LA QUERELLE DES INVESTITURES
Grégoire Vil, en montant sur le trône Pontifical, trouva l'Église en proie à des désordres qui menaçaient la société chrétienne d'une ruine aussi honteuse qu'inévitable. L'un des maux les plus graves, celui qui était la source de la plupart des autres, ou du moins qui empêchait d'apporter aux autres un
(i) Avec les idées, qui régnaient alors, dit Mœhler, Henri IV ne pouvait échapper à son sort, et Grégoire VII ne faisait que dire tout haut ce qui était depuis des siècles dans la conscience de tous. Mœhler, Hist. de l'Église, t. II, p. 348.
— 2S9 — remède eflScace, c'était la dégradation morale du clergé. Or tous les hommes sensés, cherchant à découvrir la source funeste de ce désordre, avaient cru en trouver la cause principale dans l'abus des Investitures laïques.
Par une série de concessions, que justifiait, à chaque époque, la gravité des intérêts à sauvegarder ou des maux à prévenir, l'Église avait laissé prendre aux laïcs une influence prépondérante dans les élections épiscopales. Les clercs continuaient sans doute à exercer leur droit d'élection, et désignaient, conformément aux règles établies, le candidat qui leur paraissait réunir au plus haut degré la science et la vertu. C'était bien encore au métropolitain qu'il appartenait de confirmer ou d'invalider le choix des électeurs, comme aussi de sacrer l'élu, sauf recours à Rome de la part des intéressés. Mais, comme les évêques étaient au nombre des grands vassaux, l'élu des clercs ne pouvait être mis en possession de son temporel, qu'après avoir fait hommage au roi, son suzerain. Jusque-là rien de choquant. Relevant du prince temporel par ses possessions temporelles , l'évêque devait assurément remplir les conditions imposées à tout vassal par la féodalité. Cependant le plus gros bénéfice ne peut être que l'accessoire, quand il s'agit d'une dignité conférant, à celui qui en est revêtu , les prérogatives les plus éminentes dans l'ordre spirituel. Or l'accessoire avait fini par l'emporter sur le principal : les candidats ne voyaient plus dans la charge pastorale que des richesses à recueillir, et les rois se regardaient comme les dispensateurs, non-seulement des revenus de l'évêché, mais de la dignité épiscopale. L'investiture royale, étant devenue la condition indispensable, passa bientôt pour l'unique condition; et les personnages les plus indignes rivaUsèrent d'intrigues pour acheter ou les suffrages des électeurs, ou l'agrément du prince, ou même les deux à la fois.
L'ignorance était le moindre défaut de ces évêques simoniaques, dont plusieurs ne savaient pas même le premier mot de la langue liturgique. La passion de la chasse et du jeu, l'intempérance la plus grossière avec la luxure, sa compagne habituelle, étaient autant de hideux stigmates au front de l'Église, en France,
en Angleterre, en Italie, en Allemagne. En face de pareils désordres, Grégoire Vil ne se contenta pas de gémir : il avait pleuré tant qu'il n'avait eu que ses larmes à opposer au mal; mab, quand il se vit armé du souverain pouvoir, il se fit un crime de garder inactives en ses mains les armes dont il disposait. Il résolut d'agir ; et, afin de couper le mal dans sa racine, il promulgua, en 1075, le fameux décret sur les Investitures laïques. C'était son droit et son devoir : son droit, car il appartient à l'Église seule de choisir ceux qu'elle revêt de ses honneurs, ceux à qui elle confie la garde de ses enfants ; son devoir, parce qu'il fallait régénérer l'épiscopat et soustraire les élections aux influences pernicieuses, qui en corrompaient la sincérité. Ce fut le signal de la lutte mémorable entre le Sacerdoce et l'Empire, lutte acharnée, qui troubla si profondément la France et l'Angleterre, et qui, en Allemagne et en Italie, fit couler des flots de sang.
