‹ Essai sur l'éloquence de la chaire (volume 2)Chapitre 63 sur 73 · XLI. Des Métaphores · texte numérisé non relu

XLI. Des Métaphores

Saune , dit Montaigne , çue lés mots allient ainsi oit va ia pensée- Mais pour énoncer une idée dans toute sa force , l'expression ordinaire ne sufBt pas toujoars , et alors la métaphore devient le mot propre dans le style oratoire.

Au milieu des grands mouvemess de l'àmey les mots les moms recherchés et les plus simples , tes mots de situation sont toujours aussi les plus frappans par leur vigueur et leur propriété; au lieu que dans les tableaux de l'éloquence, l'expression qui s'offre naturellement la première à l'exprit n'est presque jamais la plus heureuse. L'effet oratoire exige qu'on en choisisse alors une autre à côté , qui vienne y suf^léer. La 'métaphore doit remplir cette fonction- Le goût est donc autorisé k juger d'autant plus sévèrement cette parole ambitieuse , qu'elle s'empare d'une place qui ne lui apparlient {>oint , qu'elle est dès-lors obligée d'y mieux tigurer que le mot répudié en son honneur et dont elle vient usuiper le droit.

Ce sont les rapports commtms à deux objets quifonnentia métaphore , lorsqu'ils sont faciles à démêler , et qu'ils présentent une ressemblance frappante , comme verte vieillesse, en/io/nm/ de colère , rÛA/» prairies , moisson de gloire , etc. L'art de saisir et de rapprocher heureusement ces analogies d'abonl inaperçues , de se créer ainsi une die tien nouvelle' avec des mou anciens et Q3

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usités , d'exprimer et même de peindre une idée commune ou abstraite par ime image neuve et pittoresque , d'indiquer un objet pour en faire ressortir un autre avec plus d'éclat , d'enrichir enfin son élocution en faisant comparer par le goût du lecteur ou de l'auditeur ces brillans échanges d'expressions qu'invente la langue del'éloquence; ce bel art , dis-je , forme la figure oratoire qui donne du relief au discours , en montrant ainsi le mot ,-

primt ; et toute

séquent, dit très ii ,

qu une eomparaisor,

L'éloquence ne i-

fige auxiliaire de ^ ,

t Cicéron , doil frapper également lesprit et les sens des Sommes (2). Or , les sens ne sont émus que par la vérité et la vivacité des images. La nature elle-même , qui est le type ou le premier modèle de l'art, inspire tes figures les plus expressives aux sauvages de rAmérique. Lorsqu'ils entendirent sonner l'heure pour la première fois , ils se firent expliquer la destination de cet instrument d'un mécanisme si nouveau , dont le nom même n'existoit pas dans leur indigent vocabulaire. lia le dénommèrent aus-

(i) /n tolo auletn metaphora brevior est simi' lUudo- De lustit. Oratoriâ. lili. 8 , cap. G.

(a) Oratio homimmi temibus «t mmtibut ac* eommodaïa. De Ontore. la ^ 55.

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SOR LiLOQUERCÏ. ^d'J

sitôt , en réunissant deux mots généraux de leur idiome , dont ils surent former une métaphore très juste , très neuve , très poé-' tique ; et ils appelèrent cette horloge la langue du temps, qui les avertissoit de son pas-* sage à mesure qu'il s'écouloit.

Le même langage métaphorique , cova-* mandé par le besom et la pauvreté des langues, avant d'être inspire par l'imagination et combiné par le goût, est également trèsfamilier aux eufans , et aux hommes de la lie du peuple , quand ils sont dominés par une forte passion. Dumarsais a judicieusement observé quon employait plus de tropes à la halle que dans les académies. 11 est vrai que ces métaphores populaires étantsouvent peu exactes, un orateur doit s'assurer, avant de les admettre dans sa diction , qu'elles ont autant de vérité et de justesse que de hardiesse et d'éclat.

On ne sauroit citer tm exemple plus frappant de l'abus qu'on peut faire de l'élocution 6gurée , que cet absurde galimatias de Balthazar Gratian : « Les pensées partent de» « vastes côtes de la mémoire , s'embarquent « sur la mer de l'imagination , aiïivent au « port de reœrit , pour être enregistrées à la « douane de l'enteadement. i> L'archevêque anglais Tillotson , dans son sermon sur le jugement dernier , ne donne pas le même développement et la même progrcsàon de niauvais goût à ses grotesques métaphores ; mais son style n'est guère moins barbare , lorsqu'ilreprésemelemondeprét à retomber

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dans le chaos , tt faisant entenàre tes eraguement (i) aux oretlûs du pécheur.

Il faut sans doute de l'iniagiuatioii dans recpression ; mais il y faut , avant tout, de la vérité et du jugement. L'image est fausse quand il y a contradiction dans les termes.

