‹ Essai sur l'art et l'industrie de l'Espagne primitive (volume 2)Chapitre 1 sur 81 · PARIS ERNEST LEROUX, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

PARIS ERNEST LEROUX, ÉDITEUR

28, RUE BONAPARTE, VIe I904

Il en est de l'antique Ibérie comme de la Grèce ; ce sont les restes des industries primitives qui permettent surtout de remonter à pas certains dans son histoire première, et de porter le jour le plus clair dans les ténèbres de sa civilisation naissante.

Et parmi ces industries, la plus féconde en enseignements parce qu'elle semble avoir été la plus riche, et que les débris en sont conservés en nombre incalculable, celle qui va nous permettre de mieux poser et peut-être de résoudre quelques-uns des problèmes soulevés au cours des chapitres précédents, c'est la céramique.

Je n'ai pas l'intention de dire tout ce que 1 on peut déjà dire, en l'état actuel de la question, sur la poterie ibérique, et de propos délibéré je laisse de côté tout ce qui se rapporte à l'époque dite préhistorique. C'est là un chapitre certainement fort curieux des origines, et dont les éléments sont déjà nombreux. Les érudits et les aficionados de l'Espagne ont une préférence marquée pour l'étude de ce qu'ils appellent la préhistoire . Des mémoires, des livres importants ont été consacrés dans la Péninsule même à l'examen des objets de pierre, d'os, de fer, de cuivre ou de terre cuite trouvés dans les grottes ou dans les sépultures des âges les plus lointains ; les savants étrangers sont venus souvent à la rescousse, et il suflît de citer les grands ouvrages de MM. Siret, ces érudits ingénieurs belges, et de M. E. Cartailhac, notre savant compatriote.

Je m'en tiendrai à l'examen de monuments un peu moins antiques, à coup sûr, mais certainement plus originaux, sur lesquels jusqu'à présent l'attention a été bien rarement appelée, et qui, d'ailleurs, pour la plupart, ont été recueillis par moi, ici dans les fouilles sommaires, là dans des explorations minutieuses de ruines, de castillos et de despoblados, que pour le reste j'ai notés ou dessinés dans les Musées publics et les collections particulières des villes que j'ai visitées.

J'ai de plus l'intention de m'occuper exclusivement de la céramique indigène et non de celle qui a pu être importée ; il me semble d'ailleurs qu'elle se distingue très nettement de tous les autres produits de la même industrie fabriqués soit antérieurement, je puis dire à l'âge préhistorique, soit postérieurement, à l'époque romaine, et la distinction s'établit d'ellemême, grâce aux motifs tout à fait spéciaux de la décoration.

Mais les ornements peints à la surface de l'argile permettent encore d'établir que l'originalité de cet art indigène n'est pas absolue ; que les potiers ibères, comme les sculpteurs, ont subi des influences extérieures, et que, parmi ces influences, la plus ancienne, la plus forte, la plus soutenue, est celle de la Grèce. J'arriverai, je l'espère, à prouver, en m'occupant de la céramique comme en m'occupant de la sculpture, qu'à une époque très reculée, aux temps presque mythologiques où nous permettent de remonter les textes homériques et les souvenirs des poètes et des mythographes, ce n'étaient pas seulement des courants de rumeurs vagues, des récits fabuleux de marins ramenés miraculeusement des lointaines plages occidentales en des voczoï aventureux, ce n'étaient pas seulement des traditions confuses qui relataient les rapports des primitifs navigateurs hellènes avec le pays des Colonnes d'Hercule, mais ces rapports furent réels; le commerce les noua plus solidement que les simples hasards de la mer; les marchands orientaux apportèrent aux rivages ibériques les produits ouvrés dans leurs ateliers féconds. Mais par ces Orientaux, ce ne sont pas seulement les courtiers par excellence de la Méditerranée, les caboteurs phéniciens de Tyr ou de Sidon qu'il faut entendre ; ce sont aussi ces ancêtres encore énigmatiques des Hellènes, de quelque nom qu'on les appelé, ces Pélasges, ces Achéens, ces Egéens, disons pour être entendu de tous, ces Mycéniens, [dont le

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domaine semble s'annexer chaque jour quelque nouveau territoire jusque dans les régions les plus lointaines.

