XIII. De réloqiicncc du barreau
Le barreau est une excellente école pour apprendre à donner aux idées cette propagation oratoire, qui est l'un des plus difficiles secrets de l'art. J'ai suivi les audiences du palais : j'y ai entendu quelques avocats assez éloquents, et un bien plus grand nombre de ces rhéteurs diserts que Cicéron appelait, non pas dex orateurs , mais des ouvriers exercés à une grande volubililé de langues J'avoue cependant que j'y ai quelquefois admiré des avocats , d'ailleurs fort médiocres, qui me surprenaient par un singulier talent de distribuer parfaitement leurs plaidoyers , de disposer les preuves avec méthode, et de donner une progression soutenue au raisonnement. Ce mérite oratoire, aussi commun au barreau qu'il est rare partout ailleurs, y est aussi beaucoup moins remarqué : soit parce qu'il est réservé aux gens de l'art d'en sentir tout le prix au développement d'un discours; soit parce que, la force des arguments étant plus graduée dans les discussions juridiques, il suffit de se conformer à l'ordre naturel des moyens pour les exposer avec avantage dans la défense d'une cause qui trace elle-même la route de l'orateur. Il n'en est pas ainsi des discours de morale, oîi, la distribution des preuves étant du seul domaine du goilt, tout appartient au raisonnement et rien au sujet, qu'il est si important et si difficile de développer avec une progression toujours croissante. Toute question de droit , au contraire , étant fondée sur des faits successifs, devient pour ainsi dire historique, et présente d'elle-même à l'orateur un commencement , un milieu et une fin, qu'il ne pourrait déplacer et confondre, sans en être aussitôt averti par l'inipossiliilité de rendre sa cause claire et intelligible.
On trouve encore au barreau des esprits très-distingués et d'excellents logiciens; mais on s'y plaint depuis longtemps,
' « Non oratorcs, scil oporarios liiigiia céleri et exercitata. « lirufus, IS, 83.
et avec raison, d'iine triste décadence. L'homme qui s'est acquis le plus de gloire dans ce siècle, en y exerçant les fonctions du ministère public , le chancelier d'Aguesseau , est regardé universellement comme un dialecticien exact et lumineux , un jurisconsulte profond , un écrivain élégant et correct. Voilà son vrai mérite littéraire ! Il me semble que la voix publique ne lui accorde pas, à beaucoup près, la même supériorité comme orateur. Il ne fut jamais éloquent, quoiqu'il ait traité plusieurs sujets susceptibles de la plus haute éloquence. Sa célébrité oratoire , comme toutes les réputations de ce genre au palais , ne pouvait et ne devait pas lui survivre. Il est vrai que ce grand magistrat n'était pas placé dans son véritable talent, et n'en avait même pas encore toute la vigueur quand il exerçait le beau ministère d'avocat général ; et il y aurait de l'injustice à ne juger un écrivain de cet ordre , très-grand littérateur, très-recommandable ami des lettres, que sur les discours et les plaidoyers qui furent les premières productions de sa jeunesse.
En général , les avocats ne travaillent point assez leurs causes , ou du moins leurs mémoires et les plaidoiries qu'ils écrivent. Ils parlent devant un parterre trop peu éclairé, ou trop indulgent , et ils en abusent. Ils ont quelquefois de la fécondité, jamais de la véhémence; et plusieurs d'entre eux sacrifient la gloire à la vanité , en prolongeant leurs allocutions pour remplir plus longtemps ou plus souvent les audiences auxquelles le public assiste. Mais il ne suffit pas de se montrer, il faut être admiré quand on veut devenir célèbre. Aussi ne saurait-on se dissinmler que les gens de lettres, accoutumés à écrire avec plus de soin, ont une supériorité marquée sur les avocats, toutes les fois qu'ils partagent leurs fonctions. Ce n'est en effet ni Le Maître , ni Patru , qui occupent le premier rang au barreau français. Cet honneur est réservé cT Pélisson , qui sut mériter une gloire immortelle , en composant ses mémoires pour le surintendant Fouquet : il appartient surtout à ce fameux Antoine Arnauld , qui se signala dans la controverse , en forme juridique , par sou chef-d'œu-
vre sur la perpétuité de la foi ^, dont on ne saurait trop admirer le style , réioquence du raisonnement , Térudition et la dialectique. ArnauH composa ces trois volumes in-4" pour développer et pour démontrer une seule phrase du cardinal
' Arnanil composa ce chef-d'œuvre pour réfuter les trois ministres protestants Claude, Blotulel et Aubertin, qui ne purent lui opposer rien de raisonnable. Voici avec quelle généreuse modestie l'auteur d'un si étonnant ouvrage avoue, ou plutôt apprend lui-même à ses lecteurs qu'il en doit la première conception à quelques lignes de Bellarmin , dont il ne voudrait paraître que le simide conmientateur. « Le cardinal Bellarmin, dit-il à la fin de sa préface, digne des plus grands éloges, emploie l'argument de la perpétuité de la foi , appliqué par les jésuites aux controverses avec les religionnaires , plus particulièrement contre les calvinistes sur l'eucharistie , et en fait un de ces arguments généraux qu'il expose dans le troisième livre de ses Controverses, chap. 8. Pour