont ce livre était l'objet ne servaient qu'à le répandre davantage. Un jour, à Cbambéry, le duc de Savoie tit publier à son de trompe défense et prohibition expresse de vendre, détenir, lire ou ga,rder entre ses mains la Gwle franqu^ où tout autre libelle politique semblable. A cette nouvelle tous les imprimeurs d^ G^^ve accoururent chez Hoto^tn pour lui demander la permission de publier une édition nouvelle *.
^ Mémoires de l' Estât de France sous Charles IX. t. ii, p. 349. MeictiJielhoavg, 157a.
* Voy. la letire d'Hotman à An TtUoy (7 janvier 1575) : a Hearicti» Stefiliaftiis oogitai de aliera editloa»; iliusirium quesiionum; aller da Fraaco- ÔaUMB... Nudiiis ûelarns à ChatMry buecinalores in foro dams Saba«i^ise et senatus interdixerunt ne quis eum libeilum et Bovum aUeram de ma^is- «9lil)fta et mwiÊÊÊè vondeM aiut danltmbMe, légère^ coaireoiare aikieret.
Contre un pareil écrit la proscription était impuissante; on essaya de répondre. Un certain Antoine Matharel, soi-disant procureur de la reine-mère, et un avocat, au Parlement de Paris, nommé Pierre Turreau, se chargèrent de cette tâche'. Rien de plus lourd et de plus plat que ces deux réponses. Tous deux paraissent croire qu'en écrivant la Gaule franque Hotman a voulu faire une satire du pouvoir héréditaire et plaider la cause de la monarchie élective. Aussi tous deux, et le dernier surtout, s'efforcent de démontrer, à grand renfort de citations et d'exemples, que l'hérédité du pouvoir est nécessaire ; ils traitent de monstrueuse la théorie de la royauté élective et de la souveraineté du peuple. Ils s'attachent surtout à soutenir les droits des reinesmères à la régence, et, à voir leur insistance sur ce point qui intéressait vivement Catherine de Hédicis, il est permis de croire que ces réponses avaient été commandées par la cour.
Nous ne suivrons ni Turreau, ni Matharel dans leur fastidieuse critique des propositions émises par Hotman. Si ce dernier, avec une érudition réelle, a souvent donné une fausse couleur aux faits qu'il cite à l'appui de son système, que dilre de gens qui avec beaucoup moins de talent et de science, et tout autant d'esprit de parti, embrassent sur tous les points et soutiennent à outrance la thèse diamétralement contraire à celle de leur adversaire? Ainsi Hotman avait dit, et avec raison, que les Francs venaient de la Germanie : Matharel le taxe d'ignorance et n'hésite pas à affirmer que les Francs descendent des Gaulois. Mêmes énormités à propos de la loi salique.
Hotman ne méritait assurément pas tant d'injures *. Toute la
Hoc nuncio accepto typographi certatim accurrunt ut alteram editionem adoriantur. »
* Yoy. Ad F. Hotomani Franco-GcMiam AfUonii MathareUi regkuB ma^ ris a r^fus procurandis primarii rêsponsio. LuUUm, 1575, avec une ëpitre dédicatoire au roi Henri III.— Pétri TwrélU Campant et •» supremo Gatiiarum senaiu advocoH contra Othomani Franco^GàUkm liibetiius; ParisHs^ 1576 (Bibl. Mazar., n. 32799).
• Scaliger jugeait Touvrage d'Hotman pins iaforairteinent. Voy. SeaU'
partie politique de son livre peut se réduire à cette seule proposition : les Etats généraux sont au-dessus du roi» de même que dans FEglise catholique les conciles ûecuméniques sont au-dessus du pape. Sans doute cette proposition contient en germe la souveraineté du peuple, et le droit pour les représentants de la nation de déposer les rois, de transférer la couronne d'une maison à une autre, de prendre en un mot toutes les mesures de salut public. Mais en politique les principes se modifient dans Tapplication, et on ne doit jamais les pousser inflexiblement à leurs dernières conséquences. Défendre le droit des Etats généraux n'était donc nullement attaquer la monarchie héréditaire ^ Hotman prouve bien que l'hérédité du pouvoir s'est établie en France par Fusage et non en vertu d'une loi, mais il la respecte, et il la défendra plus tard.
Qu'y a-t-il donc de séditieux dans la thèse d'Hotman aii^ posée ? * On pouvait contester les faits allégués par Fauteur, ou
gwrtMa^ Cologne, 1695, p. 199 : « Hotomanni Franco-Gallia est bonne ; j'y ai aidé. • J'opposerais volontiers cette phrase à ce que Scaliger dit plus loin de Tauteur : « Hoiomannum sola dictio latioa commendat ac eloquentia cetera patit;r« homme, » Voy. encore p. S37.
* Il faut avouer cependant que les protestants eu)L-mêmes se méprenaient sur l'intention du livre. Voy. d'Aubigné, Histoire universelle, Amsterd., 1626, p. «TO.
* Voy. dans Bayle, art. Hotman, les divers jugements sur la GanOe fran^ que, et la réponse de Jean de Villiers, ûls atné de François Hotman, dans le libelle macaronique intitulé Ântichoppinus imo poiius epistola congratulaioria M. Nicodemi Turlupini de Twrlupinis ad M. Renatwn Choppinum de Choppinis, CarnuU, 1592, p. 63, 64 : « Tu veUes nobis persuadere, dit Jean de Villiers eu s'adressant à Choppin, quod regnum Francise est electivum, sicut etiam frater tuus in diabolo dilectissimus D. de Aureliano (Dorleans) videtur innuere in suo Anglocatholico, cui oportet ut ego dicam unum verbum per transennam quia et ipse et D. de Sancta iide fuerunt tam impudentes quod ipsi voluerunt appellare ad cautionem... unum juristam de* functumqui scripsit Franco-Galliam, quasi ille jurista Indicto libro asse-
ruisset regnum Galliae esse electivum, non baereditarîum idcircovolui
égomet in propria persona videre passum illum in Franco-Gallia ubi ego discooperui prselibatam falsilatem vesiram: et insuper reperi quod unus cerius stultus de Alvernia qui vocabatur italice Matbarellus, et item alter excucultatus jesuita nomfne Massonus, eamdem quoque calumniam de illo
plUWt, ftul pï'écédents pôr lui invoqtiéâ on pouvait oppOfeef un égttl nombre de précédents contraires. C'est Tînconvénient des cottétitlttions non écrites; le droit y réste Incertain, et l'hiâtofre fburnit deâ armes à tous les partis. Mais si au seizième siècle le$ Etats génémuX avaient été périodiquement convoqués, leurs attributions mieux définies, leurs délibérations plus indépendantes, et si les rois avaient sérieusement voulu leur demandei* un appui, est-ce que la royauté eût été compromise ? Est-ce que les députés des Etats à Orléans et à Blois, Coquille, Pasquier. Montaigne, Bodin, ne joignaient pas au désir dé la liberté sagé et réglée, un sincère attachement pour le pouvoir royal ? Et pour se guider dans la voie constitutionnelle, la France n'avait* elle pas déjà Texcmple de T Angleterre t
C'est sur ce terrain que la discussion aurait dû s'engager. Loin de Faccepter, les adversaires d'Hotman l'évitèrent. Aussi Hottnan héàita d'abord à répliquer. Il avait peine à comprendre que son livre eût fait tant de mécontents ; « c'est de Thistoire, Ce sont des feits, écrivait-îl à son amî Dutilloy «. Toute là discussion roule sur des faits. Mes adversaires les nient ; mais quelle impudence de nier, quand je n'ai rien avancé qu'avec les témoignages et les preuves ! Osent-ils prétendre que j'ai mal cité, forcé ou inventé des textes ? qu'ils le prouvent ! » Il se décida pouttani à répottdt«, non à Turreau qu'il ne paftiît pas avoir connu, mais à Mâtharel, et à Papyré Massôn qui l'avait grossièrement attaqué dans une préface de six pages» mise en tête du livre de Mutharel. « J'ai répondu à ceis genft^à comme ih le mé^
auclore scripserant. Ilaque quia ego bene ûinavi bonum illum francogallistam dum viveret, et ad hue volo memoriam ipsius honorare, qui fuit udus màgnus jurista in suo tempore et patrisB suae amantissimus, ego volui vobis quinque uno ictu dare mentitani. »
1 Lettre d'Hoiman à Dulilloy (2 mars 1575] : «Liber est historicus, historia facti est. Tota igitiir facti controvcrsia est. Hi factum negant. Quaeoam impudentia est quum vix tria proferautur sine testimoniis ac documenUs apertissimis? Si maie a me proferri aliquid, aut tingi, aut adulterioui» pro vero produci querantur, publico scripte id proférant. Ego capitis mei perîculo dispulationemsubibo.»