On sait qu'actuellement, comme l'a si bien dit M. E. Pottier dans son Catalogue des vases antiques de terre cuite du Louvre \ les archéologues ne se partagent plus qu'en deux camps au sujet des dates où peut être renfermée l'histoire de l'industrie, en particulier de la céramique mycénienne. Cette civilisation a fleuri, suivant les uns, entre les années i/ioo et i ioo, et l'on en retrouve des survivances au xe et au ixe siècle encore; suivant les autres, elle serait plus récente, et se placerait aux VIIIe et vne siècles.

La première opinion me semble de beaucoup la plus solide, de même qu'à MM. Pottier, Pcrrot, Collignon, bien d'autres encore. Comme les colonies phocéennes ne se sont établies sur les côtes d'Espagne qu'au vue siècle, c'est six ou sept cents ans que l'étude des antiquités ibériques permet de faire gagner à l'influence de la Grèce sur les peuples de la Péninsule.

Il est du reste bien remarquable que le développement de la céramique ibéro-mycénienne a suivi comme pas à pas celui de la céramique mycénienne. L'examen des vases entiers ou fragmentaires que j'ai étudiés ou recueillis un peu partout en Espagne, établira ce fait avec évidence, je l'espère.

Ce qui m'a mis sur la voie de cette étude, c'est l'exploration que j'eus l'occasion de faire de deux sites particulièrement instructifs, le Cerro de VAmarejo et l'acropole de Meca. Aussi dois-jc avant tout donner de ces deux sites, où la récolte a été aussi précieuse qu'abondante, une description détaillée.

Le Cerro de l'Amarejo était, je crois, absolument inconnu en France

i. Première partie, Les Origines, p. 209.

avant que je laie visité, et aucun archéologue espagnol n'avait accordé l'intérêt qu'elles méritaient aux quelques notices qu'en avait données D. Pascual Serrano, maître d'école de Bonete. Bonete est l'humble bourgade de la province d'Albacete sur le territoire de laquelle s'élève cette montagne, ù une petite demi-heure de marche dans la direction de l'Ouest.

L'emplacement était du reste des mieux choisis pour y construire une ville forte. Le train du chemin de fer de Madrid à Valence-Alicante, quand il a dépassé vers le Sud la plate Albacete, capitale de province, et la très pittoresque forteresse de Chinchilla, couronnée de son bagne en forme de Plaza de Toros, s'engage dans une vaste plaine nue, à peu près à égale distance de deux rangées de hautes collines, presque des montagnes, à gauche las Muelas de Carcelén, prolongées par la Sierra de Ayora, à droite les rochers d'El Yillar et les contreforts d'el Mugron de Almansa, que dépassent par derrière les plus hautes cimes de l'Arabi. Sur la gauche une sorte de pic domine, le Molatôn, point élevé de triangulation, la hermosura de l'Espagne, comme on l'a surnommé; devant lui, sur une crête rocheuse, les ruines imposantes de la forteresse que j'ai signalée au début de ce livre, los Castillares. Sur la droite, parmi les ondulations plus basses et de forme indécise, le regard s'attache à une masse arrondie en figure de dôme, placée tout au bord de la plaine ; c'est l'Amarejo. Le sommet semble légèrement écrasé en plate-forme ; la ligne de ses flancs se courbe sans dureté, et ses pieds s'étalent au milieu des vignes touffues (Fig. i).

A mesure que le train file vers Almansa, avant de s'engager dans le défilé qui sépare du Mugron les rocs de l' Ayora, le Cerro paraît s'élever davantage, et commander de haut tout le pays. C'était un excellent observatoire en même temps qu'un facile lieu de refuge, et des raisons de défense et de sécurité expliquent que dès les temps les plus anciens cette citadelle naturelle ait été habitée et solidement occupée.

