‹ Essai sur l'éloquence de la chaire (volume 2)Chapitre 53 sur 73 · XXXV. Du style direct et du dialogue · texte numérisé non relu

XXXV. Du style direct et du dialogue

Si l'on excepte ces portraits et ces compUmens , où l'orateur peut , sans déroger , s'abaisser à cneillir quelques fleurs d'esprit, une mâle vigueur , dont le nerf constitue la beauté , doit animer chaque membre de son discours. Toutes les fois qu'on parle k une assemblée nombreuse , on doit tendre \ se rendre maître des cœurs j d n'y a que le langage passionné d'une véhémente élor qaeuce qui atteigne et subjugue la multitude. Les hommes réunis dans un temple pour entendre discuter leurs intérêts éier-r nels , attendent et exigent de l'orateur un sujet attachant , un plan lumineux , des preuves convaincantes , de grands tableaux, Tome /.

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desmowemèiis(»thétiqii«s , des sentimens' lou^uis y une énobon d'^e tot^ours ereîMante , enfin ou style coulant et nottLe , •ans vide dans lea idées , et sans un seul mot mperfln , pour animer et embeltir une élocutKMl toujours vive , pure et maie»- •■- tueuse dans sa simplicité. Faut-il en être aiuivîs? Tous les juges du bon gofrt ontob- Miré que , dans les lectiH-es ordinaires d« soùéte , il faut , pour en soutenir l'attrait , .choisiT plutôt des ouvrages iotéressans que dM livres d'instruction. La vérité satisfait en ttfot geiu% l'esprit d'un lecteur isolé. Mais , dès qu'on est réuni , on veut être ému ; et l'on sent le besoin d'un intérêt progressif , yund on entend lire « pour concentrer et fixer son attention , qui n'est jamais et ne peut être qu'une préférence spontanée qu'on accorde aux idées d'antrui sur les sirones propres. Des écrits d'ailleurs excellens , mais froids et surtout abstraits , cessent de plaire quand ils subissent la redoutable épreuve d'une lecture k haute voix dans on cercle. Un auteur paradoxal , systématique , et même , selon le langage de Montaigne , an peu processif pour la conversation , y réussit mieux nue tant de beaux traités inanimés qui ne lui foiu*nissent aucun aliment.

Orateur sacré , n'oublies donc jamais, pour l'iRtérêt même et la gloire de voire ministère", que vous aussi vous destinez plus spécialement encore vos ouvrages à produire un grand effet sur un auditoire bien plus ^posant par ta délicatesse et la sagacité

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SUR L'ïtÔ^UEITCE. a3S '

de son goût i que vous avet saM cesse à vous m^urer arec une |>las notabreuse assemblée ; que votre zèle et votre talent s'y. ' trouvent toujonrsau milieu de vos advwsaires transformés en juges ; et que vous plaidez , en quelque sorte , votre propre cause, tontes les fois que vous parlez en public.

Silence ! s'écria le grand Coudé ; en voyant ■ paroitre Bourdaloue dans le temple où la multitude étoit réunie pour l'entendre , «ience donc ! rennemi est en présence.

He croyez pourtant pas faire im livre , lorsque vous composez un sermon. Gardez-vous d'employerjamais les formules glaciales d'im écrivain qui parle dans la chaire , à l'exemple de quelques prédieateittS îuqglais , de sa plume ou de son papier , -tandis que par une illusion heureuse pour lui , on vient écouter son discours comme une inspiration soudaine. Voulez-vous rendre votre éloquence naturelle et animée ? Évitez la langueur du monologue par la vivacité du style direct. Conversez donc sans cesse avec tous ces interlocuteurs muets en apparence , mais dont la religion épie et démêle les soupirs , excite et recueille les larmes , entend et exauce tes remords. Au lien de vous enfoncer dans des contemplations abstraites , parlez à cette assemblée déjii comme à demi-vaincue par sa foi , et qui se livre pour être émue. Chaque audîteiw qui en fait partie attend de vous en secret , au milieu de ce concours public , le sujet d'un magnifique entretien qui va s'établir devan»

JHeu entre voire ministère et sa consÉsaiee. ■

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Trotiblé pent-^tre d'avaoce à votre insu dans la ■•litade de «es pensées , le coupable est pnét k s'isoler par ses remords , quand votre charité laisse 1 accusation collecttre et , pour ùosî dire , vague , tandis qu'une apostrophe plus précise feroit de chaque censure de votre zèle un reproche individuel. Fiez-vous donc sans crainte à la puissance de celte morale ainsi généralisée ; sans en diviser , surtout tans en assigner jamais les parts ; chacun .