ritent, écrit Hotman à Dutilloy, le âO juillet 1575. Ce fioùt des chiens que la Sémiramis a payés pour aboyer. Il ne faut pas perdre son temps à les réprimander, mais les diasser à coups de bâton. »
Cette réponse, en latin macaronique, parut sous le nom de Matago de MatagonibuSj bachelier en décret *. Violemment atta* que dans cette mordante satire, Masson répliqua par une courte épttre où il se répand en invectives contre la personne d'Hot* man *. Ce dernier se défendit par une nouvelle satire encore plus âpre que la première, et toujours sous le nom du môme bachelier en décret*.
Pour comprendre aujourd'hui cette polémique passionnée, souvent brutale, et ne reculant pas devant llnjure', mômeîa|*is grossière, il faut se reporter aux habitudes littéraires du seizième siècle. La critique n'avait pas encore ces formes calmes et polies qu'elle affecta plus tard, et les savants se combattaient entre eux avec une jalousie qu'envenimaient encore les discordes civiles et les querelles religieuses. Hatharel traite Hotnmn dMgnorant, de séditieux, de conspirateur; Cujas avait dit, en parlant de la Gaule franque, qu'il fallait donner les verges à l'auteur. Masson va plus loin ; il appelle Hotman enrleux, assassin, parricide, et termine par cette véhémente apostrophe : « Puisse le bourreau te saisir toi et les tiens, et te précipiter la i^ie la première au fond du lac Léman * ! »
* Matagonis de Matagonibus^ decretorum baccalaurei, monitoriale adversus Ikâogaamtn mot Antifrwnco*§ûmam Anttmn Muiharel^ ÀkvBmûsm,,m5y avec cette épigraphe: Ae^ponde stulto secundumsuam9tmltëiam,Prmferb,%ê,
* PapirH Massoni responsio eut mcOedicta Hotomani ôognommio Matago^ ii««, PmrisiU^ 1575, in-*4« (Bibltoita. nat., k, 13U).
* SirigUi9 Ft^firH Manom^ «tue remediale chtuitatévum contra raMoMm trmesifn PapirH Massoni JenUtœ êaDCwsuUaU : per Matagonidem de Matagoaiiu», haccalaurewn formatum m jure cananico et in mêdidna si vokdssttf i57S.
* Pap. Massoni Responsio^ p. 10: « Eqaidein in annilibiis meis locum Ubi servabo iater invi<ios, Balduino enun et Cujacio pluriikiaHi iaviâisti ; iater sic»rio0, quia gentes régis imperio subditas ad arma, ad Ucontiaiftyad acoltis vocas ; inier parricidas, quia barbares, acuis ad •xhium et vastilaten-patm.»
Hoiman se défendit sur le même ton, mais avec plus de verve et d'esprit ; il prodigue à ses adversaires les épithètes les plus bizarres ; en somme il traite Hatharel d'imbécile, Hasson de fou fîirieux; il reproche à Cujasde s'être rencatholiqué*; Baudouin dont Masson avait invoqué l'autorité, dont lui-même avait été autrefois le collègue et Tami, n'est plus désormais pour lui qu'un ignorant et un traître ; a Tout le monde sait, continue-t-il en parodiant avec esprit le style des Bartholistes ', que Cujas n'a jamais fait cas de Baudouin plus que de ses vieilles bottes, et que ledit Baudouin n'a jamais goûté le droit que du bout des lèvres, comme dit Everardus. Aussi devait-on l'appeler Juris dolor, et non Juris doctor^ comme dit Cynus sur la \o\ Minus imtructus, aU Code De acquirenda possessions On l'a même souvent appelé le docteur de la nécessité, c'est-à-dire le docteur sans lois, car nécessité n'a pas de loi, comme il est noté sur la loi I, au Code De operis libertorum. » En un mot, Baudouin est un âne, un triple apostat, et ses écrits font mal au cœur à tous ceux qui savent un peu le droit. »
Rien de plus injuste assurément que ces attaques contre deux des plus grands jurisconsultes du temps. Tous deux, il est vrai, avaient trompé l'attente des protestants. Baudouin, à qui Bèze reprochait déjà, vingt ans auparavant, d'avoir changé six fois de religion, passait pour avoir servi d'instrument à l'abjuration du roi de Navarre ; les huguenots, qui avaient vu par là toutes leurs espérances renversées, ne pouvaient pardonner un pareil
» P. 13 : « Tortori permiuimus ac liberum esse volumus te ac tuos praecipftes dare in lacum Lemanum. »
' MaiagoniSy p. 1. En même temps Hotman effaçait de ses ouvrages le nom de Cujas. M. Gb. Giraud a bien voulu me communiquer un exemplaire de Touvrage intitulé : De legibus XII Tabularum tripartita commentatio^ ËAêgdum^ 1564, chargé de notes marginales et de corrections de la main de Tauteur. A la page lii, il remplace ces mots Jacoibus Cujacius vir doctiS" «imtu, par ceux-ci: Vir quidam doctissimtis,
' StrigiUs PapirU Massoni, p. 15 : « Quum tamen omnes sciunt quod pnedictas Gujacius non fecerit unquam numeram de Balduino plus quam de sais Teteribas ocreis, etc. »
crime. Quant à Cujàs, son tort était d'avoir pris la défense de l'évéque de Valence contre Doneau ; nous avons raconté ailleurs comment Hotman et Baudouin s'étaient brouillés à Strasbourg, et les détails, de leur querelle jusqu'au départ de Baudouin pour Heidelberg; mais, malgré les invectives d'Hotman, la gloire de Baudouin ■ et de Cujas n'a pas besoin d'être défendue aujourd'hui. Hotman lui-même, dont il ne faudrait pas prendre au sérieux quelques bouffonneries en latin macaronique, professa toujours une grande estime pour Cujas. 11 voulut qu'un de ses fils*, Daniel^ étudiât sous lui, et il recommandait à son fils aîné, Jean, de n'emporter en voyage que deux livres, les Psaumes de David et les Paratitles de Cujas.
