II. — iô
cavalier, du style le plus primitif que représente la figure 371, et je n'ai garde d'oublier un petit Jinete inédit du Salobral.
La fibule montre le dieu à califourcbon sur un cbeval fantastique qui appuie ses naseaux sur une tête d'homme coupée, comme s'il la portait avec les dents. C'est l'œuvre d'une industrie tout à fait barbare, sans aucun mérite artistique ; l'homme n'a pas plus forme humaine que le cheval n'a forme chevaline. Le bronze de Cabeza del Buey est composé d'un guerrier à cheval porté sur un petit charriot à quatre roues. Le cavalier semble nu ; il porte un casque ou un bonnet conique, brandit de la main droite un javelot ou une lance courte, et de la main gauche il tient les renés. Le cheval est d'une forme plus naturelle que le précédent ; sa tête seule est d'un aspect étrange ; ses mâchoires entr'ouvertes ressemblent à un bec.
Il est fixé sur le chariot par les quatre pattes, dans l'attitude du repos l.
Sur les pierres tombales le cavalier est lancé au galop, la lance basse (Fig. 3y2) 2 ; sur les monnaies on le voit armé tantôt de la lance, tantôt de l'épée, tantôt d'un dard de chasse plutôt que de guerre; d'autres fois il porte une palme de victoire.
Fig. 372. — Jinele sur un bas relief funéraire.
1. La statuette que j'ai décrite et dont j'ai donné l'image, figures 278 et 279, et qui est le reste d'une figurine équestre, provient sans doute aussi d'une représentation du Jinete.
2. Pierre sépulcrale romaine provenant de Lara de los Infantes (Burgos). Musée archéologique national de Madrid. C'est celle du Corpus Inscriptionum latinarum, II, n° 28O9. — D'autres cavaliers se trouvent dans la même région, à Garaço, près de Lara (C. I. L., II, n» 2863), à Lara, Ibid., n° 2868 (le cavalier, avec sa lance, en arrêt, se prépare à frapper un cerf) ; Ibid., n°
2875. A Monte Cildad, près d'Aguilar del Campo (Palencia) on a aussi trouvé des stèles romaines au Jinete. ; le cavalier est flanqué à droite et à gauche de deux croix gammées (Boletin de la Academia de la Historia, 1892, II, p. 536 et p. 538). A Ségovie Gean- Bermûdez, Sumario etc., p. 186, signale aussi une épitaphe, en una murailla fiente à Santa Cruz, surmontée d'un bas relief représentant une figure équestre (G. I. L , II, n° 2731). Voyez encore G. I. L., II, n° 2790 (Clunia).
LES MCU1UNES DE BR0XZE
Mais la représentation la plus artistique est certainement le petit cavalier trouvé au Salobral, près d'Albacete, qui appartient au Musée du Louvre (PI. III et Fig. 373). Le guerrier intéresse par son armement, son casque rond, bien collé au crâne (il y manque sans doute le cimier), son petit bouclier rond décoré d'une boule saillante au centre d'une étoile gravée à neuf rayons, son sabre court, a la poignée caractéristique, passé en travers de la ceinture. Il est amusant par la singularité de sa grosse
Fie. 373. — Jinelle du Salobral. (Musée du Louvre.)
tête plantée sur un long cou, et de son mince corps en galette qui ondule pour garder l'assiette et s'accommoder à la position du cheval. Quant à ce cheval, trop petit pour son cavalier, il se cabre sur les jambes de derrière, malheureusement coupées aux jarrets, replie sous son ventre ses pattes de devant, et s'encapuchonne. Il est à peine modelé et n'est qu'une simple ébauche, mais son mouvement est joli, et il a de l'allure. Il faut remarquer sa queue, formée d'une torsade, et détachée du corps par un procédé assez habile de technique, et la plaque mince qui fait saillie en
328 LES flGURINkS DE feRONZE
avant de son front, .le me demande s'il faut y voir simplement une disposition originale de la louiï'e de poils située entre les deux oreilles, ou bien une sorte de visière destinée à protéger du soleil le front et les yeux. Telle qu'elle est, cette figurine est une des plus heureusement venues de l'art indigène.