On sait avec quelle énergie, Grégoire VIE mena cette campagne politico-religieuse, sans avoir la consolation d'en voir la fin. Son successeur, Victor El, qui ne fit que passer sur la chaire de saint Pierre , renouvela au concile de Bénévent les décrets relatifs aux Investitures. Urbain II continua vigoureusement la lutte. Pascal II suivit cet exemple, tant que régna Henri IV. A l'avènement d'Henri V, les négociations furent reprises entre le pape et l'empereur. Il s'agissait pour celui-ci de se faire sacrer par le pape, et pour celui-là de se faire reconnaître par le nouveau César : c'eût été le retour à la concorde entre les deux pouvoirs. Malheureusement l'entente si désirable, un moment espérée, ne put s'établir. L'empereur objectait que, si les possessions de l'Église, considérées comme annexes des évèchés, étaient, à ce titre, distraites des terres féodales et exemptes de toute redevance féodale, c'était la ruine de l'empire; que, si les évêques avaient la prétention d'être élus sans le consentement de l'empereur, ils devaient commencer par résigner leurs bénéfices entre les mains de l'empereur; qu'à cette condition, les deux pouvoirs retrouveraient leur mutuelle indépendance. Pascal n comprit la justesse de ces observations, et, dans son zèle pour la sainteté de l'Église, il préféra des évêques pauvres à
des pasteurs mercenaires : il consentit donc à résigner les fiefs de Tempire, pour se contenter des dîmes et oblations. Cette décision fait honneur à la vertu de Pascal ; mais le pontife en avait-il bien mesuré la portée, pesé toutes les conséquences ? L'Église, surtout l'Église d'Allemagne, pouvait-elle s'accommoder d'un changement aussi brusque dans une situation établie depuis plusieurs siècles ? n'aurait-elle pas perdu aux yeux des fidèles, à cette époque , sa considération avec ses richesses (i) ?
Du reste , si Pascal II se félicita un moment d'avoir tranché le nœud gordien, sa pieuse illusion ne fut pas de longue durée. La difiiculté changea de face. La solution papale fut repoussée , et par les évêques allemands, qui ne voulaient point abandonner leurs bénéfices, et par les seigneurs eux-mêmes, qui redoutaient la puissance de l'empereur, redevenu maître de la moitié du territoire. La lutte continua donc; le pape fut jeté en prison, et, sous la pression des menaces, fit des concessions qu'il ne tarda pas à désavouer. Gélase II qui lui succéda ne vit pas ses efforts couronnés de plus de succès. Enfin Calixte II eut le bonheur de terminer cette longue querelle : il signa avec Henri V le concordat de Worms (1122).
Ce concordat portait en substance : 1° que l'empereur restituerait les biens qui avaient été enlevés à l'Église, en Allemagne et en Italie ; 2° qu'il respecterait la libre élection des évêques par le Chapitre des cathédrales, et celle des abbés par l'ensemble des moines; 3** qu'il ne donnerait plus l'investiture par la crosse et l'anneau. En revanche, on lui reconnut le droit d'investir par le sceptre tout évêque ou abbé, qui devait entrer en possession de biens impériaux ; d'assister, en personne ou par ses délégués, aux élections épiscopales; d'appuyer, dans les élections contestées, l'avis du métropolitain et de ses co-évêques. Ainsi, l'Église mettait l'éiu en possession de sa charge spirituelle par la crosse, insigne de la juridiction sur les âmes, et par l'anneau , symbole de l'union contractée entre l'évêque et son Église, tandis que
(1) Mœhler, Hist, de P Église y t. II, p. 33<).
rÉtat le mettait en possession du temporel par le sceptre, emblème de la puissance matérielle (i).
La question était ainsi replacée sur son véritable terrain. Que l'Église fasse des évêques sans la participation du pouvoir civil , quand les évêques n'ont pas de situation officielle dans la société civile, cela se conçoit, et de fait cela se pratique aujourd'hui, dans les pays où existe la séparation de l'Église et de l'État; mais il est impossible que le chef de l'État se désintéresse complètement des élections épiscopales, lorsque l'évêque, par le seul fait de sa consécration, est appelé à prendre rang parmi les dignitaires du royaume. Il fallait donc rendre d'abord à César ce qui est à César, pour pouvoir conserver à Dieu ce qui est à Dieu ; ou bien il fallait se reconnaître mutuellement une part légitime d'influence dans une question d'intérêt commun. C'est à cette dernière solution que l'on s'arrêta ; tel est le principe qui inspira le concordat de Worms et tous les traités de ce genre, conclus dans la suite entre l'État et l'Église.