. y démêlera et prendra la sienne.

Si vous en demandez un exemple , vous .

trouverez un beau modèle de ce style , tou* ■ jours direct et dramatique , dans l'instruction trop peu appréciée de Hassillon > sur la ferveur des premiers ehréliens , pour la eéré-

, monie de l'absoute \ exhortation unique dans son genre , qui ne ressemble à aucun autre de ses discours , et écrite avec une verve si continue qu'elle semble avoir été comr posée d'un seul jet. Ce ion ferme et véhément y renforce tellement le grand talent de l'évéque de Clermont , que chaque phrase en action devient un trait qui dans les mains de l'orateur remue et frappe toutes les consciences. Rien ne manqueroit à la vigueur de cette composition \ animée de la plus saine éloquence , si elle étoit terminée par une péroraison d'un plus grand effet. Mais le dernier oUnia n'est qu'une languissante amplification des deux premières lignes qui Le commencent, et Hassillon refroidit luir qa^me l'cmolion de son auditoire , après pvoir si bien su l'excîter.

. Ce n'est point assez de parlera sesaudi*

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SUR l'a t^QOEHCE. 33E7

■ il fïftit encore les faire parler eux' s , et ajouter aux insinuations du style direct l'intérêt plus intime du dialogue.

Les anciens traitoient ainsi les matières les plus morales , les plus littéraires , les plus philcKophiques. Ces hommes qui étoientplas près que nous de la nature , ne composoient point de livres inanimés poiu* développer les idéeâ' qu'ils avoient recueillies dans leurs méditations ; ils se rapprochoient de la forme .du drame } ils (nettoient en scène quelques amis éclairés , dont ils rapporloienties conférences ; ils discutoîent contradictoirement les questions les plus importantes avec aii' tant de profondeur que de clarté ; ib choisisàoient chaque lecteur pour arbitre ; et cette méthode attache aux écrits de l'antiquité l'attrait qu'on éprouve quand on entend converser, et non pas disputer, un petit nombre de convives choisis qui se combuttent et s'éclairent mutuellement , en se commudiquant toutes leurs pensées dans les libres épanchemens d'un banquet.

Or si Platon et Cicéron sont parvenus ii rendre întéressans , par le dialogue, des sujets métaphysiques (1) , combien cette

' ( I ) Tous Us traités si tamineux de Cicéron sur l'éloquence, et les Offices ^ sont des dialogues dont les ôlus asTans et les plus illustres de ses contemporains deriennent les interlocuteurs. Au momeat où notre langue allolt se fixer , quelques-uns de nos anciens écrivains imitèrent cette méthode jAilosopIùque ^ et oratoire de l'autîqtiité. S'ils n« s'éwtent pu foimét k

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méihoie auaeluate et rapide ne doit-elle pas doQDer plus de mouvement et de vie à la morale dans le genre oratoire ? Le dialo- . sue en récit j s^plée aux interlocuteors , eelaircit les idéea , résout les objections , rompt la monotonie du monologue , reproduit tout le charme d^une conversation animée , fortifie le raisonnement , et isB[Hre