M. Mélida conclut des exemples qu'il a cités que le Jinete est tantôt un cavalier combattant, tantôt un triomphateur, tantôt un chasseur. Comme la plus intéressante représentation de ce dernier type, il signale un bronze trouvé en Eslrcmadure et conservé par un particulier de Badajoz ; mais par malheur il n'en donne pas l'image; il nous apprend seulement que l'œuvre consiste en un groupe de quatre figures supportées par un socle à quatre roues : un chasseur, ayant sur la tête un casque hémisphérique et à la taille une ceinture, est monté sur un cheval orné d'une clochette; il poursuit un sanglier auquel s attaque un chien.
Enfin M. Mélida regrette de ne pas avoir pu retrouver les traces d'un Jinete en bronze, sans casque, tenant sous son bras gauche la tête d'un sanglier, que M. le P1 Hiibner lui avait signalé en 1898, d'après un renseignement de M. Ed. -S. Dodgson, comme appartenant à M. Jaime Pontifex Woods, de Comillas.
Le regretté Hiibner a dû brouiller deux fiches, car en 1898 M. Dodgson m'a aussi signalé celte figurine, qui était alors la propriété de M. le Dr Simon y Nieto, de Palencia. C'est chez ce très aimable et très libéral collectionneur que j'ai pu l'étudier à mon aise et en prendre des photographies. Je me suis convaincu que c'est une des œuvres les plus intéressantes que l'on possède encore de l'art ibérique, mais elle soulève plus d'un problème qu'il n'est pas aisé de résoudre, et plus d'un doute peut s'élever dans l'esprit à son sujet.
M. Simon m'a affirmé que l'objet a été trouvé dans le sol, à une assez grande profondeur, à Cubillas de Cerrato, non loin de Palencia. Le paysan qui l'avait déterré l'avait donné comme jouet à ses enfants, et c'est ce qui explique l'usure de la patine à certains endroits où le métal apparaît plus clair et plus brillant. Cette patine est verdâtre.
Le cheval, un étalon, est petit, court, trapu, l'échiné très creuse; son poitrail, sa croupe, son encolure, sont très développés. La crinière est
droite et raide ; un fort toupet retombe sur le front. Le crâne est large et court jusqu'aux naseaux ; les oreilles se retournent en avant, celle de gauche même se repliant au bout, comme avant reçu un coup. Les yeux, bien placés, sont grands, formés d'une petite boule en saillie et entourée d'une paupière où les cils sont marqués par des stries de burin. Sous l'effort de la bride, le cheval s'encapuchonne ; sa bouche est ouverte, et deux petits traits creusés à la gouge marquent des plis sur le cou, à droite et à gauche. C'est par le même procédé que sont marqués sur la poitrine ainsi que sur les jambes les principaux muscles. Ces jambes sont anatomiquement incorrectes, sans doute; celles de devant sont arquées, mais c'est moins par suite d'une fausse conception des formes que du mouvement d'arrêt du cavalier. En général la vue du sculpteur est juste, et son travail rapide et simplifié dénote une facture originale. Si l'on regarde le cheval par derrière, il ne semble pas d'aplomb. C'est que la jambe gauche étant à peu près à sa position normale, la droite est portée en arrière, et bien que le sabot soit soulevé et exhaussé sur une excroissance de la base, la jambe étant de la même longueur que l'autre, il a fallu donner une sorte de torsion vers la gauche à l'arrière-train.
Le harnais se compose d'une bride très simple, assez large, qui semble de cuir guilloché ; il n'y a pas de selle à proprement parler, mais une chabraque. On voit, à droite, l'amorce d'une sangle qui ne paraît plus sous le ventre ; une croupière empêche la housse de glisser en avant, et une bricole de glisser en arrière. Ces deuv parties sont formées d'un gallon tressé, et toute la chabraque est bordée de même '.
