II
bien que les femmes avaient un goût très prononcé pour tous les ornements qui rehaussent la beauté du corps ou du visage. Les plus anciennes et les plus rudes statues de guerriers qui nous sont parvenues, celles de Lisbonne ou de Vianna, ont le col paré du torques, et les bras chargés de larges cercles que l'on doit supposer en or. A l'autre extrémité de la Péninsule, les colliers et les bracelets manquent rarement aux effigies viriles, aussi bienà l'âge le plus reculé où nous font remonter les sculptures duCerro delos Sanlos, qu'à l'époque ibérico-romaine. Quant aux femmes, le luxe de leurs écrins est si riche qu'ilelTraye un peu notre goût. Les déesses, ou si l'on préfère, les protresses du Cerro de los Santos sont parées comme des chasses. Leur tôle est immobilisée sous le poids des mitres, des ornements de front, des boucles d'oreilles, des diadèmes à pendeloques ; leur poitrine est pressée sous les doubles et triples colliers recouvrant les gorge ri n s ; leurs doigts sont surchargés de bagues quis'enfdent à toutes les phalanges ; et si leurs bras n'étaient étroitement enveloppés sous les chapes massives, on les verrait sans doute serrés au coude, serrés au poignet, serrés peut-être contre l'épaule par d'opulents bracelets.
Qu'on se rappelle les atours de la dame d'Elche : ils nous apprennent à quelle complication de bijoux se plaisait l'élégance d'une puissante reine ou d'une hautaine prêtresse. J'ai décrit longuement dans tous leurs détails le bandeau posé sur le front et le diadème à pendeloques, les grands disques couvre-oreilles qui encadrent le visage, la fibule qui rapproche sur le cou les deux bords de la robe, le triple étage de colliers avec leurs amulettes ; j'ai parlé aussi des variantes apportées à la forme, à la disposition, à la -grandeur, à la richesse de ces pièces diverses dans les principales statues du Cerro ; j'ai classé les amulettes et les symboles suspendus aux cadenettes et aux colliers en torsades, les lunes, les soleils et les étoiles, sans oublier les béliers fixés sur les poitrines, les serpents et les griffons étalés sur le pectoral. Ce n'est pas être téméraire que de supposer tous ces ornements et tous ces bijoux façonnés en métal précieux ; les orfèvres ne se sont donné tant de peine que s'ils travaillaient l'or et l'argent, et il est permis de croire que l'art d'étirer et de filer ces souples matières, aussi bien que de les marteler et de les repousser n'avait pas de secret pour eux.
Déjà nous avons été conduit à penser que comme les sculpteurs, les bijoutiers ibères surent accueillir les leçons du dehors et en faire leur profit. Dans ces parures magnifiques nous avons reconnu des influences d'Orient mélangées à des influences grecques et même étrusques, et comme pour les vêtements et la coiffure, une exagération tout espagnole des modes et des goûts étrangers. Combien faut-il souhaiter qu'une heureuse fortune de fouilles remette sous les yeux éblouis de quelque Schliemann les diadèmes, les couvre-oreilles, les gorgerins, les colliers et les bagues d'une Clytemnestre ou d'une Thaïs ilicitane, pour que l'on puisse mieux connaître, en maniant des bijoux authentiques, la maîtrise des joailliers qui paraient les reines et les courtisanes.
En attendant ce hasard, qui peut tarder longtemps, il faut faire un effort pour restaurer dans tout l'éclat de leur métal brillant, dans toute la finesse délicate de leurs ciselures ou de leurs guillochures, dans toute la légèreté ajourée de leurs filigranes les parures dont les statues nous ont gardé l'image.
Avant de chercher les témoins trop rares de cette orfèvrerie dans les vitrines des musées, il est bon d'écarter un certain nombre de bijoux, trouvés en Espagne sans doute, mai^ qui, je crois, appartiennent à une civihsalion et à un art tout particuliers. .
Voyez par exemple le grand anneau d'or massif pesant 1800 grammes qu'a publié M. Cartailhac et dont notre figure 879 donne l'image '. L'origine espagnole est certaine, puisqu'il a été trouvé à Penella, en Estremadure.
FiG. 879. — Torques d'or trouvé en Eslremadure.
