‹ Essai sur l'art d'être hereuxChapitre 9 sur 39 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

sentiment et du bon sens, à cet art de vivre qui fut chéri de Socrate,. de Montaigne, de Franklin, et qui sera cultivé d'âge en âge par les hommes persuadés que les meilleures théories morales sont celles qui conduisent directement à la pratique.

J'ai souvent remercié la Providence de m'avoir inspiré le goût des études philosophiques. Grâce à leur secours, j'ai pu m'occuper du bon et du beau dans des jours orageux. Tandis que je cherchais en paix quelques idées utiles à mes semblables, combien d'ambitions ont élevé rapidement des hommes et les ont précipités plus rapidement encore I Pendant le court espace de temps qu'il a fallu pour imprimer une édition de cet Essai, j'ai vu deux révolutions*. Hélas I le calme qu'on trouve dans la retraité fait quelquefois retomber la pensée avec plus d'amertume sur les désastres qui retentissent au dehors. Juste Lipse a écrit un livre des Consolations dans les calamités publiques. Son stoïcisme froisse et révolte mon cœur. Celui ^ui voit d'un œil sec les discordes civiles perd le premier élément du bonheur, je veux dire ce sentiment dont la voix rappelle à l'homme qu'il tient à l'humanité et qu'il est bon. Des moyens d'adoucir pour soi les malheurs publics sont de les détourner des êtres qui nous sont

* En 1815,

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confiés, de prodiguer ses soins aux Tictlmes du sort, et de hâter, au moins par des vœux, les jours qui viendront consoler la terre. Ces moyens sont plus efficaces qu'une froide et stérile insensibilité.

Les études morales , presque oubliées de nos jours, sont nécessaires dans toutes les situations de la vie. Nous devons nous exercer à repousser, à soutenir les peines ; et nous avons même besoin d'apprendre à choisir, à goûter les plaisirs. Si Ton occupe de hautes fonctions, les études morales peuvent seules indiquer les moyens d'exercer une heureuse influence, et donner le courage de marcher au but qu'elles ont fait connaître. Si les circonstances sont telles que l'honnête homme ne puisse se faire entendre, ou si l'on est dépourvu des talens qu'exigent les discussions publiques, les mêmes études enseignent à se plaire au sein de la retraite, à rendre encore quelques services dans l'étroite sphère où s'écoule une obscure existence.

La plus belle mission à remplir est celle d'accroître le nombre des gens de bien. Si j'offrais aux jeunes écrivains des conseils sur leur bonheur, je parlerais du soin qu'ils doivent apporter au choix de leurs sujets. Plus les idées dont ils nourriront leur esprit seront de nature à nous rendre meilleurs, plus ils s'assureront les avantages dont ils voudraient nous voir jouir. Pour être satisfait de

Vî PREFACE

soi*méme, il faut ne tracer que des écrits qui réveillent des sentimens purs. Heureux l'homme qui peut se dire en achevant sa carrière : Avec des talens supérieurs, j'aurais eu plus d'influence, j'aurais été plus utile ; mais j'ai fait autant de bien que le permettait ma faiblesse I

Il est naturel d'aimer à placer en tête d'un livre qu'on publie le nom d'un ami ou d'un homme qu'on respecte. J'offris ainsi cet Essai à M. Français, de Nantes. Je fus laconique dans mes éloges, M. Français occupait une place importante; mais aujourd'hui que, dans une honorable retraite, il ne peut rien pour moi, je suis libre d'exprimer les sentimens que mon cœur lui conserve. Ce serait un portrait fort utile à tracer que le sien; plus il serait fidèle, plus on voudrait lui ressembler. Dans un rang élevé, son secret pour trouver le bonheur était de faire beaucoup d'heureux. Tandis que des multitudes de demandes venaient sans cesse l'assaillir, il cherchait encore si des hommes estimables n'oubliaient pas de tourner les yeux vers lui.

Combien de secrets auraient à révéler ceux qui l'approchaient alors! Il ignorait le sens du mot importunité ; les vœux qu'il ne pouvait exaucer à l'instant, il demandait du temps pour les réaliser.

Aucun esprit de parti ne dicta jamais ses choix.

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