Quant au cavalier, il est assis de trois quarts à peu près sur sa moulure, avec aisance. Il retient son cheval de la main gauche, et de la droile porte contre sa ceinture une tête d'animal qui ressemble plutôt à un félin qu'à un sanglier, avec ses oreilles droites, ses tempes larges et son museau court. Mais il est assez difficile de préciser ; la tète est trop petite pour un tigre et ne ressemble pas non plus à celle d'un ours. Du reste le mor-
i. Sur une monnaie de Libia (Delgado, représenté un cavalier dont la chabraque est
Nuevo metodo de clasifîcacion de las me- identique, mais un j>eu plus ample.
dallas autonomas de Espana, CL,Y) est
ceau est ce qu'il y a de plus finiment traite ; les poils sont indiques par de très menus coups de burin.
La tête, qui est large aux tempes et plate par derrière, est nue, mais couverte d'épais cheveux disposés en mèches qui se recouvrent l'une l'autre, cachant même les oreilles. Le menton, qui est saillant et pointu, est imberbe ; la bouche est très nettement dégagée, sans moustaches, et le personnage sourit assez niaisement. Le regard est net et se dirige bien en face.
Le costume est une jaquette à manches ; on en voit la fin sur le poignet gauche; elle est serrée à la taille par une grosse ceinture, et retombe
jusqu'au-dessus des genoux. Les jambes paraissent nues, mais elles ont peut-être des molletières et des brodequins sans talons, car on ne distingue pas les doigts des pieds Autour du cou est passé une sorte de collier d'où pendent sur chaque épaule, devant et derrière, quatre ornements allongés, striés comme des coquilles.
Tous ces détails sont traités avec quelque adresse, mais on ne peut s'empêcher de trouver détestables les mains qui sont énormes, avec trois doigts seulement marqués, ce qui les fait ressembler à des pattes d'oiseaux.
Faut-il vraiment rapporter à l'art ibérique cette figurine de type et de style si particuliers? M. le Dr Simon y Nieto qui l'a possédée longtemps et connaît par une longue expérience les antiquités de la région de Palencia qu'il s'attache à recueillir ; M. Hùbner, qui en avait vu, je crois, la photographie et dont on sait la haute compétence ; M. Dodgson, que ses longs voyages dans les moindres replis de la Péninsule ont familiarisé plus que personne avec les œuvres des diverses civilisations du pays et qui a vu l'original; M. Mélida enfin, d'après le sujet représenté, n'ont pas hésité à y reconnaître une œuvre ibérique. Mais il y a plus d'une difficulté. D'abord, sans être un chef-d'œuvre, le Jincle de Palencia l'emporte
Fie. 3 7 'i - — Tète du Jinete de Palencia.
LES FIGURINES DE BRONZE a3l
de beaucoup sur la foule des petits bronzes sans mérite ou de peu de mérite que nous venons d'examiner. Si l'on ne s'arrête pas aux détails, on sent une observation heureuse de la nature, de la vivacité et je ne sais quoi de jeune et de plaisant dans la rudesse. Le petit cheval, qui dresse la queue, baisse les oreilles, courbe le col en ouvrant la bouche, et se raidit sur ses quatre pieds ; ce petit navarrais, comme il en entre si souvent en France en contrebande à travers les Pyrénées, est saisi sur le vif dans ses formes courtes et son allure robuste. La race ne s'en est pas perdue dans la vieille Castille, et je me rappelle que, traversant une rue de Palencia en sortant de chez M. Simon y Nieto, je fus tout surpris de voir trottiner devant moi un petit bidet blanc qui semblait le modèle même de la figurine que j'examinais tout à l'heure. Et le cavalier, malgré ses proportions douteuses, ses bras et son torse trop courts, son cou trop long, ses pieds trop grands, malgré ses mains informes, malgré son rire, n'est ni horrible ni grotesque comme la plupart des idoles ibériques. Il est bien assis sur sa bête ; il y a quelque souci d'expression sur son visage, de fierté dans son attitude, d'élégance daus son accoutrement. Bref, l'ensemble fait je ne sais quelle impression de statue équestre. Et quant aux détails, j'ai dit déjà que la chevelure est traitée avec une certaine habileté et que la tête d'animal que porte le personnage devant lui est exécutée avec une réelle finesse.
Donc, si le bronze est de fabrication indigène, il fait un singulier contraste avec tous les autres, et apparaît comme une exception inattendue.