Quand on fait l'ascension du Cerro, surtout accessible par le Sud, bien que les pentes aient été certainement défigurées depuis l'époque très lointaine où les habitants les ont désertées, on n'a pas de peine à reconnaître qu'il y avait sur presque tout le pourtour du dôme une série

de terrasses étagées. Des murs assez modernes de pierres sèches entassées sans ordre soutiennent une couche de terre souvent assez mince, souvent assez épaisse, que recouvre une herbe drue. Vers le sommet, des lignes de rochers font des saillies plus abruptes, mais irrégulières, qui se creusent parfois de grotles sans profondeur, excellent abri pour les bergers en temps d'orage. Enfin le faîte, d'où la vue est superbe bien qu'un peu triste, est une assez vaste esplanade, très unie, presque

Fie. i. — Cerro de l'Amarejo.

ovale, où l'entassement d'humus est rare, parce que le vent balaye assidûment cette cime ; le nivellement très régulier du roc semble artificiel ; vers le Nord-Ouest il y a une brèche par où passe un sentier en pente rapide ; l'acropole ne semble pas avoir eu d'autre accès. Nulle part je n'ai trouvé trace de fortifications, ni d'aucun travail de défense.

Tel qu'il est, on comprend en somme que l'Amarejo ait moins attiré l'attention que d'autres Cerros couverts encore de débris de murailles ou d'édifices, ou bien que la tradition désigne comme remplacement de

quelque célèbre cité antique. 11 faut, pour en reconnaître l'importance, gravir soi-même le penchant méridional, où, dès les premières assises de gradins, et déjà même dans les vignes qui en tapissent les premières ondulations, on marche sur un véritable lit de tessons. L'abondance vraiment extraordinaire des poteries cassées, ou pour mieux dire, endettées à la surface, parmi l'herbe courte et les buissons, dans les interstices des murs de soutènement, désigne ce lieu comme une importante station archéologique ; et d'autre part la diversité de ces débris qui, dès le premier regard, se manifestent comme appartenant aux époques, aux fabriques, aux styles les plus variés, tant sont différentes la pâte, l'épaisseur, la couleur et la décoration de l'argile, prouve que là se trouvent réunis des résidus de nombreux ateliers contemporains ou successifs. Ces constatations me décidèrent à faire l'essai de quelques fouilles, auxquelles d'ailleurs m'incitaient encore les récits de D. Pascual Serrano. Ce précieux collectionneur, malgré ses très modestes ressources, s'est depuis longtemps voué à réunir dans sa maison hospitalière une grande quantité d'objets antiques delà région de Bonete et du Corrode los Santos, et les a méthodiquement étiquetés. 11 n'a ménagé à ce qu'il regarde comme son devoir patriotique, ni son temps, ni sa peine, ni son argent, et s'il peut mener à bien l'œuvre qu'il a entreprise, de dresser une carte archéologique de sa province, particulièrement riche en antiquités ibériques, il aura bien mérité de l'histoire de l'Espagne. M. Serrano a donc eu soin de recueillir dans son petit musée un assez grand nombre d'objets que des paysans avaient trouvés dans des sépultures au pied de l'Amarejo, en cultivant leurs vignes ; lui-même avait ouvert un assez grand nombre de tombeaux, et ce qui sortait de ces fouilles rapides et forcément sommaires, c'étaient des armes en fer, des fibules de bronze, des bijoux, en particulier des bagues de bronze, d'argent et même d'or, enfin des urnes funéraires de formes peu compliquées et de technique assez grossière. M. Serrano m'avait aussi signalé la découverte de quelques vases ou coupes en terre plus fine, de galbe élégant, et couverts de figures, qui ne font plus partie de sa collection, mais que j'avais toutes raisons, sa bonne foi ne pouvant être suspectée, de reconnaître pour des œuvres grecques importées. Ce fut surtout celte dernière indication qui me

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poussa à remuer par endroits, autant que mes ressources me le permettaient, le sol de l'Amarejo. Pour les tombeaux, qui doivent être encore en assez grande quantité à la base du Cerro, il m'était interdit d'essayer d'en retrouver et d'en ouvrir même un petit nombre, car il aurait fallu pour cela endommager sérieusement les vignes. Partout la culture est l'ennemie de l'archéologie.