reconnaître, dit-i\, que notre doctrine 7i'est point une invention nouvelle, mais que c'est l'ancienne foi de VÉçjlise , il suffit de considérer l'accord des Grecs, sur ce point, avec l'Église romaine ; car il ij a plus de dix siècles que les Grecs se sont séparés de nous : ce qtii les aurait empêchés de recevoir de nouvelles opinions de l'Église latine. Et cependant ils n'ont jamais eu sur ce point attcun différend avec les Latins, et ils n'en ont point encore, etc. On peut juger, par la manière dont ce savant cardinal propose cet argument , de l'utihté qu'il y a de développer et de mettre dans toute Iciir force certaines preuves (jui demeurent obscurcies dans les livres... Mais, i*jmnie Bellarmin se contente de l'indiquer, il le propose d'une manière qui frappe trop peu. Il ne parle que des Grecs, et il pouvait parler de toutes les autres communions qui étaient séparées de l'Église romaine longtemps avant les Grecs... En discutant à la fois tous les points controversés, il n'a pas pu traiter chaque preuve avec la même étendue et la même force qu'elles peuvent avoir dans les écrits applii[ués à chaque preuve en particulier. C'est jjroprement ce qu'on a eu dessein de faire de cet argument de Bellarmin, et ((ue l'on pourra faire encore, tant de lui que d'autres écrivains catholiques, en leur laissant de bon cœur la gloire de les avoir trouvés les premiers, et en reconnaissant que l'on ne Hiit que mai'cher sur leurs pas et suivre leurs pensées, »
J'invite les orateurs de la chaire et du barreau à hre cet ouvrage, dans lequel un article de foi devient pour ainsi dire une simple question de fait. Us y trouveront, ainsi que dans les autres chefs-d'œuvre de Port- Koyal en ce genre, tels que l'Unité de l'Église, les Préjugés légitimes, les Calvinistes convaincus de schisme , eta, l'art de la dialecticjue dans toute sa perfection, et la vérital)le manière de prouver et de démontrer un fait, avec une force de raisonnement qu'il n'est pas possible de [Kjrtcr plus loin.
32 ESSAI SUR L'LLOQLENCE
Bellarmiii ; et il fit dans sa préface le noble aveu qu'il était redevable à un jésuite de l'idée très-lumineuse de son ouvrage. Mais il ne dut qu'à son seul génie le choix d'un autre sujet dans lequel il a surpassé tous les orateurs du barreau : je veux dire son invincible Apologie des catholiques d' /Ingleterre , accusés d'une conspiration contre le roi Charles II, en 1678. Lisez cette éloquente discussion. Que de larmes Arnauld vous fera répandre sur la mort du vertueux vicomte de Stafford ! Orateur sans chercher à l'être , il ne parait pas se proposer de vous émouvoir; mais, par le simple récit des faits, par la seule dialectique, par les dépositions des témoins sur lesquelles les catholiques furent condamnés , il prouve péremptoirement leur innocence : il vous attendrit sur le sort des infortunés dont il raconte les désastres ; il remue votre sensibilité par le seul ressort de l'évidence , qu'il a su rendre pathétique; et il rend exécrable pour toujours la mémoire (lu fameux Oates, qui inventa cette absurde calomnie. Jamais on n'a porté plus loin la démonstration morale; et il ne faut point oublier , en l'honneur du défenseur officieux qui s'est tant illustré par une pareille apologie , que dans cet ouvrage , malgré les plus violentes préventions du jansénisme , Arnauld justifie victorieusement les jésuites, qu'il déteste, et qui, devenus à leur insu les clients de leur antagoniste le plus redoutable , durent être bien étonnés de l'entendre plaider leur cause avec un zèle aussi généreux que touchant : bienfait dans lequel ils furent forcés d'admirer la plus sublime des vengeances !
Il serait à désirer sans doute que ce célèbre Arnauld, si injustement préféré par Boileau à tous les grands écrivains du siècle de Louis XIV, dans l'accès de la plus aveugle admiration que l'esprit départi puisse inspirer, eût toujours traité des questions aussi propres à faire triompher son génie. Ce fameux chef de l'école de Port-Royal n'avait pas encore atteint sa vingt-huitième année lorsque Descartes le consulta, comme F homme du siècle , disait-il, sur ses Méditations phi/siques , et proclama lui-même dans ses lettres la préémi-
nence de ses talents en tout genre. Il était né avec un esprit guerrier, et il ne composa guère que des ouvrages polémiques-, mais il aurait pu être compté parmi les plus grands orateurs, comme il l'est parmi les premiers controversistes de son siècle. On sait qu'il fut un grammairien très-profond, et qu'il égala Malebranche en métaphysique •. Racine le révérait et le consultait comme le juge dont il ambitionnait le plus le suffrage, et il était également l'oracle de Boileau dans toutes les questions de grammaire, de poésie et de goût. Après lui être resté courageusement fidèle durant sa longue disgrâce, Despréaux, se montrant à son sujet plus hardi que juste, et oubliant le génie si dominant de Bossuet, qui venait de descendre au tombeau, osa rendre encore à cet illustre proscrit, mort alors depuis dix ans , cet étonnant homjiiage, jusque dons Tépitaphe de Bourdaloue :
Enfin , après Arnaukl , ce fut l'illustre en France Que j'admirai le plus et qui m'aima le mieux.