D'autre part le costume de l'écuyer ne semble pas moins exceptionnel. A le regarder sans parti pris, le bonhomme ne paraît pas un antique Ibère; il ressemble à un chevalier du moyen-àge couvert d'une armure. Sa tunique a un faux air de cuirasse, avec le collier qui s étale sur les épaules, la nuque et la poitrine; ses jambes ont l'air d'être bardées de fer et l'on y voit comme des cuissards, des genouillères articulées et des jambières. Si c'est un preux, c'est de plus un preux allant en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostèle, ou revenant de la Croisade, car il porte au cou des coquilles. Si ces détails ne sont pas des apparences et sont bien observés, ne faut-il pas exclure le soi-disant Jinete de la série ibérique et le rajeunir de dix ou douze siècles au moins?
y 32 LES FIGURINES DE BRONZE
Malgré ces objections, dont je ne dissimule pas la force, je me range pourtant à l'opinion de MM. Simon, Dodgson, llùbner et Mélida, etjusqu'à plus ample informé je ne puis reconnaître dans le cavalier de Palencia ni une œuvre du moyen-âge, ni l'œuvre d'un mystificateur moderne.
D'abord il ne peut être question de mettre en doute les renseignements donnés par M. le Dr Simon y Nieto. Il a acheté lui-même l'objet qu'il a rencontré par hasard dans un village, entre les mains d'un enfant, et il ne peut pas avoir été victime d'une supercherie de marchand ou de faussaire. On ne saurait admettre, tout au plus, qu'une fabrication déjà ancienne, et d'après quels modèles aurait alors travaillé l'artiste?
L'objet n'est donc pas moderne ; peut-il être du moyen-âge? Mais, pour l'admettre, je voudrais connaître des œuvres similaires, et je n'en connais pas. D'ailleurs, si le costume de l'écuyer peut faire illusion — notons pourtant qu'il est sans casque, sans éperons, que le cheval n'est pas couvert d'une armure, .ce qui serait étrange dans l'hypothèse que j'examine — le visage riant ne saurait s'expliquer s'il s'agit d'un chevalier, non plus que le style pittoresque et le harnachement simple, presque bourgeois de la monture. Il y a bien le collier, d'où pendent, croirait-on, des coquilles de Saint-Jacques. Mais ces prétendues coquilles n'en sont sans doute pas ; les ornements en question sont allongés et non pas ronds, et les stries ne sont que des décors sommaires tracés à la gouge. Il faut bien remarquer que les cheveux sont aussi exécutés de la même manière; ils sont traités par masses et chacune de ces masses ressemble elle-même a une coquille. Au collier pendent donc tout simplement des amulettes, à moins que le collier ne soit qu'une sorte de hausse-col un peu compliqué. D'ailleurs, à la rigueur, pourquoi ces coquilles, si coquilles il y a, seraientelles une preuve que la figurine est moderne, puisque nous avons vu des coquilles de ce genre décorer le bouclier d'un des guerriers lusitaniens ?
Que le bronze soit d'un art très supérieur à tout ce que les Ibères ont produit en ce genre, ce n'est pas une objection sans réplique. Jusqu'au jour où a été découvert le buste d'Elche, on se croyait en droit de dire que l'Espagne antique n'avait pas créé un seul chef-d'œuvre, ni possédé un artiste de grand talent. Les plus importantes des statues du Cerro de los Sanlos étaient inconnues ou méconnues: pour celui qui le premier
a su les voir et les comprendre, pour M. Léon Heuzey, elles avaient un grand intérêt, un grand mérite historique, et aussi quelque valeur d'art; mais tout le monde en Espagne ou hors d'Espagne les regardait d'un œil méprisant. Il a fallu la trouvaille d'Elche pour que toutes les sculptures du Cerro eussent enfin le droit de prendre leur place au soleil. Le buste d'Elche, de son côté, reste et restera peut-être encore longtemps une exception, et cependant qui a pu songer à en mettre en doute l'authenticité? Pourquoi le bronze de Palencia ne serait-il pas aussi, jusqu'à nouvel ordre, une heureuse exception? Ce n'est pas en Espagne, ce pays presque vierge encore, qu'il faut se hâter de fermer les séries archéologiques, ni se confiner dans une réserve de jugement et d'hypothèse trop timides. Le sol de ce merveilleux pays, à peine exploré, réserve plus d'une surprise.