Ce qui vaut mieux que ces injures, c'est le sentiment profond de dignité personnelle et de patriotisme qui règne dans toute la défense d'Hotman. Matharel disait qu'il fallait étouffer les aboiements d'un exilé : « Par quel jugement, quand et par qui, s'écrie Hotman "", l'auteur de la Gaule franque a-t-il été exilée relégué, déporté? N'est-ce pas une gloire pour lui de fuir une patrie où trente mille bons Français ont été assassinés en deux jours par des Français italianisés ? N'est-il pas honteux pour sa patrie d'avoir perdu un pareil citoyen, un jurisconsulte renommé, aux leçons duquel on voit accourir chaque jour la jeunesse la plus illustre? » Et comme on lui reprochait de vouloir germaniser la France, Hotman répond : J'aimerais mieux la voir allemande qu'italienne '. a Gabelles, douanes, . tributs, tailles, impôts, tout est entre les mains des fermiers ita-
i Voy. répitaphe de Baudouin par son élève, Papire Masson, Elog,^ part. II.
CVIACI
BALDVINYS HIG JACET
HOC TJBCVH REFUTA ET TALE
VORTTIS VOBIS IVRISPRVDENTIAM
•GRAVIS CORRIPIBT 90P0R.
Cf. Scsevol. Sammarth. Elog, ii, 84.
' Matagqms, p. 7.
* UaUigonis^ p. iS.
fiens. Lyon est plein de ces gens^ià ; Paris en regorge. Cet! dans les mains des Italiens que se trouvent les fermes, les baux et les rentes des évéchés et abbayes ; ils sucent le sang et la moelle du pauvre peuple français. Qui a inventé, conduit et exécuté les massacres et lés boucheries? les Français-Italiens ^ Qui a inventé ces tailles et impositions dont le pauvre peuple est toutécorché? les Français-Italiens. Qui a conseillé la guerre et amené Tinfamie, que nous autres catholiques avons subiedansie Dauphiné ? les Français-Italiens. Qui sont ceux qui, encore au«jourd'hui, empêchent la paix en France, parleurs mensonges et leurs inventions sophistiques? les Français-Italiens. Eh bieni soit! appelons notre pays la Gaule italienne, puisque Matharel et consorts préfèrent ce nom à celui de la Gaule franque*! »
Ainsi, loin de céder sur aucun point, Hotman maintenait avec force toutes les propositions qu'il avait avancées. Profitant des observations de ses amis et des nouvelles recherches auxquelles il se livrait avec ardeur, il étaya ses assertions sur des preuves plus nombreuses, et en tira des conclusions plus précises. La Gante franque s'accrut de six nouveaux chapitres sur la souveraineté des Etats généraux, sur la nature du domaine royal, sur la différence fondamentale entre la royauté et la personne du
' Et ce qu*il y a de pis, dii aillôurs lioiman, c'est qu'ils rejettent tout te mal sur les huguenots. Voy. Strigilis Pap, Mass., p. li: « Ista est consuetudo Italogallorum omnium... Voluiit clamare contra hugonotos et nolunt sibi responderi ; volunt occîdere et rapinari et massacrare, et taniftfi noMiot tangi, acnelibros quidemdesuiscruentis lanieniset caroificinis componi. Sed si quid de ipsorum fnroribus imprimatur, clamant esse libres sediliosos, ululant esse tympana et tubas et incentiva bellorum civilium. »
' Je cite ici le passa go qui précède, et qu'on ne peut guère traduire: « Multi respondent libi quod esset mnlto utilius loti regno GalKae flétl Germanogallos quam Italogallos, ut nuncsunt quamplurimi, unde videmus pulchros fructus prodilionis, perfidix, poltronismi, albeismi, magie, nigromantiae, et per consequentîam sodomise. pauperes majores nosiri avi proavique nobilium Gallorum qui nunc sunt; si quis est sensus in inferis, utdixitMatharellus in quodam passu. Qnfd 'dicitis de filiis et nepotibus vestrisdegenerantibus?Unus loripes, unus banquerotti filias* gubernant rem militarem. Unus vêtus Rouardus ignorantissimus gubernatjltstftfam. » MatagamSf p. IS.
- ÏK —
toi ; enfin sut* les limites constitutiônneHes du potivcnr royal (o France ^ : la première et la plus importante consiste dand l'obli«< gàtiôn de convoquer les Etatâ généraux et de partager avec ènx le pouvoir législatif; c'est4àune règle fondamentale qui ào* mine toutes les autres. Il n*est cependant pas inutile d'énumérer ces dernières ; Hotman en compte sept, qui sont les suivantes :
i^ Le roi ne peut changer Tordre de succession au tr6ne in*trôduit par les anciennes coutumes de la monarchie. Il ne peut donc disposer du royaume, ni par adoption, ni par donation en^tre*vife, ni par testament.
^ La couronne de France se transmet héréditairement de mâle en mâle, par ordre de primogéniture.
3^ Leà femmes sont exclues de la succession à la couronne ; cette succession appartient au plus prochain agnat.
4^ Le domaine royal étant donné au roi pour soutenir lea charges de la royauté^ comme la dot au mari pour sotitenir les charges du mariage, le roi ne peut qu'administrer le domaine ; il ne peut l'aliéner sans le consentement des Etats généraux.
S* Le droit de grâce du roi est soumis au contrôle du Parlement.
6<' Le roi ne peut priver de sa charge un fonctionnaire pu^ blic, si ce n'est en connaissance de cause, et de Tavis de la Cour des pairs.
^^ Enfin, le roi ne peut altérer les monnaies sans Tavis des Etats généraux.
Avant d'examiner la valeur de cette théorie de droit public, si péniblement construite par son auteur, étudions d'abord, dans les écrits politiques du temps, l'influence immense, incontestable que la Gaule franque avait exercée sur tous les esprits.
La Gauk franque a été la première tentative sérieuse faite par le parti protestant pour fixer ses idées et déterminer nettement oe qu'il Youfaûti ce qu'il ferait s'il arrivait au pouvoir. Ce fat comme une nouvelle voie ouverte^ dans laqu^le on se préci -
' Ce sont les chapitres 7, 9, 13', id, H êl %h de l*édftion de 1665.
pita à Fenvi. La liste seule des libelles évidemment inspirés par la Gaule franque est curieuse. Je me bornerai à citer le Traité du droit des magistrats sur leurs sujets, publié par ceux de Mag^ debourg^ tan MDL^ et maintenant reveu et augmenté de plusieurs raisons et exemples *; les Apophthegmes et discours notables recueillis de divers aut heurs contre la tyrannie et les tyrans *; le Discours des jugements de Dieu contre les tyrans recueilli des histoires sacrées et profanes et nouvellement mis en lumière *; le Politi-' que, dialogue traitant de la puissance, autorité et du devoir des princes^ des divers gouvernements, jusques où ton doit supporter la tyrannie, si, en une oppression extrême^ il est loisible aux sujets de prendre les armes pour défendre leur vie et liberté s quand^ corn-ment, par qui, et par quel moyen cela se doit et peut faire*; le Discours politique des diverses puissances établies de Dieu au monde, du gouvernement légitime dicelles et du devoir de ceux qui y sont assujettis^; la Réponse à la question à savoir s'il çst loisible au peuple et à la noblesse de résister par armes à la félonie et cruauté dun seigneur souverain*; la France^Turquie, c'est-à-dire conseils et moyens tenus par les ennemis de la couronne de France, pour réduire le royaume en tel état que la tyrannie turquesque^ ; enfin^ et je terminerai par là une énumération qui pourrait être facilement complétée, le célèbre livre intitulé Ftndiciœ contra tyrannos*, publié en 4579 sous le pseudonyme de Junius BrutuSj et dont le véritable auteur n'est pas Hotman, comme on Ta cru quelquefois, mais Hubert Languet. En même
* Mémoires de VEstat de France sota Charles IXj t. ii, p. 350. s Ibid., t. II, p. 37S.
» /6W., t. II, p. 401.