Dans la mêlée, qui mit aux prises le Sacerdoce et l'Empire, quelle fut l'attitude d'Ives de Chartres (2) ? S^il faut en croire la Gaule orthodoxe y « il ne put être amené à prononcer que cet » usage fût absolument intolérable, loin de le qualifier d'hérésie, )) comme faisaient la plupart de ses contemporains. Nous en » avons pour garant sa lettre à Tarchevêque de Lyon. Même » après le décret du concile de Clermont : Ne episcopus vel » sacerdos régi vel alicui laïco in manibus ligiam fidelitatem » faciat , Ives présenta au roi Raoul le Verd, archevêque élu de » Reims, qu'il décida à faire cet honmiage parce que c'était le » seul moyen d'assurer la paix à l'ÉgUse. Voilà ce que fit le » prince des canonistes, vir xavovtxwTaToç, le défenseur le plus in- » trépide de tout droit véritable et essentiel de l'Église. Par son » exemple, il nous apprend à conserver intacts les droits fon- » damentaux (j>rimitivd) de l'Église; à défendre, selon nos » forces, les droits secondaires et accessoires (adventitia, secun-
(i) Mœhler, ifis/. de VÉglise, t. II, p. SSg. (2) Gallia orthodoxa^ P. I, liv. III, ch. 14.
» darid), mais à sacrifier ces derniers, quand il le faut, soit » pour obtenir un plus grand bien , soit par amour de la paix. » Ainsi ont fait les évêques de France dans la question de la » Régale, etc.... »
Nous venons d'entendre Bossuet : pesons maintenant les paroles et apprécions la conduite d'Ives de Chartres. — A la vue des maux sans nombre dont soufire l'Église, le saint évêque laisse échapper des plaintes éloquentes : « Hélas ! s'écrie-t-il, que » de ruines, que de scandales ! quelle scission entre le Sacerdoce » et l'Empire, dont la concorde est pourtant si désirable, puis- » que sans cela il n'y a plus dans le monde ni salut, ni sécu- » rite ? Nous voyons de malheureux clercs , évêques ou abbés , » oublier qu'ils devraient réparer les ruines matérielles et mora- » les de leurs Églises : l'unique souci qui les préoccupe, c'est » de s'assurer des amis , dont la brillante parole puisse leur con- » quérir des appuis et les défendre par tous les moyens. Il )) arrive même que beaucoup d'élus, dont l'élection, pure de » toute simonie, est conforme aux saints canons, se fatiguent » des retards qu'ils éprouvent, des tracasseries qu'on leur fait » subir. Es finissent par acheter au poids de l'or des médiateurs, )) des avocats; et, pour éviter la honte d'un échec, ils viennent » aboutir à une consécration simoniaque. Que faire contre de » pareils maux ? les réprimer avec vigueur, si cela est possible ; » sinon, fermer les yeux provisoirement , pour ne pas entraver » le peu de bien, spirituel ou temporel, qu'on peut encore » attendre, même d'un état de choses si défectueux (i) ».