cette ^cole , noui n'aurions jamais oonna le vérila- Ue godt , dont I« Gnci et ks Roauiai poaToitnt HtiU iioui fournir Ici priocipei et les modèlêi en tout genre. Guillaume Du Vair , ëvËque de Lizisax , <t nrde des sceaux au commencement du règne de Iiouis XIU , aToit compoJÏ plusieurs dialogues , o& nous trouTons encore des pages éloquentes , et quelques traits d'une kenreuse «lergie. Le meilleur de teos est ioùtuy : do la Consolation és-eal^anilés da la vie. Du Vair y àéfVm les hotnan de U li- ' eue- U dit en parlant de Brisson , de Tardif et 9g LarcUer , conseillers au parlement , condamna aa gibet par les Seize , que ùs factieux lesfiht prosw crits , parce qu'ils savaient qu'en de tels mom gistrats la France avait dot arcs-boutans de Sa grandeur. Mais, ^oute-t-il, ne désespérons pat néanmoins des destiaéês de notre nation. Les proscriptions de Mariut et da Sylla ne fureitt à Rome que les cris de l'enfantement et du pba, mr<md et plus florissant empire du monde. On trouve aussi dans les ceuvrei de Du Vair plusieors tia- -daettOBS de DùnoslhitiK et de Cicéron , on trii-grand Bonbnd'ëbges &uièbreii|a'il prononçait aux obsfr> mte* de le* parent , de ses c^Ugnei et de ses ajufc Ces dÏKPurs ont éà panù nous , dans k siiiîèHe siècle , les ^«ièrei lueura de ïiUuptuM «o fraUf qai é^ an moia* et me seHUa ^m» ta rfUt et ■vMPaAafMoMpastqBeu .

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sDk l'éloqdercb. aSgi

ulie douce confiance ^ pourra mie l'orateur ji'anbihli86e jamais les difHcultea qu'il doit se proposer \ car si l'auditeur peut . rcufor' pet l'argument , il ne veut plus écouter La réponse : et si cette réponse n'est pas péK jemptoire , elle donne de plein droit gain de cause h. l'adversaire. Rien n'est plus propre k renouveler l'attention , que ces suapensions interlocutoires adroitement mena»' gées , pour faire flotter 1" auditoire dans une espèce d'hésitation et d'incertitude qui dér tivent d'abord d'im mouvement de surprise inquiète , quand l'orateur se fait à lui-même de fortes onjections , mais qui se cljangeait bientôt en curiosité , en intérêt , en examen critique et en jouissance de Tesprit, au moment où il Les réfute avec tout l'ascen'^ dantdela vérité.

. J'aime dans Massillon ces dialogues ^ui tiennent les auditeurs en baleine au milieu des développemens où leur intérêt pour'roit se ralentir. £q voulea - vous un exemple ?

je vais te choisir dans son sennon sut te miimge des boni et àti méchûns (i). •

« Les justes ôtent à l'iniquité toutes ses eX'- « «uses. Direz-Tous que vous n'avez lait que « suivre les exemples établis P mais les justes

(i) Je pnU en inÀiqner an autre exemple austî a^nfraUe du même oratear : c'est ralinéa qm^oovN par cm mou : Jifd^ futfl usag« plus dotal ot plut fituîeur y etc. , verale conmeneenenl da VGoadpoîatdeMnsenioii sorl'hiUBUÙtédeae^MBdfjf tpv le^uauiianed>BuuichedaP«fi(Car^in0A

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« qui 5<Hit parmi Toos s'y flont-Us conformés? « Vous excuseres-vous sur les suites insé- « parables d'une naissance illustre ? vous en « connoissez qui , avec un nom encore plui « distingué que le vôtre , en sanctifient l'é-

■ clat. Quoi ? la vivacité de l'âge ? la déli- « catesse du sexe ? on vous en montre tous « les jours , qui , dans ime jeunesse floris- « santé , et avec tous les talens propres au «monde, n'ont des pcnséesque pour le ciel.

B Quoi 7 la dissipation des emplois ? vous

■ en voyez chargés des mêmes soins que « vous , et qui cependant font du salut la " principale affaire. Votre goût pour le plai- « sir ? le plaisir est le premier penchant de

■ tous les hommes ; et il est des justes en « qui il est encore plus violent , et qui sont « nés avec des dispositions moins fevorables « à la vertu que vous. Vos afl^ictions ? 'ûy « a des gens de bien malheureux. Votre « prospénié ? il s'en trouve qui se sanctifient « dans l'abondance. Votre santé } on vous " en montre qui ., dans un corps infirme , •« portent une âme remplie d'une force di- « vine. Tournez-vous de tous les côtés : au- « tant de justes , autant de témoins qui déa posent contre vous. »

