Voy. plus haut, |>. \i et s., iig. .'W
antique est impossible. Nulle pari ailleurs, ni en Chaldée, ni en Egypte, ni en Phénicie, ni en Grèce, ni en Italie, aux temps primitifs, archaïques ou classiques, je ne connais pour mrf part aucune statue ni aucun fragment qui, subrepticement inséré dans la collection de Madrid, d'Yecla ou du Louvre, ne doive a Tinstant se dénoncer lui-même comme un intrus au regard le moins exercé.
Cela tient d'abord à ce je ne sais quoi, vraiment indéfinissable, qui constitue la physionomie propre d'un art, et qui est comme la résultante d'une série de forces combinées : on peut l'appeler, fei Ton veut, le style. Ici, lorsqu'on examine, comme il est juste, les œuvres les mieux venues, celles justement (pi'a distinguées M. Ileuzey dans la collection de iMadrid, on est frappé par la dignité majestueuse de Tattilude, par la noblesse du visage, où s'exprime une profonde gravité religieuse. Les amples robes superposées, les manteaux et les voiles compliqués des femmes les enveloppent de la tête aux pieds d'une chasteté sévère de dévotes ou de prêtresses, et la riche complication des mitres, des bandeaux, des disques d'oreilles, la lourde opulence des colliers et des gorgerins les pare d'un luxe quasi-royal. La simplicité des statues d'hommes, aux corps robustes sobrement drapés, la chevelure courte et drue, peignée sans recherche efféminée, le mâle visage à la vigoureuse ossature, aux grands yeux francs, aux traits graves, tout concourt à spécialiser un type, tout donne l'impression d'une race forte et dure, dont seuls les anneaux d'oreilles et les bracelets encerclant les biceps et les poignets révèlent l'esprit jeune, et la naïveté sensible a ce qui brille.
L'originalité vient ensuite de certaines conventions, de certains procédés d'atelier qui sont comme la marque de fabrique. Parmi eux je fais compter la stylisation géométrique des cheveux d'hommes, mais je ne la place pas en première ligne, et je dirai pourquoi, bien qu'elle semble tout a fait spéciale et caractérisli(jae. Au contraire, je crois qu'il faut placer au premier rang la représentation très particulière du globe de l'œil, si l'on peut appliquer le mot globe à une surface presque absolument plate et fuyante, détail que j'ai déjà noté, et qui est commun aux têtes viriles et féminines : en second lieu viendront les déformations barbares des oreilles. Que ces singularités soient dues dès l'origine a une vision trop
peu exercée, ù un manque d*observation en même temps qu*à une pratique et à des outils trop rudimentaires, et, dans la suite des temps, à une routine de travailleurs pressés, elles n*en sont pas moins exceptionnelles, sans analogues dans d^autres pays ou ù d'autres époques, et par cela même il faut en rapporter, je ne dirai pas le mérite, mais Tidée et Tusage à la seule initiative des sculpteurs ibères ; eux seuls en sont responsables.
M. Ileuzey a encore très heureusement noté que a ce qui tient au goût local, ce qui procède du milieu ibérique où ces œuvres ont été produites, c'est l'exagération violente et barbare de quelques détails de costume », et en particulier la surcharge des ornements et des bijoux. 11 est certain que les mitres de forme étrange cl de hauteur extravagante, les bandeaux très décorés, avec les flots de glands qui encadrent le visage, les grands disques pesants suspendus parmi les tresses, les colliers à double et triple étage arrondis sur de riches plastrons, les bagues a presque toutes les phalanges, les fibules, les boucles d*oreilles, les amulettes, tout ce luxe lourd est l'expression directe des modes indigènes, du goût ibérique. Et ce goût, d'anciens auteurs nous en ont depuis longtemps signalé les pittoresques tendances. C'est un passage bien connu et' souvent cité, que celui où Arlémidore, au premier siècle avant notre ère, a décrit les coiflures des femmes ibères qui enroulaient leurs cheveux autour d'une colonnette haute d'un pied, et recouvraient d'un voile cet échafaudage bizarre : qui parfois encore disposaient sur leur tête une véritable armature de fils de métal au milieu desquels s'enchevêtraient les mèches savantes. Il est même fort intéressant de' rappeler que ce goût ibère est resté le goûl espagnol; on sait quels pittoresques eflets les manolas ont tirés des hauts peignes luxueux où s'accrochent les mantilles, et quel vif intérêt portent encore les belles Andalouscs aux constructions savantes de la peinadora.
Que dire enfin de tous les symboles astronomiques ou autres, soleils, lunes, étoiles, sous leurs formes étranges, griffons et serpents, dont la présence cl l'usage ont paru si surprenants qu'ils ont plus d'une fois jeté la plus grave suspicion sur raulhenlicilé de toutes les œuvres découvertes ? Les uns et les aulres peuvent se retrouver, et se sont retrouvés en effet dans d'autres pays et à d'autres époques, mais jamais encore avec
tant d'abondance et de naïveté enfantine, avec une imagination de si mauvais goût. Ils nen sont pas moins les témoignages les plus formels et les plus précieux d'une originalité dans les croyances et dans les mœurs qui s'est traduite franchement dans Tart plastique.
