‹ Essai sur l'art d'être hereuxChapitre 23 sur 39 · DES ENFANS · texte numérisé non relu

DES ENFANS

Un des beaux jours, et peut-être le plus beau de la vie, est celui où la naissance d'un enfant ouvre notre âme à des émotions qu'elle ignorait encore. Cependant, que de tourniens vont suivre cette époque ! Pourrais-je peindre l'attention inquiète qu'on porte sur ses enfans, les angoisses qu'excitent leurs souffrances, l'anéantissement où l'on est plongé <}uand on craint de les perdre? Les alarmes ne finissent pas avec leur premier âge; il en est pour tous les instans, et c'est jusqu'au dernier soupir qu'on veille d'inquiétude, occupé de leur sort.

La satisfaction qu'ils procurent est bien vive, puisqu'elle surpasse tant de peines ! Nous n'avons pas besoin, pour les aimer, de songer qu'ils répondront à nos soins, qu'ils nous les rendront un jour; s'il est dans le cœur de

rhomme un sentiment désintéressé, c'est Tamour paternel. Notre tendresse pour nos enfans est indépendante de la réflexion; nous les aimons parce qu'ils sont nos enfans; leur existence fait partie de la nôtre, ou c'est plus que la nôtre. Le bonheur qu'on leur doit résulte de tout ce qui leur est utile, de tout ce qui les intéresse; il naît de leur santé, de leur gaîté, de leurs amusemens; on leur sait gré de leurs plaisirs.

Le but qu'il faut se proposer, en les élevant, est de leur apprendre à jouir sagement des jours qui leur seront accordés. Montaigne a vanté l'influence de la douceur sur l'esprit et sur les mœurs de la jeunesse; il empruntait au bon Plutarque une partie de ses idées, qui, reproduites par Jean-Jacques, ont enfin opéré dans l'éducation un changement heureux. Que j'aime à trouver ainsi les mêmes idées énoncées, répétées, dans différens siècles, par des hommes éclairés ! C'est surtout une si noble persévérance qui rend probable quelque amélioration dans les destinées humaines.

Mais à peine un changement e^t-il obtenu, (|ue des esprits superficiels ou chagrins voient seulement les inconvéniens qui l'accompagnent,

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et voudraient, au lieu de les corriger, retourner au point d'où Ton est parti. Quelques personnes regrettent la sévérité de l'ancienne éducation, et s'imaginent qu'il est sage de faire éprouver aux enfans des contrariétés, des ennuis, afin, disent-elles, de les accoutumer aux: peines de la vie. Trouveraient-elles utile de se donner des contusions, pour se préparer à souffrir celles qu'on recevra par maladresse? Il est avantageux, dit-on, de placer l'apprentissage des douleurs à l'époque où le$ chagrins sont légers. Cette phrase, comme tant d'autres, est un mélange de vérité et d'erreur. Les peines de l'enfance nous semblent faciles à supporter; elles sont loin de nous, et nous n'avons plus* à les craindre : mais l'enfant qui passe une année sous la férule d'un maître sévère est aussi malheureux qu'un homme privé pendant un an de sa liberté; encore ce dernier est-il moins à plaindre, puisqu'il doit trouver des forces dans sa raison et dans son caractère. Imprudens!

vous voulez que des êtres, dont le sort est dans vos mains, sacrifient le présent à l'incertain avenir ! Dépendrà-t-il de vous de leur rendre ce que vous leur ôtez? L'instant où vous les

éloignez du bonheur est peut-être le seul où ils devaient en jouir. Âh ! dans le malheur affreux d'être privé de ses enfans, s'il est une consolation; c'est de pouvoir se dire : Du moins, j'ai su les rendre heureux, pendant le peu de jours qu'ils m'ont été confiés !

11 n'appartient qu^à la nature de leur envoyer des peines; notre tâche est de leur apprendre à les adoucir. Je vois avec intérêt un enfant regretter le jouet qu'il a brisé, ou pleurer l'oiseau qu'il élevait : la nature lui fait essayer ainsi la douleur, et le prépare à supporter un jour des pertes plus amères. Sachons la seconder avec prudence. Pour consoler cet enfant, ne nous empressons pas de changer le cours de ses idées fugitives, et d'effacer un chagrin par un plaisir. Il faut que son courage, que sa jeune raison s'exercent. Partageons d'abord ses regrets, faisons-lui sentir ensuite l'inutilité des larmes; accoutumons-le à ne point lutter quand les efforts seraient vains, et formons-le à porter sans murmure le joug de la nécessité.

Loin de confondre la faiblesse avec la douceur, j'improuve toutes les familiarités nui-

sibles à la subordination. I^e tutoiement, que la mode a fait généralement adopter, introduit entre les pères et l'es enfans une égalité ridicule. Je vois avec douleur les progrès d'un luxe dangereux. Les cadeaux, les parures qui eussent fait autrefois le bonheur de dix enfans, suffisent à peine pour contenter les fantaisies d'un seul; et les folles complaisances des pères préparent aux maris une tâche difficile à remplir. Ne désapprenons, point aux enfans à trouver eux-mêmes des plaisirs : leur âge les fait naître; et, pour qu'ils les saisissent, c'est assez que nous brisions leurs chaînes.