Mais, quelles que soient les difficultés pratiques, la question de droit n'est pas douteuse pour Ives de Chartres. « Les princes, » dit-il, n'ont aucun droit de s'immiscer dans les élections ou » d'y mettre obstacle. Les rois de France, Charlemagne et » Louis le Débonnaire, ont reconnu aux Églises le droit d'élire » leurs évêques; les capitulaires l'établissent expressément, et » plusieurs conciles provinciaux l'ont promulgué, avec l'assen- » timent de ces princes. Que Dieu ait donc dans l'Église la
» première place; que les princes viennent au second rang après » Dieu, et qu'ils se contentent de ce qui leur est accordé par » Dieu (i). »
Certes, il est difficile d'exiger quelque chose de plus précis et de plus net que ce langage. En matière d'élections épiscopales, les princes n'ont aucun droit; la part qu'ils y prennent n'est et ne peut être qu'une tolérance ou une concession de l'Église, agissant au nom de Dieu. Voilà le principe; quant aux faits, 1° Ives constate, mais sans vouloir en tirer parti contre l'Église, la condescendance dont on a usé envers les rois : ainsi, des pontifes , de sainte mémoire , se sont entremis auprès des princes pour obtenir que les élus des Chapitres fussent envoyés en possession des bénéfices de leur évêché, ou même ils ont fait retarder la consécration, tant que le roi n'avait pas donné son assentiment; 2° les rois ont participé aux élections, comme chefs du peuple, et, à ce titre, ils ont exercé l'ancien droit de conférer à l'élu l'investiture de sa charge : quel que soit le mode adopté pour cette investiture , il importe peu , si les rois n'ont pas la prétention de conférer un pouvoir spirituel, mais témoignent simplement, par une cérémonie tout extérieure, ou qu'ils donnent leur assentiment à l'élection , ou qu'ils envoient l'élu en possession de son fief (2).
D'après l'évêque de Chartres, « la légitimité de l'investiture laïque, bien comprise et honnêtement pratiquée, peut donc être soutenue, dans une certaine mesure, c'est-à-dire comme une concession bénévole, et par là même essentiellement révocable, octroyée par l'autorité ecclésiastique ; mais non pas comme un droit imprescriptible et pour ainsi dire inaliénable, justement revendiqué par l'autorité civile. En tout cas , ce n'est pas une question dogmatique ; c'est un règlement disciplinaire. Assuré-
(i) Ep. 102. — Même doctrine, dans la lettre 68.
{2) Quae concessio sive fiât manu, sive nutu, sive linguâ, sive virgâ, quid refert ? quùm reges nihil spirituale se dare intendant, sed tantum aut votis poscentium (les électeurs) annuere, aut villas écoles iasticas, et alla bona exteriora, quae de munificentià regum obtinent ecclesiae, ipsis electis concedere. Ep. 60.
ment, s'il s'agissait d'un principe de droit immuable, les chefs de la société ecclésiastique n'auraient pas la faculté d'user tour à tour d'indulgence ou de sévérité envers les coupables. Mais comme, dans l'espèce, ce qui rend la chose illicite, c'est la prohibition des supérieurs ; ce qui la rend au contraire licite , ce sont les concessions bénévoles des supérieurs, seuls juges de la mesure à garder. » Voilà le sentiment d'Ives (i).
Cette mesure avait-elle été dépassée ? Pascal II , en se soumettant aux exigences d'Henri V (2), avait-il manqué à son devoir ? Telle était la question que se posaient avec anxiété les amis de l'Église , lorsque se répandit , par tout le monde catholique, l'étonnante nouvelle, que l'Empire avait gain de cause et que le Sacerdoce avait abdiqué ses droits. Ives, dont le savoir et la gravité jouissaient d'une renommée universelle, ne pouvait manquer d'être consulté sur cette importante question. Le pape lui-même s'inquiétait de l'attitude qu'allait prendre l'auteur du Décret. Revenu de sa première frayeur et redoutant avec raison les déplorables conséquences de sa faiblesse, Pascal avait fait écrire à l'évêque de Chartres (3), pour protester qu'on lui avait forcé la main. Cela prouve de quel poids étaient alors, même à la cour de Rome, les arrêts du célèbre canoniste, et combien l'on redoutait l'opposition de celui qui était la lumière de l'Église de France. Les inquiétudes du pontife, du moins en ce qui concernait Ives, étaient bien mal fondées : le fils prit en main la défense d'un père, accablé un moment par le fardeau du souverain Pontifical.
A l'abbé Henri, qui lui écrivait d'Angleterre , pour savoir ce qu'il fallait penser de la conduite du pape , Ives répondait en ces termes : « A propos des investitures, j'approuve et je con- » firme, autant qu'il m'appartient de le faire, les décrets déjà » portés par Grégoire Vil et Urbain H. De quelque nom qu'on
(i) Ep. 60.