Ces arguments ne suffisent pas; il en faut de positifs, et je crois en pouvoir trouver.
Le sujet, d'abord, est bien ibérique; il suffit de rappeler l'article de M. Mélida, très nourri de faits et de documents, sur le Jlnete ibérico. Que l'on donne à tous ces cavaliers qu'il a énumérés les noms que l'on voudra, Pollux, Castor, Méléagre, Bellérophon, comme cherche à le faire notre ingénieux ami ; qu'on y reconnaisse le dieu de la guerre ou de la chasse, ou le mort héroïsé (ce à quoi je pencherais dans certains cas), c'est bien une divinité. Le grand nombre des images qu'on en a retrouvées, et l'usage qu'on en a fait, ce détail aussi, qu'on le hisse sur un charriot ou sur un socle à quatre roues, comme une idole, en démontrent clairement le caractère. Pourquoi le cavalier de Palencia ne rentrerait-il pas dans cette série? Le lieu même d'origine est un indice. C'est à Pallantia qu'on a retrouvé presque toutes les fibules au Jinete. Nous devons avoir ici son image sous sa forme de chasseur.
Il y a plus ; sauf le collier — et encore savons-nous combien les Espagnols primitifs aimaient les bijoux — le costume est purement ibérique. Il ne saurait être question d'armure. Le cavalier porte tout simplement une tunique à manches, collante au torse, faisant jupe sur les cuisses, et serrée à la taille par un large ceinturon. Quant à ses jambes, si elles ne sont pas nues, elles sont vêtues de pantalons étroits, tandis que les pieds sont chaussés de brodequins. Les lignes gravées autour de la cheville et
autour de la rotule, qui donnent l'illusion de jambières et de genouillères, sont là tout uniment, la première pour marquer le haut de la tige du brodequin, la seconde pour indiquer la forme et la saillie de la rotule et son emboîtement à l'articulation. Ce ne sont que des détails de technique maladroite, des coups d'outil naïfs et mal placés. Or, cette tunique serrée à la taille, nous savons maintenant que c'est le vêlement le plus communément porté par les Ibères, soldats ou civils, celui des statues de guerriers Lusitaniens, celui de très nombreux petits bronzes dont j'ai publié de nombreux spécimens, de tous les Jineles dont l'image est figurée au revers d'un nombre infini de monnaies.
Autre détail caractéristique : si quelques-unes de ces petites idoles, représentant peut-être Néto, le Mars ibérique, portent un casque rond, d'autres au contraire, ainsi que les grands guerriers de Lisbonne et de Vianna, et les autres de même type, ainsi que quelques jinetes monétaires1, quoique armés d'un poignard ou d'une lance et d'un bouclier, ont la tête nue et les cheveux longs, comme notre cavalier. J'ajoute que cela semble avoir été une mode ibérique que de combattre tête nue. Le fait est étrange, mais certain, et les exemples pullulent, depuis les guerriers lusitaniens jusqu'à ceux d'Osuna, encore inédits. On sait d'ailleurs par Strabon que beaucoup de combattants espagnols se contentaient de s'entourer le front d'un bandeau d'étoffe2.
J'ai déjà fait remarquer que l'homme chevauche sans étriers et sans éperons, ce qui s'expliquerait mal s'il représentait un chevalier; de plus il est assis sur une housse, et non sur une selle, et c'est aussi le cas du cavalier de la fibule de M. Vives et de cavaliers représentés sur des monnaies. Le cheval du reste, semblable à un grand nombre de chevaux de cette série, arrondit le cou et porte la queue auvent; c'est comme un signe de race. De plus il ouvre la bouche tout comme celui de Cabeza del Buey, et aussi comme ceux des bandeaux d'or de Càceres, ces étranges et mystérieux bijoux que l'on a si peu expliqués jusqu'à présent, et dont je
i. A., tleiss, Description générale des 2. Slrabon, III, m, 7 ... fjuTpanàjjLcvo'. oi
monnaies antiques de l'Espagne, pi. V, 1 ià iierw-a [xâ/ovTat. (11 s'agit plus particuliè-
(A.usa) ; pi. XIV, 3(Calagurris JuliaNassica) ; rcment des Lusitaniens), pi. XX, 2 (Aintzon ou Ontzan), etc., etc.