Il est pour eux deux sources de tourmens :

l'une est la politesse. Nous voulons qu'ils soient de petits personnages; nous les astreignons à recevoir d'ennuyeux complimens, à répéter d'insignifiantes formules; ainsi la politesse, destinée à rendre la vie plus douce, commence par la tourmenter. Il semble que faire la révérence soit un art tellement difQcile, qu'on l'ignorerait toujours si on ne l'étudiait pas dès l'enfance. Mais, ensuite, se flatte-t-on d'apprendre aux enfans à parler avec politesse, sans leur enseigner à mentir î on traite alors le men-

songe de bagatelle : eli bien, si Ton voulait préparer ses élèves à devenir flatteurs et fourbes, je démande quelle méthode on emploielait.

Le travail est l'autre source de peines, l/ex- Irême curiosité des enfans annonce leur désir de s'instruire; mais, au lieu d'en profiter, on rétouffe. On rend l'étude ennuyeuse, et Ton dit : L'étude ennuie la jeunesse.

Lorsqu'un père est assez éclairé pour élever lui-même ses enfans, la plus sage méthode qu'il puisse employer est d'éloigner d'eux les rudimens, les dictionnaires, la contrainte, et de leur donner la première instruction en conversant avec eux. Alors, les idées que l'instituteur présente sont à la portée de son élève; il l'exerce à observer et l'accoutume à réfléchir ; il offre les sciences sous des rapports intéressans, il inspire l'ardeur de s'instruire, et, de tous les résultats que l'enseignement peut avoir, c'est là le plus utile. A quinze ans, un jeune homme, élevé d'après cette méthode, connaîtrait plus de vérités, aurait moins d'erreurs que la plupart des jeunes gens de son âge; on le distinguerait à son désir de cultiver des sciences

qui, loin d'avoir jamais fait naître sa tristesse, auraient éveillé pour lui chaque jour de nouvelles idées et de nouveaux plaisirs. Je serais peu surpris toutefois d'entendre les graves admirateurs de la routine affirmer qu'une telle méthode ne formerait que des hommes superficiels. Doctes panégyristes de nos écoles, cette méthode était celle des {îrecs. Puisqu'ils ignoraient l'art de rendre l'étude ennuyeuse, afin de répandre ensuite les bienfaits de la contrainte, sans doute leurs philosophes n'étaient que des raisonneurs vulgaires, sans doute leurs poètes et leurs artistes n'ont produit que d'informes essais * !

Au surplus, cette partie de l'éducation est d'une légère importance près des deux autres,

* Si Ton demande à quelle époque je placerais Tétude du latin, k Tépoque, répondrai*je, où Télève peut en apprécier Tutilité; et Ton éviterait ainsi des inconvéniens assez graves : 1** celui de perdre beaucoup de temps pour apprendre une langue qu'il fa^ut étudier de nouveau après en avoir été fatigué pendant plusieurs années dans son enfance; 2** celui de s'occuper très-jeune d'un genre de travail tellement aride, quand on n'en voit pas les 'avantages, qu^il étouffe lé désir de s'instruire; 5* celui de commencer par une étude qui) ne mettant que des mqts dans la tête d'un etifant^ est la moins propre a développer son intelligence.

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qui doivent donner à Télève une santé robuste, une âme forte. Honteux et tyrannique empire de l'opinion ! elle a plus de puissance que l'amour paternel. Au lieu d'enseigner gravement à son fils les ftitiles moyens de briller dans le monde, qu'un père ose lui dire : Échappe à la folie commune et sois heureux! Oblige ceux de tes semblables dont tu pourras adoucir les peines, ofire à tous l'exemple des bonnes mœurs, et ne t'impose aucun autre devoir.

Libre de soins intéressés et de soucis ambitieux, ne forme chaque soir que les projets nécessaires pour jouir encore d'un heureux lendemain. Vois s'écouler ainsi tes paisibles journées, arrive doucement à leur terme, et qu'au dernier moment tu puisses dire : Je n'ai connu que les douleurs dont il était impossible à la sagesse de repousser l'atteinte. pouvoir des préjugés ! pour donner de tels conseils à son fils, il faudrait, dans notre siècle, un courage héroïque.

Mais l'ingratitude si générale, dont se plaignent les pères, n est-elle point le fruit amer de leurs propres leçons? Vos fils vous abandonnent, ils livrent à des mains mercenaires

votre importune caducité : dans leur jeunesse, vous avez ri de leur insouciance pour la fortune, et vous vantiez alors l'ambition qui les emporte aujourd'hui loin de vous. Puisque l'objet de tous vos soins fut de leur enseigner à briller, n'attendez de leur vanité que de pompeuses funérailles.

J'admire la sagesse infinie, en voyant l'amour paternel plus inquiet et plus tendre que l'amour filial ; l'intensité des affections devait se proportionner aux besoins des êtres qui les excitent. Mais l'ingratitude n'est point dans la nature, et d'autres leçons formeraient d'autres mœurs. En élevant nos enfans avec soin, en leur inspirant la modération des désirs, la crainte de l'éclat et du bruit, nous les rendrons heureux; et peut-être viendront-ils adoucir nos derniers instans, comme nous aurons embelli leurs premiers jours.

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