L'avocat Linguet , entraîné par son irréflécfaie et incurable facilité , abonde en exemples de ce mauvais goût , qui naît d'un défaut de logique dans le style ; je n'en veux citer qu'un seul : c'est cette phrase de sa • diatnbe contre les économistes : Je remonterai à la base de vos réoulotions. L'image est incohérente , lorsqu'elle peint , d'im côté , une substance physique , et de l'autre , un objet moral ; et telle est cette parenthèse du même écriv^a : Je dis donc { et je reste Iqufoars assis sur mes principes- ) Elle est puénle et recherchée si elle forme tme péri* phrase précieuse et inusitée, comme quand Boudard de La Motte appelle les cadrans solaires les gre^rs du soleil. Mais elle devient pittoresque et sublime, quand elle énonce une idée hardie et ]uste , avec autant de simplicité que d'énergie ; et c'est ainsi que Sossuet , dans son discours pour la profession de madame de La Vallière , au couvent des Carmélites , peint admirablement les fantaisies ^ranmques du luxe , lorsqu'il dît

Te tous les arts suent pour le satisfaire.

Quand Bossuet se sert d'une métaphore qm paroît hasardée , il s'en excuse quelque-

(i) Thoeraeks>

SDR l'éloqqbuce. 389

fois •, mais aussitôt il renchérit sur cette

première image , qu'il ne trouve ni assez

' grande, ni assez nantie, au gré de son ïma-

^ gination. < Vous parlerai-je > dit-il dans Ji'o-

j (c raison funèbre de Marie - Thérèse , tous

Ji « parlerai-je de la mort de ses enfans ? Re-

« présentons-nous ce jeune prince , que les

^ « grâces elles-mêmes semblaient avoir formé de

j « leurs mains. Pardonnez - moi ces expres-

1 B sioDs : il me semble que je vois encore

« tomber cette fleur. Alors , triste messager

> d'un événement si funeste , je fus aussi le

' K témoin , en voyant le roi et la reine , d'un.

a côté , de la douleur la plus pénétrante,

ji « et de l'autre , des plaintes les plus lamen-

' a tables } et , sous des formes différentes ,

' " je vis une affliction sans mesure. »

Une idée qui seroitcommune et rampante.

sans la hanuesse d'imagination qui donne cpielquefois des sens aux êtres inanimés , devient intéressante et noble i>ous le pin<:'eau * d'un orateur ou d'un poêle". Lorsque Racine a

montré toute l'audace du style poétique dans ces vers qui paroissent, si simples au ;■ premier coup d'œil :

Kon , vous n'espérez plus de me revoir eacor, Sacfés murs que n'a pu cooserver mon Hector V

' il auroit pu dire , sans altérer la mesure :

non , fe n espère plus de vous , etc- ; mais qui ne sent combien celte apostrophe ainsi couservée , on , pour mieux dire , éteinte , eût été moins aitendiissanie et moiiis vive daaslabouche d' Andromaque ?L'éloquence ,

t.CoogIf

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j'en conviens , a des droits moins étendus que la poésie , à laquelle il faut accorder tant de licence ; celle-ci est dispensée , se^ Ion- la judicieuse observation de Boileau, de toutes les formules d'escuse auxquelles ta prose est assujettie : pardonnez cette expression , pour ainsi dire , si /"ose parler ainsi ,etc. Le poëtc est aHrancni par ses autres liens de tous ces ménagemens timides : son titre établit son droit , toutes les fois que la prose scrolt antorisée , avec de pareilles

firecautions , à s'écarter des règles. Quand es Grecs croyoient devoir se faire ainsi pardonner des métaphores trop hardies , ils appeloient , selon Quintilîen , cette faveur , demander grâce pour Ihyperèole (i).

Cependant on trouve souvent aussi dans les grands orateurs des métaphores qu'on oseroit à peine hasarder en vers. Ces figures sont tellement fondues dans le style , qu'on ne les remarque presque point à la lecture. Massillon eût sans doute étonné Racine , sans offenser peut - être la délicatesse de son goût , lorsqu'il dit dans son sermon sur le mélange des bons et des mécbans :

A Le juste peut , avec confiance , condam* « ner dans les autres ce qu'il s'interdit ^ » lui-même : ses instructions ne rougissent « pas de sa conduite • Le grand poëte , le parfait écrivain , Racine , qui possédoit au plus haut point le secret ou , pour mieux dire , le talent de cacher la mrdieste de

(i) Lib. 6, cap. 9>

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ses expressions et de ses méuphores , avec tant d art et sous une élocution si naturelle en apparence , qu'il faut réfléchir sur chacun des mots de sa phrase , quand on est jaloux de s'en apercevoir , Racine eût admicé cette heureuse audace de style qu'on trouve dans le même discours : « Les coure lisans de Sédécias accusoleut les larmes « et les tristes prédictions de Jéréniie sur la tt ruine de Jérusalem , d'u» stcret désir de t plaire au roi de Babylone , qui assiégeoit « cette ville infortunée. *

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