parlerai dans le prochain chapitre. Les animaliers ibères ont particulièrement aimé à ouvrir la bouche des bêtes qu'ils façonnaient; j'en rappelle deux exemples happants, le petit cheval de la figure 336 et le sanglier qui servait de tête d'enseigne (PL Y, n° G).
Mais il y a plus ; il existe au moins deux œuvres antiques, eu bronze aussi, conservées l'une au Musée de Madrid, l'autre au .Musée de Saint- Germain, dont le rapprochement avec le Jinete de Palencia s'impose, et vient apporter un argument très fort, sinon décisif. Ce sont des couronnements d'enseignes, ou plus probablement, à mon avis, des ornements de jougs de chars. Le premier, dont la provenance est inconnue, a passé de l'ancienne collection de la Bibliothèque Nationale de Madrid au Musée archéologique. M. Hubncr l'a signalé dans ses Antike Blldloerke, comme pouvant être moderne; M. Salomon Reinach, qui en a donné une image dans son Clarac de poche, s'inscrit contre ce doute, et je suis persuadé qu'il a raison1. J'ai eu l'occasion de regarder l'objet de près, et ne vois aucun motif d'en nier l'antiquité (fig. 376).
C'est un petit cheval posé sur un socle carré, et que supporte une douille destinée à fixer le sujet sur une tige. De part et d'autre de la douille s'arrondit un col de cygne dont la tête vient soutenir le socle de l'animal. Il y a ainsi de chaque côté de la douille un anneau qui pouvait fort bien servir à passer des rênes. Ce qui nous intéresse surtout, c'est que le cheval ressemble beaucoup à celui de Palencia ; c'est la même race petite et ronde, au dos ensellé, au cou puissant, aux pattes courtes, à la crinière épaisse, à la queue relevée. Mais de plus il est harnaché absolument de la même manière ; la bride est disposée de même autour de sa tête ; il a sur les reins la même housse retenue de même par une sangle, une bricole et une croupière 2. Il ne porte point de cavalier.
1. E. Hùbner, die Antiken Bildwerke in la Bibliothèque nationale de Paris (Babclon-
Madrid, p. 191, note 6. — S. Reinach, Blanchet, Catalogue des bronzes antiques
Clarac de poche, II, p. 741. 1, d'après de la Bibliothèque nationale, n" i885 ; cf.
Museo Espanol de Anligiïedades, VII, 188G). Il serait trop malaisé de saisir utilc-
p. 591. — N° io35o de l'inventaire du Mu- ment, à pleines mains, le corps du cheval, sée archéologique. Je ne pense pas qu'il y ait 2. Voy. supra, p. 229, noie 1, l'indication
lieu d'examiner l'hypothèse d'une clef de d'une housse semblable sur une monnaie de
fontaine, malgré la ressemblance avec celle de Libia.
Quoi qu'il en soit, et bien que le bronze de Madrid soit d'un art moins personnel que celui de Palencia, qu'il donne plus l'impression d'un travail industriel fait sans effort et sans amour, les deux oeuvres sont très proebes parentes,
Fig. 3-5. — Ornement de bronze au Musée de Madrid.
H y a sur la plinthe du cheval de Madrid un détail notable qui d'abord m'a troublé. C'est l'inscription VIVA ^ '. Mais, à tout bien considérer, ces lettres ne peuvent être contemporaines du bronze. Elles sont une adjonction très postérieure, dont l'incorrection môme et la gravure tremblée prouvent le peu d'importance. L'objet profane a été un jour
i. Corpus fnscriptionum lalinarum, II, a, n° 6a4t).