I. E. Carlailhac, ^^es /)reA<5/ori(/rtes de l'Espagne et du Portugal, fig. ^ai. page 397.
La surface est presque partout ornée de losanges et de dents en lignes pointillées, constituant une décoration géométrique de style très spécial ; mais ce style, nous le connaissons : c'est le style que l'on appelle celtique, et des anneaux du même type ont été bien souvent trouvés et édités. Tout récemment encore, la Revue archéologique donnait l'image de quelquesuns, qui font partie de la collection Moreau au Musée de Saint-Germain '. Il existe un autre gros anneau d'or pesant i 262 grammes recueilli dans une sépulture de Cintra, et que M. Leite de Vasconcellos croit destiné à parer la jambe au-dessus du genou. Ce n'est pas un anneau complet, mais un croissant, dont les deux cornes étaient réunies, une fois le bijou mis en place, par une petite plaque fixée d'un côté par une sorte de charnière, et de l'autre par un crochet. Les deux arcs de l'anneau ne sont pas semblables ; le croissant est formé de trois parties identiques, trois croissants que semble réunir étroitement une série simulée au burin de fils enroulés. On retrouve à la surface des trois joncs rassemblés la même décoration de triangles et de traits que sur l'anneau de Penella (Fig. 38o) ^
Plusieurs bijoux du Musée de Madrid offrent des dessins analogues, en particulier le bracelet d'or qui porte à l'inventaire le numéro 16 844 ; il consiste en une large lame dont la surface extérieure porte gravé un élégant réseau de chevrons (Fig. 38 1); et le bracelet d'argent numéro 16 891 (Fig. 382) formé d'une tige ronde renflée à l'opposé du fermoir et ornée à cet endroit même d'une très légère gravure géométrique.
Fie. 38o. — Bijou d'or trouvé à Cintra.
1. Revue archéologicfue, 1902, p. i85 ; cf. p. 190, fig. 18 ; p. 19a, fig. 30.
2. J. Leite de Vasconcellos, O archeologo portugués, 190a, p. 17 et s. Cf. E.Cartaithac, L'Anthropologie, 189G, p. 873 (ifn nou-
veau torques dor en Portugal). M. Leite do Vasconcellos a annoncé récemment (^Ibid., 190a, p. i55) que le bijou a été vendu en Angleterre (au Musée Britannique J*).
Ce dernier bracelet a ceci de particulier qu'il n'est pas fermé, de façon que le bras puisse s'insinuer par le vide laissé entre les deux branches, et que ces branches sont terminées par des renflements simulant des perles. Ce détail non plus n'est pas particulier à l'orfèvrerie espagnole, et les bijoux celtiques nous en donnent beaucoup d'exemples. Dans la même collection Moreau, au Musée de Saint-Germain, il y en a des spécimens '.
FiG. 385, 382, 384.
FiG. 389, 387, 388, 38 1.
Bijoux antiques du Musée de Madrid.
Au Musée de Madrid, le bracelet d'or numéro iG 855 (Fig. 383 à droite), les torques numéros iG85/i (Fig. 383, à gauche) et i6 856 (Fig. 38/i), nous mon trent des modèles intéressants de celte disposition ; un bracelet de bronze trouvé en Portugal (Fig. 385) rentre dans la même série.
Enfm, un grand torques d'or, dont la figure 386 nous montre l'une des branches, n'est pas terminé pardes glands de ce genre, mais a reçu un très simple et gracieux dessin celtique mi-partie au pointillé, mi-partie au trait*.
I. Revue archéologique, 1902, p. ig'i, Tig. 33 ; p. 195, fig. a5.
On pourrait, sans doute, sans de trop difficiles recherches, mullipHer les images de bijoux ainsi décorés' ; la chose serait maintenant superflue, et ceux que nous avons signalés suffisent à faire distinguer nettement cette série, qui doit rester en dehors de notre étude. Cependant je ferai une légère restriction et j'admettrai que quelques-uns peut-être des colliers ou bracelets dontje viens déparier, peuvent être appelés plutôt celtibériques
FiG. 383.
Fie. 386.
Torques du Musée de Madrid.
que celtiques, en ce sens qu'ils semblent être les produits d'une industrie indigène formée au contact de l'industrie celtique, ou subissant l'influence de cette industrie. Ainsi le torques de Cintra est orné, à ses deux cornes, de deux petites clochettes fixées au métal qui ont une pointe à l'intérieur, et ces mêmes pendeloques se retrouvent aux bords de bandeaux en or, d'art certainement ibérique, dont il sera question tout à l'heure. De même les figures 38i, 382, 386, par exemple, me paraissent d'un décor moins touffu, moins appuyé que les pièces purement celtiques *. -' Au contraire, je ne vois pas de raison pour ne pas désigner simplement sous l'épithèque d'ibériques des bracelets d'argent provenant de la collection Miro, et que cet amateur disait avoir été trouvés à Mcnjibar.
I. Cependant M. Leile de Vasconcellos a dressé un catalogue do vingt et un bracelets ou colliers existant dans les collections portugaises, et parmi lesquels trois seulement — dont celui de Penella — sont agrémentés de dessins celtiques.
3. D. José Villa -Amil y Castro a publié au t. III (p. 545 et s. et pi.) du Masco espanol
de Antigiiedades une importante série de bijoux d'or, colliers et bracelets, trouvés en Galicic. Ils ressemblent beaucoup comme forme et comme style à ceux du Musée de Madrid, et sont certainement de la môme époque et du même art, sinon de la même fabrique.
ART IBÉRIQUE