* Ibid.j t. III, t>. 4i. > Ihid., t. III, p. 147.
* Ibid,, t. III, p. 299.
' Orléans, 1576 (Bibl. Mazar., n» 32,729).
9 Vmdiciœ contra tyrannos, sive de principis in popuium, popuUquê in pHn* dpem tegUima potestaU ; Stephano Junio Br^Uo céUa auciore. Edimbargi , anno 1579, m-12 (Bibl. Hazar., n^ 28,180 ). Voy. Bayle, art. Hotman, et d*AubigDé, Bist. uMv.^ 1016, p. 124, 670.
temps les huguenots réimprimèrent le Traité de la servitude volmtaire y écrit vingt ans auparavant par la fioétie *.
Assurément tous ces écrits ne sont pas fort remarquables ; on y trouve beaucoup de déclaqiation, une érudition indigeste, et des idées en général très-vagues; ils répondaient cependant à un besoin réel du parti proleslant en France, et à ce titre ils ont droit à toute notre attention. On ne voulait plus d'un pouvoir royal absolu et sans limites ; on cherchait une Constitution qui arrêtât le pouvoir dans ses excès et substituât Tordre légal aux coups d'Etat et aux révolutions. La question était posée, il fallait bien la résoudre. On trouvait bien dans les Etats généraux une première garantie d'ordre et de liberté légale, et, grâce aux travaux d'Hotman, surtout grâce à Texpérience que plusieurs années de discussion politique avaient donnée à tous les partis, les huguenots commençaient à se former sur ce point une idée nette de ce qu'ils pouvaient demander. Mais Tinstitution des Etats généraux permanents n'aurait pas résolu la question. La clef de voûte du régime constitutionnel est la responsabilité du pouvoir, et rien n'embarrassait plus les huguenots que la nécessité de concilier cette responsabilité avec l'inviolabilité du roi. Le problème a toujours été très-diflîcile à résoudre ; on a cependant de nos jours fort approché de la solution, en transportant la responsabilité du roi aux ministres. Dans tout gouvernement constitutionnel, le roi est inviolable et choisit ses ministres ; mais comme les ministres sont responsables envers les représentants da pays, c'est en réalité la majorité de l'Assemblée qui fait et défait les ministères.
En France, au seizième siècle, il n'existait rien de pareil, et les précédents ne donnaient pas sur cette question la moindre lumière. Elle tourmentait cependant tous les esprits, et il est curieux d'étudier comment ils ont essayé de la résoudre.
^ Mémoires de V Estât de France sous Charles /X, t. m, p. 83. Voy. aussi le Dejùreregni apud Scotos, auotore Georgio BucKanano scoto,adJacobmn VI Scotorttm regem, Edinburgi, 1580 (Bibl. Bfazar., n9 95,963).
Ainsi Tauteur anonyme de lu fr^m^^TuffMit HH^Olr^ ftv^P assez d'esprit qu'il ne serait pas bien difficile au roi de se rendre absolu. Il introduit un certain chevalier Poucet, qui cberche à persuader au roi « de régler son Etat sur le modèle 4e ef lui du Grand-Turc, d'abolir les princes du sang, les seigneurs, ta noblesse, même la propriété des terres ; enfin de mettra en fia main Thonneur, la vie et le bien de tous ses sujets, et de les r^ duire à tel point qu'il les put faire périr par un clin d'œil, quand il lui plairait'. » Mais il faut indiquer au peuple français un moyen de résister autrement que par la force» L'mU^w en indique un seul : le refus d'impôt. Hais le refus d'impôt wrait nifs la nation en hostilité avec le roi. C'était la révipJte sous une autre forme, et il s'agissait précisément de savoir comment pn pourrait faire de Topposition sans insurrection.
Hotman avait proposé de distinguer entre le roi et la royauté, la royauté seule était respectable et inviolable ; le roi powftit être déposé par les Etats généraux, quand il abusait de son pou* voir et ne gouvernait plus dans l'intérêt de la nation. Mais dans ce système la difficulté restait entière, elle était même aggravée : en opposant ainsi le roi à T Assemblée et en proclamant la souveraineté de r Assemblée, on annulait le pouvoir royal, on oi^nisait Tanarchie.
' Le parti protestant se trouvait ainsi, quoi qu'il en eût, forcément ramené à soutenir le droit d'insurrection. Sailement, pour le faire accepter, il essaya de lui imposer des règles et des limites. L'ouvrage d'Hubert Languet reproduit et résume avec beaucoup de force toutes les idées des écrits dont j'ai donné plus haut la liste.
Hubert Languet y traite quatre questions :
I. Les wjets sont-ils tenus d'obéir au prince qui leur commande quelque chose contre la loi de Dieu ?
« Mécerây, ma. d$ f^rtmee, édU. de «itO, t. ii, p. tm*, H 4'À«ftiiPé ,
Hist. imtv., p. evi-eri.
IL Est-il permis de résister au prince qui viole la loi divine et persécute l'Eglise de Dieu?
III. Peut-on résister au prince dont le gouvernement est oppresseur et tend à la ruine de l'Etat ?
IV. Les princes voisins ont-ils le droit et même le devoir de porter secours aux sujets d'un autre prince, persécutés pour la religion ou opprimés par une tyrannie évidente?
On pressent la réponse donnée par Tauteur à ces quatre questions. La première ne Tarrète pas longtemps , la loi de Dieu est au-dessus de la loi humaine ; elle impose à l'homme des obligations plus étroites ; la volonté du prince ne saurait donc prévaloir contre elle. La seconde question peut encore se résoudre à l'aide du même principe. Le prince n'a qu'un pouvoir temporel; il est incompétent en matière spirituelle. Lui résister quand il s'arroge un pouvoir qu'il n'a pas , ce n'est pas s'insurger^ c'est user d'un droit et prévenir une usurpation *. Le droit de résistance, en pareil cas, n'appartient donc pas seulement à la majorité de la nation, mais même à la minorité : Reddite quœ sunt Cœêaris Cœsari et quœ sunt Dei Deo.
La troisième question est la plus intéressante ; il ne s'agit plus d'un conflit entre la loi divine et la loi humaine ; il faut se placer» pour répondre, à un point de vue purement politique. Le prince est choisi par Dieu, dit l'auteur ' ; mais il est constitué par le peuple. Partant, si les individus sont au-dessous du prince, l'universalité du peuple ou ses représentants sont au-dessus de lui. Entre le prince et le peuple il y a un véritable contrat synallagmatique, par lequel le peuple s'engage à obéir, le prince à bien gouverner dans l'intérêt de tous et à respecter les lois. Le prince qui viole ce pacte devient un tyran par abus de pouvoir; alors les officiers du royaume, qui sont les véritables représen-
1 Vmâiciœ contra tyrannosy p. 59 : « Caesâri l^aesarem agenti parent, Caesari fines suos excédent!, aUenum imperium affectanti, Dei soliam intadenti, superiorem amborom dominum bello petenti parère injusttim putant. »
* VindidCB contra tyrannos^ p. 3t4,
tauts du peuple, peuvent et doivent résister. La charge même dont ils sont revêtus leur impose Tobligation de juger le tyran conformément aux lois, et d'employer la force s'il refuse de se soumettre. Il y a seulement cette différence, que les officiers dont la charge est générale et qui ont en garde le royaume entier, comme les maréchaux et connétables, peuvent soulever le peu» pie entier et punir le tyran ; ceux, au contraire, dont la charge est purement locale, comme les ducs, les marquis, les comtes, les consuls, les maires, ont le droit de chasser le tyran hors de la province ou de la ville qu'ils ont charge et pouvoir de protéger. Mais les individus, les simples particuliers, n'ont pas le droit de tirer le glaive contre le tyran, parce que le prince, devenu tyran, tient originairement son pouvoir de Tuniversalité du peuple et non de chaque individu en particulier. Quant aux intnis qui, sans titre aucun, cherchent à s'imposer au peuple, ce sont des tyrans par usurpation ; comme il n'y a pas de pacte avec eux, la résistance est permise à tous et à chacun sans distinction.