On ne trouveroit pas dans les orateurs profanes beaucoup d'exemples de cette logique nerveuse , et de cette analyse claire , •errée eftriomphante , qui rappelle le dialogue de Corneille. Nos avocais n'en ont pas la moindre idée au barreau , où les causes piésentent souvent des faits qui s'y adapt^^ient heureusement, si Ton savoit le»

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EÛK L'iLOQ'tIBHCB. 3l^t

lier; comme en faisceau, poaren rormer un corps de preuves , par le nœud de cette dialectique oratoire. C'est une conquête que Véioquence sacrée doit au génie de Hassillon. Mab de^ réponses qui se succèdent avec tant de célérité ne peuvent subjuguer l'auditoire , qu'en réunissant k chaque ligne la précision et l'évidence. Ce mode dramatique de dialogue , où les questions du ministre de la parole lui donnent pour interlocuteurs tous ses auditeurs , dont il ne peut se constituer l'interprète qu'en s'obligeant à ne jamais déguiser la force de leurs raisons , doit imiter , ce me semble , à- certains égards , la concision de l'espèce de petit poëme le plus opposé au genre des sermons : je veux dire , de l'épigramme , où l'on exige que cWque trait soit court , brillant et fort comme la Sèche.

Pour rendre- hommage ii Mossillon des imitations et des succès de son école , où il a créé le dialogue oratoire , il faut eu citer un autre exemple tiré de l'abbé Poulie , dans la second^ partie de son sermon sur les afOiclions. Le d'isciple approche ici du maître ; mais la ressemblance eût été plus heureuse encore ,- s'il n'avoît pas eu la prétention de montrer plus d'esprit , en croyant donnera son style plus d'ornemeosquea'ea avoit employés l'évêque de Clermont.

<c Dans la prospérité connoit-on les hom- '■ «mes p le le demande aux grands de la « terre^ Leur exemple est plus frappant et ' « donnera plus de force à cette vérité: Vou» ' t avez du crc^t : le vent de la faveui voua

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« porte , TOUS élère » tous soottcBt ; n at* « tendez des hommes que complaiûnce ^ c soins assidus , louanges éternelles , envie ,« do TOUS plaire. Vous les prenez pour a»

m tant d'amis ? Ne précipitez pas votre \a^e- « ment. Danspeurous lirez auibnd delenr « cceur i mab il tous en coûtera votre for- « Umel Ce moment critique arrive ^ un re- « vers imprévu hâte votre chute : tout s'é- « branle , tout s'agite , tout fuit , tout vous « i^ndonne. Quoi ! ces esclaves toujotirs « atuchés à mes pas ? ils voua punissent de « leurs humiliations passées. Quoi ! ces flat- « teurs qui canonisoient toutes mes actions?

« Vous n'avez pas de quoi payer leur en- « cens : vous n'êtes plus digne qu'ils voua « trompent. Quoi ! ces ingrats mie j'avois' « comblés de bienfaits ? ils n'espèrent pltis « rien de vous , ils vont vendre adleurs lem m présence et leurs hommages. Quoi 1 ces m confidens , les dépositaires de mes seoreu î m ils ont abusé de votre confiance pour tra- 4< vailler plus sûrement à votre ruine. Coiiq)- « tez à présent tous ceux, qui sont restés « autour de vous , et qui vous demeurent •c 6dèles après l'orage : voilà vos amis !

« Vous n 'en eûtes jamais d'autres. Le monde « n'est rempli que de ces âmes basses et « vénales qui se livrent au plus pmssant ; de « ces coiu-tisans mercenaires , prostitués à ' « la fortune ^ et toujours cotiniéB devant « l'autel où se distribuent les grâces. Ren»

a versez t'idole qu'ils adorent : ils la mau* « diront Mettez & sa place telle autre idole « qu'il TOUS {Uaira : ils l'adoieront. haaO»

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$un l'^loqokhce. i/^

« de rbumanUé l Dans le siècle ou nous « sommes , on pardonne plus aisément des a injustices qu'une disgrâce. Un hômmè « perdu d'honneur', s'il est-puissant , trou- « vera miUe approbateurs : un homme ver- « tueux et sans tache , s'il est malheureux ^ « ne trouvera pas un seul consolateur. »

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