Une première fois, en avril 1898, je me mis à l'œuvre avec quelques ouvriers, secondé fort utilement par D. Pascual ; les résultats furent satisfaisants ; je pus, à différentes hauteurs, mettre la main sur quelques vases complets et sur d'importants fragments de poteries brisées, et former ainsi une petite collection de spécimens variés de céramique, de façon

Fig. 2 et 3. — Fragments de vases grecs trouvés à l'Amarejo.

à reconstituer à peu près l'histoire de la poterie ibérique depuis ses origines premières jusqu'à l'époque romaine. De plus j'eus la chance de trouver deux petits tessons de vases grecs du ive siècle qui, malgré leur exiguïté, avaient une réelle valeur de documents (Fig. 2 et 3).

Encouragé par ce succès, je m'établis de nouveau pendant quatre ou cinq jours à Bonete eu avril 1899, et continuai des sondages profonds suites pentes de la montagne et sur la plate-forme même du sommet. Cette nouvelle exploration, plus fructueuse encore que la première, m'a permis de compléter les séries dont j'avais d'abord réuni les éléments, de combler quelques lacunes et de modifier en un certain sens quelques idées que je m'étais formées auparavant.

De l'Amarejo, en 1898, je m'étais aussi transporté a Merci, conduit par D. Pascual Scrrano, qui m'avait montré dans son Musée de très

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curieuses urnes funéraires, une lampe romaine et divers autres objets provenant de ce lieu bien mieux connu que le Cerro de Bonete. Cean- Bermudez, dans son Sommaire des antiquités romaines qu'il y a en Espagne ', raconte que la ville d'Almansa, « cité du règne de Murcie, dans hpartido de Villena, appartenait à la région des Bastitans, sans que l'on connaisse le nom qu'elle portait alors. Elle fut réédifiée par les Mores, qui la nommèrent, dit-on, Meca. » C'est là sans doute une confusion. Il existe à une demi-heure d'Almansa, au Nord de la ville, à droite de la route de Valence, et sur la gauche de la voie ferrée, près du moulin de las Mouchas, une suite de champs où est nettement marqué remplacement d'une station ibéro-romaine, peut-être Ad aras. J'y ai vu de nombreux fragments de poterie ibérique commune, sans dessins, ou décorés seulement de raies, et des débris plus pressés encore de barro saguntino. D. Aniceto Cuenca, professeur à l'Institut d'Alicante, qui a bien voulu me désigner la station et m'y conduire, et qui depuis longtemps s'intéresse à l'archéologie d'Almansa, n'a pas souvenir que le nom de Meca ait été jamais attribué ni à la ville actuelle, ni à la loma du moulin de las Monchas. Du reste Cean-Bermûdez fournit lui-même l'explication de son erreur. Plus loin il écrit quelques lignes dont voici la traduction : « Meca, chaîne qui sépare le royaume de Murcie de celui de Valence, s'étendant au ÎNord et au Sud et se développant vers le couchant pour former ce que l'on appelle le Mugron d'Almansa. Elle conserve les restes d'un canal ou chemin creux qui commence au tiers de la hauteur de la montagne et se continue jusqu'au sommet. Ce chemin a l\oo varas de longueur et plus de 12 de profondeur, dont 10 à travers la roche vive. A la partie la plus élevée se voient les vestiges d'une ville antique, quarante citernes de pierre, les plus grandes longues de 3o pieds, les plus petites de 20, beaucoup de ruines de murs, des pierres taillées et fragments de parois qui forment des rues sur l'étendue d'un quart de lieue. Parmi ces ruines se rencontrent des fragments de cruches, canthares et plats de terre rouge fine, luisante et dure, peinte de différentes couleurs, ornée de dessins, ainsi que des monnaies celtibériques et romaines2. »

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