Au nombre des tyrans par usurpation , Languet range les grands, qui abusent de la faiblesse du prince pour opprimer le peuple sous son nom. Quant aux tyrans par abus de pouvoir, il marque avec grand soin à quels caractères on peut les reconnaître; le plus frappant, c'est que le roi gouverne dans l'intérêt de tous, le tyran dans son propre intérêt * ; « Si cette description paraît insuffisante, ajoute Languet, outre que l'histoire nous fournit des portraits mieux tracés, on peut voir de nos jours et dans bien des pays des tyrans en chair et en os et qui sont le modèle du genre '. »
Enfin, quant à la dernière question, l'auteur y répond d'un mot. L'intervention des princes étrangers en faveur des peuples
^ VnuUciœ contra tyrannos^ p. 181 : a In summa rex studet utilitati publics, tyrannus proprîae. »
* Ibid. : a Si cui vero h£C descriptio usquequaque non satisfaciet, pneterquam quod accuratiores forte tyrannorum imagines in historiis inveniet, vivos et spiranLes tyrannos omnibasque numeris absolutos boc teropore quos intaeaiur; mnltis in regionibiis... babet. »
persécutés pour ialreligion^ ou opprimés parla tyrannie, est un devoir de charité ; ce devoir est plus étroit quand il s'agit de secourirMes coreligionnaires, car TËglise est une et tous ses membres sont solidaires.
Ce système \ évidemment suggéré par les événements qui se passaient en France et par les écrits d'Hotman, établi avec une rigueur de déduction philosophique peu commune au seizième nècle et appuyé de nombreux exem{ries historiques, va tout droit, il faut le reconnaître, au renversement de toute autorité légitime, et Tauteur lui-même ne s'y trompait pas *. Loin de prévenir Tanarchie, comme il a la prétention de le faire, par une distinction entre le roi et le tyran, Languet lui ouvre au contraire la porte, car entre lotroi et le peuple qui sera juge? Toute insurrection prétextera la tyrannie du prince, et le prince voudra-t-il jamais convenir qu'il est un tyran ? Donnera-t-on aux Etats généraux le droit de juger ce point en dernier ressort? Mais alors il n'y a plus de royauté possible, et comme on ne saurait marquer d'une manière précise et rigoureuse le moment où l'exercice du pouvoir royal cesse d'être légal pour devenir tyrannique, le roi est à la discrétion des Etats -, au lieu de critique et de discussion légale, on a des accusations et des procès ; au lieu de changements de ministère, on a des révolutions, t C'est là, pourtant, tout ce que le seizième siècle a su trouver en matière de responsabilité politique, et c'est peut-être une des causes qui ont empêché le régime constitutionnel de s'établir en France à cette époque. La royauté n'était pas alors contestée ; la convocation périodique des représentants de la nation n'était
* V. répUre dédicatoire datée de Soieure, le !•' janvier 1577, et intitulée : Cono Superantius Vasco prmcipibus reipuWtcœ, piis, fiddibus. Ces pn'ndpe» rtipublicœ sont évidemment le rot de Navarre et le prince de Condé. Les mêmes idées ont été soutenues au dix-sepiième siècle en Angleterre ptr Hilton, en France par le ministre Jurieu. V. Bossuet, Cinquième av0rHià$^ ment aux protestants,
s Hub, Languet. epistol. ad Joach. Camerarium, Groning, 1946, p. 74 : « Vides nossummo studio in id incumbere, ut miseram patriam evertamos. » (13 nov. 1S67.)
pas une nouveauté en France, maU de ces deux pouvoirs placé» en face Tun de l'autre , Vw devait nëoe^aairement absorber Tau* tre, tant qu'on n'aurait pas donné au roi l'inviolabilité couverte par un ministère responsable, aux Etats le droit de forcer le rgi à choisir ses ministres dap$ le sçin de la majorité, La royauté fut la plus forte.
Si du parti protestant, qui se contante d'agir et covmmm k parler moins haut depuis que le roi de Navarre s'est décidémnt mis à sa tête, nous tournons nos regards vers Tautre parti, noui trouvons dans la ligue qui commence à s'étendre le pendant «te la réforme. Toutes les idées politiques mises m avfmt par l^a huguenots, les ligueurs les ont reprîtes et même exagérées; c'est ce qui me reste à montrer, ,
Ce que veut avant tout la l^igut>, après le service de la religion et du roi, c'est a de restîtu^r auxprovinoe^ de cq royaumfi et Ëstats d'iceluy les droits, prééminences, franchises et libertés ançies^ nés, telles qu'elles estoient du temps du roi Clovis premier roi chrestien, et encorçs meilleures et plus profitablement si elles $e peuvent inventer*.» Les conjurés d'Amboise ne remontaient pas si haut ; du premier coup la Ligue va plus loin qu'Hotman.
Le rétablissement de l'Eglise en ses anciennes libertés, la réintégration de la noblesse en son ancienne dignité, le rabaissement de certaines personnes élevées en grandeur par le roi, la décharge du tiers Etat, et ce qu'on était convenu d'appeler la réformation du royaume tiennent une grande place dans toutes Içs déclarations de la Ligue et des Seize '. Ces promesses reçurent même un commencement d'exécution ; ainsi à Blois, en 1588» les députés ligueurs demandèrent expressément que les Etats fussent résolutifs et non délibératifs, c'est-à-dire qu'ils pussent faire des lois, et non pas seulement émettre des vœux '. La pre**
* V, l'art, a du Hanifeste officiel pablié en 1576. P. Gay^ : Chr(molQfi§ novennairef édit. de 17S9, 1. 1, p. 3.
> V. P, Gayet» p. at ; et VAx^igmard, dans les Hémoiru 4e la Ufii$^ U h p. ioa.
> P. Cayet, p. S51. -1 Dès 1584, les chefs de la ligue promettateal (!•
mière mesuipe du Conseil des quarante, élu à Paris en 1389» fut (le «faire oourirpar toute la France une déclaration au ncmi dea princes catholiques unis avec les trois Estats, pour la remise et décharge d'un quart des tailles et crues. Ce fust, ajoute Cayet, le premier appast avec lequel ils amusèrent le peuple de ce rabais imaginaire^ et par la même déclaration ils donnèrent assurance de remettre les tailles au pied qu'elles estoient du temps du roi Louis XII*. 9
Le droit d'insurrection, dont Hotman et Languet avaient essayé de tracer les règles et de marquer les limites, a trouvé dans les prédicateurs et les publicistes de la Ligue des ap6tres ardents. Ce n'est pas le lieu d'étudier en détail les idées qu'ils s'efforce* rent de répandre. Cette tâche a été assez consciencieus^nent remplie, pour qu'il soit désormais inutile d'y revenir*. Je ferai seulement remarquer que les idées de république fédérative et de liberté démocratique, tant reprochées aux huguenots par les écrivains catholiques, n'étaient pas étrangères aux ligueurs *• Les grandes villes, dont les franchises municipales commençaient à s'effacer devant l'autcMcité centrale, représentée par la royauté» ét»ent assez naturellement disposées à Tindépendance. Quant am gouverneurs de province , ils n'aspiraient qu'à se rendre héréditaires. Mayenne en Bourgogne, Hercœur en Bretagne furent sur le point de réaliser ce rêve, et il en coàta cher à la France pour acheter leur soumission. « L'ambition de quelques^ uns de vos princes vous perdra, dit très-*bien le maheustre au manant ^, et ne s'accorderont jamais de procéder à l'élection
faire qoQ désorniaU les titats généraux fusaeni tenus de trois ans en trois ans, selon kmr forme awÀenne, V. d'Àubigné, HisL www., p. 1086.
