SUR LES OUVRAGES DE GERSON. (Voyez page
Les nombreux écrits de Gerson que nous avons eu occasion de citer, attestent la grande activité de son esprit. Toujours préoccupé des plus graves intérêts de l'Église , il ne savait pas ce qu'était un intérêt purement littéraire ; l'intérêt du fond prévalait chez lui sur celui de la forme. Il est très-inégal dans sa manière d'écrire ; plusieurs de ses ouvrages sont travaillés avec assez de soins, tandis que d'autres , rédigés à la hâte , ne se distinguent ni par leur pureté, ni par leur élégance. Son latin est rempli de gallicismes; il trahit presque partout la pensée française , mal à l'aise dans le latin du moyen âge, et ne se familiarisant qu'avec peine avec la terminologie barbare des scolastiques. Gerson possédait , il est vrai, une connaissance très-approfondie de la littérature ancienne; il connaissait l'antiquité classique, aussi bien qu'on pouvait la connaître de son temps ; on n'a qu'à songer à ses fréquentes citations des auteurs anciens. Mais la scolastique avait encore trop d'empire, même sur les meilleurs esprits, et il n'y avait encore que bien peu d'hommes qui écrivissent aussi bien que Ni-
colas Clamenges. Cependant , malgré ses imperfections , le style de Gerson ne manque pas de verve et d'originalité; il est vif, figuré , plein d'images frappantes , tantôt doux et même harmonieux , quand il est l'expression de la profonde sensibilité de l'auteur , tantôt concis , serré , procédant par antithèses , quand une juste indignation dicte à Gerson des satires amères ou des plaintes éloquentes sur la dépravation de son siècle.
On aperçoit chez lui un effort pour sortir des bornes étroites de l'école ; la science se vivifie chez lui ; il essaye de la mettre en rapport avec les besoins du peuple ; il emprunte à ce dernier une foule de ses expressions naïves , de ses métaphores , de ses proverbes , qui donnent çà et là à ses écrits une vivacité toute particulière etqui dénotent de sa part un esprit libre, éclairé, bienveillant, et même une humeur ne dédaignant pas un badinage spirituel. On pourrait extraire de ses écrits une collection très-curieuse de proverbes. Nous ne citerons que deux ou trois de ceux que nous en avons recueillis. En parlant des gens âgés qui n'ont plus longtemps à vivre , il dit : «qui n^ont , comme on seult dire , que ung pain au four» (Sermon de carême , t. III, p. 1589) ; ailleurs il dit : «iesoin faict vieilles trotter» (de laude scriptorum, t. II, p. 698) ; «qtii fuit , on le chasse» {tract. VIII super magnificat, t. IV , p. 375) ; «on ne doit point de un matin faire un lévrier , ne d'un buisson un esprevier» (Oratio ad regem F ranci ce , A. 1413, t. IV, p. 661) , etc. Ce dernier proverbe paraît avoir été très-commun au moyen âge, car cent ans plus tard Michel Menot le reproduit presque mot à mot , quand il demande si ce n'est pas un abus de faire « de ung huard ung esprevier , de ung mastin ung lévrier. » [Sermoncs quadragesimales ParisHs declamati , Paris , 1 530 , in-S", fol. 94, col. 1. Le tjmitm theologorum de Gerson [tract, de temperantia in cibis , potu et vestibiis pralatorum , t. II , p. 639) nous a rappelé le boire théologalement de Rabelais.
Avant de mourir Gerson chargea son frère Jean de recueillir ses ouvrages; il paraît que plusieurs de ses petits traités sont perdus, et qu'ils l'étaient déjà à l'époque de sa mort. D'autres lui ont été attribués qui ne sont pas de lui; ils se trouvent dans l'édition de
Dupin • les principaux en sont le Compendium theologiœ , et le Al- .haheumdmni amori. , imprimé très-souvent dès la fin du quinzième siècle Les différents traités de Gerson, principalement ceux nui s'occupent de sujets moraux , ont été fréquemment publiés séparément dans le quinzième et le seizième siècle. V. Panzer, Anlalesujvooraphici , Nuremb. 1793, in-V', t. I" et suiv ) La première édition collective des œuvres du chancelier, est celle qui parut à Cologne chez Jean Kœlhoff, en 1483, 4 vol. in-folio; elle fut suivie des éditions de 1 488, Strasbourg, par Pierre Schott, 3 vol in-fol ;-de U88, Strasbourg, par Geiler de Kaisersberg, 3 vol in-fol.; - la même , Bâle 1 494 , chez Nie. Kessler. La plupart de ces éditions sont ornées de l'image de Gerson en costume de pèlerin. Dans le cours du seizième siècle les œuvres de Gerson furent publiées à plusieurs reprises; mais toutes ces éditions étaient très-incomplètes. En 1606 Edmond Ricuer, docteur en Sorbonne et syndic de la faculté de théologie, en donna le premier une bonne édition , avec la vie de Gerson et quelques opusculesde Pierre d'Ailly, etc. Paris, 3 vol. in-fol. Dans les premières années du dix-huitième siècle, d'Héroumi . chanoine régulier de Saint-Victor et bibliothécaire à Paris . s'occupa de recueillir et de corriger les œuvres de Gerson , et en confia la publication a LOUIS ÉLiE DCPIN , qui fit paraître sous son propre nom les matériaux amassés par d'Hérouval , en y ajoutant quelques autres traités de Gerson et de ses contemporains. Cette édition de Dupin est la seule bonne , la seule qu'on puisse consulter , malgré les erreurs typographiques dont elle abonde. Elle parut à Anvers, en 1706 , en cinq vol. in-folio.