‹ Essai sur l'art d'être hereuxChapitre 27 sur 39 · DES PLAISIRS DR L'ESPRIT · texte numérisé non relu

DES PLAISIRS DR L'ESPRIT

Dans l'homme sauvage, les facultés intellectuelles dorment. Dès que ses appétits sont satisfaits, il n'aperçoit ni plaisir qu'il puisse désirer, ni peine qu'il doive craindre; il se couche et sommeille. Ce bonheur négatif désolerait l'homme civilisé. Toutes ses facultés ont pris l'essor; il éprouve un besoin nouveau, que des occupations graves ou futiles, mais promptement renaissantes, peuvent seules apaiser. S'il est entre elles des intervalles qui ne soient remplis ni par un repos nécessaire ni par les souvenirs, l'ennui vient, et lui fait tristement mesurer la longueur de ces lacunes de la vie.

Après le vice, ce qu'il faut éviter avec le plus de soin, c'est l'ennui. Certaines gens l'éloignent sans effort. Mon voisin, honnête rentier, va déjeuner Ions les jours dans le même

café. Là, il s'installe; il lit une douzaine de gazettes qui se sont copiées. Prolongeant à plaisir sa lecture, prenant gravement du repos, il communique, tantôt avec finesse, tantôt avec emphase, ses réflexions aux habitués qui l'entourent. Il passe ainsi deux ou trois heures, et sort enfin du café avec autant d'importance que s'il venait de payer sa dette à la société. Toute sa journée est aussi agréablement remplie; il visite les rues où des constructions s'élèvent : s'il voit qu'elles avancent, on le prendrait, à sa satisfaction, pour le propriétaire; il fait des complimens aux ouvriers, quelquefois même à l'architecte. Toujours ses promenades le ramènent au Luxembourg, où il regarde jouer aux boules, et reçoit souvent l'honneur d'être choisi pour juger les coups douteux. Après un court dîner, il se hâte de retourner au café du matin : le domino l'attend, c'est le jeu qu'il aime de passion; et les plus longues soirées d'hiver ne se terminent point sans qu'on l'entende se plaindre de la rapidité avec laquelle les heures disparaissent !

Aux théâtres du boulevard, ce n'est pas la scène qu'il faut regarder, c'est le parterre.

Quels transports, quand un coup de poignard , précédé d'une pompeuse maxime, renverse le tyrani et, dans tout le cours de la pièce, quelles anxiétés! quelles larmes sincères! Se défend-on d'envier le sorj de cet honnête bourgeois que ni l'invraisemblance des situations ni l'absurdité du dialogue ne peuvent distraire du plaisir qu'il goûte à trembler sur les dangers de l'innocence?

On pourrait écrire des observations nombreuses sur les plaisirs des sots. N'a pas qui veut ces plaisirs : examinons des moyens moins simples, mais plus sûrs, d'échapper à l'ennui.

Dès qu'un homme se plaît, à cultiver son esprit, il ne craint plus le poids du temps ; ses plaisirs sont à ses ordres; et ceux qui charment sa solitude, en quelque sorte, magiques. Il vit dans le siècle qu'il préfère; il franchit la distance qui le sépare des lieux qu'il veut connaître; il interroge les grands hommes de tous les âges, de toutes les contrées; et ses entretiens avec eux cessent où changent d'objet aussitôt qu'il le veut. Combien il doit rendre grâces à la nature d'imprimer au génie tant d'impulsions différentes! Avec Platon, il est parmi les

sages de la Grèce; il entend leurs leçons, il s'associe à leurs vœux pour le bonheur des hommes. Desire-l-il du repos, les poètes s'empressent de le distraire. Horace Tenvironrie d'épicuriens aimables ; et, partageant leurs douces rêveries, il applauait aux chantres de Tinsoueiance et du plaisir.

C'est grande pitié qu'un homme, parce qu'il a des connaissances, fatigue les autres de son amour-propre ! Si l'on pouvait compter tout ce qu'ignore le plus* savant, on verrait qu'entre un ignorant et lui la différence est de bien peu de chose. Mais faut-il s'étonner si les amis des muses fuient les petits débats, les tristes fêtes et les ennuyeuses cérémonies de nos sociétés bruyantes? Celle qui les attend a des charmes si doux!