* P. Cayet, p. 342. — Mémoires de la Ligue, t. m, p. 176.
* Labitte , De la démocratie che% ht prédkaUurs de la Ligue. Paris, 1841, in-so.
' Dialogue du Maheustre et du Manant {Sat. Ménippée, Ratisbonne, 1726, t. III, p. STa) : « Nous sommes catholiques français, dit le Maheustre , qui résistons à une violenee populaire qui se Teut introduire au préjudice des privikéges d« la noblesse, et pour l'esteindre et former une démocratie. »
* Dialogue du Maheustre «f du Manant, p. 583. — Barclay, de Regno^ 1600,
d'un rot, parce qu'ils le veulent tous être; et, s'ils s'aecordenl» ce sera pour régner chacun en sa province, et commander souverainement sans recognoissance d'aucune souveraineté, et partageront le royaume comme firent les enfans de Charlemagne, le tout au préjudice de la monarchie, du repos public et du sou* lagement du peuple. »
Rien n'est plus curieux que de voir la Ligue réduite à soutenir, à Tendroit de la royauté et de la succession au trône, précisément les mêmes opinions séditieuses et anarchiques que Matharel et Masson prétendaient trouver dans la GauU franque d'Hotman. Le roi de Navarre était pour la Ligue ce que les Guise avaient été pour les huguenots. On voulait Técarter à tout prix. Pour y réussir, les ligueurs n'hésitèrent pas à soutenir que la ibyauté en France était élective, non héréditaire ; et, à l'appui de leur théorie, ils invoquèrent expressément l'autorité d'Hotman. a Ils ne se peuvent plaindre, dit Louis Dorleans au sujet des huguenots, qu'on les mesure à l'aune où ils mesurent autrui.. . En leur Française Gaule^ qui est l'un des plus détestables livres qui aient vu le jour, et que Ton a composé pour mettre toute la France en combustion, ils chantent qu'il est loisible de choisir un roy à son appétit. Dites donques aux hérétiques que le roy de Navarre n'est à vostre appétit, et, partant, qu'il se tienne en son Beam jusqu'à ce que le goust vous en soit revenu. Ainsi les fout-il fouetter des verges qu'ils ont cueillies «. »
Mais en même temps, et afin d'être prêt à tout hasard, on soutint subsidiairement dans le parti de la Ligue que le cardinal de Bourbon, oncle du roi de Navarre, était le seul héritier présomptif de la couronne ; et, à la sollicitation du parti, le pape Sixte V lança, contre le roi de Navarre et le prince de Coudé, une bulle d'excommunication par laquelle il déclarait les deux
in-i^ p. 362 : « De GaUi» provinciîs ad regulos deferendis, Tulgo de ccm- Umnwr la France^ crebrior inler multos sermo auditus est.»
i Doricans, Ad/i>erUssemen,t des catholiques anglais 1 1587, p. 74.-^Voy. la Dialogue du Màheusire et du Manant^ p. 403-405.
princes déchus de tous leurs droits tant actuels qu'éventuels* En lisant ces bénédictions du Saint-Siège^ Hotman sentit se réveiller dans son âme tout son zèle calviniste contre la cour de Rome ; il reprit la plume.
Commentant la fière réponse que les princes avaient fait afficher à Rome le 6 octobre 1585, il prétendit * que le pape étmt incompétent ; que, d'ailleurs, sa décision était nulle comme repo-< santsurdes faits faux et violant toutes les formes; qu'enfin, elle était contradictoire dans les termes. Prenant le pape lui-même à partie, il Taccusa desept crimes capitaux : impiété, tyrannie, hé^ résie, sacrilège, lèse-majesté, faux, révolte contre toutes les lois. Il lui prodigue les mêmes épithètes qu'à Masson et àMatharel ; il rappelle Camificem^ onagrum^ bardocucullum, antichristum^ exsecrabik et detestandum anathema; il lui impute surtout les mal-* heurs de la France depuis vingt-cinq ans : « Y a-t-il, dans tous les Parlements de France, un seul président, un seul conseiller qui osftt affirmer, avec serment et en sa conscience, que le pape n'a pas été le principal auteur de tant de maux, le boute-feu de tous ces incendies *? qu'il n'a pas sans ceAe envoyé à la cour des cardinaux, des évêques ou d'autres gens de sa suite pour -souflter, comme de mauvais génies, dans l'esprit des rois, ia guerre d'extermination, les boucheries et la dévastation de la France? Et lui, cependant, comme un maître sanguinaire, après avoir mis ses gladiateurs aux mains, contemplait ces jeux ^Ur (^ants du haut du château Saint-Ânge ; semblable à ce Néron qui, du haut d'une tour, laissait tomber ses regards sur Rome en flammes. Le cruel repaissait ses yeux de ce spectacle funèbre, et cherchait à en rassasier son cœur ! »
Après avoir ainsi exhalé toute sa rancune calviniste contre le
« P. SixU V fulmen hrutum in Henricum sereniss, reffem Namrrœ et iUustriss. Henricum Borhontum^ principem oUm Condœum evtbratum. Cujus fmUiipUx nuUitas ex protestatione patet. Sans date ni nom d'auteur, avec cette épigraphe : Revelabo pudenda tua in fa/ciem iuam ; et ostendam in gen^ tibus nuditatem tuam, et regnis ignominiam tuam.
* Brutwn fulmen, p. 82.
pape, Hotman soutint et prouva que le roi de Navarre était le vë^ ritable héritier présomptif du royaume, et, par une rencontre singulière, c'est son propre frère, Antoine Hotman, qu'il eut pour adversaire dans cette discussion.
Lesfrères d'Hotman avaient en effet embrassé le parti de 1a Ligue. L'un d'eux, plus connu sous le nom de la Rocheblond, en était le trésorier et tenait dans sa maison les assemblées secrètes des chefs ligueurs •. Antoine Hotman, avocat au Parlement, dont Loisel fait l'éloge, écrivit, en 1585, un traité où il soutint ouvertement les droits du cardinal de Bourbon. Devenu avocat gêné* rai au Parlement après la journée des Barricades, il continua à combattre les prétentions du roi de Navarre, et présenta même requête au Conseil de la Ligue pour qu'il fût accordé un secours pécuniaire au roi Charles X*.
Cette discussion entre tonde et k neveu^ où l'esprit de parti mettait en question une règle fondamentale du droit public fraii-* çais, celle qui décidait de la succession à la couronne*, montre une fois de plus combien la prétendue constitution du royaume, tour à tour invoquée*par tous les partis et prétexte de toutes les ^insurrections, était incertaine et flottante. U est vrai cepen* dant que les droits du roi de Navarre devaient l'emporter. La succession à la couronne de France, Hotman l'avait déjà prouvé dans la Gaule franque, n'était régie ni par la loi salique, ni par le droit romain, mais par le droit féodal. La couronne de Franœ était un flef masculin, héréditaire par ordre de primogéniture-
« Voy. le procès-verbal dé Nicolas Poulain, Heutonant de la ptévdté dé Paris, dans le Journal de Henri lli, La Haye, 1744^ ^* ^h P* '33.