Sur ce fond de données et d'originalités ibériques sont venues broder les influences étrangères.
Celle de TOrient n'est pas douteuse, et s'explique d'ailleurs avec toute facilité par les fréquentations et les apports commerciaux des Mycéniens et des Phéniciens. Voici, par exemple, dans l'examen spécial de la grande statue de Madrid, les traits orientaux qu'a notés M. lleuzcy, riiistorien elle critique pénétrant des origines orientales de larl, le commentateur entre tous autorisé des fouilles de M. de Sarzec.
De la Chaldée vient l'action même de la femme, a l'ollVande du breuvage, prélude de la libation, et par conséquent du sacrifice ». C^ette offrande est le sujet même (( d'innombrables statuettes de style chaldéen ou assyrien qui tiennent ainsi le vase à boire ou le flacon ». H est bon de remarquer du reste que « la forme du gobelet remonte aussi aux vases de l'époque chaldéo-assyrienne ; elle se retrouve dans les vases phéniciens * ».
A l'influence non moins certaine, mais plus difficile à préciser d'une foule d'idées et de principes d'art nés en Orient, et répandus comme par infiltration dans tout le vieux monde méditerranéen, M. Ileuzey attribue « sans parler de quelques détails de parure, les traditions et les habitudes de l'atelier, l'esprit qui dirige l'exécution, l'éducation de la main ». Ces détails de parure sont « les glands qui terminent les quatre
ï. Bévue d'Jssyriologie, 11, p. 10^, Dole a. M. Heuzey remarque qu'il y a des vases « qui sont exactement do mi^me galbe parmi les vases de pierre de notre collection égvplicnne (celle du Louvre) ». Il ra[>prochc surtout du vase de la statue de Madrid « le gobelet assyrien de terre cuite peinte trouvé à Djigan (V. Place, yinise, t. II, pi. VHI, lig. 8.
Cf. Rawlinson, Fii'e fireat monarchies^ t. 1, p. 91) » et ajoute qu'on trouvera des formes analogues dans Schlicmann, Atlas des antitfitités trorennest pi. 197 et 20a. M. Heuzcv n'a pas eu l'occasion de dire (pic quelques-uns des vases tenus par les femmes du Cerro se
terminent h la base par une sorte de bouton arrondi qui leur donne une forme tout à fait s{>éciale, et les empêchent, par exemple, de se tenir debout. (Certaines grandes amphores fréquentes en Espagne sont terminées par un culot tout à fait pareil. Je ne sais s'il V a dans les séries proprement orientales des spécimens de gobelets analogues. Ce n'est |>cut-élrc qu'une variante de la forme des cornets dont il v a des exem[>les dans la céramique mvccnienne(Furtwauglcr, Mykenische Vasen^ pi. VU, !\2 xx-xï, 71; cf. pi. \LIV (Vasenformen^ n°» 70, 71).
LA SCULPTLRE
angle» du manteau ; le col de la tunique fermé au milieu par une agrafe rappelant les anciennes fibules arquées de TEtrurie et de la Gaule, celles qui sont terminées en forme de T par une barre ornée de deux boules : c'est encore le large pectoral qui s*étale au-dessous, composé de trois colliers que réunissent des bandes décorées de larges dents guillochées ' ». La complication de la coiffure « rappelle, en le surpassant, le luxe des femmes de Rhodes et de Chypre, et aussi les riches parures de tête trouvées dans les fouilles de la Troade ». Quant à la mitre ou à la tiare, « ces hautes coiffures ne sont pas rares dans Tantique Orient, antérieurement à Tépoque où rinfluence du goût grec éhmina les modes bizarres et les formes hyperboliques ». M. Heuzey les a étudiées « dans les figurines phéniciennes et rhodienncs du vf siècle avant notre ère, qu'il faut comparer sous ce rapport à certaines représentations de la Haute-Syrie, prétendues hittites". Enfin « le large fleuron à quatre pétales, avec languettes intermédiaires, qui sert de point d'attache au flot de cordelettes ou de petites chaînes destinées à élargir latéralement le volume de la chevelure ' » « est à la fois un dérivé et une simplification de la marguerite octo-pétale chaldéo-assyrienne »... Cette fleurette « est particulièrement fréquente sur les stèles puniques ou néo-puniques* ».
A propos du décor du plastron posé sur la poitrine, qui représente des chevrons alternés, c( j'ai remarqué, dit M. Ileuzey, le même système employé à Chypre sur des vases de pierre, et jusque sur les tètes archaïques pour rendre le poil des sourcils ». « Les bagues aussi, dont l'index, le petit doigt et Tannulaire sont ornés, ce dernier au bout de la deuxième phalange, la mode et l'usage identiques en sont connus par des sculptures phéniciennes de Chypre, et des sculptures étrusques de Chiusi'. »