(2) Par d^s concessions qu'il ne tarda pas à regretter et à désavouer.
(3) Ivonis Ep. 233. — Pascal écrivit pour le même objet à Jean de Tusculum et à Léon de Verceil, P, M., t. CLXIII, col. 290.
» appelle cette invasion , prendre la défense des investitures laï-
» ques, c'est faire œuvre de schismatique : tel est mon avis (i).
» En parlant ainsi, je n'ai pas l'intention d'attaquer le seigneur
» pape, car il m'a fait écrire qu'il a été contraint d'agir comme
» il l'a fait, et qu'il condamne encore ce qu'il a autrefois con-
» damné, bien qu'il ait accordé des rescrits détestables à de dé-
» testables sollicitations. Mais, parce que nous devons cacher la \
» nudité de notre père plutôt que la dévoiler (2), je crois qu'il É
» faut lui faire entendre des paroles, pleines de franchise assu-
» rément, mais tout embaumées de charité, afin qu'il soit à
» lui-même son juge, et qu'il rétracte ce qu'il a fait. Alors nous
» rendrons grâces à Dieu , et notre joie sera celle de toute l'É-
» glise, qui dépérit de langueur, quand son chef est en proie à
» de pareilles faiblesses. Que si le mal s'aggrave et devient |
» incurable, ce n'est point à nous qu'il appartient de juger le
» souverain Pontife (3). » Ives en terminant sa lettre, rappelle à
son correspondant le respect dont il ne faut jamais se départir à
l'égard du pape, même lorsqu'il fait fausse route. « Le Christ,
» dit-il, recommandait d'obéir aux leçons des scribes et des
» pharisiens, et non pas de les renverser de leur chaire. Si l'a-
» pôtre saint Paul a redressé assez vivement les torts de saint
» Pierre , il n'a pas songé à lui retirer le pouvoir. Quand toute
» ressource humaine fait défaut (envers un pontife prévaricateur),
» il ne reste plus qu'à se réfugier dans l'espoir de la divine mi-
» séricorde; et mieux vaut encore rester uni à celui qui est le
» centre de la foi et la source de la vie (4). »
La France, comme toutes les nations catholiques, s'était émue des concessions imprudentes de Pascal H. L'archevêque de Lyon, Jean, en sa qualité de primat des diflférentes Lyonnaises, avait
(i) Est-ce assez clair ?
(2) Genèse, ch. IX, 23.
(3) C'est parce qu'il ne voulait point juger le pape, qu'Ives refusa d'assister au concile d'Anse ( ep. 236 ) , convoqué par le primat de Lyon.
(4) Ep, 233.
cru pouvoir rassembler en concile, à Anse (i), les métropolitains de chaque province et leurs suffragants. Nous avons déjà vu comment ces prétentions ont été réfutées dans le mémoire adressé à Jean par l'archevêque de Sens et dont nous avons attribué la rédaction à Ives de Chartres (2). Après avoir contesté le droit du primat à tenir le concile projeté, le mémoire repousse avec indignation l'objet même du concile. « Pourquoi dévoiler ainsi la honte d'un père ? Pascal n'a cédé que pour éviter les plus grands malheurs : sa faiblesse doit être mise au compte de la nécessité , et non de la volonté ; enfin il a rétracté , dès qu'il a été libre, les concessions déplorables qui lui ont été arrachées. Hélas ! les plus grands saints n'ont pas été à l'abri de toute faiblesse : saint Pierre, Moïse, et tant d'autres en sont la triste preuve. Mais Dieu sait tirer le bien du mal, et, s'il permet de pareilles chutes, ce n'est pas pour nous autoriser à mal faire, c'est pour nous apprendre qu'il faut toujours craindre de tomber ; c'est pour nous enseigner, si ce malheur nous arrive, comment il faut se relever. » Quelle difièrence entre ce langage et celui de la Gaule orthodoxe , s' appuyant sur je ne sais quelles défaillances de l'illustre canoniste pour revendiquer le droit à la désobéissance au pape, à la servilité envers le roi! — Mais continuons notre analyse. « Le pape s'est rétracté, et s'il ne prend pas encore des mesures vigoureuses, c'est que le conseil des sages et l'examen des circonstances lui font un devoir de ne pas se hâter. Les saints Pères enseignent à chaque page qu'il faut savoir attendre , de la patience et du temps , le remède à certains maux. En voulant arracher l'ivraie, on risque de déraciner le bon grain ; c'est un danger signalé par Jésus- Christ lui-même. » — « C'est pourquoi , continue le rédacteur, » nous croyons n'avoir plus besoin de nous justifier, si nous ne » permettons pas à notre langue de déchirer le seigneur pape. » S'il a péché , notre charité filiale l'excuse, et si nous sommes
(i) Bourg situé à quatre lieues de la ville de Lyon. Un autre concile s'y était déjà tenu en 102 5.