' Barbier aiU'ibue à Ant. Hoiman les uois écrits suivants, que je n'ai pu trouver nulle part : 1° Les droits de Voncle contre le neveu^ en faveur du cardinal de Bourbon, 1585, in~8^; 2^ Avertissement sur les lettres octroyées à M. le cardinal d9 Bourbon^ où Von réfute les préUnliona du rfti de Navarre^ 1588, iii-8^; 3* Traité sur la déclaration, eto.f oit Von prétend prouoèr que Jf. le cardinal de Bourbon ^ comme plus proche parent du roi Henri III, eê$ €kppél4 à la Mocas^ion dki roycHtfTitf. Paris, 1588, tn-8». Voy. de Thon, Hiit,^ lib. xci.
s Voy. Palma Gayet, ChronoL novenn», édit. de 1788, t. i, p«37«
Bien que plit^ proche en degré, te cardinal de Bourbon ne pouvait devenir roi de France qu'après le fils de son frère aîné.
C'éât ee que François Hotman établit avec forée dans uhé consultation que le roi de Navarre lui avait demandée*. Pais, pour donner à ses raisonnements plus de portée et d'àntorité,' iè essaya d'énumérer les lois qui règlent la succession au trône de France j comme il avait fait pour les lois fondamentales de la mo^ nârohie. Il en compte sept :
l*» La qualité d'héritier présomptif appartient du vivant du roi au fils aîné du roi, à son défaut au petit- fils issu du fUs àthé« L'héritier présomptif succède seul à la couronne et au domaine royal.
3* Aucune femme, mariée ou non, n'est admise à la succession.
^ Aucun bâtard^ même légitimé, n'est admis à la succession.
k^ A défaut d'héritier mâle dans la ligné directe de l'aîné, la succession est déférée au plus prochain mâle dans là ligne suivante.
5* Si le roi est impubère, un Conseil composé des grands du royaume, désignés par les Etats, administre le royaume jusqu'à la puberté du roi.
6* Si le roi laisse plusieurs fils, les puînés ont droit à un apanage suflBsant pour soutenir leur dignité et entretenir leur ftimille.
7* Enfin le roi ne peut aliéner aucune partie de son royaume, sans Tavîs et le consentement exprès des Etats généraux.
Dans un autre écrit, publié la même année, Hotman réfuta le livre de Matteo Zampini sur les droits du cardinal de Bourbon ". Pour repousser l'application des règles du droit romain et
* Disputâtio de controvêfsia successionis inter patruum et fratris prœmottui /fitum. — De jure successUmis regicÊ integno Francorum Uges alxquoiex prôbâtis auctofitus coîUîctœ studio et opéra Francisai Hotofnani juriconsutti, obiter de jure régis Navarrœ, 1588.
* Delà succession du droit et prérogative du premier prince dïk sang de France^ déférée par la VA du royaume A M^r. tharlè^ èe ÈtAM-bon par la
de la succession allodiaie, il inroque la loi royale, c'est ainsi quil l'appelle : « L'original de cette loi, dit-il, en s'adressant à son adversaire, tu ne le trouveras ni dans les archives publiques, ni dans les registres du Parlement, ni dans les livres des juriscon-siiltes, mais tu le verras gravé dans le cœur de tous les bons Français qui ne sont pas vendus à l'étranger*. » Hotman expose ensuite les règles que j'ai déjà transcrites et montre qu'elles sont la base sur laquelle repose toute la monarchie française : a Si tu veux des témoins, ajoute-t-il, consulte les Parlements et les gens de loi, et s'ils dédaignent de te répondre, interroge lesfemmes, les paysans, les enfants eux-mêmes. Qu'importe le sexe, le rang ou l'âge, quand il s'agit du droit naturel à tous les Français ? » Cette question de la succession au trône était en effet devenue une question de nationalité, a Ce n'est pas dans Tintérét du cardinal de Bourbon, dit Hotman, que Ton veut faire une première violence à la loi, mais on veut ouvrir la porte à des violences nouvelles et transférer la couronne de France à telle autre personne dont Zampinî lui-même n'ose pas prononcer le nom*, n Hotman pousse si loin le respect de la loi royak, qu'il la met audessus du roi, du pape et même des Etats généraux.
On ne se serait pas attendu à trouver Hotman si royaliste. Le contraste est bien plus frappant encore dans sa correspondance. En 1584, il écrivait encore, en parlant de Henri III ' : « Le tyran se livre aux superstitions les plus insensées \ il semble que Dieu lui ait enlevé la raison ou que les furies vengeresses de ses crimes torturent son esprit. » Mais la journée des
mort de Mgr. François de Valois, duc d^Af^ou, Paris, 1588. Ad tractatum Maithm Zampm ICH, Recanatensis de successione proBrogativœ prkni prtnctpw Franciœ, ornatissimi viri P. C.A. F, civis parisiensis et regii consiliarU responsio (Bibl. Nat. L, 1507, A). Il n'est pas biencerlain que cet écrit soit d*Hotman. On y trouve cependant son style et ses idées. Bayle le lui attribue, mais avec quelque hésitation. Voy. aussi le P. Lelong, BïbL hist.
* Ad tractatum Matthœi Zampini, p. 14.
• /Wd., p. 50.
' Lettre d'Hotman à Stûck (6 nov. 1584).
Barricades, et surtout Talfiance de Henri III avec le roi de Na<* varre, adoucirent singulièrement toutes les vieilles rancunes des huguenots; le 46 avril 1589, Hotman écrit au landgrave de Hesse ■ : « Je ne doute pas que le roi ne fasse tous ses efforts pour punir les affronts et les outrages dont il a été l'objet^ surtout si Ton songe qu'il n'a pas été seulement chassé par les principales villes de son royaume, mais encore couvert d'insultes et injurieusement déposé par sentence des sorbonistes et des jésuites. »
Un mouvement semblable se fidsait sentir alors dans toute la France. Epuisé par trente ans de guerre civile, le pays tout entier revenait à des idées de modération et de tolérance, qui d*abord étaient restées sans écho.
Le plus illustre représentant de ce parti modéré avait été le chancelier de L'Hospital. a Si tost qu'il eust été estably en sa chai^, dit Régnier de La Planche *, il se proposa de cheminer droit en homme politique, et de ne favoriser ny aux uns ny aux autres, ains de servir au roi et à sa patrie. » Biais, comme il arrive toujours en pareil cas, ces politiques^ qui voulaient mettre tout le monde d'accord, déplurent à tous les partis. On allait ratant que, dans les temps de discordes civiles, il est du devoir de tout bon citoyen de se prononcer >. L'Hospital fut donc
* Lettre d*Hotman au landgrave de Hesse (16 avrU 1589) : « Hihi dubium non esse, quum rex impios ac nefarios Guisiorum conains patefeoerlt, quia omni studio in eam curam incumbat, ut eorum contumelias et insanias ulciscatur, regisque Navarraei consilio, copiis etviribus ad eam rem utatur ; praesertim quum a praecipuis regni sui civitatibus non modo destilutus, sed etiam indignissimis contumeliis vexatus, etjudiciosorbonistarumetjesuitarum omnium sua dignilate, regno atque imperio abdicatus. »
* Régnier de La Planche, p. 859.