Parvenir à la vérité est le but de l'étude. Dans une telle recherche tout enflamme, tout enchante l'esprit. La volonté d'y réussir suffit pour qu'on éprouve cette noble émotion que donnent un zèle ardent et des intentions pures. Le succès, alors même qu'on ne songerait point aux résultats qu'il peut avoir, inspirerait une sorte de volupté, parce que la vérité convient

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à notre esprit, comme une couleur brillante et douce convient à notre vue, comme un son flatteur convient à notre oreille. Mais ce plaisir est accompagné d'un autre plus vif : la vérité doit produire des effets salutaires; et, chaque fois que notre intelligence en découvre quelques étincelles, notre âme s'élève, pénétrée de hautes espérances.

Un des principaux avantages de l'étude est d'affranchir l'esprit des préjugés qui troublent la vie. Que de tourmens ont causés ceux qui se mêlent aux idées religieuses! Après ces grandes calamités qui firent perdre la trace des sciences et des arts, les hommes, poursuivis par la terreur, croyaient voir des génies malfaisans voler sur les nuages, d'autres errer dans la profondeur des bois. Le bruit des vents et du tonnerre leur paraissait être la voix des divinités infernales; et, prosternés avec effroi, ils cherchaient, par de sanglans sacrifices, à satisfaire leurs dieux courroucés. Un petit nombre d'hommes éclairés par l'observation dissipèrent enfin l'épouvante, en révélant quelquesunes des lois les plus simples de la physique : les fantômes s'évanouirent, un Dieu juste régna

sur la nature consolée. On croit qu'un intervalle immense nous sépare de ces temps de désastres et d'alarmes. Combien d'êtres malheureux par leurs faiblesses supposent encore un Dieu implacable, qui commande la haine, et punit des fautes légères à l'égal des plus grands crimes ! L'homme exempt de préjugés est le seul qui se prosterne avec amour, et dont la prière, soumise et confiante, s'adresse aux nobles attributs du pouvoir, la justice et la clémence.

Il est d'autres erreurs que dissipe l'étude.

L'homme épris du commerce des Muses ne consume point ses belles années dans de tristes intrigues; on ne le rencontre pas sur les routes que l'ambition a tracées. Aussi les Grecs, féconds eh ingénieuses allégories, faisaient-ils présider la même divinité aux sciences et à la sagesse.

L'habitude de vivre au milieu des chefsd'œuvre produit l'élévation d'âme; et celui dont Tâme est élevée est heureux et bon.

Exempt de vaines faiblesses, libre de turbulentes passions, il cultive les vertus nobles et généreuses, pour le plaisir de les pratiquer.

SLR L'Airr DÈTRE HEUREUX. 230

Dédaignant une foule d'objets qui troublent le vulgaire, il offre peu de prise au malheur; et si cependant l'adversité le frappe, il a contre elle des ressources d'autant plus sûres qu'il les trouve en lui-même.

Toutefois on ne s'enivre du charme heureux des lettres et des arts qu'au sein de la retraite. Si c'est pour occuper la renommée qu'on lit et qu'on médite, les amusemens se changent en travaux. Si l'on veut parcourir une lice, devancer des émules, diriger un parti, on est bientôt agité de petites passions, de grandes inquiétudes. Dieu, voulant qu'aucun bien ne fût parfait sûr la terre, près de Kiimour de l'étude plaça la soif de la célébrité.

Mais la noble ambition d'être utile, l'ardeur de rendre d'immortels services, faut-il donc l'étouffer? n'est-elle plus la source de plaisirs aussi purs qu'enivrans?... Je vois une république immense, indestructible, composée de lous les hommes qui se dévouent au bonheur de l'humanité. Occupés sans relâche de continuer l'ouvrage que leurs prédécesseurs ont (!onmiencé, ils légueront à leurs succcesseurs le soin de poursuivre leurs travaux. Les hommes»

SM ESSAI yiREVX.

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