(2) Ep. 236. V. plus haut, page 218.
» obligés de condamner les actes, nous ne pouvons qu'approuver » l'intention, car il a voulu épargner à son peuple de plus longues
» souffrances. Or, le divin Maître lui-même, en songeant à la » faiblesse de ses apôtres , s'est attendri sur eux , à la veille de » sa Passion, et a tempéré (?) la rigueur de certains préceptes. » L'Église peut assurément marcher sur les traces d'un guide si » autorisé. »
Arrivant enfin au fond même du débat, à la question doctrinale, l'auteur du mémoire expose de la façon la plus nette ce qu'il pense des Investitures. — « Taxer l'investiture d'hérésie, est pour lui un non-sens. L'hérésie est une erreur en matière de foi. La foi germe dans les coeurs et se manifeste sur les lèvres : de même l'incrédulité a sa source dans l'esprit et son expression dans le langage. Quant à l'investimre, elle ne réside que dans les mains de celui qui donne et de celui qui reçoit les insignes d'une dignité ecclésiastique. Or les mains font le bien ou le mal, mais ne peuvent être dans le vrai ou dans le faux. — Qiiand il s'agit d'une doctrine hérétique, on ne peut pas, après l'avoir abjurée, y revenir de nouveau, sans blesser de nouveau son âme. Cependant on voit tous les jours, soit en Germanie, soit dans les Gaules, des évêques simoniaques déposer leur crosse, faire pénitence pour l'investiture laïque, à laquelle ils ont consenti, et recevoir ensuite du Siège apostolique une nouvelle investiture. Les souverains Pontifes ne pourraient agir ainsi à l'égard de ces nobles pénitents, si l'investiture laïque était une hérésie, un péché contre le Saint-Esprit. — Tout ce qui n'est pas loi immuable peut être défendu ou permis par l'Église, selon sa conscience ou son intérêt, La conduite de l'Église doit donc être dictée par les circonstances, et l'on ne saurait appeler coupable prévarication ce qui n'est que louable et salutaire indulgence. C'est pour n'avoir pas fait cette distinction entre l'immuable et le temporaire, que des esprits légers formulent dans toutes ces questions des jugements inconsidérés. Mais, si un laïc en arrivait à ce point de démence qu'il s'imaginât conférer, au moyen de la crosse, le sacrement lui-même, ou la matière du saterôment, il faudrait attacher la note d'hérésie , non p^ à l'acte par lequel
on accomplirait cette investiture^ mais à la doctrine diabolique que l'on aurait la prétention de soutenir. — Pour appeler les choses par leur nom , on doit dire que la pratique de l'investiture par les laïcs est un empiétement sur le droit d'autrui, une sacrilège usurpation; et enfin, pour assurer la liliberté et l'honneur de l'Église, il faut prendre tous les moyens possibles, en sauvegardant la paix, pour détruire le mal jusque dans sa racine (i). Donc , là où l'on n'aura pas de schisme à redouter, qu'on agisse vigoureusement ; mais si le schisme est à craindre, qu'on proteste d'une manière discrète, et qu'on attende pour agir des temps plus favorables. » Nous pensons que l'analyse de ce document peut se passer de commentaire, et que le lecteur sera en mesure de juger si la Gaule orthodoxe est bien fondée à compter le rédacteur de ce mémoire pour un ardent défenseur des Investitures , pour un ancêtre des évêques courtisans de 1682.