' Hub.Languet. EpisL, 1699, lib. ii, p. 180 : « Lex Solonis, qu« jubebat eos probostibus reip.baberi qui iiidissensioneciTiU se neutri parU adjungerent, videretur mihi jam huic regno admodum necessaria. Qui enim in hac dissensione de religione se neutri parti addicunt et conantur moderatis consiUis dissentientes ad conoordiam revocàre, ii nihil aliud agunt quam quod in illis augent ferociam. Hoc jam accidit cancellario HospiUli. (Paris, 1er août 1561). Voy. aassî Et. Pasqaier» JlMA«rcA«f sw la Framee^ li?. viii ^ cb. LY.
éèftrté du Gônâeil ; maië les idées qu'il avail déftndués ne em^ sèréut pas de se répandre et de se liiif e jour. Auic premiers Etats dé Blôis, elles eurent présc|ue la majorité dans le tiers Etat, et Bodin s'en rendit l'interprète, lorsqu'au nom d'un grand nombre dé ses collègues il présenta requête au roi pour que la réunion des protestants eût lieu par les voies de douceur et êanê guèrfê * . l^lrigés par Henri de Navarre et par Duplessis Homay *, les pr<H testants sé rapprochaient de plus en plus des politiques, des Haheustres, comme on les appelait, et finirent par s allier aved eux pour Combattre la Ligue et chasser les Espagnols. Les haines religieuses, si vives et si ardentes au commencement de la lutte, semblèrent s'amortir, et, comme dit d'Aubigné* : « le commun des réformés et la plus grande part d'eux ployèrent toutes leuf^ attentes dans le paquet de celles du royaume. » C'est enfin l'esprit politique qui, éclaircissant de jour en jour les rangs des ligueurs, fit rendre au Parlement de Paris, sur les oonduiioai conformes d'Antoine Hotman, son célèbre arrêt du 18 juitt iS93, par lequel il déclarait que, suivant la loi saliqueetles ayh très lois fondamentales, il fallait à la FVance un roi très*-chré^ tien, catholique et Français*.
Ajoutons que ce parti a servi, bien mieux que les partis ét^ tûêtnès, la cause de la liberté réglée et modérée *, aux argumen-* tations savantes mais emportées de François Holman et de Langue!) oomme à tous les libelles de la Ligue, je préfère ces simplesparoles qu'un député du tiers Etat de Nevers, Guy GoquiUt^ écrivait en IHSO sur les marges d'un exemplaire des Ordon* nanoes de Henri HP : a La République franço'ise a esté dès soa
* D'Aubigné, Hist. untt?., p. S55-S75.
* Toy. les Mémoires de Ddpletoil-Mornay, 1614» t. l.
* D*Aub%tié, Hist. irnlv., t. lit, p. 6OO4
^Lesioile, édi de 1719, 1. 11, p. lis. Voy. le lexte de Tarr^ dans les preuves de la SaL Ménippéê^ t. tu, p. SSS.
* Voy. hs^lnêtitutês coutmntérBê de Loisel, édit. Dopin et Laboula/e, lSie# U t, p. 12a.-^Dani sen InsUtuUon au droit ftunpaU, Qo^Ule en teigne que le èodeêateiMftt de» Btaid iféneMiil est oéoessalito peur féiftM|itM aà no* diûer les lois et ordonnances rendues par le roi de Tavis desdits EtatSi
limier e^bfissement gouvernée par monarchie, parce que Ift subjection du peuple a esté soubz un roy, mais selon la grande et antiene antieneté, le drôict de ceste monarchie ne se geroit pas par la seuUe et libre volonté d'un seul ; car le roy qui eât monarche souloit appeler les Estats de son royaume, âveô lesquels et par Tadvls desquels 11 falsoît les loix, ordenoit des affaires de son royaume... Ce qui reste de cet antien establisse'ment est qu'en toutes affaires survenans en ce royautme, concernant l'Estat, les roys ont accoustumé de assembler leur peuple, qui est distribué en trois ordres Téglise, la noblesse et les roturiers laitz, que Ton appelle le tiers Estât, d La harangue du poKtiqueA^knhTSLy, au nom du tiers Etat, dans la Satire Ménippiê, estlft plus éloquente condamnation des excès dés huguenots et des folies de la Ligue.
Pour apprécier à leur juste valeur les idées émises au seizième siècle par François Hotman, il faudrait faire l'histoire de ces idées dans les siècles suivants, et montrer comment elles ont été en divers temps reprises, attaquées, défendues. Mais ce travail dépasserait les bornes que je me suis prescrites ; quelques observations générales suffiront.
Ainsi qu'Hotman Tavait prévu et le désirait, l'étude du droit français prit de jour en jour une importance nouvelle. Après plusieurs tentatives infructueuses, le gouvernement put enfin réaliser, du moins en partie, les projets de L'Hospital. On acheva la rédaction des Coutumes, on réforma les anciennes ; de sages ordonnances réglèrent uniformément la procédure civile et criminelle, ainsi que les points les plus importants du droit civil, et renseignement du droit français fut introduit par Louis XIV dans toutes les universités du royaume. Le droit romain ne fut plus désormais la science tout entière , et on ne s'y appliqua plus que pour prendre k bon et re$8eper le mauvais^ comme le de-
mandait Pasquier. Ce fût là sans doute un progrès, mais ce progrès même est dû aux Romamies du seizième siècle. Ils ont laissé peu de chose à faire après eux, jusqu'au jour où un hasard imprévu nous a révélé de nouveaux textes, et nous a montré, en môme temps, avec quelle connaissance profonde de l'antiquité ces maîtres de la science avaient souvent deviné ce qu'ils ne pouvaient savoir.
Depuis le seizième siècle, la nécessité d'allier à Tétude du droit celle des lettres, de l'histoire et de la philosophie, n'a plus été contestée, et, à ce point de vue, Montesquieu peut être considéré comme le disciple de Bodin,de Cujas etd'Hotman; mais on vit diminuer le nombre de ces jurisconsultes philologues qui, comme Hotman, faisaient servir leur science juridique à TexplicaticHi des orateurs et des historiens latins.
A la suite de Descartes, de Leibnitz et de Locke lui-même, les meilleurs esprits se jetèrent dans des systèmes où la patiente recherche des faits ne trouva plus la part qui lui convient. C'est seulement de nos jours qu'on a repris la tradition» sinon interrompue, du moins pas assez respectée du seizième siècle, et qu'on a ramené la jurisprudence, comme la philosophie et les lettres, à Tétude de l'histoire et à l'observation de la nature humaine.
Quant aux réformes politiques, pour lesquelles Hotman a combattu, et que tous ses contemporains demandaient avec plus ou moins de mesure, je ne reviendrai pas sur ce que j'en ai dit. Hotman était avant tout un homme de parti. Sa politique a été ce qu'elle devait être, une politique de circonstance. Apportant dans sa polémique les mêmes habitudes d'esprit que dans l'étude du droit, des lettres et de la théologie , il fit des plaidoyers et des consultations plus que des théories, et invoqua Y ancienne Constitution du royaume et les lois fondamentales de la monarchie, bien plus que les Droits de thomme. Ce serait donc peine perdue que de discuter à fond ses ai^ments comme on discute un système. Hais j'ai cru qu'il était utile de les expliquer ; j'ai voulu montrer comment, dans nos guerres de religion, les partis
furent amenés à soutenir tel ou tel principe, à demander telle ou telle réforme à laquelle ils n'avaient pas songé d'abord. J'ai voulu faire voir, enfin, à quelle occasion furent élevées et comment furent traitées, il y a trois cents ans, certaines questions qui s'agitent encore aujourd'hui.
Vu et lu,
À Paris, en Sor bonne, le 5 juin 1850, par te doyen de la Faculté
des lettres de Paris ,
ViCT. LE CLERC.
Permis d'imprimer,
Vinspecteur général de l^ Université , vice-recteur de V Académie de Paris,