LES FlCURlNES DE BRONZE 2^7
employé à quelque usage pieux, dans une chapelle ou chez un dévot, et c'est alors qu'il a été marqué du signe chrétien. Il y a bien des exemples de ce genre et pour ma part j'ai vu, dans le trésor de la célèbre abbaye de San Domingo de Silos, près de Burgos, une tète de femme en bronze, d'époque romaine, qui, détachée d'une statuette païenne, a été longtemps vénérée sous le nom d'Idole de Caraco, et sur le haut de laquelle, au moyen-âge, on a fixé une jolie colombe eucharistique.
Le second cheval dont je veux parler, trouvé à Lyon ', est exactement conçu de la même manière; la silhouette de l'ornement est très semblable, et il y a des détails qui se reproduisent de l'un à l'autre comme la tige placée contre le cheval, le tenon posé sous un des sabots relevés, comme les cous de cygnes formant le support de la figurine. Mais le type de l'animal est différent, et le style est tout autre ; aussi sommes-nous peut-être en droit de dire que l'un a été exécuté en Espagne, celui qui est au Musée de Madrid, et l'autre ailleurs. Mais peu importe; l'essentiel est d'établir la parenté plus ou moins proche de ces bronzes avec le Jinete de Palencia, pour en prouver l'antiquité.
Pour toutes ces raisons, je regarde le Jinete de Palencia comme une œuvre ibérique, de l'époque romaine sans doute, et jusqu'à nouvel ordre comme le chef-d'œuvre indigène de l'industrie des figurines de bronze dans la Péninsule.
Parmi toutes les figurines de bronze que je viens de passer en revue, il y en a plusieurs où j'ai reconnu autre chose que des ex-voto ou des idoles ; par exemple de petits couverts de vases onde boîtes (Fig. 323. 3a4, 325); une poignée d'ustensile, casserole ou miroir (Fig. 358) : des couronnements d'enseigne ou des pointes de timon (PL V n° 0, fig. 375), etc., etc. C'est une preuve que l'industrie employait souvent le bronze comme ornement, et produisait parfois en ce genre des objets de quelque valeur.
t. Joseph Strzygowski, Bronzeaufsatzaus chen arch. Instituts in Wien, IV, p. 201,
Lyon, dans Iahreshefte des ceslerreischi- fig. 219.
C'est dans cette catégorie qu'il faut faire entrer un assez grand nombre
Fig. 376. — Attaches d'anses en bronze. (Musée de Madrid.)
de petites plaques de bronze découpées en rond au-dessous d'un anneau,
Fig. 377. — Attache d'anse en bronze. (Musée de Madrid.)
et dont la surface est grossièrement façonnée à coups de lime en forme de tête humaine.
LES FIGURINES DE BRONZE 0.3q
Les exemplaires que j'ai photographiés au Musée de Madrid, et qui proviennent, je crois, du legs Saavedra(ils auraient donc été trouvés dans la région de Murcie-Alicante) nous montrent, dans leur rude naïveté, ce qu'était cette décoration populaire appliquée à de modestes objets de ménage. Ces objets sont en effet, selon toute vraisemblance, destinés à être appliqués au bord des lèvres des chaudrons, pour en soutenir l'anse dont les pointes recourbées en boucles passaient à jeu libre dans les anneaux. Il y a là une fantaisie barbare, et une stylisation tout ingénue du visage humain qui ne manque pas d'intérêt (Fig. 876, 377).
Fig. 378. — Attache d'anse en bronze trouvée en Galicie.
Du reste, ce motif n'est pas le seul, et je me plais à rapprocher de ces anneaux de suspension un autre anneau analogue, mais de conception et de style tout différents. La décoration formée de traits en relief rappelle de façon curieuse la décoration de cercles concentriques, de spirales et
de rinceaux qui caractérise une très ancienne époque de la céramique espagnole, et en fait remonter les modèles jusqu à la civilisation mycénienne (Fig. 378). Ce fragment est tout ce qui reste d'un chaudron en bronze trouvé en Galicie, à Ghao de Churras, dans la paroisse de Alage y lîudian, et réduit en 1871 en petits morceaux1.
1 Mlla-Amil, Museo espahol de Antigiïedades, IV, p. 68, n° i4-
ART IBÉRIQUE