Mais voilà qui paraît plus significatif, et surtout plus rassurant, à l'auteur de la Déclaration (2). Ives de Chartres, malgré le décret du concile de Clermont (3), n'a pas craint d'engager Raoul le Verd, archevêque de Reims, à subir l'investiture royale. — Le fait est parfaitement exact. Voici la lettre par laquelle Ives en informait le pape: on y verra les motifs qui l'ont déterminé, les regrets qu'il éprouve, et le pardon qu'il attend.
H A Pascal, souverain Pontife, Ives, humble serviteur de » l'Église de Chartres, la dilection et l'obéissance d'un fils sou- » mis en toutes choses. »
« Je crois devoir notifier ce qui suit à votre Excellence. Moi » et le seigneur Thibaud, abbé de Saint-Martin de Paris, en » apprenant le triste et scandaleux état de l'Église de Reims, » nous sommes allés trouver le roi, Louis le Gros. Nous l'avons
(i) Voilà encore un passage décisif pour nous fixer sur les véritables sentiments d'Ives dans la question des Investitures.
(2) Gaîlia orthodoxa^ !'• partie, liv. Ilî, ch. 14.
(3) Cité plus haut, page 262.
conjuré à temps et à contre-temps (i), de rendre enfin, et la paix à cette Église en expulsant l'usurpateur Gervais, et ses bonnes grâces au véritable métropolitain, Raoul, en l'autorisant à prendre possession du siège archiépiscopal. Le roi finit par céder à nos instances : il nous permit de présenter Raoul à l'assemblée qui devait se tenir à Orléans (2); il nous donna un sauf conduit pour l'archevêque, et promit enfin de traiter cette affaire avec l'intéressé et avec les grands du royaume : il voulait terminer ce différend , si faire se pouvait, sans blesser les droits de la couronne. Selon ce qui avait été convenu, nous nous rendîmes à la curie et à plusieurs reprises nous représentâmes notre pétition , appuyée du reste par de nombreux intercesseurs. Toute l'assemblée se récria, et il fallut renoncer à une paix durable, si le métropolitain ne recevait l'investiture per manutn , s'il ne prêtait au roi le serment de fidélité , qui a toujours été prêté au monarque, nonseulement par les archevêques de Reims , mais par tous les évêques les plus vertueux et les plus saints. Tel était le vœu, tel était l'avis de la curie tout entière. Alors, quoique la rigueur des décrets promulguées ne le permît guère, on s'y résigna, parce que la paix de l'Église et la charité fraternelle l'exigeaient ainsi. S'il est vrai que la charité est la plénitude de la loi, nous croyons avoir accompli la loi en pratiquant la charité. Cependant nous vous suppUons, à deux genoux, d'avoir égard vous-même à la paix et à la charité, et de nous accorder notre pardon avec toute l'indulgence qui convient à un père. Il ne s'agit point ici d'une loi éternelle , mais d'un usage prohibé par l'autorité , en vue de reconquérir la liberté de l'Église. » « Vos enfants ont quitté le droit chemin: ils avaient cru pouvoir user de dispense et de compensation ; qu'il suffise à un père de lever contre eux le fouet du reproche , et non la verge du châtiment ; et qu'il tienne nos pieuses supplications pour
(i) Expression empruntée à Saint Paul : obsecra, increpa opportune , importuné.
(2) Le jour de Noël 1 1 10.
)) le plus grand des supplices, (i) Hélas! si Tautorité apostolique » veut substituer en toutes choses la sévérité du juge à la con- » descendance du médecin, vos serviteurs seront réduits à la » triste alternative, ou de désobéir à vos ordres, ou de quitter ce » monde ; car ils n'auront plus le moyen de jeter la bonne semence » dans les coeurs, si on leur interdit toute indulgence, dans les » questions de Tordre temporel. Il faut donc céder à la nécessité , » selon l'enseignement des apôtres eux-mêmes et d'après la tra- » dition des docteurs orthodoxes. On doit, disent-ils, pour évi- » ter des calamités publiques, tempérer la rigueur des canons, » afin qu'une charité sincère nous dispense d'avoir à guérir de » plus grands maux (2). En parlant ainsi, nous ne prétendons » pas faire la leçon à votre Paternité: nous vous avertissons » d'abonder dans les entrailles de la charité et de la sagesse (3), là » où vous ne pouvez agir selon la rigueur des lois (4). »
Nous le demandons encore une fois : quel rapport y a-t-il entre les prétentions gallicanes de 1682, et l'humble attitude d'un évêque, à genoux aux pieds du pape, expliquant les motifs de sa conduite et sollicitant le pardon de sa faiblesse ? Et d'ailleurs, pour un acte de complaisance envers le roi, combien d'énergiques protestations contre les violateurs des décrets conciliaires sur les Investitures ? Dans les débats qui s'élevèrent en 1104, au sein du Chapitre de Paris, à propos de l'élection d'un nouvel évêque, Ives reprochait aux chanoines de tolérer la présence du roi dans la discussion de cette affairé. — Philippe P*" étant hostile à la bonne cause, la volonté du roi, disait Ives, aura plus d'effet que la justice de la loi (5) : la vérité ne sera
(i) Ives de Chartres ne laisse presque jamais échapper roccasion de faire des jeux de mots : Devota filiorum supplicatio pro summo reputetur supplicio,
(2) Le ton d'Ives de Chartres n'est pas celui de Bossuet : Tun prie , l'autre exige.
(3) Expression empruntée à saint Paul.
(4) Ep. 190.
(5) Plus poterit voluntas régis, quàm justitia legis.
pas librement discutée , et , si elle est reconnue, elle ne pourra pas être observée (i). Dans une autre circonstance, il est consulté au sujet d'un prêtre, qui, après avoir volontairement renoncé à un bénéfice, essaye de le ressaisir au moyen d'une investiture laïque. « S'il veut forcer l'entrée du sanctuaire par la violence » des laïcs, votre Fraternité doit savoir, écrivait-il à l'évêque » de Paris, que, d'après les anciennes règles, les laïcs n'ont » aucun pouvoir d'instituer ou de dégrader un prêtre. Si, malgré » cela, l'intrus s'empare de l'Église en question, vous avez deux » choses à faire : tirer contre ce clerc usurpateur le glaive de » l'anathème, et lancer l'interdit, jusqu'à résipiscence, sur les » terres des laïcs, complices de son usurpation (2). »
Enfin, victime de son zèle pour l'observation des saints canons, l'évêque de Chartres se vit un jour réduit à se défendre lui-même auprès de Pascal H. Un jeune ecclésiastique de Chartres avait surpris la bonne foi du pape, et en avait obtenu des lettres désobligeantes pour Ives. Celui-ci s'empressa de rétablir les faits : il apprit à Pascal que ce dénonciateur imberbe s'était fait donner, par une investiture laïque, un bénéfice ecclésiastique, et que, n'ayant pu vaincre les résistances de l'évêque, il voulait par d'odieuses calomnies, se consoler de la perte, probablement très sensible, des dîmes et oblations attachées à une riche prébende (3).
Nous croyons pouvoir nous arrêter ici et résumer en deux mots les actes et les déclarations d'Ives de Chartres, dans la question des Investitures : en droit, il les condamne; en fait, il les proscrit ; ou , s'il admet qu'on les tolère , ce n'est qu'à titre provisoire, et en attendant qu'il soit possible de faire mieux. C'est plus qu'il n'en faut, pour le venger des éloges, heureusement trop peu mérités, que lui décerne la Gaule orthodoxe.
S'il y a eu dans son courage quelques faiblesses , ou dans son zèle quelques écarts, ses intentions n'ont jamais cessé d'être
(i) Ep. i38.
(2) Ep. i3i.
(3) Ep. 219.
pures, ni son enseignement d'être irréprochable. Aussi le jugd^ ment de l'histoire a reconnu, dans Ives de Chartres, un grand Évêque, un Réformateur puissant, un Docteur dont l'autorité s'impose; et l'Église, consacrant ses travaux, couronnant ses vertus, lui a mis au front l'auréole des saints.